ARTICLE
pnv.2011.0302
Auteur(s) : Alba Moscato alba.moscato@yahoo.fr, Isabelle
Varescon
Laboratoire de psychopathologie et processus de santé,
Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité, Institut de
Psychologie, Boulogne Billancourt
Tirés à part : A. Moscato
Point clés
- •. Les aidantes à domicile sont peu ou pas formées à
l’accompagnement des personnes âgées présentant des difficultés
avec l’alcool.
- •. Le ressenti le plus fréquemment évoqué par les
aidantes professionnelles concerne le sentiment d’impuissance face
au déni de la personne âgée pour son mésusage de l’alcool et aux
comportements pressants des familles.
- •. Leurs attentes essentielles concernent le besoin
d’être formées et d’être mieux accompagnées par les associations ou
agences employeurs.
- •. Dans le projet politique de maintenir les personnes
âgées à leur domicile, il est nécessaire de comprendre et de
repérer les demandes des aidantes professionnelles afin d’améliorer
la qualité de vie des bénéficiaires qu’elles accompagnent.
Le secteur de l’aide à domicile emploie en France environ un
million de personnes. Il est féminisé à 98 % et les salariées
exercent majoritairement auprès des personnes âgées (80 %). Ce
secteur d’activité est caractérisé par un turn-over important lié à
la pénibilité et à la grande précarité des emplois. Les bas
salaires et le temps partiel dominent très largement et les heures
d’activité sont souvent émiettées dans la journée auprès de
différentes personnes âgées appelées aussi bénéficiaires [1].
L’activité des aidantes professionnelles est organisée afin d’aider
les personnes fragilisées à l’accomplissement des gestes et
activités de la vie quotidienne tout en préservant l’autonomie de
la personne, modalité nécessaire au maintien à domicile dans des
conditions de sécurité, de santé et de dignité satisfaisantes [2].
Les aidantes professionnelles réalisent l’entretien du domicile, du
linge, font les courses, assurent les tâches administratives, la
préparation du repas et ne sont théoriquement pas mandatées pour
effectuer des soins. Elles ne détiennent pas de diplôme pour
exercer [3] et n’ont pas ou très peu reçu de formation au cours de
leur vie professionnelle. Lors de leur recrutement, un des facteurs
déterminant pour l’employeur est la disponibilité dont elles font
preuve vis-à-vis de l’entreprise et des bénéficiaires et sont
considérées comme opérationnelles dès le premier jour.
L’auto-formation leur est souvent imposée [4].
Les difficultés à travailler au domicile des personnes
âgées
Selon Talpin et al. [5], les professionnels travaillant
dans le domaine de la gérontologie sont exposés à de nombreuses
difficultés. Les auteurs nomment cela « le travail en
négatif » : une relation d’aide motivée, concrète, qui ne
reçoit pas la reconnaissance à laquelle elle pourrait prétendre de
la part ni de la personne âgée qui en est souvent incapable, ni de
la famille contrainte de faire appel à un tiers. La venue
quotidienne des aidantes professionnelles au domicile des personnes
âgées n’est pas sans conséquence. Elle est souvent vécue comme une
intrusion dans l’intimité familiale et l’investissement que suppose
le travail du professionnel se place souvent en concurrence avec
celui que prodiguent l’aidant familial, le conjoint, les enfants ou
d’autres proches [6]. Lors d’une enquête réalisée auprès d’aidantes
professionnelles, celles-ci évoquaient le manque de temps pour
réaliser le travail qui leur est confié, leur faible niveau de
reconnaissance des autres professionnels du domicile, et une trop
grande promiscuité avec la personne âgée. Elles disaient considérer
les bénéficiaires comme leurs parents et confiaient vivre
douloureusement la détérioration de santé de la personne âgée
[7].
