ARTICLE
Auteur(s) :, Grégoire Le
Gal1,*, Marc Righini2, Elisabeth
Pasquier1, Dominique Mottier1
1Equipe d’accueil 3878 (GETBO : Groupe d’étude de la
thrombose de Bretagne occidentale), Département de médecine interne
et de pneumologie, CHU de Brest
2Division d’angiologie et d’hémostase, Hôpital cantonal,
Hôpitaux universitaires de Genève, Suisse
La grossesse et le post-partum exposent à un risque accru de
maladie veineuse thromboembolique (MVTE). L’incidence de la MVTE a
pu être estimée à environ 6 cas pour 10 000 grossesses [1, 2],
soit une multiplication au moins par 2 du risque veineux
thromboembolique par rapport aux femmes du même âge non enceintes.
Si celle-ci reste une complication rare, elle est la première cause
de mortalité pendant la grossesse et le post-partum. Les événements
thrombotiques surviennent plus fréquemment au cours de la grossesse
(deux tiers des cas) que pendant le post-partum (un tiers des cas),
le troisième trimestre est le plus à risque (50 % des cas,
contre 20 % et 30 % des cas au cours des premier et
deuxième trimestres respectivement [2]). Les trois éléments de la
triade de Virchow sont présents au cours de la grossesse :
- • stase veineuse : l’utérus gravide favorise la
stase veineuse en comprimant la veine cave inférieure ;
- • anomalies de la paroi : la paroi veineuse se
modifie sous l’influence des œstrogènes ;
- • modifications des paramètres de l’hémostase :
amélioration des performances de la coagulation (augmentation
du fibrinogène, du facteur von Willebrand, des facteurs II, V, VII,
VIII et X) ; diminution des performances de l’anticoagulation
(diminution des inhibiteurs physiologiques de la coagulation :
antithrombine, protéines C et S ; résistance à la protéine C
activée acquise) ; diminution des performances de la
fibrinolyse (augmentation des PAI 1 et 2 qui sont des inhibiteurs
de l’activation du plasminogène).
Ainsi, les marqueurs de l’activation de la coagulation sont
augmentés : D-dimères et fragment 1+2 de la prothrombine.
Après l’accouchement, ces modifications de l’hémostase régressent
en environ six semaines.Le risque thromboembolique est encore
majoré par l’âge, l’existence d’antécédents personnels ou familiaux
de maladie veineuse thromboembolique (MVTE), l’obésité, une prise
de poids importante, une grossesse gémellaire, un accouchement par
césarienne ou un alitement pendant la grossesse ou le post-partum.
Enfin, la grossesse et le post-partum sont des circonstances
privilégiées pour l’expression clinique d’une thrombophilie
biologique acquise ou constitutionnelle : déficit en
antithrombine, protéine C, protéine S, mutation Leiden du gène du
facteur V, mutation du gène de la prothrombine, anticorps
anti-phospholipides.
Comment faire le diagnostic de maladie veineuse
thromboembolique pendant la grossesse ?
En dehors de la grossesse, même si la phlébographie et
l’artériographie pulmonaire restent les examens de référence pour
le diagnostic de la MVTE, des stratégies diagnostiques qui reposent
sur la probabilité clinique, le dosage des D-dimères,
l’écho-doppler veineux des membres inférieurs, la scintigraphie,
l’angioscanner spiralé thoracique, ont parfaitement démontré leur
efficacité et leur sécurité. Au cours de la grossesse, les examens
de référence sont irradiants, peu évalués, de même que les
nouvelles stratégies proposées.
La gravité de la maladie veineuse thromboembolique chez la femme
enceinte, les implications à moyen et long terme du diagnostic
(contraception orale, substitution hormonale, grossesse ultérieure)
et les effets délétères du traitement anticoagulant, imposent un
diagnostic de certitude et peuvent justifier des explorations
jugées agressives.
L’étape clinique du diagnostic : pertinence de la
probabilité clinique ?
