ARTICLE
Description des lésions
neuropathologiques
Dégénérescences neurofibrillaires
et fibres tortueuses
Les dégénérescences neurofibrillaires résultent
de l'accumulation d'un matériel fibrillaire dans le corps cellulaire
du neurone. Elles ont d'abord été mises en évidence
par les imprégnations argentiques (elles sont argyrophiles) et
peuvent, aujourd'hui, être révélées par immunohistochimie
(cf. infra). Elles ont une forme de torche dans les neurones pyramidaux
et de boule dans les neurones des noyaux sous-corticaux. Elles peuvent
être observées dans le neuropile, après la mort du
neurone qui les contenait (dégénérescences neurofibrillaires
dites fantômes). Elles sont présentes dans l'isocortex, l'hippocampe
et les noyaux sous-corticaux qui projettent directement sur le cortex
cérébral [13] : noyau basal de Meynert, locus coeruleus,
noyau dorsal du raphe et partie interne de la substance noire.
Les fibres tortueuses sont constituées de prolongements nerveux
bouclés ou tortillés, en partie dendritiques, qui forment
dans le neuropile un réseau anormal, mis en évidence par
les imprégnations argentiques [8, 14].
En microscopie électronique, les dégénérescences
neurofibrillaires et les fibres tortueuses apparaissent sous forme de
filaments appariés en hélice [15], (15 nm de diamètre
par filament et 24 nm pour la forme appariée). La microscopie électronique
à haute résolution [16] et la microscopie de contact (force
atomique) [17] ont permis de montrer qu'il s'agissait d'un ruban torsadé.
Ce matériel filamentaire est au moins en partie constitué
de protéines Tau, une protéine du cytosquelette associée
aux microtubules [18]. Des protéines Tau sont présentes
de manière physiologique dans les neurones mais elles sont extraites
ou dénaturées par les techniques histologiques : les anticorps
anti-Tau ne détectent aucun épitope dans les préparations
normales incluses dans la paraffine. En revanche, les antigènes
présents dans les dégénérescences neurofibrillaires
(figure 1), les fibres
tortueuses et la couronne des plaques séniles (figure
2) gardent leur immunoréactivité. La protéine
Tau apparaît anormalement phosphorylée dans les prélèvements
post mortem : l'action des phosphatases in vitro modifie
en effet leur mobilité électrophorétique [19, 20].
Il pourrait s'agir, en partie, d'un artefact post mortem : les
protéines Tau normalement phosphorylées in vivo seraient
déphosphorylées après la mort par des phosphatases,
qui seraient inefficaces sur la pathologie neurofibrillaire. Dans les
biopsies corticales provenant de patients sans maladie d'Alzheimer, les
protéines Tau sont abondamment phosphorylées [21]. Leur
poids moléculaire reste cependant plus faible et leurs pH iso-électriques
plus basiques [22] que ceux des protéines Tau anormales. Ceci suggère
que l'hyperphosphorylation de la protéine Tau dans la maladie d'Alzheimer
n'est pas seulement un artefact. Elle pourrait résulter d'une activité
accrue d'une protéine kinase ou, au contraire, d'une diminution
de l'activité d'une protéine phosphatase. Les protéines
Tau anormalement phosphorylées ne s'associant pas correctement
aux microtubules [23] pourraient s'assembler en paires de filaments hélicoïdaux
[24]. L'immunodétection de la protéine Tau
dans le liquide céphalo-rachidien
a été réalisée à des fins diagnostiques
: elle est en moyenne trois fois plus élevée chez les malades
(2 230 ± 930 pg/ml) que chez les témoins (640 ± 230 pg/ml)
[25].
La dégénérescence granulo-vacuolaire (DGV) est
constituée de plusieurs vacuoles cytoplasmiques contenant un granule
argyrophile qui comporte de la protéine Tau phosphorylée
[26]. La DGV est présente principalement dans les neurones pyramidaux
de l'hippocampe.
