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Etat réfractaire aux transfusions de plaquettes chez les patients adultes : revue de la littérature


Médecine thérapeutique. Volume 11, Number 3, 182-9, mai-juin 2005, Mise au point


Résumé  

Author(s) : Virginie Moalic, Claude Ferec , Laboratoire de génétique moléculaire et d’histocompatibilité, CHU Augustin Morvan, 2, Avenue Foch, 29200 Brest. Téléphone : 02 98 44 52 23. Fax : 02 98 44 50 91, Etablissement français du sang de Bretagne, Site de Brest, 46, rue Félix Le Dantec, 29000 Brest. Unité Inserm U613, Génétique moléculaire et épidémiologique, 46 rue Félix Le Dantec, 29200 Brest. Tél. : 02 98 44 52 23. Fax : 02 98 44 50 91.

ARTICLE

Auteur(s) :, Virginie Moalic1,*, Claude Ferec2

1Laboratoire de génétique moléculaire et d’histocompatibilité, CHU Augustin Morvan, 2, Avenue Foch, 29200 Brest. Téléphone : 02 98 44 52 23. Fax : 02 98 44 50 91
2Etablissement français du sang de Bretagne, Site de Brest, 46, rue Félix Le Dantec, 29000 Brest. Unité Inserm U613, Génétique moléculaire et épidémiologique, 46 rue Félix Le Dantec, 29200 Brest. Tél. : 02 98 44 52 23. Fax : 02 98 44 50 91

La possibilité de disposer de concentrés plaquettaires a contribué de façon importante au développement des pratiques cliniques actuelles. En effet, la transfusion de plaquettes a permis notamment une meilleure prise en charge des patients d’oncohématologie présentant une thrombopénie chimio-induite, ainsi que celle des patients des services de chirurgie présentant un déficit plaquettaire qualitatif ou quantitatif. Malheureusement, la survenue d’une inefficacité transfusionnelle ou « état réfractaire » est un frein aux avancées thérapeutiques auquel le clinicien doit assez souvent faire face. Après une description des concentrés plaquettaires à disposition, et celle de leurs indications en pratique transfusionnelle chez l’adulte, cet article développera la définition d’un état réfractaire, ses nombreuses causes d’origine immune ou non immune, la difficulté du diagnostic biologique qui est d’abord un diagnostic d’exclusion des causes non immunes, avant la réalisation des tests biologiques recherchant une allo-immunisation antiplaquette. Enfin, cet article abordera les moyens de prévenir l’inefficacité transfusionnelle chez les patients les plus à risque, avant de conclure sur les futures alternatives à la transfusion plaquettaire.