Pour les professionnelles des services d’aide, les difficultés
d’accompagnement commencent dès lors que le vieillissement de la
personne est aggravé par une pathologie chronique. Certaines
spécificités de l’évolution des maladies neurodégénératives telles
que les troubles du comportement et de l’humeur ainsi que les
troubles de la communication compliquent leur accompagnement et
limitent leur communication avec la personne âgée [8]. S’il en va
de même pour la maladie alcoolique, les raisons invoquées ne sont
pas identiques [9]. Les professionnelles sont les premières à
repérer les consommations abusives d’alcool chez les personnes
âgées ; elles signalent que l’intrusion induite par la
fréquence de leur passage accroît l’angoisse des personnes âgées
que ces dernières apaisent en buvant [10]. Selon Dibié-Racoupeau
et al. [11], elles seraient aux prises avec la personne âgée
dans un jeu de confusion plus ou moins conscient, dans un
télescopage de rôles induisant une demande de maternage doublée
d’une empathie complice. Mais outre ce risque psychique, il existe
un risque physique, peu noté dans la littérature, du fait que le
mésusage d’alcool à domicile est quelquefois associé à une
cohabitation avec des animaux domestiques, un amoncellement de
détritus et un comportement agressif de la personne âgée [3]. En
résumé, aux situations qu’elles rencontrent, elles disent se sentir
démunies quant à l’accompagnement qu’elles apportent [10],
souhaitent être formées et accompagnées dans leur activité en
collaborant avec des réseaux spécialisés dans le domaine de
l’addictologie [12].
La consommation d’alcool chez les personnes âgées à
domicile
L’enquête PAQUID, portant sur une population âgée de 65 ans et
plus vivant à domicile, montre qu’environ 41 % des sujets
consomment 1/4 de litre par jour et 15 %
1/2 litre [13]. Dans des études
hospitalières, 6 à 9 % des personnes de plus de 65 ans admises
aux services d’urgences présenteraient des difficultés avec
l’alcool. Parmi celles-ci, 45 % seraient dépendantes à
l’alcool et 54,7 % présenteraient un abus d’alcool [14].
Les classifications habituelles pour le repérage des conduites
addictives semblent difficilement transposables pour les personnes
âgées. Actuellement, les seules classifications spécifiques
existantes concernent l’ancienneté du trouble : mésusage
d’alcool à début précoce qui a perduré tout au long de la vie,
mésusage à début tardif ou reprise à la vieillesse d’une pratique
addictive qui avait été mise en sommeil pendant des décennies [15].
Le terme de mésusage, quelque peu discuté dans sa définition,
regroupe toutes les situations dans lesquelles la consommation peut
engendrer un risque, un dommage ou une dépendance [16]. Ce terme
prend toute son importance au cours du vieillissement puisqu’il est
nécessaire de souligner que les personnes âgées n’ont pas besoin
d’être alcooliques (abus et dépendance) pour avoir des problèmes
liés à leur consommation. En effet, c’est l’interaction entre
alcool et santé qui requiert une attention particulière dans cette
population [17]. Outre les trois formes d’alcoolisation précoce,
tardive ou réactivée, la consommation d’alcool peut faire partie de
signes cliniques comportementaux dans certaines pathologies
neurodégénératives comme, par exemple, dans l’évolution des
démences fronto-temporales, de type Alzheimer, vasculaires ou
mixtes [18]. Enfin, une relation est établie entre intoxication
éthylique et risque de démence ainsi que dans des déficits
cognitifs [19, 20].
Nous avons réalisé cette étude avec pour objectifs de mettre en
évidence les difficultés et les ressentis des aidantes
professionnelles au domicile face à un mésusage d’alcool des
personnes âgées, d’identifier leur demande d’accompagnement et de
formation professionnelle et d’informer les agences ou associations
de maintien à domicile des difficultés que peuvent rencontrer leurs
salariés.
Méthodologie
Cette étude a été réalisée en secteur urbain, dans le
département des Hauts-de-Seine auprès de trois associations de
maintien à domicile pour personnes âgées dépendantes.