Plaques séniles et dépôts
diffus de peptide Abeta
Les plaques séniles sont des structures sphériques d'environ
40 mu m de diamètre, comportant une couronne de prolongements nerveux
(ou « neurites »), et un dépôt central de substance
amyloïde, fréquemment au contact d'une cellule microgliale
[27]. Le terme de plaque neuritique est utilisé pour insister sur
la présence des prolongements nerveux, mis en évidence par
les colorations argentiques et les anticorps anti-Tau (figure
2). Le dépôt central ou cur de la plaque sénile
est coloré par le rouge Congo et la thioflavine S. Cette propriété
tinctoriale définit le caractère amyloïde d'une protéine
et est déterminée par sa conformation spatiale en feuillets
beta -plissés. La substance amyloïde de la maladie d'Alzheimer
est constituée d'un peptide de 40 à 42 acides aminés,
ayant un poids moléculaire de 4 kilodaltons, qui a été
appelé A4
(A pour amyloïde, 4 pour 4 kDa) ou Abeta (A pour amyloïde, beta
pour
beta -plissé, Abeta 40 ou 42 suivant le nombre
d'acides aminés) [28, 29] et qui est lui-même dérivé
d'une protéine de 695 à 770 acides aminés, le précurseur
de la protéine amyloïde (amyloid protein precursor,
APP) (figure 3) [30].
Ce dernier comporte une partie hydrophobe et deux extrémités
hydrophiles, ce qui est caractéristique des protéines transmembranaires.
La séquence correspondant au peptide Abeta est à cheval
sur les parties hydrophobe et hydrophile extracellulaire, ce qui laisse
penser qu'elle est en partie insérée dans la membrane. Certaines
isoformes du précurseur comportent une séquence d'acides
aminés homologue aux inhibiteurs de sérine protéases
de type Kunitz [31]. L'extrémité C-terminale intracytoplasmique
du précurseur est couplée à une protéine G
[32], ce qui suggère qu'il a un rôle de récepteur.
Il est dégradé selon plusieurs voies [33]. La principale
est constituée par un clivage de la molécule au sein de
la partie correspondant au peptide Abeta . Elle nécessite une activité
enzymatique appelée alpha -sécrétase. Une faible
quantité de peptide Abeta est présente de manière
physiologique dans différents liquides biologiques (liquide céphalo-rachidien,
plasma) [34]. Elle suppose un double clivage par des activités
enzymatiques appelées beta et gamma -sécrétases,
cette dernière agissant sur la partie intramembranaire du peptide.
Aucune des sécrétases n'a encore été isolée.
Les anticorps dirigés contre le peptide Abeta marquent le cur
des plaques séniles, principalement constitué de peptide
Abeta 40 (dépôts focaux ou dépôts
denses) (figure 4), mais
aussi des dépôts mal limités et plus volumineux (dépôts
diffus). Ces derniers, principalement constitués de peptide Abeta
42 sous forme non
beta -plissée, ne présentent pas les propriétés
tinctoriales de la substance amyloïde et ne sont pas entourés
de prolongements neuritiques anormaux.
Les plaques neuritiques sont principalement observées dans l'isocortex
et l'hippocampe, alors que les dépôts diffus sont aussi présents
dans le cervelet et les noyaux gris centraux.
Angiopathie congophile
La substance amyloïde est aussi trouvée dans les parois
vasculaires, notamment des artérioles cérébrales
et des artères leptoméningées. Elle est constituée
de peptide Abeta [28], préférentiellement de l'isoforme
de 42 acides aminés (figure
5). L'angiopathie « congophile » est limitée
aux parois artérielles et artériolaires alors que, dans
l'angiopathie « dyshorique », la substance amyloïde déborde
la paroi vasculaire et diffuse dans le parenchyme. L'angiopathie congophile
est particulièrement fréquente et abondante dans le cortex
occipital [27].
Perte neuronale et atrophie corticale
L'évaluation de la perte neuronale au cours de la maladie d'Alzheimer
est difficile. Après sa mort, le neurone disparaît, et le
parenchyme cérébral avoisinant se collabe, rendant compte
de l'atrophie corticale observée macroscopiquement. Celle-ci intéresse
plus la longueur du ruban cortical (considéré sur des coupes
vertico-frontales) que son épaisseur, ce qui laisse à penser
que la perte neuronale se produit en colonnes plutôt qu'en couches
[6]. La perte neuronale, masquée par l'atrophie corticale, ne peut
donc être appréciée par un simple dénombrement
cellulaire sur la coupe histologique mais nécessite aussi une évaluation
du volume de la structure, généralement par planimétrie.
La densité des neurones dans le cortex cérébral
est particulièrement hétérogène, ce qui soulève
des difficultés d'échantillonnage [35]. La probabilité
que la section histologique intéresse un neurone donné est
proportionnelle à sa taille ou, plus précisément,
au diamètre qu'il présente à la coupe. Les neurones
volumineux sont donc coupés plus souvent et leur nombre est surévalué.