Les signes cliniques de la MVTE ne sont ni constants ni
spécifiques. Le problème est encore plus difficile chez la femme
enceinte, qui présente volontiers des symptômes au niveau des
membres inférieurs qui ne sont pas en rapport avec une thrombose
veineuse profonde (douleur, œdème, crampes, dilatation
veineuse). À l’inverse, une TVP peut donner une symptomatologie
atypique chez la femme enceinte : douleur abdominale basse,
lombalgie basse, sciatalgie ou cruralgie par exemple.
Les femmes enceintes étaient exclues des études ayant servi à
l’élaboration des scores de prédiction clinique de la TVP et de
l’EP. Ces scores n’ont jamais été validés dans ce contexte.
La fréquence des symptômes compatibles avec une maladie veineuse
thromboembolique chez la femme enceinte, le facteur de risque
thrombotique majeur que constitue la grossesse, la gravité de la
maladie, concourent à abaisser le seuil de suspicion clinique des
médecins dans ce contexte. Ainsi, une suspicion de TVP est
confirmée dans moins de 10 % des cas chez la femme enceinte
[3], alors que cette proportion est proche des 25 % face à une
suspicion de MVTE dans la population générale. De même, une EP
était effectivement diagnostiquée chez 2 % des femmes
enceintes suspectes de cette pathologie dans une étude validant la
scintigraphie pulmonaire dans cette indication [4].
Le dosage des D-dimères est-il fiable dans cette
situation ?
Le dosage plasmatique des D-dimères (Elisa ou turbidimétrique) est
utilisé pour l’exclusion du diagnostic de maladie veineuse
thromboembolique du fait de sa grande sensibilité et donc de sa
grande valeur prédictive négative. Leur utilité clinique est
toutefois limitée chez la femme enceinte. En effet, les D-dimères
augmentent de façon régulière au cours de la grossesse, du fait de
l’activation de la coagulation. Bien que des abaques aient pu être
réalisés, donnant les valeurs de D-dimères habituellement
rencontrées en fonction du terme de la grossesse [5], la valeur
diagnostique d’un dosage de D-dimères dont le seuil de négativité
serait modifié en fonction du terme de grossesse n’a pas été
évaluée. Au seuil habituel du test (500 μg/L pour la plupart
des tests disponibles), les performances diagnostiques sont a
priori conservées, mais la probabilité d’avoir un résultat de
D-dimères négatif – autrement dit l’utilité clinique du test –
diminue au fur et à mesure que la grossesse avance. C’est pourtant
au cours des derniers mois de grossesse que le risque de MVTE est
le plus important.
Scintigraphie, phlébographie, angioscanner thoracique spiralé
et artériographie pulmonaire sont des examens irradiants.
Peuvent-ils être réalisés chez une femme enceinte ?
Les examens d’imagerie à visée thoracique actuellement validés
(radiographie pulmonaire, scintigraphie de ventilation-perfusion,
angioscanner thoracique spiralé, angiographie pulmonaire), ainsi
que la phlébographie, exposent le fœtus à un risque d’irradiation
(tableau 1)( Tableau 1 )[6,
7], de malformations et de cancer. Les études cas-témoins ont
montré un risque relatif significatif de l’ordre de 1,2 à 2,4 pour
la survenue d’un cancer pour des irradiations supérieures à
50 000 μGy [6]. Toutefois, l’augmentation du risque de
complications cancéreuses chez l’enfant exposé in utero à une
irradiation apparaît significative dès une exposition de l’ordre de
10 000 μGy. L’excès de risque relatif de cancer associé à
l’irradiation serait de 0,05 par mGy, soit une augmentation en
risque absolu de cancer de 6 % par gray [8]. Ce risque est
plus élevé quand l’exposition a lieu au cours du premier trimestre.
Les examens thoraciques les plus utilisés pour le diagnostic
d’EP (scintigraphie de perfusion et angioscanner spiralé) sont bien
en deçà du seuil et peuvent ainsi être réalisés en cas de nécessité
sans atteindre un seuil significativement dangereux pour le fœtus.
Des études récentes, dont les résultats devront être confirmés,
suggèrent que l’irradiation liée au scanner spiralé multibarrettes
serait inférieure (du fait d’un temps d’acquisition très court) à
celle d’une scintigraphie de ventilation [7, 9]. L’imagerie par
résonance magnétique permettra peut-être de disposer d’examens
complètement inoffensifs pour le fœtus, mais ses performances
diagnostiques restent à valider dans cette indication, et
l’innocuité à long terme de l’exposition du fœtus au gadolinium et
aux ondes électromagnétiques est à démontrer.