Sujets
L’échantillon de recherche était composé de dix aidantes
professionnelles accompagnant ou ayant accompagné des personnes
âgées à leur domicile et présentant des mésusages de l’alcool. Dix
aidantes professionnelles accompagnant à leur domicile de personnes
âgées ne présentant pas de conduite de mésusage d’alcool
composaient l’échantillon témoin. Pour le premier, les modalités
d’inclusion reposaient sur la profession (aidantes professionnelles
travaillant dans une association ou agence de maintien à domicile),
sur la capacité d’écrire et de lire le Français ainsi que sur le
fait d’avoir rencontré, depuis moins de six mois dans son
accompagnement, une personne âgée ayant des difficultés avec
l’alcool. La durée de l’intervention du professionnel auprès de la
personne âgée devait être de trois mois minimum. Pour le second
groupe, les mêmes critères d’inclusion ont été exigés, mais les
bénéficiaires étaient des personnes âgées qui ne rencontraient pas
de difficultés avec l’alcool. Ainsi, la consigne de passation du
questionnaire était la suivante : « Si vous deviez
accompagner une personne âgée qui s’alcoolise… ».
Outils
Les sujets ont été invités à participer à un entretien de
recherche abordant des informations sociodémographiques (âge,
sexe…) et des données professionnelles (type et nombre
d’interventions auprès de la personne âgée). Suite à l’entretien,
un questionnaire leur a été proposé qui abordait les
représentations de la personne âgée alcoolique, les craintes face à
la personne, à leur agressivité, leur marginalisation, leur
précarité, et le vécu personnel des aidantes professionnelles
vis-à-vis de l’alcool, l’identification ou pas aux difficultés de
vie des personnes âgées… Le questionnaire utilisé s’inspire de
celui de Gangner et Rocher [21] proposé dans une étude dont
l’objectif était de sensibiliser les soignants de différents
services hospitaliers à la problématique alcoolique des patients et
ceci afin de promouvoir des missions de formation. Bien que l’outil
n’ait pas été validé par ses auteurs, il ne manque pas d’intérêt
pour mettre en avant certains ressentis des soignants face à la
personne alcoolique et leurs difficultés dans l’acte de soins. Les
auteurs ont regroupé les ressentis en sept items : 1) la
difficulté de reconnaissance de la particularité de l’approche du
patient (Q1) ; 2) la crainte d’aborder le patient
(Q2-Q4) ; 3) la douleur de vie du soignant dans cet
accompagnement (Q5, Q6) ; 4) le sentiment d’empathie
(Q7) ; 5) le sentiment d’impuissance du soignant face au déni,
aux rechutes (Q8-Q11), 6) au manque de suivi (Q12, Q13) ; 7)
la difficulté du soignant face aux jugements de la société (Q14).
Les difficultés dans l’acte de soin sont regroupés en trois
items : 1) la difficulté à savoir si le patient est dépendant
(Q15) ; 2) l’insuffisance de formation des soignants (Q16,
Q17) ; 3) l’échange avec des équipes spécialisées (Q18,
Q19).
Bien que notre contexte d’étude soit différent, nous avons
utilisé ce questionnaire de manière exploratoire en l’adaptant au
thème de la recherche afin de recueillir des premières données
concernant les difficultés et les ressentis que rencontrent les
aidantes du domicile dans leur accompagnement.
Analyse des données
Les données ont été analysées à l’aide du logiciel Statistica.
Le test de Chi2 a été utilisé pour comparer les variables
quantitatives des deux groupes de faibles effectifs.
Résultats
Caractéristiques des aidantes professionnelles à domicile
L’âge moyen des aidantes du groupe de recherche était de 44,5 ±
6,7 ans (extrêmes : 27 et 51 ans), et de 43,1 ± 6,7 ans pour
celles du groupe témoin (28 et 59 ans). Elles se rendaient une fois
par jour auprès de la personne âgée s’alcoolisant, deux fois par
jour pour les professionnelles du groupe témoin. Les deux groupes
intervenaient pour le ménage, l’approvisionnement des courses, la
toilette de la personne âgée et pour la distribution de
médicaments. Dans toutes les situations d’accompagnement, elles
n’étaient pas seules à participer au maintien à domicile de la
personne âgée. Des infirmières, kinésithérapeutes et orthophonistes
étaient également présents.
Données globales du questionnaire
L’analyse statistique sur un échantillon de 10 aidantes
professionnelles dans chaque groupe n’a pas pu établir de
différence significative au seuil de 0,05 pour aucune des 19
questions et nous ne pouvons pas présenter de résultats
significatifs.