Les différents concentrés plaquettaires disponibles

Les transfusions plaquettaires peuvent avoir lieu avec deux sortes de concentrés plaquettaires (CP). Le CP d’aphérèse déleucocyté (CPA) contient de 2 à 8 × 1011 plaquettes dans un volume de 200 à 650 mL, et est prélevé avec un séparateur de cellules, permettant de restituer au donneur les autres composants cellulaires et le plasma [1-3]. Le mélange de CP standard déleucocyté (MCP) correspond à un mélange de 2 à 12 dons, dans un volume final de 80 à 720 mL, avec un contenu en plaquettes de 3,7 +/– 1,0 × 10 11 plaquettes [1-3]. Les CPA présentent l’avantage par rapport aux MCP de diminuer le nombre de donneurs sollicités et de réduire le risque de transmission d’agents infectieux et le risque d’allo-immunisation [1]. Leur date limite de conservation est de 5 jours après la date du prélèvement, à 22 °C sous agitation continue, et idéalement il serait préférable d’utiliser ceux prélevés depuis moins de trois jours, car la recirculation est meilleure et moins émaillée de complications transfusionnelles [3, 4]. Les CP peuvent subir des étapes de transformation, parmi lesquelles une irradiation par des rayonnements ionisants, pour éviter la survenue chez un patient immunodéprimé d’une réaction du greffon contre l’hôte post-transfusionnelle, ou une déplasmatisation pour s’affranchir du risque d’intolérance aux protéines plasmatiques [1]. La circulaire N° DGS/DH/98/118 du 20 février 1998 [5] rend obligatoire la déleucocytation systématique des produits sanguins labiles. Cette déleucocytation a plusieurs objectifs : réduction efficace de l’incidence de l’allo-immunisation HLA, prévention de la transmission d’agents infectieux vectorisés par les leucocytes (virus, bactéries), limitation de la sécrétion par les leucocytes de cytokines inflammatoires pendant la conservation des produits sanguins, prévention de l’induction d’une immunosuppression, en particulier chez les malades atteints de pathologie cancéreuse, prévention dans de nombreux cas du syndrome « frissons-hyperthermie » [3, 4, 6]. La déleucocytation permettrait aussi la prévention de la transmission d’agents infectieux non conventionnels comme les prions [7]. Il existe actuellement une forte suspicion de transmission des prions par transfusion sanguine chez l’homme [8]. La déleucocytation doit pour les CP permettre d’obtenir un taux résiduel de globules blancs inférieur à 1.106[1, 5]. La qualification des CP s’applique en réalisant une recherche d’anticorps anti-cytomégalovirus (CMV) chez les donneurs, afin d’éviter une infection par le CMV, infection pouvant être mortelle chez les receveurs à risque comme les patients allogreffés, les greffés pulmonaires, les femmes enceintes, et les nouveaux-nés. Les autres qualifications, c’est-à-dire le phénotypage pour les systèmes HLA (Human Leucocyte Antigen) et HPA (Human Platelet Antigen) ne concernent que les CPA [1].

Indications des concentrés plaquettaires

Les indications de la transfusion de plaquettes sont les hémorragies liées à des thrombopénies centrales, et les syndromes hémorragiques liés à des thrombopathies avec ou sans thrombopénies [4]. Une conférence de consensus a défini en 1997 les indications thérapeutiques des CP [9], et une autre en 2001 a défini les critères de transfusions de CP dans les pays anglo-saxons pour les patients d’oncologie [10]. Les recommandations françaises actuelles sont celles publiées par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) en juin 2003 [1]. Pour toute transfusion de produits sanguins labiles, le clinicien doit définir le meilleur rapport bénéfice/risque pour son patient. Cependant, il doit s’appuyer pour cela sur les recommandations établies par l’Afssaps, lesquelles comportent plusieurs grades : un grade A correspondant à une preuve scientifique établie, un grade B correspondant à une présomption scientifique, et un grade C correspondant à un faible niveau de preuve. Les autres recommandations sont issues d’un consensus professionnel [1]. Il est recommandé, dans la mesure du possible, de transfuser des CP ABO et RH1 (RhD) isogroupes (grade B). Les autres recommandations concernant la transfusion de concentrés plaquettaires sont définies dans le tableau 1( Tableau 1 ). La posologie minimale préconisée chez l’adulte est de 0,5 à 0,7 × 1011 plaquettes pour 7 kg de poids (accord professionnel), et l’ordonnance doit préciser le poids du patient, ainsi que la dernière numération plaquettaire (NP) [1].
Tableau 1 Recommandations de l’Afssaps concernant l’utilisation des concentrés plaquettaires

Milieu chirurgical et obstétrical

La numération plaquettaire doit être supérieure à 50 g/L (grade B)

Au moins 100 g/L en chirurgie cardiaque avec microsaignement (garde B)

Seuil de 50 g/L en chirurgie hépatique (grade C)

Seuil de 100 g/L si intervention au niveau du SNC, de l’œil, des gros troncs veineux, d’une CEC

HELLP Syndrome ou éclampsie : au moins 50 g/L si césarienne et 30 g/L si accouchement par voie basse (accord professionnel)

Oncohématologie à titre prophylactique

Seuil de 10 g/L en l’absence de facteurs de risque (grade A)

Seuil de 20 g/L si fièvre > 38,5 °C, HTA, mucite de grade 2, de chute de la numération plaquettaire (grade B)

Seuil de 50 g/L en cas de coagulopathie (CIVD, Fibrinolyse), de traitement anti-coagulant (grade C) ou de geste invasif (grade C)

