Auteur(s) : Dr Lucien Bonnafé
Ex-interne des Hôpitaux psychiatriques de la Seine
Médecin-directeur
Hôpital psychiatrique
Saint-Alban (Lozère)
Tél. : 1
18 mars 1943
Mon cher vieux
J’entreprends de te parler de mon activité ici, de mes
projets et de nos projets.
La clef du problème, ou mieux des multiples problèmes, c’est
la question de la direction, tout d’abord pour le temps que me
prend cette activité, c’est vraiment très absorbant, il m’est
impossible de dire combien de temps je consacre à mon activité
directoriale ; en fait je travaille toute la journée, mais la
partie bureaucratique de ce travail n’est pas aussi fastidieuse que
je le craignais, ce côté du travail me prend un temps assez bref et
que je peux certainement réduire encore.
En fait, il faut voir la Direction comme une unité de vie
très remarquable et surtout la réalisation de conditions
exceptionnelles (je dirais presque indispensables) pour une saine
compréhension de la psychiatrie. Je ne peux te décrire cette
existence, il faut la vivre pour la comprendre.
Je dois te décrire Saint-Alban pour arriver à me faire
comprendre.
L’hôpital surplombe le village, crasseux, prodigieusement
arriéré, je connaissais des campagnes déjà bien sordides mais rien
qui approche de cela ; les « naturels » du pays
épais, assez serviles, souvent brutaux. Ainsi, mon premier acte
directorial a été de renvoyer une veilleuse qui volait
quotidiennement du pain aux enfants de l’institut
médico-pédagogique, et, entre autres larcins, une paire de draps
pour ne s’en tenir qu’au flagrant délit – cette personne
s’étonnait que je ne la tienne pas pour excusée du fait qu’elle
avait conçu le projet de se mettre en règle avec sa conscience en
faisant dire 40 messes pour les malades de
l’hôpital ! ! !, pays de lettres anonymes (30 à 40
par jour en moyenne à la gendarmerie pour
2 000 habitants)... Vu de loin, cela peut paraître assez
pittoresque, mais quand on est dans le coup c’est parfois un peu
dur ! Malgré tout cela, on ne manque pas de satisfactions,
d’autant plus appréciables dans cette ambiance. D’ailleurs une
fraction du personnel tout à fait excellente est entre les mains du
directeur une arme d’une prodigieuse efficacité.
Autour du château et dans son sein même le service des
femmes, le mien, bâtiments sordides entassés dans un espace
restreint, le plus absurde que tu puisses imaginer comme
constructions asilaires est dépassé. Certains coins menacent
littéralement ruine, chose au fond excellente quand on rêve de
destructions massives et de reconstructions. Le quartier affecté
aux agitées compte actuellement dans les 90 malades (?) –
Une infirmerie de paralytiques, grabataires, belles malades
neurologiques entre autres, est extrêmement sympathique et bien
tenue. La véritable infirmerie, quartier d’admission et de
traitements, est remarquablement organisée.
Sur le plateau (à 1 012 m) le service des hommes,
trois grands quartiers style caserne (construction asilaire 1900)
assez bien extérieurement malgré le style, avec cours très vastes
mais aménagements intérieurs sordides, d’un entretien
abominablement difficile, car les hommes, partout plus sales que
les femmes, sont ici plus particulièrement éteints
(incomparablement plus que les femmes). C’est le domaine de
Chaurand, garçon extrêmement sympathique, pas très excité (pas
assez et la preuve en est qu’il a reculé devant la direction) mais
avec d’excellentes idées. Collaborateur tout à fait bien.
À 800 mètres de là, la ferme et l’institut
médico-pédagogique, assez grossier comme contenant, d’un aspect un
peu trop lozérien, mais bien, et même très bien, comme organisation
et recrutement (40 garçons. Il n’y a plus
« d’inéducables »).