Le tableau 1 montre que les réponses
des deux groupes de participantes étaient assez homogènes et les
réponses aux questions portant sur le vécu personnel, le sentiment
d’impuissance, le découragement à l’accompagnement ainsi que le
manque de formation étaient similaires dans les deux groupes
d’aidantes professionnelles.
Tableau 1 Résultats de l’enquête auprès des aidantes
professionnelles à domicile du groupe de recherche et du groupe
témoin.
Results of the care-alcohol survey research group of
professionals’ home caregivers and of the control group.
| Questions(nombre de réponses) |
GroupeRechercheN = 10 |
GroupeTémoinN = 10 |
| A- Difficultés dans le ressenti |
Oui |
Non |
Oui |
Non |
| Q1. La personne âgée alcoolique est une personne
âgée comme les autres. |
7 |
3 |
8 |
2 |
| Q2. J’ai peur d’aborder ces personnes car je
crains leur réaction. |
3 |
7 |
2 |
8 |
| Q3. Je crains l’agressivité de ces personnes. |
4 |
6 |
6 |
4 |
| Q4. Ces personnes m’inquiètent à cause de leur
précarité. |
6 |
4 |
4 |
6 |
| Q5. Ces personnes me gênent car elles me
rappellent un vécu personnel. |
3 |
7 |
3 |
7 |
| Q6. Je m’identifie parfois à leur difficulté de
vie. |
4 |
6 |
5 |
5 |
| Q7. Je comprends leur difficulté de vie. |
8 |
2 |
9 |
1 |
| Q8. Face à la personne âgée alcoolique, je ressens
un sentiment d’impuissance. |
10 |
- |
10 |
- |
| Q9. Lorsque la personne âgée alcoolique ne
reconnaît pas son problème. |
9 |
1 |
8 |
2 |
| Q10. Lorsque la personne âgée alcoolique est
hospitalisée de façon répétitive. |
6 |
4 |
6 |
4 |
| Q11. Lorsque les proches se font trop pressants
pour agir immédiatement. |
8 |
2 |
7 |
3 |
| Q12. Je trouve décourageant de continuer mon
accompagnement. |
5 |
5 |
5 |
5 |
| Q13. J’ai parfois le sentiment que l’effort que je
fais est vain. |
7 |
3 |
5 |
5 |
| Q14. Le jugement de la société me gêne dans cette
relation. |
6 |
4 |
1 |
9 |
| B- Difficultés dans l’acte
d’accompagnement |
| Q15. J’ai des difficultés pour déterminer si la
personne âgée est vraiment alcoolique. |
6 |
4 |
5 |
5 |
| Q16. Je ne me sens pas assez formé(e) pour aborder
ce sujet avec les personnes âgées. |
7 |
3 |
7 |
3 |
| Q17. Je ressens le besoin de me former. |
8 |
2 |
8 |
2 |
| Q18. Je serais rassuré(e) de pouvoir partager mes
difficultés avec une équipe spécialisée avec ce problème. |
9 |
1 |
10 |
- |
| Q19. Je serais rassuré(e) de pouvoir en parler
avec mes collègues et/ou mes responsables. |
10 |
- |
10 |
- |
Données concernant les ressentis des aidantes professionnelles
à domicile
Le sentiment d’impuissance était le ressenti le plus fréquemment
rapporté parmi les sept proposés. Toutes les aidantes
professionnelles disaient le ressentir ou imaginaient qu’elles le
ressentiraient. Ainsi elles étaient majoritaires à se sentir en
difficulté face au déni, mécanisme de défense utilisé par la
personne âgée alcoolique (9 aidantes sur 10 pour le groupe de
recherche et 8 aidantes sur 10 pour le groupe témoin). De la même
manière elles se sentaient ou se sentiraient gênées par les
attitudes et comportements familiaux inadaptés vis-à-vis de la
personne âgée (8 aidantes pour le groupe de recherche et 7 pour le
groupe témoin).