Tableau 1 Irradiation fœtale provoquée par les
examens d’imagerie utilisés pour le diagnostic de maladie veineuse
thromboembolique (d’après [6] et [7])
|
Examen
|
|
Irradiation (μGy)
|
|
Radiographie thoracique
|
|
< 10
|
|
Phlébographie
|
|
< 500
|
|
Scintigraphie de perfusion seule (3mCi 99mTc-MAA)
|
|
180
|
|
Scintigraphie de ventilation
|
133Xe
|
40-190
|
|
99mTc-SC
|
10-50
|
|
Scintigraphie ventilation (Tc-SC)-perfusion (1mCi Tc-MAA)
|
|
110
|
|
Angiographie pulmonaire par voie fémorale
|
|
2 210-3 740
|
|
Angiographie pulmonaire par voie brachiale
|
|
< 500
|
|
Angioscanner spiralé
|
1er trimestre
|
3-20
|
|
2e trimestre
|
8-77
|
|
3e trimestre
|
51-131
|
Quelle stratégie diagnostique adopter chez la femme
enceinte face à une suspicion de thrombose veineuse
profonde ?
La phlébographie est un examen invasif et irradiant qui n’est plus
jamais réalisé. L’écho-doppler veineux des membres inférieurs est
devenu l’examen de référence. Il a une très bonne sensibilité et
spécificité pour le diagnostic de thrombose veineuse profonde des
membres inférieurs chez des patients symptomatiques,
particulièrement au niveau proximal. Son caractère non invasif
autorise la réalisation d’examens répétés. Il peut permettre en
outre de proposer un diagnostic alternatif : thrombose
veineuse superficielle, hématomes, déchirures musculaires, etc. En
dehors de la grossesse, face à une suspicion de TVP, un
écho-doppler négatif explorant les étages proximal et distal permet
d’éliminer le diagnostic [10, 11]. Cette stratégie n’a toutefois
pas été évaluée chez la femme enceinte, où la fréquence des
thromboses iliaques suspendues isolées et la possibilité de
thromboses veineuses pelviennes peuvent diminuer ses performances.
La recherche d’une TVP par écho-doppler dans ce contexte doit
comprendre, outre l’échographie de compression, une exploration du
confluent veineux iliocave en décubitus latéral droit et gauche,
avec une étude en doppler du flux des vaisseaux iliaques, ainsi
qu’une vérification de la modulation du flux par la respiration à
ce niveau.
Quand une thrombose veineuse profonde est retrouvée, celle-ci
siège au moins quatre fois sur cinq au niveau du membre inférieur
gauche [1, 2, 12]. Ceci confirme l’importance des facteurs
mécaniques, l’utérus gravide favorisant une compression de la veine
iliaque gauche par l’artère iliaque commune droite, comme au cours
du syndrome de Cockett.
Quelle stratégie diagnostique adopter chez la femme
enceinte face à une suspicion d’embolie pulmonaire ?
- • Le dosage plasmatique des D-dimères peut être réalisé.
Son utilité est limitée aux premiers mois de la grossesse. Il garde
a priori une bonne valeur prédictive négative à condition de
respecter le seuil de 500 μg/L.
- • Écho-doppler veineux des membres inférieurs : la
mise en évidence d’une TVP proximale des membres inférieurs permet
de retenir le diagnostic chez un patient suspect d’embolie
pulmonaire. Ainsi, l’écho-doppler veineux des membres inférieurs
est l’examen qui doit être réalisé en première intention chez une
femme enceinte suspecte d’EP. Il est cependant moins souvent
diagnostique dans cette situation, du fait notamment de la
fréquence plus élevée de thromboses pelviennes, iliocaves, dont le
diagnostic s’avère difficile. En cas de négativité de
l’écho-doppler, une imagerie thoracique doit être réalisée.
- • Scintigraphie pulmonaire : la scintigraphie
pulmonaire est l’examen de première intention à l’étage thoracique.