À part Chaurand et moi, le service médical comprend deux
internes (un poste actuellement vacant pour peu de temps) et un
trésor inestimable, Tosquelles, catalan réfugié ici — Balvet
regnante — un type d’une valeur tout à fait exceptionnelle, avec
des idées plus qu’excellentes, travailleur comme pas un et qui a
participé avec acharnement à la réorganisation de l’hôpital sous
Balvet, on ne sait ce qui est le plus remarquable chez lui, de la
valeur spéculative ou de la valeur pragmatique. Inutile de te dire
que c’est un trésor pour moi de le voir dépenser sans compter son
activité insatiable dans le service.
J’ai une bonne secrétaire médicale, ultra-dévouée, fanatique
de la bonté, du dévouement, du sens social... méticuleuse comme il
n’est pas permis de l’être ; ses énormes défauts, à son poste,
sont des qualités très précieuses pour moi, mon ataxie se trouve
canalisée sans effort par sa persévération méthodique.
Les observations, l’ensemble des dossiers, ont une tenue très
supérieure à ce que j’ai vu partout ailleurs ; les rapports
des quartiers sont très complets et relevés avec soin au dossier,
au moins une note mensuelle par malade.
Balvet a réalisé un fichier alphabétique des malades très
précieux, il était encore jeune et à peu près exclusivement
nosographique. Dans la révision systématique des malades que je
poursuis (3 matinées par semaine, 2 à 6 malades par
jour – j’en suis à BO) je perfectionne ce fichier suivant un
mode inspiré de l’esprit du Gévaudan (miraculeusement correspondant
à mes préoccupations et à mes tendances) soit :
L’instrument de travail essentiel qui sera réalisé dès
achèvement de ma révision et couplé avec ce fichier-ci sera un
fichier purement alphabétique nosographique, symptômatique etc. qui
sera la base de tout travail, on s’y reportera pour n’importe
quoi : négation (idées de), paranoïaques (psychoses),
pianistes... ce sera le dictionnaire du service.
Si tu veux, je t’enverrai une copie exacte d’une des fiches
de même que je compte sur toi pour me faire parvenir tout document
susceptible de m’intéresser dans l’organisation de ton
service.
Lundi, mercredi, vendredi, je fais la révision. Mardi, jeudi,
samedi, je fais le service courant. Ce matin, service exclusivement
médical sauf courrier et extrêmes urgences.
L’après-midi, travaux ultra-polymorphes de direction et
travail médical sur pièces, rédaction définitive des observations
et fiches sur les notes prises le matin.
Le soir, travail personnel, correspondance personnelle,
réunions de la Société du Gévaudan (personnel médical complet) je
t’enverrai des comptes rendus. Ce travail d’équipe marche
admirablement, Tosquelles est en fait secrétaire de la Société et
ma secrétaire tape les comptes rendus.
Le Gévaudan siège tous les mercredis, parfois paragévaudan,
littéraire, etc.
En outre, une fois par mois, réunion du Gévaudan au Villaret
(institut médico-pédag.) en session infantile.
Une chose capitale est l’institution des
« conseils » amorcés par Balvet et que je fais marcher
régulièrement : réunion de tout le personnel, subalterne et
supérieur, du quartier, discussion d’organisation générale, de
détails ménagers, de l’état de telle ou telle malade, etc. ceci
donne une vitalité extraordinaire au quartier et a des effets
thérapeutiques inespérés.
Marchent : le conseil de l’infirmerie (bimensuel), le
conseil du Villaret (mensuel) ; en train de démarrer le
conseil d’ergothérapie, étendu à la quasi totalité du personnel du
service.
L’ergothérapie est la préoccupation axiale du service. La
thérapeutique par le travail n’en est que le noyau, l’essence en
est l’exploitation profonde chez tout malade des capacités non
aliénées : rendement social, responsabilité, dignité ;
cela va du cardage de la laine ou du tri de perles de couleurs à la
représentation théatrale en passant par l’horticulture, la
gymnastique, le chant, etc... Les réalisations dans ce domaine ne
sont possibles que dans la conception exploitée à fond de l’asile
village. Je n’ai pas ici le cadre matériel mais l’esprit y est. Le
centre vital de cette activité d’humanisation est la salle commune,
bibliothèque, salle de jeux, de spectacle, permanence, etc.