La moitié d’entre elles disaient être découragées de continuer
leur accompagnement (5 aidantes dans chaque groupe) et avaient
parfois le sentiment que l’effort qu’elles faisaient était vain (7
aidantes).
Sept aidantes professionnelles du groupe de recherche
considéraient que la personne âgée qui s’alcoolise est une personne
comme les autres et ne craignaient pas de l’aborder. Les mêmes
constatations étaient faites dans le groupe témoin. Cependant
l’agressivité de la personne âgée était plus redoutée par les
aidantes du groupe témoin (6) que les professionnelles du groupe de
recherche (4).
En ce qui concerne l’évaluation des difficultés sociales souvent
rencontrées dans le contexte de l’alcoolisme et du vieillissement,
les aidantes des deux groupes disaient comprendre les difficultés
de la personne. Enfin, quel que soit le groupe, l’identification à
un vécu personnel et aux difficultés de vie des aidantes était
rarement évoquée ; les situations qu’elles accompagnaient ne
leur rappelaient pas un vécu personnel pour sept d’entre elles.
Données concernant les difficultés dans l’acte de soin
La possibilité de se former à la problématique alcoolique des
personnes âgées était importante pour les aidantes professionnelles
des deux groupes. De plus elles désireraient toutes pouvoir
partager leurs difficultés avec des collègues, leurs supérieurs
hiérarchiques et des équipes spécialisées dans le domaine de
l’alcoologie. Six d’entre elles du groupe de recherche avaient des
difficultés à déterminer si la personne âgée présentait des
conduites de mésusage d’alcool et sept aidantes des deux groupes ne
s’autorisaient pas à parler avec la personne âgée de son
alcoolisation.
Discussion
L’objectif principal de cette étude était d’examiner les
ressentis et les difficultés dans l’accompagnement des aidantes
professionnelles face à des personnes âgées qui s’alcoolisent à
leur domicile. Un des objectifs secondaires était la communication
des résultats afin de contribuer à l’amélioration de
l’accompagnement et du maintien à domicile des personnes âgées
présentant des mésusages d’alcool.
La bonne réception du protocole de recherche auprès des
professionnelles nous semble témoigner de leurs attentes. Beaucoup
désiraient confier ce qu’elles vivaient professionnellement au
quotidien et ainsi se rassurer quant à la qualité bienveillante de
leur accompagnement auprès de la personne.
De façon générale, quatre thèmes ressortent de l’étude : le
sentiment d‘impuissance face au déni de la personne âgée quant à sa
pathologie, les manifestations pressantes des familles au domicile
de la personne, la formation professionnelle et la collaboration
avec des équipes spécialisées.
Le sentiment d’impuissance des aidantes professionnelles
Énoncer son alcoolisme est peu envisageable pour la personne
âgée. Outre le fait qu’elle souffre déjà des stéréotypes de la
vieillesse (faiblesse, vulnérabilité, maladie, improductivité,
dépendance) [22, 23], ce serait prendre le risque qu’elle soit
identifiée à l’image de l’alcoolique dans ses aspects les plus
négatifs. Ainsi, comme le soulignent Vermette et al. [24],
faire état de sa vieillesse et de son alcoolisme, c’est prendre le
risque de faire percevoir à l’autre que :
« Traditionnellement être vieux et alcoolique a quelque
chose de doublement honteux, voire de misérable. Une telle misère
suscite davantage la pitié que la compassion, car elle est perçue
comme un mal auquel seule la mort peut mettre fin ». En
assénant le déni, la personne âgée se protège et impose aux
aidantes professionnelles d’accepter de mettre en suspens leur
volonté d’agir et de vouloir l’aider. Elle induit un trouble dans
ce que les professionnelles comprennent de leur métier, ce qu’elles
saisissent de leur accompagnement, à savoir préserver l’autonomie
de la personne. Comment « faire » dans ces
conditions ? Des questionnements, des doutes sur leur
accompagnement s’en suivent et peuvent les conduire à un
découragement pour accompagner la personne. Pour illustrer notre
propos, voici ce que nous dit Mme F., aidante professionnelle
à domicile depuis deux ans auprès d’une dame âgée
s’alcoolisant : « Depuis que je l’accompagne, elle est
toujours dans ma tête, même quand je rentre chez moi. Je ne peux
pas lui parler d’alcool car je ne sais pas le faire et j’ai peur de
lui faire mal. Par contre ses yeux me parlent, son corps aussi.