Il s’agit de l’examen le moins irradiant qui permet, s’il est
normal, d’éliminer le diagnostic. Face à un défect perfusionnel,
l’examen est complété par une scintigraphie de ventilation, et
l’interprétation se fait sur les critères de Pioped [13].
- • Angioscanner thoracique spiralé : si la
scintigraphie est non diagnostique, un angioscanner thoracique
spiralé doit être réalisé sous couvert d’une protection abdominale
adaptée. En dehors de la grossesse, associé à un écho-doppler
veineux des membres inférieurs négatif, il permet d’éliminer le
diagnostic chez les patients ayant une probabilité clinique non
forte [14, 15]. Cette stratégie n’est pas évaluée chez la femme
enceinte. Si la scintigraphie reste l’examen recommandé en cas de
grossesse dans la majorité des centres, le scanner multibarrettes
pourrait bien devenir (du fait d’une irradiation potentiellement
moindre) l’examen thoracique de première intention. Une étude
multicentrique évaluant la sécurité de l’utilisation du scanner
spiralé pendant la grossesse est actuellement en cours (PEP study),
dont les résultats ne seront pas disponibles avant 18 mois.
Traitement curatif de la maladie veineuse thromboembolique
pendant la grossesse
L’utilisation des anticoagulants chez la femme enceinte repose sur
des études d’observation ou sur l’extrapolation de résultats
obtenus chez l’adulte en dehors de la grossesse. Les médicaments
utilisés pour le traitement de la maladie veineuse thromboembolique
sont principalement les héparines non fractionnées et de bas poids
moléculaire, les antivitamines K, les thrombolytiques étant
réservés aux formes graves mettant en jeu le pronostic vital.
Quels sont les médicaments utilisables chez la femme
enceinte ?
- • Héparine non fractionnée : à la phase aiguë, elle
reste le seul traitement ayant en France une autorisation de mise
sur le marché dans le traitement curatif de la maladie veineuse
thromboembolique. L’héparine ne traverse pas la barrière
placentaire [16] et n’est pas sécrétée dans le lait. Son
utilisation n’est toutefois pas dénuée d’inconvénients. Sur un plan
pratique, elle peut être utilisée par voie sous-cutanée mais deux
injections quotidiennes sont indispensables pour permettre une
anticoagulation efficace. Elle nécessite une surveillance
quasi-quotidienne de son efficacité par la réalisation de temps de
céphaline activée, et des adaptations de dose fréquentes pour ne
pas sortir de l’étroite fenêtre thérapeutique (TCA entre 1,5 et 2,5
fois le témoin), en deçà et au-delà de laquelle les patientes sont
respectivement exposées à un risque de récidive thromboembolique et
d’hémorragie. Les modalités pratiques (dose initiale, surveillance
et adaptation de dose) sont rappelées dans le tableau 2. Du
fait de l’hypercoagulabilité, les doses nécessaires pour obtenir un
TCA entre 1,5 et 2,5 sont souvent plus élevées au cours de la
grossesse, sans qu’on ait pu démontré un risque hémorragique accru
[17]. Ceci doit toutefois conduire à vérifier l’activité anti-Xa si
les doses nécessaires pour obtenir un TCA satisfaisant s’avèrent
très élevées. Par ailleurs, les effets secondaires sont à prendre
en compte : le risque de survenue d’une thrombopénie induite
par l’héparine, responsable de récidives thromboemboliques
veineuses ou de thromboses artérielles, n’est pas négligeable.
Utilisée au long cours chez la femme enceinte, l’héparine peut être
responsable d’une ostéopénie, y compris quand elle est administrée
à dose préventive [18, 19], avec un risque fracturaire vertébral
qui a pu être estimé aux environs de 2 % [20].