Je voudrais que tu voies mes catatoniques planter des fleurs
ou faire de la gymnastique, les résultats dépassent les prévisions
les plus optimistes.
La « thérapeutique active », (c’est le titre du
bouquin de Hermann Simon qui n’est pas publié en français, je te
communiquerai dès que possible la traduction que Balvet en a fait
faire) est la base de l’activité du service hors l’infirmerie. Elle
donne des résultats excellents contre l’agitation, le gâtisme, les
multiples faces de l’encroûtement asilaire ; à l’infirmerie,
elle est au deuxième plan, les thérapeutiques biologiques ont là
leur domaine, électrochoc en tête. Statistiques du 1er
trimestre 1942 au 1er trimestre 1943 : 73 %
des malades entrées dans cette période sont sorties pratiquement
guéries, la plupart n’ont pas quitté l’infirmerie (pendant leur
séjour).
J’ai dans les 300 malades, un mouvement très faible.
Conditions numériques excellentes.
Un détail dans l’esprit du Gévaudan : les quartiers
n’ont plus de numéros, plus de qualifications barbares. Ici on
n’envoie pas les malades aux « agitées », ce qui est plus
qu’une autorisation de s’agiter, une prime à l’agitation. Autre
détail : il est interdit d’appeler les malades par un nom qui
n’est pas le leur, barbare coutume asilaire de désigner les femmes
par leur nom de jeune fille ; ici on parle à Mlle X ou à Mme
Y. On considère les malades aussi exactement que possible comme des
êtres humains.
Nous avons assez parlé de tout cela pour que tu comprennes ma
satisfaction de tresser ici des réalisations correspondant à ce que
j’ai toujours pensé mais que la pratique de la Seine ne porte pas à
voir concrètement.
Ma conviction que les pseudo-hôpitaux psychiatriques français
sont des usines à fabriquer et à entretenir la folie s’est
fortement consolidée ici. Mais l’expérience de Saint-Alban prouve
surabondamment qu’il est plus facile de remédier à ce vice qu’on ne
peut le croire avant toute expérience.
Le terrain d’expérience est ici particulièrement favorable du
fait des conditions dont je t’ai donné au début une vue si
pessimiste. Étant donné ce que l’on peut réaliser dans ces
conditions, que serait-ce dans un hôpital-asile-village
correct !
Un détail important que j’ai oublié : dans la salle
commune figure le journal mural mensuel issu de la collaboration de
tous, du directeur aux malades.
Je n’ai pas non plus souligné les réalisations théatrales qui
donnent toute satisfaction.
J’espère que tout ce que je te raconte t’aidera à te faire
une idée de ce que représente le métier de directeur dans une telle
ambiance. Tu comprendras mieux ainsi que ce métier (loin d’être
bureaucratique) est plus intensément psychiatrique que celui de
médecin chef.
La conclusion pratique pour nos travaux : je n’aurai
certes pas autant de temps à leur consacrer que si j’avais eu un
service ordinaire. La quantité d’heures de travail à y consacrer
nous oblige, si nous persévérons, ce que je crois possible, à
prévoir des délais plus longs.
Mais je crois que mon expérience actuelle nous sera d’un très
grand profit à tous deux, qu’à sa lumière nous pouvons voir les
problèmes sous un jour moins desséchant, peut-être même
l’ouvrage de clinique inspiré par ces considérations sera-t-il
« cliniquement » incomparablement plus vrai et plus utile
que tout autre.
Je dis peut-être, j’en suis profondément convaincu en
réalité.
Je te donnerai comme preuve des indications sur l’activité de
la Société du Gévaudan : en dehors de questions
particulières : présentations de malades, étude du mode de
recrutement du personnel, étude du Rorschach, etc. la Société a à
son programme permanent une discussion complexe et presque sans
fin, le thème en est celui-ci : Est-il possible de formuler
des problèmes fondamentaux de la psychiatrie ?