Oncohématologie à titre curatif

Transfuser en urgence après chimiothérapie, ou en cas d’hémorragie extériorisée ou non ou en cas d’aplasie médullaire

Dans tous les autres cas, préférer les transfusions à titre prophylactique

Définition d’un état réfractaire

Une inefficacité transfusionnelle plaquettaire constatée après deux transfusions successives utilisant une posologie adéquate définit un état réfractaire [1]. Bien souvent, l’efficacité transfusionnelle est appréciée par une numération plaquettaire post-transfusionnelle [1]. Celle-ci peut avoir lieu dans l’heure qui suit la transfusion afin d’apprécier la séquestration splénique des plaquettes, ou plus souvent à 24 heures, car elle témoigne alors d’une consommation retardée, le plus souvent indépendante d’un conflit immunologique [3, 4]. En pratique courante, la NP est souvent réalisée 16 heures après la transfusion [4]. De même, il est fréquemment admis de considérer comme efficace une transfusion ayant permis d’arrêter les saignements d’un patient [11]. Cependant, d’autres paramètres sont également à la disposition du clinicien pour juger la thérapeutique transfusionnelle mise en œuvre : il s’agit soit du rendement post-transfusionnel (RPT), soit de l’augmentation corrigée du compte plaquettaire ou Correct Count Increment (CCI), qui sont respectivement définis dans le tableau 2( Tableau 2 )[2-4].

Le rendement transfusionnel normal n’est jamais de 100 % après transfusion, mais varie autour de 50 à 60 %. En effet, il faut tenir compte de la séquestration physiologique de plaquettes dans la rate. Chez des patients splénectomisés, ce rendement peut dépasser 80 %. Si une à 24 heures après une transfusion adaptée au poids du receveur, avec un concentré plaquettaire ABO compatible datant de moins de 48 heures, le RTP est inférieur à 0,2 ou le CCI inférieur à 7, alors la transfusion sera jugée inefficace [1]. Les receveurs qui sont réfractaires aux transfusions plaquettaires représentent environ 10 % de tous les receveurs de plaquettes [12] et 15 % des receveurs chroniques [13].

Récemment, une étude a testé l’utilisation du test PFA-100® (Platelet Function Analyzer) pour évaluer l’efficacité des transfusions plaquettaires par rapport au CCI. Le PFA-100® est un automate d’évaluation des fonctions plaquettaires in vitro, qui travaille sur sang citraté, et qui simule les conditions hémorrhéologiques rencontrées lors d’une brèche vasculaire. C’est un système qui permet d’évaluer le temps de formation du clou plaquettaire, et par là même, les dysfonctionnements plaquettaires. Le PFA-100® s’est avéré efficace pour juger de l’efficacité transfusionnelle et pour prendre la décision de transfusions plaquettaires additionnelles chez certains patients [14].
Tableau 2 Définition du rendement post-transfusionnel et de l’augmentation corrigée du compte plaquettaire

Rendement post-transfusionnel

Augmentation corrigée du compte plaquettaire

RPT = (N post – N pré) × P × 0,075 / Q

CCI = (N post – N pré) × SC × 100 / Q

N post = numération plaquettaire (g/L) post-transfusionnelle

N post = numération plaquettaire (g/L) post-transfusionnelle

N pré = numération plaquettaire (g/L) pré-transfusionnelle

N pré = numération plaquettaire (g/L) pré-transfusionnelle

P = Poids du patient en kg

Q = quantité de plaquettes transfusées (× 1011).

Q = quantité de plaquettes transfusées (× 1011).

SC : surface corporelle du receveur en m2.

Étiologies des états réfractaires

Devant le constat d’inefficacité de transfusion plaquettaire, il convient d’en rechercher les causes qui peuvent être classiquement séparées en causes non immunologiques ou en causes de mécanisme immunologique.