- • Héparines de bas poids moléculaire : elles ont
démontré une efficacité au moins équivalente à l’héparine non
fractionnée [21] et présentent par rapport à celle-ci un certain
nombre d’avantages. Leur poids moléculaire plus homogène leur
confère une pharmacocinétique plus stable, prévisible, autorisant
une administration biquotidienne par voie sous-cutanée à dose fixe
en fonction du poids, sans nécessité de surveillance de leur
efficacité. Le risque de thrombopénie est moindre [22], même si la
surveillance de la numération plaquettaire doit être réalisée de la
même façon que sous héparine non fractionnée. Le risque
d’ostéopénie est également moindre [23]. Enfin, la nadroparine
(pour la TVP seulement) et la tinzaparine (pour la TVP avec ou sans
EP) ont démontré leur efficacité dans le traitement curatif de la
maladie veineuse thromboembolique en une seule injection par jour
en dehors de la grossesse. Les HBPM ne passent pas la barrière
placentaire [24, 25]. Elles ont été largement utilisées chez la
femme enceinte avec une sécurité satisfaisante à la fois pour la
mère et l’enfant [26, 27]. Les HBPM les plus étudiées dans ce
contexte ont été l’énoxaparine, la daltéparine et la nadroparine.
Toutefois, le nombre de femmes traitées à dose curative dans ces
études reste relativement limité. Ainsi, en France, l’Afssaps
recommande de ne pas utiliser les HBPM en curatif chez la femme
enceinte, mais ne les contre-indique à dose préventive qu’au cours
du premier trimestre. Les HBPM n’ont pas d’AMM en France pour le
traitement curatif de la MVTE au cours de la grossesse. Elles sont
par ailleurs contre-indiquées en curatif en cas d’insuffisance
rénale sévère.
- • Antivitamines K : elles traversent en revanche la
barrière placentaire, peuvent être responsables d’hémorragies du
fœtus et surtout d’embryopathies, particulièrement quand elles sont
données au cours du premier trimestre de la grossesse, entre la
sixième et la douzième semaine (hypoplasie nasale, anomalies des
épiphyses). La fréquence de ces complications et des avortements
spontanés serait très importante [28, 29], jusqu’à 30 % des
grossesses exposées, alors que ces complications ne sont pas plus
fréquentes sous héparine qu’au cours d’une grossesse normale [30].
Au troisième trimestre, c’est le risque hémorragique au cours de
l’accouchement qui contre-indique l’utilisation des AVK. Enfin,
elles pourraient être responsables, quel que soit le terme, de
troubles du développement psychomoteur chez l’enfant [31]. En
théorie, les AVK sont donc utilisables au cours de la grossesse,
mais uniquement au cours du deuxième trimestre, ce qui en limite
l’intérêt. En pratique, leur usage n’est pas recommandé en dehors
de situations très particulières (valves cardiaques mécaniques,
etc.). Elles peuvent être introduites en revanche en post-partum
dès que le risque hémorragique de l’accouchement est écarté. En cas
d’allaitement, c’est la warfarine qu’il faudra utiliser, car elle
n’est pas sécrétée dans le lait maternel [32]. Une supplémentation
vitaminique du nouveau-né en vitamine K devra de toutes façons –
c’est toujours le cas en France – être assurée.
- • Danaparoïde sodique : le traitement d’une
thrombopénie induite par l’héparine de choix repose sur le
danaparoïde sodique. Il ne passe pas ou peu la barrière
placentaire.
- • L’hirudine ne doit être utilisée qu’en cas d’absolue
nécessité, notamment en cas de réaction croisée du danaparoïde avec
les anticorps de la thrombopénie induite par l’héparine car elle
passe la barrière placentaire.
- • Les nouveaux anticoagulants (pentasaccharide,
inhibiteurs directs de la thrombine) n’ont pas été évalués chez la
femme enceinte.
En pratique, quelles modalités thérapeutiques adopter en
traitement curatif d’un épisode veineux thromboembolique chez la
femme enceinte ?
( Tableau 2 )Chez la femme
enceinte, les risques encourus sous traitement anti-thrombotique et
les contraintes particulières liées à ce traitement rendent
nécessaires – plus encore que dans le cas général – l’obtention
rapide d’une confirmation diagnostique. Cette confirmation
diagnostique ne doit toutefois pas retarder l’instauration du
traitement.
Initialement, deux options pour le thérapeute :
- • Se conformer strictement à la réglementation en
vigueur. Le traitement fait alors appel à de l’héparine non
fractionnée, selon les modalités rappelées dans le tableau 2.