La méthode de travail est la suivante : la discussion
roule sur un plan préétabli : problèmes se rapportant à la
conception du psychiatre, aux rapports du malade et du médecin,
problèmes d’assistance, problèmes cliniques, étiologiques,
thérapeutiques, etc.
La discussion lancée dans un certain cadre, les questions
posées ne font pas matière à discussion d’un problème quelconque,
si important paraisse-t-il, mais à considérer chaque problème dans
sa formulation possible selon ce but poursuivi, c’est-à-dire dans
une formule soulignant sa place dans ce bloc de préoccupations
difficiles à exprimer que nous travaillons à mettre à jour.
Discutant ainsi ce qui pourrait être le sommaire d’un traité
complet de psychiatrie, nous comptons arriver à une liste de
« questions orientées » que nous reconsidérerons alors
dans leur ensemble.
Il paraît d’ores et déjà acquis que ces prospections
légitiment le postulat que j’ai posé en ouverture aux débats :
« la spéculation psychologique et psychopathologique doit
avoir pour but la vérité pratique ». C’est à la poursuite de
cette vérité pratique que nous travaillons et nous savons déjà que
nos conclusions se situeront dans un certain esprit : à savoir
le primat des conditions d’assistance sur tout le reste, la
nécessité d’une vision de la maladie orientée non sur les
structures intra-psychiques mais sur des structures en quelque
sorte « historiques », psychosociales, où une vue
unitaire du pré-psychotique et du psychotique, du somatique et du
psychique, du terrain et de la réaction, du sujet et de la maladie,
etc. devient une nécessité, une discipline écartant toute
conception fragmentaire.
La tendance générale, la limite au sens algébrique de cet
effort étant l’obtention d’un langage (irréalisable dans l’état
actuel de nos connaissances) où la formulation de toute pure
psychogenèse, de toute pure somatogenèse... devient absurde et même
impossible.
Nous avons ainsi l’ambition de réaliser une spéculation
(antispéculative au sens commun) ultra-concrète : ainsi nous
savons qu’il n’est de spéculation aussi détachée du réel qu’elle
soit qui ne prenne profondément racine dans la situation sociale
(dans un sens très large) du spéculateur, plus précisément dans les
conditions d’assistance psychiatrique qui sont ses conditions de
travail.
Plus loin : la spéculation psychiatrique la plus
détachée du réel, la plus inhumaine, est fatalement issue d’une
expérience « inconcrète » de la folie, du contact le plus
médiocre avec les malades (voyez doctrine de l’Infirmerie
Spéciale).
Exemple : l’état actuel de l’assistance psychiatrique en
France ne nous permet radicalement pas la connaissance du symptôme
agitation, du symptôme gâtisme, car nous travaillons sur une
agitation ou un gâtisme artificiels, dans des fabriques d’agités et
de gâteux.
Tout cela est encore très confus mais on peut beaucoup
l’éclaircir en travaillant. Je suis nécessairement lancé dans ce
travail. Et ce que j’essayais de te dire tout à l’heure, c’est que,
si nous devons envisager un travail plus long, sa qualité et son
originalité doivent y gagner.
Ne crois-tu pas que ce travail qui centre mon activité et qui
est la superstructure obligatoire de la direction s’intègre
parfaitement dans nos projets ?
Peut-être devons-nous envisager, puisque tu as plus de temps
que moi, que tu prennes la responsabilité d’une partie plus
importante que la mienne dans la rédaction des articles cliniques.
La division du travail pourrait se distribuer d’une façon assez
automatique, la répartition des tâches semble faite
d’avance.
Je verrais volontiers cette méthode : distribution de
quelques rôles : tant de chapitres cliniques pour toi, un peu
moins pour moi, échange de documents, suggestions et corrections
mutuelles jusqu’à accord, ne pas craindre l’excès de circulation de
papiers. Parallèlement, échange de notes d’intérêt plus large,
celles-ci non dans le but de rédaction définitive mais d’éclaircir
notre lanterne mutuellement.
Pour commencer, tu pourrais répondre longuement à mes
interminables considérations d’aujourd’hui, poser des questions,
émettre des critiques, apporter des compléments
d’information.