Ce biais stéréologique, ou effet de recoupe, explique que
la diminution de la densité neuronale puisse être due à
l'atrophie du corps cellulaire, sans perte neuronale (pseudo-perte [36]).
La technique du disecteur permet d'éviter l'effet de recoupe, en
dénombrant une structure si petite qu'elle ne peut être recoupée,
en l'occurrence un pôle de la cellule. Elle consiste à réaliser
deux coupes contiguës (d'où le terme de disecteur, double
section) et à dénombrer les cellules présentes sur
la première coupe mais absentes sur la seconde.
La perte neuronale a été évaluée à
47 % dans la corne d'Ammon [37], à 48 % dans le noyau basal de
Meynert [38] et à 62 % dans le locus coeruleus [39]. Les
données concernant l'isocortex peuvent être discutées.
Les publications les plus anciennes font état d'une perte neuronale
variable selon la région corticale considérée : de
19 à 41 % dans le cortex frontal, de 11 à 60 % dans le cortex
temporal, de 14 à 83 % dans le cortex pariétal et de 17
à 30 % dans le cortex occipital [40]. Les publications les plus
récentes, utilisant la méthodologie du disecteur, sont partagées.
Lorsque l'ensemble du cortex cérébral est échantillonné,
la perte neuronale n'est pas significative à 2,8 milliards près
(deux erreurs standard) sur les 15 à 20 milliards de neurones du
cortex [41]. En revanche, une perte neuronale de 53 % a été
mise en évidence dans la berge inférieure du sillon temporal
supérieur [42]. La perte neuronale dans la maladie d'Alzheimer
ne dépasse donc pas 20 % lorsque l'ensemble des régions
corticales est considéré, mais peut atteindre 50 % dans
certaines aires associatives.
Une spongiose, c'est-à-dire la présence de vacuoles dans
le neuropile, peut être associée à la perte neuronale.
Elle intéresse les couches superficielles I et II du cortex (spongiose
laminaire), ce qui l'oppose à celle observée dans la maladie
de Creutzfeldt-Jakob, qui touche toutes les couches.
Perte synaptique
La perte synaptique a été appréciée par
un comptage des synapses en microscopie électronique, dénombrement
qui présente des difficultés similaires à celles
évoquées précédemment. Elle a été
estimée à 23-36 % dans le cortex temporal [43, 44] et à
27-42 % dans le cortex frontal [43, 45]. Elle peut aussi être évaluée
par la quantité de protéines spécifiques à
la synapse telle que la synaptophysine ou la SNAP-25 (synaptosomal
associated protein of 25 kDa). Cette mesure peut être réalisée
sur une coupe histologique (immunohistochimie quantitative) ou sur un
homogénat de cerveau (dot blot) par densitométrie
de l'immunoréactivité du marqueur synaptique. La perte de
l'immunoréactivité de la synaptophysine mesurée par
immunohistochimie quantitative a été estimée à
38 % dans le cortex frontal, à 43 % dans le cortex temporal et
à 43 % dans le cortex pariétal [46], mais n'a pas été
confirmée [47] ou a été jugée plus faible
(de 10 à 11 % dans le cortex frontal et dans l'hippocampe) [48].
La perte de l'immunoréactivité de la synaptophysine mesurée
sur un homogénat de cerveau par la technique du dot blot
a été évaluée à 40 % dans le cortex
frontal [49]. En ce qui concerne la SNAP-25, une perte de l'immunoréactivité
de 63 à 66 % a été mesurée par immunohistochimie
quantitative dans le cortex prémoteur du lobe frontal (aire 6 de
Brodmann), mais elle n'était pas significative dans les cinq autres
aires étudiées [50]. La diminution du nombre de synapses
paraît donc vraisemblable mais elle est hétérogène.
Son rapport avec les autres lésions, en particulier la perte neuronale,
sera précisée plus loin.