Les causes non immunologiques

On distingue l’insuffisance quantitative de plaquettes transfusées, pouvant être due soit à une mauvaise évaluation du nombre de concentrés plaquettaires à utiliser, soit à la déplasmatisation qui fait toujours perdre des plaquettes, et les anomalies qualitatives des plaquettes dues à de mauvaises conditions de conservations des CP ou à une utilisation de CP conservés plus de trois jours [4, 15]. En effet, durant les phases de préparation et de conservation des CP, les plaquettes sont soumises à des altérations potentielles dues à des facteurs mécaniques et chimiques [15]. Les autres causes identifiées sont liées à la pathologie du patient ou à son traitement : troubles de la répartition des plaquettes (splénomégalie), consommations excessives (fièvre, sepsis, maladie du greffon contre l’hôte), destructions accélérées (coagulation intravasculaire disséminée, maladie veino-occlusive du foie, micro-angiopathie thrombotique), administration de médicaments (amphotéricine B…) [15]. Il est à noter que l’administration de certains médicaments peut être considérée comme une cause immunologique, car certains agissent soit par un mécanisme immuno-allergique (héparine, quinines, procaïnamide, pénicillines), soit par une destruction immunologique (sérum anti-lymphocytaire). La liste des médicaments ayant pour effet secondaire la survenue d’une thrombopénie est disponible sur le site suivant : www.biam2.org/www1/SubEIIMCTHROMBOPENIE.html.

Les causes immunologiques

Si l’on excepte certains médicaments, les causes immunologiques rencontrées sont les suivantes : une incompatibilité ABO, les allo-immunisations anti-HLA (Human Leucocyte Antigen) et anti-HPA (Human Platelet Antigen). Le système HLA situé chez l’homme sur le bras court du chromosome 6 (région 6p21.1-21.3), sur une distance totale de 3,6 mégabases, s’organise essentiellement en loci de classe I (HLA A, B, et Cw) et en loci HLA de classe II (HLA DR, DQ et DP). Les plaquettes ne portent à leur surface que les antigènes de classe I [16]. La distribution des antigènes HLA à la surface des plaquettes n’est pas uniforme, et certains y sont faiblement exprimés tels que HLA B44, HLA B45, HLA B40, et HLA B8 [17]. Le système HPA permet de classifier les antigènes plaquettaires. Le premier antigène plaquettaire a été décrit par Van Loghem et al. en 1959 [18]. Depuis lors, plusieurs antigènes plaquettaires localisés sur les glycoprotéines plaquettaires majeures ont été identifiés. Ces derniers ont fait l’objet d’une première classification HPA en 1990 [19], qui a été révisée en 2003 [20]. Les antigènes sont classés de HPA-1 à HPA-16, suivi de la lettre a désignant l’antigène le plus fréquent ou de la lettre b pour le moins fréquent [19, 21]. Ces deux systèmes sont caractérisés par leur polymorphisme, qui est lui-même à l’origine d’une allo-immunisation post-transfusionnelle anti-HLA ou anti-HPA, ou d’une allo-immunisation contre les deux systèmes simultanément. L’utilisation de plaquettes phénotypées a ses indications chez les receveurs allo-immunisés par des transfusions ou des grossesses antérieures, ou chez les nouveaux-nés atteints de thrombopénie néonatale allo-immune. Les chiffres concernant l’allo-immunisation post-transfusionnelle sont variables selon le produit transfusé et le statut immunitaire du patient. Pour Rebulla et al., 40 patients sur 480, soit 8,3 % des patients recevant plus de deux transfusions plaquettaires, deviennent réfractaires [22]. Le pourcentage de patients réfractaires varie de 10 à 70 % selon les études, en fonction de facteurs propres aux patients et des concentrés perfusés (déleucocytés ou non) [11]. Il est fort probable que ce chiffre se rapproche de 5 % depuis l’utilisation systématique de CP déleucocytés, comme le souligne l’article de Heal et Blumberg [23]. Dans les états réfractaires aux transfusions de plaquettes, une allo-immunisation anti-HLA était retrouvée chez 50 % des patients lorsque les produits n’étaient pas systématiquement déleucocytés [24]. La déleucocytation a fait chuter l’allo-immunisation anti-HLA à 20 % [24] tandis qu’une allo-immunisation anti-HPA n’est retrouvée que dans 2 à 17 % des cas [25, 26]. L’utilisation de concentrés de plaquettes d’aphérèse contenant des plaquettes prélevées chez un donneur à l’aide d’un séparateur de cellules, permettrait de réduire le nombre d’états réfractaires, mais sans abolir leur survenue. En effet, les CPA seraient capables d’en différer le début [27, 28]. En moyenne, 5 donneurs de plaquettes compatibles disponibles sont suffisants pour gérer une thrombopénie réfractaire survenant chez un patient d’un service d’oncohématologie [12]. L’étude de Legler ne retrouve des allo-anticorps responsables de transfusions inefficaces de plaquettes que chez 18 % des patients, alors que la présence concomitante d’un sepsis et d’allo-anticorps se produit chez 20 % d’entre eux [29]. Les principaux receveurs à risque d’états réfractaires sont des femmes à antécédents de grossesse, et les patients transfusés avant la déleucocytation systématique de 1998 [30].