J’attends ta réponse avec impatience.
Tant que je suis dans le primat des conditions d’assistance,
je veux t’entretenir aussi de nos possibilités en vue de modifier
ces conditions. Je ne m’étendrai pas longuement, nous en avons
assez parlé déjà. Nous sommes d’accord sur l’essentiel. Voici pour
cet essentiel :
– Delenda est Carthago, c’est-à-dire non seulement il faut
renverser la situation actuelle de l’assistance psychiatrique en
France, mais encore et surtout il faut le dire en toute
occasion.
– La masse de nos collègues est d’accord avec nous pour
constater la carence susvisée mais elle est en désaccord actif ou
passif sur l’opportunité d’une lutte ouverte contre cette
carence.
– Nous reconnaissons la nécessité de cette lutte ouverte,
nous considérons ce problème à froid, préoccupés seulement de
l’efficacité de notre action.
Ceci admis, il faut étudier le moyen d’agir. À mon avis,
l’analyse des conditions révèle plusieurs plans d’action :
1) Il faut travailler à changer l’atmosphère dans la
corporation, c’est-à-dire :
– à miner l’aspect négatif de cette « opinion
publique » interne : constatation mélancolique et
pessimiste que rien ne va, mais découragement, sentiment
d’incapacité, manque de confiance dans l’efficacité des
protestations, etc.
– à développer un aspect positif : opinion publique
non plus seulement défavorable à ce qui est mais surtout favorable
à ce qui pourrait être, à une activité protestataire permanente.
(j’entends bien que peu participeraient personnellement à cette
activité, il faut seulement que le plus grand nombre possible
prenne vis-à-vis d’elle une position de neutralité bienveillante.
Cela est loin d’être impossible et reste une des conditions
primordiales du succès. Des mesures radicales ne sont possibles
qu’à la faveur d’une opinion publique favorable à ces mesures
radicales).
2) Certaines personnalités, autorités reconnues, peuvent,
se sentant épaulées, manifester un désir de changement resté latent
jusqu’à maintenant pour cause « d’atmosphère ». Les types
le plus divers, les plus inattendus, peuvent, dans une ambiance
différente, prendre une position plus combative.
3) Activité de base + + + des
éléments tels que nous, absolument dénués d’autorité mais qui
peuvent faire nombre et, plus que cela, être le véritable ressort
du mouvement.
Les occasions de poser le problème ne manquent pas,
correspondance, conversations, publications à la Médico... etc. Une
occasion en or sera le prochain congrès. Que dirais-tu si, à la
surprise des vieilles croûtes, on y assistait à une série
d’interventions unanimement dirigées dans le même sens, plaidant la
même cause sur des plans et en des termes du polymorphisme le plus
étonnant. Je me réjouis d’y penser. Je suis décidé à intervenir
moi-même et je ne suis pas le seul. Le phénomène protestation
massive, « levée de boucliers », etc. doit se justifier
comme une nécessité « historique » et je m’en fais
fort.
Tu liras dans le compte rendu du congrès de Montpellier la
remarquable intervention de Balvet, elle donne un exemple d’une
façon de voir le problème. Il prépare une intervention analogue
pour le prochain congrès. Il y en aura d’autres.
Je souligne tout de suite les critiques immédiatement
possibles à un tel plan :
– Les effets immédiats seront dérisoires, on sait la valeur
d’une communication de congrès, la mare aux grenouilles n’en sera
agitée qu’un instant. Tout d’abord, ce n’est pas une objection
suffisante en soi et surtout c’est une erreur de s’attacher
uniquement aux conséquences immédiates. En fait, le nombre des
interventions est l’élément capital, il a une importance pratique
énorme.