C’est quelqu’un de frêle, de maigre, qui a besoin que l’on s’occupe
d’elle… Je suis épuisée de cet accompagnement ». Le
sentiment d’impuissance illustré dans ce propos conduit Mme F.
à la crainte de « ne pas faire suffisamment » et
de ne pas être « une bonne aidante », à laquelle
s’ajoute le fait de ne pas pouvoir ou savoir parler des conduites
d’alcoolisation avec la personne. Parler de l’alcool induit de
nombreuses répercussions, comme celle de l’effacement de l’image
idéalisée qu’elles ont des personnes, la crainte de leur faire mal
et le risque d’être confrontée au déni de la personne. Cependant,
on peut imaginer qu’en ne parlant pas de cette problématique, elles
ne s’exposent pas au risque de voir apparaître des demandes
répétées d’approvisionnement du produit et quelquesfois d’être
obligées de mettre un terme à leur accompagnement [25].
Leur isolement professionnel et leur statut précaire d’employée
familiale les placent dans une situation à la fois privilégiée et
paradoxalement contraignante [26]. Elles côtoient fidèlement, de
près, les bénéficiaires et quelquefois, au-delà, leurs familiers.
La solitude, les confidences difficiles à partager, le poids des
responsabilités face à la dépendance sous toutes ses formes et,
d’autre part, l’organisation rigide et le souci de rentabilité
financière des services qui les emploient – tout autant que le
manque de temps - leur imposent de considérer les personnes comme
des objets [27]. Pour illustrer ce propos, voilà ce que nous confie
Mme M., aidante professionnelle : « Un monsieur
dont je m’occupe s’alcoolise alors que sa femme a une maladie
d’Alzheimer. Je lui ai dit qu’il ne l’aidait pas et qu’il devait
lui faire beaucoup de peine. Mais, voilà, après tout je n’en ai
rien à faire, rien à dire même. Que faire ?… rien à faire… Il
va finir mal et puis plus rien. C’est comme ça, la vie. Moi je
continue à faire le ménage, sinon je pourrais perdre des
heures ». Comment comprendre cette professionnelle piégée
entre le désir d’aider ce couple et la peur de perdre son
travail ?
Les comportements pressants des familles
Dans les réponses au questionnaire, des comportements pressants
des familles et des proches de la personne âgée sont mis avant. De
ce fait, en entrant dans le groupe familial, l’intervenante lève le
voile sur une problématique alcoolique souvent ancienne et
supportée par la famille dans le silence, avec culpabilité voire
résignation ou honte [28]. La réticence des aidants familiaux face
aux aidantes professionnelles est connue dans le domaine de la
gérontologie. Accepter simplement l’aide au ménage, c’est à la fois
reconnaître la maladie du parent, renoncer à la maîtrise totale de
la situation et contribuer à une perte de liberté [27].
Dans le domaine de l’alcoologie, les conduites pressantes des
familles vis-à-vis des conduites d’alcoolisation d’un des membres
de la famille sont familières. L’entourage peut se mettre à exiger
un changement d’attitude de la personne âgée en sommant l’aidante
professionnelle de faire cesser les conduites. C’est un moyen pour
les familles de se déculpabiliser en renvoyant la responsabilité
des difficultés qu’elles vivent aux aidantes et ainsi de se
protéger et de garder leur place auprès de leur parent [28].
Dans cette relation de proximité, les aidantes professionnelles
sont seules face aux familles et sont souvent confrontées à leurs
conduites ambivalentes faites de rejets et de complicités
intéressés. Elles sont peu soutenues par les services qui les
emploient et, par conséquent, il leur est difficile de prendre
suffisamment de distance vis-à-vis de la situation pour comprendre
leur implication et leur rôle dans le fonctionnement de la
dynamique familiale.