Corps de Lewy
Il s'agit d'inclusions éosinophiles sphériques situées
dans le corps cellulaire du neurone. Elles sont marquées par des
anticorps dirigés contre l'ubiquitine, une molécule largement
répandue dans l'organisme et qui intervient dans la dégradation
des protéines. Elles sont trouvées au cours de la maladie
de Parkinson, dans les neurones pigmentés du tronc cérébral
(substance noire, locus coeruleus, noyau dorsal du vague). Elles
peuvent aussi être observées dans le cortex cérébral
(insula, circonvolutions cingulaire et para-hippocampique), toujours en
association avec les précédentes localisations, dans deux
circonstances schématiques qu'il n'est pas toujours aisé
de distinguer dans la pratique :
la maladie de Parkinson principalement dans les cas évolués
avec démence ;
un syndrome démentiel primitif associé à
des signes extrapyramidaux, qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler démence
avec corps de Lewy [51].
Dans ces cas, de nombreux dépôts de peptide Abeta sont
habituellement observés, en l'absence de dégénérescences
neurofibrillaires isocorticales : ce sont les formes dites plaque only
de la maladie d'Alzheimer [52].
Répartition spatio-temporelle des
lésions neuropathologiques
À l'inverse des dépôts diffus de peptides Abeta
, la pathologie neurofibrillaire est systématisée. La progression
de la maladie correspond à l'atteinte de nouvelles aires cyto-architectoniques,
suivant une marche stéréotypée. On peut ainsi évaluer
la gravité d'une maladie d'Alzheimer en identifiant les régions
corticales touchées, ce qui permet de définir des stades
[53]. Pour une raison qui reste mal comprise, cette hiérarchie
lésionnelle suit de façon précise les frontières
architectoniques du cortex cérébral [54], dont les aires
peuvent être schématiquement classées de la façon
suivante (figure 6) :
dans les aires primaires (visuelle, auditive, somesthésique) parviennent
les informations sensorielles après leur passage dans le thalamus.
Elles sont analysées séparément selon leur mode (visuel,
auditif, somesthésique) dans des aires corticales associatives
« unimodales » distinctes, entourant les aires primaires. Celles-ci
sont à leur tour connectées aux aires « multimodales
» (concernant plusieurs modalités sensorielles) du carrefour
pariéto-temporo-occipital et du lobe frontal. Le cortex entorhinal,
situé sur la face interne du lobe temporal, sert d'interface entre
les aires associatives de l'isocortex (impliquées dans le traitement
des informations) et l'hippocampe (intervenant dans les processus mnésiques).
C'est précisément dans cette région qu'apparaissent
les premières dégénérescences neurofibrillaires
[55]. Elles progressent ensuite vers la formation hippocampique, les aires
associatives multimodales, unimodales et, enfin, primaires qui sont longtemps
respectées [53]. Une telle progression des dégénérescences
neurofibrillaires laisse à penser que les connexions cortico-corticales
sont directement impliquées dans la maladie d'Alzheimer [54, 56].
Ces projections cortico-corticales sont de deux types antérograde
(des aires primaires vers l'hippocampe) ou rétrograde (de l'hippocampe
vers les aires primaires) et occupent chacune des couches corticales
différentes. La topographie laminaire des dégénérescences
neurofibrillaires (couches II, III et V) [3] et celle des plaques séniles
(couches II et III) [7] suggèrent que ce sont principalement les
connexions antérogrades qui sont impliquées, mais à
contre-courant, c'est-à-dire depuis l'hippocampe vers les aires
sensorielles. Plusieurs arguments sont en faveur du rôle de la dégénérescence
neurofibrillaire dans la mort neuronale :
l'existence de « fantômes » témoignant
de la disparition du neurone comportant le matériel neurofibrillaire
;
le fait que les aires et les couches riches en dégénérescences
neurofibrillaires sont celles où la perte neuronale est abondante.
Cependant, la disparition du neurone a été plus fréquente
que les dégénérescences neurofibrillaires [42] et
la perte neuronale a également été décrite
dans la rétine où les dégénérescences
neurofibrillaires sont absentes [57]. D'autres facteurs pourraient donc
être impliqués dans la mort neuronale.
La répartition spatio-temporelle des plaques neuritiques est
étroitement liée à celles des dégénérescences
neurofibrillaires, ces deux lésions étant le plus souvent
observées simultanément dans les mêmes aires corticales.
La topographie des dépôts diffus de peptide Abeta déborde
largement celle de la pathologie neurofibrillaire. Ils intéressent
l'isocortex mais aussi le cortex cérébelleux et le striatum
[53], c'est-à-dire des régions dépourvues de plaques
neuritiques.