Il peut être administré d’emblée par voie sous-cutanée ou après un
traitement initial par voie intraveineuse. La dose initiale est de
2 500 UI (soit 0,1 ml de Calciparine®) pour 10 kg
de poids toutes les 12 heures. La surveillance biologique de
l’efficacité du traitement se fera par la réalisation d’un temps de
céphaline avec activateur (TCA) 6 h après la première injection
puis de façon quotidienne initialement. L’adaptation de dose en
fonction du résultat est rappelée dans le tableau 2. La
surveillance de la tolérance consiste en la réalisation avant le
début du traitement puis de façon bihebdomadaire d’une numération
plaquettaire, afin de s’assurer de l’absence de survenue d’une
thrombopénie induite par l’héparine. Cette surveillance peut être
espacée après un mois de traitement sans complication.
- • Un traitement par HBPM est possible. C’est le
traitement recommandé dans de nombreux pays (Amérique du Nord [33],
Royaume-Uni) et il est en pratique en France fortement intégré dans
les pratiques professionnelles. Il ne peut toutefois être réalisé
sans l’accord éclairé de la patiente. Il présente bien sûr de
nombreux avantages : pas de nécessité de surveillance de
l’efficacité, pas d’adaptation de doses ; risques
hémorragiques, de thrombopénie induite par l’héparine et
d’ostéoporose moindres. Le choix devrait alors se porter sur
l’énoxaparine ou la daltéparine en deux injections par jour, à la
dose de 0,1 ml/10 kg de poids/12 heures, qui ont été suffisamment
employées dans cette situation pour que leur sécurité soit établie.
La dose doit être choisie en fonction du poids, et augmentée au fur
et à mesure de la prise de poids [34]. D’autres auteurs suggèrent
de réaliser une activité anti-Xa au début du traitement et ensuite
au moins une fois par mois, et d’adapter les doses pour viser une
fourchette d’activité anti-Xa entre 0,5 et 1,2 U/ml, mais cette
attitude ne repose sur aucune étude [35]. À l’heure actuelle, les
données sont insuffisantes pour proposer aux femmes enceintes un
traitement en une injection par jour de tinzaparine ou de
nadroparine, ce d’autant que la demi-vie des HBPM est diminuée chez
la femme enceinte. Tout comme sous HNF, une surveillance
bihebdomadaire des plaquettes est indispensable au cours du premier
mois. Celle-ci peut être espacée par la suite. Il n’y a pas lieu de
doser régulièrement l’activité anti-Xa pour adapter la dose. En
pratique, elle peut être dosée au début du traitement et de loin en
loin pour s’assurer de l’absence de surdosage.
En dehors de situations particulières, le relais par AVK n’est
pas entrepris au cours de la grossesse. Le traitement anticoagulant
est poursuivi tout au long de la grossesse et pendant les six
premières semaines du post-partum, même si l’événement veineux
thromboembolique est survenu en début de grossesse. Il sera
poursuivi au-delà de ce délai si l’épisode thromboembolique est
survenu en fin de grossesse, pour une durée totale de 6 mois. Le
port d’une contention élastique est indispensable, initialement par
bandes élastiques puis par collant adapté spécifique pour femme
enceinte. Elle doit être portée tout au long de la grossesse et du
post-partum. Le relais par AVK est possible en post-partum dès que
le risque hémorragique lié à l’accouchement s’éloigne. En cas
d’allaitement, il se fera par de la warfarine, qui n’est pas
sécrétée dans le lait, et de toutes façons sous couvert de la
supplémentation habituelle du nouveau-né (1-2 mg/semaine) en
vitamine K.