Diagnostic biologique

Diagnostic biologique

Le diagnostic biologique d’un état réfractaire aux transfusions de plaquettes doit écarter les causes non immunologiques, puis rechercher une cause immunologique. Le bilan biologique repose sur un ensemble de tests, parmi lesquels le dépistage et l’identification chez le receveur des principaux allo-anticorps mis en cause, à savoir les anticorps anti-HLA et anti-HPA [30]. Un taux dix fois plus élevé d’allo-anticorps a été retrouvé chez des receveurs multitransfusés [31] ou chez les femmes multipares [32]. Les anticorps anti-HLA sont les plus fréquemment retrouvés [33], cependant tous les patients avec des anticorps anti-HLA ne sont pas forcément réfractaires aux transfusions de plaquettes [33]. L’inefficacité transfusionnelle est d’autant plus prononcée que les anticorps anti-HLA sont polyspécifiques [24]. Parmi les anticorps anti-HPA, la spécificité HPA-5b est retrouvée plus fréquemment dans les allo-immunisations post-transfusionnelles [25, 34]. En moyenne, une allo-immunisation post-transfusionnelle anti-HPA apparaît dans 2 à 8 % des cas [25, 33], voire même 17 % pour une étude [26]. Cependant, les anticorps anti-HPA ne génèrent pas obligatoirement un état réfractaire aux transfusions plaquettaires [33]. La présence concomitante d’anticorps anti-HLA et d’anticorps anti-HPA chez un même patient est peu fréquente, 13,9 % des cas pour Kiefel et al. [25], tandis que Sanz et al. ne rapportent que 3,8 % des patients doublement immunisés [35]. Aussi, ils préconisent de ne pas rechercher les anticorps anti-HPA de façon systématique chez les patients avec anticorps anti-HLA [35]. Enfin, chez des patients multitransfusés, des anticorps réagissant contre plusieurs glycoprotéines plaquettaires peuvent être retrouvés. Ces anticorps ont été dénommés auto-anticorps ou anticorps pan-réactifs [25]. Certains auteurs les considèrent comme n’ayant aucun impact sur la survie des plaquettes [24], mais leur signification en transfusion demeure encore incertaine [25].

La détection des anticorps anti-HLA de classe I (HLA A et B)