L'hétérogénéité de la distribution
de l'angiopathie amyloïde, des dépôts diffus et des
dépôts focaux pourrait refléter une origine différente
du peptide Abeta . Les dépôts vasculaires pourraient provenir
des cellules musculaires lisses des artères leptoméningées
[58] et des cellules périvasculaires des capillaires (péricytes)
[59]. Les dépôts de peptide Abeta ne sont pas nécessairement
en contact avec un capillaire [60]. Ils sont observés le long de
la membrane cytoplasmique des neurones qui pourraient intervenir dans
leur formation [61]. L'origine des dépôts de peptide Abeta
trouvés dans les plaques neuritiques est discutée : elle
serait vasculaire [62] ou neuronale [63]. Des dépôts de ce
peptide ont pu être mis en évidence dans des régions
sans plaque neuritique ou dans un fragment de cortex déconnecté
[64], ce qui suggère que la présence des prolongements axonaux
de la couronne neuritique n'est pas indispensable à leur formation.
La cellule microgliale ou macrophagique le serait à la transformation
amyloïde (c'est-à-dire au passage à la conformation
beta -plissée) du dépôt de peptide Abeta [65] quelle
que soit sa localisation.
La répartition spatio-temporelle de la perte synaptique est moins
bien connue. Elle n'est pas liée à la présence de
dépôts diffus de peptide Abeta [66]. Les régions cérébrales
dans lesquelles elle a été mise en évidence (isocortex,
hippocampe, noyau basal de Meynert) sont celles où la perte neuronale
est marquée et où les dégénérescences
neurofibrillaires sont abondantes.
Étiopathogénie
L'origine de la maladie d'Alzheimer n'est pas encore connue, mais il
est aujourd'hui établi qu'elle relève d'étiologies
multiples. Ceci laisse penser qu'il s'agit en réalité d'un
syndrome, d'un mode de réaction pathologique stéréotypée
à des causes diverses génétiques (formes autosomiques
dominantes de la maladie, trisomie 21) ou épigénétiques
(démence des boxeurs, traumatisme crânien). Ce mode de réaction
est modulé par le génotype de l'apolipoprotéine E.
Son allèle epsilon 4, qui peut être considéré
comme un facteur de risque, favorise l'apparition de la maladie.
Les lésions neuropathologiques observées dans les formes
familiales sont qualitativement similaires à celles des formes
sporadiques [67]. Plusieurs mutations autosomiques dominantes ont été
identifiées. Elles intéressent trois gènes : le précurseur
de la protéine amyloïde sur le chromosome 21 [30], la préséniline
1 sur le chromosome 14 [68] et la préséniline 2 sur le chromosome
1 [69]. Les mutations intéressant le précurseur de la protéine
amyloïde sont peu nombreuses. Elles sont situées à
proximité des sites de clivage des sécrétases beta
et gamma . Les cellules transfectées par un précurseur de
la protéine amyloïde mutée (double mutation, dite suédoise,
Lys670 * Asn et Met671 * Leu) sécrètent
des quantités anormalement élevées du peptide Abeta
[70].
Une mutation de la préséniline 1 est trouvée dans
près de 70 % des cas de maladie d'Alzheimer familiale [68]. Les
présénilines 1 et 2 sont deux protéines de structure
voisine, ayant un homologue chez Caenorhabditis elegans (SEL-12).
Elles sont constituées de 448 et 467 acides aminés respectivement
et comportent chacune sept domaines transmembranaires [68, 69]. Les anticorps
antiprésénilines marquent les neurones et certaines plaques
séniles [12]. La fonction de ces protéines n'est actuellement
pas connue. Plusieurs arguments suggèrent qu'elles pourraient intervenir
dans le métabolisme du précurseur de la protéine
amyloïde :
les fibroblastes de malades porteurs de la mutation sur le gène
de la préséniline 1 [71] et les cellules mononucléées
transfectées avec un ADNc codant pour la forme mutée de
la préséniline 1 [72] sécrètent toutes deux
du peptide Abeta 42 à des taux anormalement élevés
;
la concentration du peptide Abeta 42 dans le cerveau
est élevée chez des souris transgéniques exprimant
la forme mutée de la préséniline 1 [73].
Les lésions caractéristiques de la maladie d'Alzheimer
sont trouvées dans tous les cas de trisomie 21 après l'âge
de 50 ans. La pathologie amyloïde (dépôts diffus de
peptide Abeta ) pourrait précéder de plus d'une décennie
la pathologie neurofibrillaire (couronne neuritique de la plaque et dégénérescences
neurofibrillaires) [74]. La triplication du gène du précurseur
de la protéine amyloïde, consécutive à la trisomie
du chromosome 21, est probablement en partie responsable des lésions
observées.