Tableau 2 Adaptation en fonction d’un premier TCA
réalisé 6 heures après la réalisation d’un bolus de 80 UI/kg suivi
d’une perfusion continue de 18 UI/kg/h, ou après l’administration
de 2 500 UI/10 kg de poids par voie sous-cutanée [39]
|
TCA
|
Modifications thérapeutiques (débit de la perfusion continue en UI
/ kg / h)
|
Voie sous-cutanée (dose pour 10 kg de poids)
|
Prochain TCA
|
|
En secondes
|
Rapport
|
|
Patient/Témoin
|
|
< 35
|
< 1,2
|
Nouveau bolus 80 UI/kg, débit + 4
|
3 000 UI/10 kg/12 h
|
6 h plus tard
|
|
35-45
|
1,2-1,5
|
Nouveau bolus 40 UI/kg, débit + 2
|
2 800 UI/10 kg/12 h
|
6 h plus tard
|
|
46-70
|
1,5-2.3
|
Débit inchangé
|
2 500 UI/10 kg/12 h
|
Le lendemain matin
|
|
71-90
|
2,3-3
|
- 2
|
2 200 UI/10 kg/12 h
|
6 h plus tard
|
|
> 90
|
> 3
|
Arrêt 1 heure, puis débit - 3
|
2 000 UI/10 kg/12 h
|
6 h plus tard
|
Quelle gestion en pratique du traitement anticoagulant au
moment de l’accouchement ?
Au moment de l’accouchement, le risque hémorragique élevé conduit à
interrompre le traitement anticoagulant. Les modalités et la durée
de cette interruption sont conditionnées par le risque
thrombotique, dont les déterminants sont la sévérité de la maladie
veineuse thromboembolique (nombre d’épisodes, récidives dès l’arrêt
du traitement, traitement au long cours, etc.), la localisation et
la sévérité de l’épisode actuel (thrombose veineuse profonde
distale ? embolie pulmonaire ?) et son ancienneté par rapport
au terme de la grossesse.
L’accouchement est au mieux programmé et déclenché. Si
l’événement thromboembolique était « non majeur »,
survenu en début de grossesse, l’héparine peut être interrompue la
veille au soir. L’injection du matin n’est pas réalisée et, après
vérification du TCA, une anesthésie péridurale peut être réalisée.
Les injections sont reprises dès le risque hémorragique éloigné,
par exemple le lendemain matin. Le relais par AVK n’est entrepris
que quelques jours plus tard.
S’il s’agit d’une maladie veineuse thromboembolique sévère, d’un
événement récent et/ou grave, le traitement par voie sous-cutanée
doit être relayé la veille au soir par de l’héparine non
fractionnée par voie intraveineuse à la seringue électrique.
Celle-ci est arrêtée au moment du déclenchement, en théorie 4 à 6
heures avant l’heure prévue pour la délivrance. Une anesthésie
péridurale après vérification de la normalisation du TCA reste
possible dès 2 h plus tard, toute activité anticoagulante ayant
normalement disparu après ce délai. La seringue d’héparine est
reprise dès les heures suivant l’accouchement, permettant un
meilleur contrôle de l’administration de l’anticoagulant en
fonction de l’hémorragie du post-partum.
Soulignons toutefois qu’aucune étude ne valide formellement ces
recommandations et que, pour certains, 24 heures d’interruption
sont à respecter si le risque thrombotique n’est pas majeur, du
moins pour l’héparine non fractionnée [36].
L’administration de sulfate de protamine peut s’avérer
nécessaire en cas de travail spontané chez une femme traitée par
héparine par voie sous-cutanée.
Traitement préventif de la maladie veineuse thromboembolique au
cours de la grossesse
Il s’agit de situations relativement complexes et difficiles à
gérer qui nécessitent une prise en charge pluridisciplinaire.
Néanmoins, quelques grands principes peuvent être énoncés, qui
intègrent les dernières recommandations de l’Anaes (www.anaes.fr,
mars 2003).
Il existe un antécédent de maladie veineuse thromboembolique au
cours d’une grossesse précédente
Lorsqu’il existe un antécédent thromboembolique survenu au cours
d’une grossesse antérieure, l’habitude est de prescrire un
traitement préventif et de débuter la prévention un mois avant le
terme auquel est survenu l’épisode thrombotique au cours de la
grossesse précédente, et en tout cas avant le troisième trimestre.
Nous ne disposons d’aucun essai randomisé validant une attitude
codifiée pour la prévention de la maladie veineuse thromboembolique
chez la femme enceinte. Les HBPM peuvent être utilisées dans cette
indication – bien qu’elles n’aient pas d’AMM – à partir du deuxième
trimestre à la dose de 4 000 UI en une injection sous-cutanée
par jour [37]. Le traitement est poursuivi jusqu’à l’accouchement,
interrompu dès les premières contractions ou la veille au soir d’un
accouchement programmé. Il est repris 6 à 8 h après la délivrance
pour une durée de six semaines.