Elle fait appel à plusieurs techniques. La technique de référence est la microlymphocytotoxicité complément dépendante (LCT) introduite par Terasaki et al. en 1964 [36]. Le sérum contenant d’éventuels anticorps est mis en contact dans les puits d’une plaque, avec un panel de lymphocytes de spécificités antigéniques HLA connues et aussi nombreuses que possible. Lors de la réalisation du test, du complément de lapin est ajouté dans chaque puits. Lorsqu’un anticorps a reconnu l’antigène lui correspondant à la surface d’un lymphocyte donné, l’immun complexe ainsi formé active le complément de lapin à la surface cellulaire. Il s’ensuit une lyse de la cellule, qui permet à un colorant fluorogénique ajouté en dernière étape de la réaction de pénétrer dans la cellule. La lecture finale de la plaque au microscope à fluorescence permet de détecter les puits dans lesquels a eu lieu la lyse. Bien que la LCT soit la technique de référence, d’autres techniques ont leur utilité car les plaquettes peuvent être détruites par des anticorps anti-HLA non cytotoxiques, donc non détectés en LCT [37]. Les autres techniques sont le test Elisa, la cytométrie en flux ou le Maipa (Monoclonal Antibody Specific Immobilisation of Platelet Antigens) [38-40]. Dernièrement, une nouvelle technique de détection et d’identification des anticorps anti-HLA a vu le jour par l’emploi de la technologie Luminex100 microspheres system® (Luminex corporation, Austin, USA). Cette technologie associe les performances de la cytométrie en flux utilisant deux lasers, permettant de reconnaître des microsphères ou billes et les performances d’une réaction de type Elisa qui se passe à la surface des billes. Ces billes servent de support solide à des antigènes HLA purifiés, qui sont la cible d’éventuels anticorps anti-HLA. La révélation de la fixation de l’anticorps sur l’antigène est réalisée comme suit : un troisième fluorochrome émettant dans le vert, couplé à un conjugué qui est une antiglobuline humaine anti-IgG, permet de détecter l’interaction antigène/anticorps se produisant à la surface [41-43]. Concernant la détection des anticorps anti-HLA, l’étude de Kurz et al. a comparé leur détection en LCT et en Maipa [40]. La technique Maipa s’avère plus sensible que la LCT, car 24,5 % des sérums sont positifs en Maipa contre seulement 8,2 % des mêmes sérums en LCT. Les anticorps anti-HLA détectés par Maipa peuvent donc être associés avec un rendement post-transfusionnel faible, alors qu’ils ne seraient pas détectés par LCT car non cytotoxiques [40].

Le dépistage des anticorps anti-HPA

Il fait appel à plusieurs techniques, telles que l’immunofluorescence indirecte, le test de Coombs plaquettaire [44], un test Elisa [44, 45] ou la cytométrie en flux [45]. L’identification repose sur la technique d’immuno-empreinte ou sur la technique Maipa [44, 45]. L’immuno-empreinte consiste à séparer les protéines et glycoprotéines plaquettaires par électrophorèse, puis après transfert à les incuber avec le sérum à tester, puis à révéler leur fixation sur les composants des plaquettes [44]. Avec la technique Maipa, le sérum à tester est incubé avec des plaquettes issues d’un panel de donneurs phénotypés et un anticorps monoclonal murin spécifique d’une glycoprotéine connue dans le puits de la plaque. Après incubation, les plaquettes sont lysées, les lysats sont alors transférés dans un puits contenant une immunoglobuline de chèvre anti-IgG de souris. La fixation antigène/anticorps est révélée par une antiglobuline de chèvre anti-IgG humaine marquée à la peroxydase. En rajoutant le substrat de l’enzyme, une réaction colorée au lieu, et la lecture se fait au spectrophotomètre [34, 44].

Prévention des états réfractaires

Il est recommandé de transfuser des CP ABO RH1 isogroupe [30]

Dans la mesure du possible, il convient de respecter la compatibilité sanguine ABO car les plaquettes portent aussi les antigènes de groupes sanguins ABO [46]. Les antigènes Rhésus ne sont pas présents à la surface de la plaquette, mais la faible contamination de ces plaquettes par les érythrocytes expose les patients Rhésus négatif à une allo-immunisation Rhésus [24]. La compatibilité Rhésus doit être respectée chez les femmes en âge de procréer. À défaut, la prévention de l’immunisation anti-Rhésus sera assurée par l’injection de gammaglobulines anti-D (100 μg) dans les 72 heures suivant la transfusion [1, 3, 4]. Lorsqu’on se heurte à des difficultés de disponibilité des produits compatibles, la compatibilité ABO (préférentiellement souhaitable, car des cas de mauvais rendements transfusionnels ont déjà été rapportés consécutivement à un titre élevé d’agglutinines anti-A ou anti-B) [24, 46] peut ne pas toujours être respectée. Il convient alors impérativement de juger la recirculation post-transfusionnelle par contrôle une heure après la transfusion. Si celle-ci est mauvaise, il faudra impérativement respecter la compatibilité ABO [46].