L'allèle epsilon 4 de l'apolipoprotéine E (ApoE), situé
sur le chromosome 19, accroît le risque de développer une
maladie d'Alzheimer (risque relatif pour l'hétérozygote
epsilon 3/epsilon 4 : 3,7 ; intervalle de confiance à 95 % : de
1,9 à 7,5 ; risque relatif pour l'homozygote epsilon 4/epsilon
4 : 30,1 ; intervalle de confiance à 95 % : de 10,7 à 84,4)
[75]. Les lésions neuropathologiques observées en présence
de l'allèle epsilon 4 sont caractérisées par d'abondants
dépôts de peptide Abeta [2]. Une immunoréactivité
contre l'apolipoprotéine E est trouvée dans les plaques
séniles quel que soit le génotype [11]. Les relations entre
ApoE, peptide Abeta et protéine Tau sont incomplètement
élucidées. L'apolipoprotéine E pourrait jouer le
rôle de protéine « chaperon », l'isoforme E4 favorisant
le passage à la forme beta -plissée du peptide Abeta [76].
Cette même isoforme présente une moindre affinité
pour la protéine Tau, qui pourrait ainsi s'associer plus facilement
en paires de filaments hélicoïdaux [77].
La démence du boxeur (dementia pugilistica) est caractérisée,
sur le plan neuropathologique, par les lésions de la maladie d'Alzheimer
(dégénérescences neurofibrillaires [78] et les dépôts
de peptide Abeta [79]). Dans le cas d'un boxeur décédé
à l'âge de 23 ans, les dégénérescences
neurofibrillaires étaient localisées dans des aires inhabituelles
(présentes dans les régions basales de l'isocortex cérébral,
absentes dans le cortex entorhinal), alors qu'aucun dépôt
de peptide Abeta n'avait pu être mis en évidence [80].
Les traumatismes crâniens isolés pourraient constituer
un facteur de risque de la maladie : dans les formes sporadiques, cet
antécédent a été trouvé 2,3 fois plus
fréquemment (intervalle de confiance à 95 % : de 1,2 à
4,8) chez les malades que dans le groupe témoin [81]. Des dépôts
de peptide Abeta ont été observés chez des patients
décédés des suites d'un traumatisme crânien
[82], donnée contestée [83] qui pourrait être en partie
expliquée par le génotype ApoE.
Corrélations clinico-pathologiques
Les dégénérescences neurofibrillaires, les plaques
neuritiques, la perte synaptique et la perte neuronale contribuent à
la détérioration intellectuelle observée dans la
maladie d'Alzheimer, alors que les dépôts diffus ne paraissent
pas avoir de conséquence clinique directe [4]. Ces lésions
sont souvent simultanées et, en l'absence de modèle expérimental,
il est impossible de déterminer laquelle est causale. De nombreuses
études ont montré qu'il existait une corrélation
très significative entre la détérioration intellectuelle
et la densité des dégénérescences neurofibrillaires
(dans le néocortex cérébral [3, 84], dans l'hippocampe
[85] et dans le noyau basal de Meynert [86]). Cette relation a une forme
différente suivant les aires isocorticales. Elle est linéaire
dans l'hippocampe et le cortex entorhinal, alors qu'elle est mieux décrite
par des fonctions en « marche d'escalier » dans les aires isocorticales
[9] : en dessous d'un seuil à l'échelle de démence
de Blessed, variable selon les aires, aucune dégénérescence
neurofibrillaire n'est observée, tandis que le nombre de ces dégénérescences
est variable au-dessus de ce seuil et sans relation simple avec la démence.
Le nombre d'aires isocorticales comportant au moins une dégénérescence
neurofibrillaire est la variable dont la corrélation avec l'état
intellectuel est la plus forte. Dans une aire isocorticale donnée,
la présence de dégénérescences neurofibrillaires
est presque toujours associée à celle des plaques neuritiques
et vice versa. Les coefficients de corrélation obtenus avec l'une
ou l'autre de ces lésions et la détérioration intellectuelle
sont donc voisins [9].
La perte synaptique est considérée comme l'élément
le mieux lié à la détérioration intellectuelle
par une équipe de chercheurs [85, 87]. Cette corrélation,
variable selon les régions, est moins bonne que celle qui unit
la démence à la densité des dégénérescences
neurofibrillaires dans l'hippocampe [88] ou dans le noyau basal de Meynert
[86].