La formation professionnelle et la collaboration avec des
équipes spécialisées
Parmi les difficultés inhérentes à l’acte d’accompagnement des
personnes âgées, les aidantes professionnelles signalent leurs
embarras à déterminer si la personne présente des conduites de
mésusage d’alcool et insistent sur l’importance d’être accompagnées
et formées.
L’accompagnement de la maladie alcoolique, de la vieillesse et
de la dépendance demande une pratique professionnelle qu’il est
nécessaire d’apprendre. À travers la formation qu’elles demandent
aux organismes employeurs, mais aussi plus largement à la société,
elles réclament un droit à la reconnaissance de leur travail, de
leur fonction et recherchent une valorisation. Les tâches de la vie
quotidienne qu’elles effectuent paraissent à la portée du premier
venu et sont souvent synonymes d’un manque de compétence et d’un
manque de professionnalisation. Pour elles, entreprendre des
formations c’est se donner la possibilité d’être compétentes,
d’être confiantes dans la relation avec la personne âgée afin
d’adopter de meilleures dispositions à aider et des attitudes
bienveillantes [18].
Limite de cette recherche
Les aidantes professionnelles incluses dans ce travail étant peu
nombreuses, il serait nécessaire de faire cette étude sur un
échantillon plus important pour mettre en évidence des résultats
significatifs. Une deuxième limite méthodologique concerne les
conditions de passation du questionnaire originel [21] qui ne sont
pas semblables à celles de notre recherche (contexte, lieux de
passation et professionnels de services hospitaliers). Nous avons
fait le choix d’adapter au mieux les questions au contexte de notre
étude, mais peut-être pas suffisamment. Par exemple, nous aurions
pu explorer la nature et la qualité de la relation entre l’aidante
professionnelle et la personne âgée. De plus, il aurait été
opportun de compléter cette évaluation en appréciant la présence ou
non de dépression et d’épuisement professionnel chez les
aidantes.
Le fardeau des aidants est une notion qui a été particulièrement
utilisée dans le champ du vieillissement, notamment celui de l’aide
et des soins familiaux ou professionnels apportés aux malades
atteints de la maladie d’Alzheimer. Depuis peu, de nouvelles
recherches ne considèrent plus l’aide apportée sous son seul aspect
négatif, source de conséquences délétères. Certains auteurs mettent
désormais l’accent sur les compétences acquises et les
satisfactions ressenties dans la situation d’aidant [29]. Si, dans
cette recherche, nous nous sommes limités aux difficultés que
rencontrent les aidantes professionnelles, une nouvelle étude
pourrait explorer l’expertise qu’elles ont acquises tout autant que
les gratifications qu’elles ressentent dans leur rôle à l’instar
des recherches novatrices sur les aidants familiaux.
Conclusion
Cette étude est la première, à notre connaissance, à enquêter
sur les ressentis et les difficultés des aidantes à domicile
accompagnant les personnes âgées qui s’alcoolisent. La publication
et la communication des données contribueront peut-être à
sensibiliser les acteurs des agences et des associations de
maintien à domicile, ainsi que les équipes de liaison hospitalières
dans le domaine de l’alcoologie. Aujourd’hui, les recherches dans
ce domaine restent rares malgré le lancement d’un débat national
sur la dépendance [30]. Parmi les axes de réflexion mis en avant
par les politiques, il en est un qui concerne les acteurs de l’aide
à domicile. Les familles des personnes âgées doivent pouvoir
s’appuyer sur des associations de services d’aide, avec une
main-d’œuvre qualifiée qui doit être capable de faire face aux
besoins de la vie quotidienne, à la sécurité, à l’écoute, au
dialogue et à l’accompagnement psychologique des personnes âgées.
Dans la démarche de qualité qui leur a été demandée, et dont il est
toujours question aujourd’hui, les services d’aide à la personne
doivent repenser leurs interventions dans le domaine de
l’accompagnement et de la formation. Ils pourront ainsi soutenir
les aidantes professionnelles auprès des personnes âgées présentant
des mésusages d’alcool ou toute autre pathologie du vieillissement,
tout en participant à leur reconnaissance professionnelle auprès
des pouvoirs publics, des familles et des bénéficiaires.
Conflits d’intérêts: aucun.
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