Devant les transfusions plaquettaires inefficaces conduisant à un état réfractaire

L’exploration biologique repose a minima sur une recherche hebdomadaire d’anticorps anti-HLA de classe I (loci HLA A et B) chez le receveur [30]. L’allo-immunisation est aussi fortement diminuée par l’utilisation obligatoire de produits déleucocytés [1]. En cas d’allo-immunisation, plusieurs stratégies dans le choix de plaquettes compatibles existent : soit une compatibilité sérologique, basée sur la mise en contact des cellules du donneur avec le sérum du receveur immunisé (épreuve de compatibilité croisée ou cross-match) [30], soit une compatibilité antigénique basée sur l’appariement des antigènes HLA A et B du donneur et du receveur, soit les deux stratégies couplées [47]. Les groupes plaquettaires HPA doivent aussi être pris en compte lorsqu’il existe une immunisation plaquettaire spécifique ou une double immunisation anti-HLA et anti-HPA [48]. La sélection sérologique consiste à mettre en contact les lymphocytes des donneurs avec les sérums des receveurs, en se basant sur le test de lymphocytotoxicité complément dépendante. Le sérum contenant d’éventuels anticorps est mis en contact dans les puits d’une plaque, avec un panel de lymphocytes issus de donneurs HLA compatibles avec le receveur. Lors de la réalisation du test, du complément de lapin est ajouté dans chaque puits. Lorsqu’un anticorps a reconnu l’antigène lui correspondant à la surface d’un lymphocyte donné, l’immun complexe ainsi formé active le complément de lapin à la surface cellulaire. Il s’ensuit une lyse de la cellule, qui permet à un colorant fluorogénique ajouté en dernière étape de la réaction de pénétrer dans la cellule. La lecture finale de la plaque au microscope à fluorescence permet de détecter les puits dans lesquels a eu lieu la lyse. Le cross-match plaquettaire fait appel aux lymphocytes qui possèdent à leur surface les antigènes HLA A et B. Ils peuvent aussi avoir lieu en utilisant comme cible les plaquettes des donneurs à la place des lymphocytes, mais il est moins aisé de le réaliser à cause des problèmes de conservation des plaquettes [48]. Malheureusement, l’utilisation de plaquettes HLA compatibles est limitée par le fait que les donneurs parfaitement HLA compatibles peuvent être rares ou indisponibles [49]. Une autre méthode consiste à choisir les donneurs de plaquettes selon la spécificité des anticorps anti-HLA présents chez le receveur. Cette méthode est désignée par ASP pour Antibody Specificity Prediction, et s’est avérée au moins aussi efficace que la sélection des donneurs selon leur phénotypage HLA A et B et le résultat des cross-matchs plaquettaires [49]. Il existe également des logiciels informatiques (HLAMatchmaker® par exemple), permettant de choisir des donneurs HLA A et B compatibles pour les patients réfractaires aux transfusions de plaquettaires, suite à une forte immunisation HLA. Le principe repose sur le fait que chaque antigène HLA a de nombreux épitopes, pouvant générer chacun une réponse immune, donc la formation d’anticorps anti-HLA. Les déterminants antigéniques définis par sérologie correspondent à des variants chromosomiques, ce qui se traduit par des différences d’acides aminés au niveau des protéines HLA. Le logiciel compare des séquences de trois acides aminés consécutifs (triplets) chez le donneur et le receveur. Un triplet en une position donnée sur la séquence protéique d’un antigène non compatible s’il est retrouvé sur la même position sur la séquence protéique d’un antigène HLA du receveur, n’entraînera pas de réponse spécifique en anticorps chez le patient [50]. Il existe aussi depuis peu un procédé de cross-match plaquettaire sur automate qui utilise un test d’immunoadhérence (Capture P, Immunocor, Norcross, GA, USA). L’automatisation permet un gain de temps important, car il faut 160 minutes en moyenne pour cross-matcher le sérum d’un patient vis-à-vis de 94 suspensions plaquettaires [22]. Certaines équipes préconisent aussi de cross-matcher le sérum des patients avec des donneurs possédant l’antigène HLA B12, qui se sous-divise en HLA B44 et B45 [51]. En effet, il a été démontré que ces antigènes sont plus faiblement exprimés à la surface des plaquettes que d’autres antigènes du système HLA, si bien qu’une sélection basée sur cette unique différence entre le donneur et le receveur, permet d’accroître le nombre de donneurs compatibles [17, 51]. Si des donneurs compatibles n’ont malgré tout pas été identifiés, il faut éliminer au maximum les causes d’hémorragies (gestes invasifs, etc.). Il est inutile de continuer à transfuser des plaquettes si le patient ne saigne pas. Si un saignement massif se produit, il faudrait administrer massivement des CP issus de plusieurs donneurs, avec l’espoir qu’un donneur soit compatible [10].