– Nous sommes un peu jeunes dans la carrière pour des
manifestations aussi tapageuses et nous risquons d’être vus sous
l’angle « jeunes turcs » excités cherchant à se mettre en
valeur. Comme ci-dessus, objection pauvre en soi et d’ailleurs le
nombre de participants annule cet effet, nous n’avons pas besoin
d’être si « tapageurs », nous sommes couverts par nos
aînés, enfin le but essentiel est de présenter ces protestations
comme inéluctables et unanimes, alors pourquoi se taire si nous
sommes d’accord avec ceux qui disent qu’il serait indécent de se
taire ?
Réponds moi avec soin sur tout cela, questions, objections,
suggestions, etc. Parle moi abondamment de nos projets de
travail.
Bien à toi
21 avril 1943
Je m’étonnais de ne pas avoir de réponse de toi et je
m’aperçois que je n’avais pas envoyé ma lettre. Je le fais
d’urgence mais je veux dès maintenant te livrer la matière de mes
réflexions depuis ces quelques semaines sur le bouquin (ceci
rapidement, j’en reparlerai plus longuement).
Il me semble que nous devons envisager tout d’abord d’énormes
généralités vues comme études sur le problème de la folie posé sous
différents plans.
Ce principe directeur est que nous ne connaissons pas de
maladies mentales, que la notion même de maladie mentale nous
paraît suspecte, que la description de la psychiatrie en maladies
est forcément une erreur.
Nous devons anéantir la notion de dualité (certains disaient
même d’incompatibilité) entre la valeur doctrinale et la valeur
clinique. C’est le sens des efforts de la Société du Gévaudan dont
je te parlais plus haut. Je rabâche un peu sur ces considérations
mais cela me paraît indispensable. « Quand on ne sait pas ce
qu’on cherche, on ne sait pas ce qu’on trouve » disait Cl.
Bernard. Sachons d’abord ce que nous voulons : Il me semble
que nous voulons un travail avant tout pratique, répondant aux
préoccupations réelles que posent les problèmes de la
folie :
1. Qu’est ce que la folie ?
2. Qu’est ce que tel syndrome, tel symptôme,
etc. ?
Apparemment, la 1re partie est doctrinale, le
2e est clinique mais cette opposition provient de vues
sommaires, d’une connaissance pervertie des problèmes et notre
ambition doit être de donner à la 1re partie une valeur
pratique égale à celle de la 2e. Ce n’est peut-être pas
facile mais c’est la seule voie de progrès
Je verrais donc en gros :
Une première partie qui, étant donné notre incapacité, dans
l’état actuel de nos connaissances, de comprendre et d’expliquer la
folie dans un système se proposerait le même but avec la seule
méthode utilisable actuellement : examen de la question selon
des plans différents :
– Lésions organiques et troubles mentaux
– La notion de réaction psychogène
– Processus et développement de la personnalité
– Le terrain, l’hérédité, la constitution, le tempérament,
les types morpho-psychiques
– La dégénérescence, le déséquilibre mental
– La construction délirante
– Psychoses aigues et chroniques
– Trouble générateur, moments féconds, processus...
– L’aliénation mentale et la société
– Problèmes médico-légaux
– Quelques moyens d’accès à la connaissance de la folie.
Analogies et différences : le rêve, la mentalité primitive, la
vie esthétique...
La folie sans délire, les troubles purs du comportement, la
folie morale, la notion de perversion.
Naturellement je mets en vrac quelques-uns des plans d’étude
qui me viennent à l’idée sans aucun ordre, la partie la plus
difficile du travail serait la mise en ordre.
Si cette méthode donnait des résultats satisfaisants, il me
semble qu’on obtiendrait un ouvrage utile en ajoutant simplement
une sorte de dictionnaire où les symptômes, syndromes... seraient
simplement donnés alphabétiquement.
Se basant toujours sur la valeur pratique, il me semble qu’on
aurait fait œuvre utile.
La lecture suivie de la 1re partie devrait donner
une idée saine sans œillères doctrinales de l’objet de la
psychiatrie et en faire une documentation concrète déjà
importante.
L’étude d’un problème particulier reposerait sur la lecture
du chapitre correspondant dans la 2e partie, et, chose
que je considère comme très importante, ces articles contiendraient
de nombreux renvois à la 1re.