La perte neuronale a aussi été incriminée dans
la détérioration intellectuelle : elle pourrait expliquer
l'aggravation des symptômes dans les stades évolués
car elle se poursuit dans l'isocortex après que la densité
des dégénérescences neurofibrillaires et des plaques
séniles a atteint un plafond [89]. L'importance des troubles cognitifs
a aussi été trouvée liée à la perte
neuronale, dans le noyau basal de Meynert [86] et dans le locus coeruleus
[90], mais ces troubles sont probablement secondaires aux lésions
corticales, toujours associées.
Critères de diagnostic
Les dégénérescences neurofibrillaires ne sont pas
synonymes de maladie d'Alzheimer. Elles sont observées dans d'autres
affections : la paralysie supranucléaire progressive, la panencéphalite
sclérosante subaiguë, la maladie de Niemann-Pick, le syndrome
parkinsonnien démence de l'île de Guam, l'encéphalopathie
saturnine et la méningo-angiomatose [91]. En outre, de nombreux
dépôts diffus de peptide Abeta peuvent être trouvés
chez des patients dépourvus de détérioration intellectuelle
[4]. Tous les centenaires présentent des lésions considérées
comme caractéristiques de la maladie (dégénérescences
neurofibrillaires dans le cortex entorhinal et dépôts diffus
de peptide Abeta dans l'isocortex cérébral), même
quand les fonctions cognitives sont considérées normales
pour l'âge [92]. La simple présence des lésions ne
permet donc pas de porter le diagnostic de maladie d'Alzheimer. Il est
aujourd'hui impossible de déterminer si ces lésions sont
une manifestation « normale » du vieillissement cérébral
ou une phase préclinique de la maladie d'Alzheimer. Dans le premier
cas, la maladie apparaît à partir d'un certain seuil lésionnel
que des critères diagnostiques se sont attachés à
déterminer [93, 94]. Dans le second cas, la maladie est présente
dès les premières lésions mais elle n'est cliniquement
apparente qu'à partir d'un certain « stade » que l'examen
neuropathologique permet de déterminer [53].
Les critères du CERAD (Consortium to Establish a Registry
for Alzheimer's Disease) [93] comme ceux, plus anciens, de Khachaturian
[94] reposent sur le dénombrement des plaques séniles dans
des aires isocorticales (les dégénérescences neurofibrillaires
ne sont pas prises en compte), le seuil lésionnel étant
modulé par l'âge du patient. Ils soulèvent des difficultés
théoriques et pratiques : quels sont, en effet, les critères
de choix d'un seuil (par exemple 15 plaques séniles/mm2)
plutôt que d'un autre (par exemple 14 ou 16) ? Les données
cliniques permettent de fixer le seuil lésionnel correspondant
à la maladie « symptomatique », mais l'affection a évolué
longtemps avant de se manifester par des signes cliniques. Par ailleurs,
l'évaluation quantitative dépend des conditions pratiques
dans lesquelles elle est réalisée. L'estimation de la densité
des plaques séniles et des dégénérescences
neurofibrillaires est fonction des techniques de coloration [95] et varie
beaucoup d'un laboratoire à l'autre [96].
Braak et Braak ont proposé d'attribuer des stades, supposés
successifs, aux lésions neuropathologiques. Chacun d'entre eux
est déterminé par la topographie des aires affectées
par la dégénérescence neurofibrillaire [53] et reflète
la gravité clinique de la maladie [97]. Ils ne peuvent pas être
utilisés directement pour établir le diagnostic : tous les
cas au-delà de 80 ans sont au moins au stade I de Braak et il est
difficile d'admettre sans discussion que toute la population soit affectée
par la maladie d'Alzheimer.
C'est pour résoudre cette difficulté qu'ont été
élaborés de nouveaux critères (par le National Institute
of Aging-Reagan Institute) [98] substituant des probabilités (forte,
intermédiaire et faible) de diagnostic de la maladie à une
alternative (présence/absence). L'estimation de cette probabilité
repose sur les données cliniques (importance de la détérioration
intellectuelle) et sur les données neuropathologiques (quantification
des plaques neuritiques selon le CERAD, évaluation des stades selon
Braak et Braak).
CONCLUSION
Le facteur pathogénique qui unifie le « syndrome d'Alzheimer
» reste à trouver. REFERENCES
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