Alternatives à la transfusion de plaquettes

La splénectomie ou l’administration d’immunoglobulines intraveineuses ont été envisagées chez les patients réfractaires aux transfusions plaquettaires, mais sans succès [52, 53]. La thrombopoïétine (TPO) est l’hormone physiologique qui régule la production plaquettaire. Deux formes de TPO ont été utilisées dans des essais cliniques : une TPO recombinante glycosylée (rHuTPO, recombinant Human TPO), et une forme couplée chimiquement au polyéthylène glycol (PEG-rHuMGDF, Pegylated-recombinant Human Megakaryocyte Growth and Development Factor). Les TPO recombinantes ont été utilisées chez les patients atteints de cancer, afin de réduire la durée de la thrombopénie post-chimiothérapie. Les deux formes sont cliniquement bien tolérées mais l’augmentation de la numération plaquettaire après leur injection est variable et imprévisible [54]. Des cas de thrombopénie survenant chez des volontaires sains et chez des patients atteints de cancer ont été décrits après injection de PEG-rHuMGDF. Cette thrombopénie avait une cause immunologique puisque les patients ont tous développé des anticorps contre le PEG-rHuMGDF. De plus, ces anticorps bloquaient aussi la TPO endogène [55]. Les incidents immunologiques ont actuellement ralenti l’utilisation de cette alternative thérapeutique à la transfusion de plaquettes. L’utilisation d’autres cytokines thrombopoïétiques telles que l’interleukine 11 recombinante humaine (reHuIL-11) a été approuvée par la FDA pour le traitement des thrombopénies consécutives à la chimiothérapie, malgré la survenue d’effets indésirables importants (anémie, myalgies, problèmes cardiovasculaires) [56]. Actuellement, d’autres essais utilisant d’autres ligands de Mpl, récepteur de la TPO, sont actuellement à l’étude [56].

Conclusion

L’inefficacité transfusionnelle en matière de transfusion plaquettaire constitue un problème angoissant pour le clinicien, particulièrement dans les unités d’oncohématologie. Les recommandations de l’Afssaps publiées en 2003 ont permis de définir des seuils transfusionnels. Cependant, certaines questions sont encore difficiles à régler. Cela tient essentiellement au fait que la plaquette est une cellule fragile, qui a tendance à s’agréger facilement, et qui est de conservation et de maniement difficiles. Bien que la transfusion de plaquettes reste la thérapeutique standard pour la gestion des cas de thrombopénies extrêmes, leur administration est souvent associée à de nombreux problèmes parmi lesquels leur disponibilité, leur coût, leur immunogénicité et le risque infectieux. Les transfusions de plaquettes sont soumises aux règles de l’hémovigilance et tout incident post-transfusionnel doit être déclaré au responsable d’hémovigilance du site. Les recherches actuelles s’orientent sur les alternatives à la transfusion plaquettaire, qui sont représentées par les interleukines thrombopoïétiques ou les ligands du récepteur Mpl de la TPO. Malheureusement, certaines études ont déjà permis de rejeter les espoirs mis dans certaines de ces molécules, tandis que d’autres sont encore en essais cliniques.

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