La structure d’un article « clinique » ne serait
pas très différente de celle d’une bonne question de concours mais,
en outre, les renvois nombreux éviteraient les digressions et les
redites.
Dis moi d’abord ce que tu penses du principe, on clarifiera
les idées par la suite.
Bien à toi
Commentaires
Ces lettres manuscrites me furent « léguées » par Paul
Bernard, quelques années avant sa mort, en même temps qu’il me
faisait dépositaire de sa collection reliée des premières années de
L’Information Psychiatrique (1945-1958). Ces lettres de
Lucien Bonnafé, je les ai remises à Marie Bonnafé, sa fille, qui
m’a donné son accord pour cette publication et qui a bien voulu en
relire les épreuves avec moi en m’apportant quelques commentaires
dont on trouvera trace ci-après.
Voici quelques précisions sur le contexte de ces
lettres :
– Elles sont datées, on l’a vu, de mars et d’avril 1943,
c’est-à-dire quelques mois après l’envahissement de la zone libre
(où se trouvait Saint-Alban) et le débarquement des Alliés en
Afrique du Nord.
– Lucien Bonnafé avait été reçu au médicat des HP en juillet 1942
en même temps qu’Hubert Mignot, Paul Bernard, Fouquet, Hécaen et
quelques autres. Le directeur de Sainte-Anne l’informa que,
soupçonné d’activités clandestines, il était recherché par la
police française ; il décida alors de se « mettre à
l’ombre » en prenant le poste de médecin-directeur de l’HP de
Saint-Alban que quittait Balvet pour Le Vinatier. À la même époque,
Paul Bernard prenait la direction d’un service à l’hôpital
psychiatrique de Lammelet-lès-Lille.
– L. Bonnafé, malgré les risques, vint néanmoins à Paris en août
1943 en route pour les 2es journées de Bonneval
consacrées par H. Ey aux rapports de la neurologie et de la
psychiatrie.
– C’est pendant ce court séjour à Paris que se situe sa
« visite » des catacombes avec Talairach en vue d’un
repérage destiné aux FFI. On en trouve le récit dans son article
« Après coup » (Info Psy, mai 1999, page
498).
– Dans ce même numéro de L’Info Psy, on trouve son étude
critique de « l’histoire naturelle de la folie » dont H.
Ey avait présenté le plan lors des premières Journées de Bonneval
en août 1942. Il est intéressant de rapprocher le projet de Henri
Ey et celui qu’ébauche L. Bonnafé dans ses lettres à P.
Bernard.
– Si le projet d’un ouvrage commun Bonnafé-Bernard ne s’est pas
concrétisé, on sait que notamment la partie « assistance
psychiatrique » du manuel H. Ey P. Bernard Ch.
Brisset (1960) a été rédigé par P. Bernard, rédaction infiltrée
d’échanges incessants avec L. Bonnafé, échanges dont j’ai été le
témoin à Perray-Vaucluse (où leurs services étaient voisins).
– Si, à la fin de la première lettre, L. Bonnafé fait
allusion au congrès de Montpellier en octobre 1942 et à
l’intervention de Balvet, c’est que celle-ci constitua un véritable
appel à une profonde réforme : « Nous n’avons en
psychiatrie aucune doctrine générale d’assistance... L’asile
d’aliénés a changé de nom, la réalité est restée » et
d’esquisser ce qui deviendra la psychothérapie
institutionnelle.
– Après la Libération, Lucien Bonnafé quitta Saint-Alban pour
devenir conseiller technique au ministère de la Santé pour la
psychiatrie générale, Louis Le Guillant étant en charge de la
psychiatrie infanto-juvénile. En 1947, après deux ans au ministère,
Bonnafé prit un poste à Sotteville qui se relevait difficilement de
ses ruines et où il rejoignit Hubert Mignot. Ce choix n’est pas
indifférent quand on relève, au début de sa lettre à Paul Bernard
la phrase : « Certains coins menacent littéralement
ruine, chose au fond excellente quand on rêve de destructions
massives et de reconstructions ».
Pierre Noël
|