Le traitement préventif sera toujours associé au port d’une
contention élastique adaptée.
Il existe un antécédent de maladie veineuse thromboembolique en
dehors d’une grossesse
Le risque de récidive thromboembolique au cours de la grossesse
chez une femme ayant un antécédent de maladie veineuse
thromboembolique survenu en dehors d’une grossesse reste mal connu.
Dans une étude prospective récente, ce risque était de 0 % (IC
à 95 % : 0-8 %) chez les femmes ayant présenté un
premier épisode thromboembolique provoqué et sans thrombophilie
sous-jacente. Il était de 5,9 % (IC à 95 % 1,2-16 %)
chez celles dont l’épisode antérieur était idiopathique ou en lien
avec une thrombophilie [38]. La décision de proposer un traitement
préventif au cours de la grossesse reste à l’appréciation du
médecin, et doit être guidée par la nature du l’épisode antérieur
(EP ? TVP distale ?) et le contexte dans lequel il est
survenu (provoqué ou non, thrombophilie ou non). En cas
d’antécédent objectivé, la prophylaxie est de toutes façons
indiquée dans le post-partum.
Il existe une thrombophilie connue
- • Sans antécédent thromboembolique : l’existence
d’une mutation Leiden du gène du facteur V ou d’une mutation du
gène de la prothrombine, découverte à l’occasion d’une enquête
familiale, ne doit pas conduire – en l’absence d’antécédent
thromboembolique – à une prophylaxie médicamenteuse systématique
qui peut se discuter s’il existe des antécédents familiaux au
premier degré de maladie veineuse thromboembolique. Par contre,
pour les déficits en antithrombine, un traitement préventif
systématique doit être envisagé.
- • Avec antécédent thromboembolique : pour la
mutation Leiden du gène du facteur V et la mutation du gène de la
prothrombine, l’attitude est la même que chez les femmes ayant un
antécédent thromboembolique en dehors de toute thrombophilie
biologique. En revanche, s’il existe un déficit en antithrombine,
un traitement à dose curative est indiqué.
Faut-il rechercher une thrombophilie biologique à l’occasion
d’une MVTE chez une femme enceinte ?
En dehors de la recherche d’un syndrome des antiphospholipides et
d’un déficit en antithrombine survenant en général dans un contexte
personnel et familial évocateur, la recherche des autres
thrombophilies biologiques ne doit pas être systématique.
La découverte d’une mutation Leiden du gène du facteur V ou du
facteur II, d’un déficit en protéine S ou protéine C ne changera
pas l’attitude thérapeutique vis-à-vis de la patiente :
l’intensité et la durée du traitement sont les mêmes. Si ces
recherches sont réalisées (dosage de la protéine S, de la protéine
C, la recherche d’une résistance à la protéine C activée
biologique), elles doivent se faire à distance de l’imprégnation
hormonale. Enfin, le diagnostic de syndrome des anti-phospholipides
repose sur la positivité de la recherche de ces anticorps à deux
reprises à trois mois d’intervalle.
Une recherche systématique des anomalies constitutionnelles
deviendrait pertinente si elle modifiait l’intensité et la durée de
traitement et si le dépistage des anomalies biologiques dans la
famille avait des implications thérapeutiques démontrées
(contre-indication à la contraception œstroprogestative, prévention
systématique pendant la grossesse…).
Conclusion
La maladie veineuse thromboembolique chez la femme enceinte et dans
le post-partum reste mal évaluée aux plans diagnostique et
thérapeutique. La gravité de la maladie thrombotique, les effets
délétères du traitement, imposent un diagnostic de certitude et
justifient de recourir à des examens parfois jugés agressifs
(angioscanner). Le traitement curatif fait appel de plus en plus
aux héparines de bas poids moléculaire utilisées hors AMM. La
recherche d’une thrombophilie face à une maladie veineuse
thromboembolique au cours de la grossesse ne doit pas être
systématique, en dehors du syndrome des anti-phospholipides et de
la recherche d’un déficit en antithrombine.
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