ARTICLE
pnv.2011.0299
Auteur(s) : Audrey Rieucau1,,2 audrey.rieucau@erx.aphp.fr,
Jean-Philippe David2, Catherine
Bungener1
1 Laboratoire de psychopathologie et processus de
santé, EA 4057, Université Paris Descartes
2 AP-HP, Hôpital Emile Roux, Service de gérontologie
3, Limeil Brévannes
Tirés à part : A. Rieucau
Points clés
- •. Toute une catégorie de la population est amenée
actuellement à incarner le rôle d’aidant informel, de façon plus ou
moins volontaire, plus ou moins brutale, plus ou moins transitoire
et surtout, plus ou moins acceptée par le dit aidé.
- •. L’angle de vue psychanalytique offre un éclairage
supplémentaire pour comprendre ce qui se joue dans cette relation,
notamment dans la dynamique des couples vieillissants.
L’aide et les soins aux malades atteints de la maladie
d’Alzheimer et autres démences apparentées sont principalement pris
en charge par l’entourage du patient, à domicile. Ces soignants non
professionnels sont regroupés sous le terme d’aidants naturels ou
informels [1]. Ces aidants étant aujourd’hui les principaux acteurs
du recul de la mise en institution de leurs proches, il est devenu
indispensable pour les pouvoirs publics de leur apporter un
soutien. Si de plus en plus de travaux paraissent sur la notion de
fardeau de l’aidant, très peu traitent des répercussions sur le
vécu intrapsychique de la personne partageant la vie du sujet
dément, et encore moins étudient la particularité du lien conjugal
au sein de la démence.
Freud proposait dès 1905 une conception du choix d’objet par
étayage : on aime soit la femme qui nourrit, soit l’homme qui
protège [2]. En 1914, il y ajoutait une dimension
narcissique : on aime ce qu’on est, ce qu’on a été et ce qu’on
voudrait être [3]. Lemaire [4] ajoute que le choix du conjoint
dépend des possibilités communes de satisfactions, mais également
de caractéristiques susceptibles de venir renforcer le moi de
chacun dans son organisation défensive. L’Œdipe, positif comme
négatif, guide le choix amoureux, soit directement vers un choix
d’objet se référant à l’une des figures parentales, soit
indirectement vers un conjoint qui en sera le parfait négatif, se
défendant ainsi de désirs incestueux, refoulés mais non dépassés.
Ainsi, « pour chaque membre du couple, l’autre est celui qui
satisfait les pulsions en procurant tour à tour plaisir et
déplaisir, mais aussi celui dont il reçoit des identifications
renforçant l’image et l’amour de soi » [5]. Comment le temps
et la vieillesse vont-ils agir sur ce lien, tant sur le plan
objectal que narcissique ? Qu’est-ce qui explique que, pour
certains, le lien conjugal devient pathologique, à l’image d’Emile
et Marguerite dans le film « Le Chat » [6] ?
Vieillissement psychique
Il arrive un âge où le sujet voit ses enfants partir de la
maison et commencer leur vie d’adulte. Ses propres parents entrent
à ce moment dans le quatrième âge, celui de la dépendance, ou sont
décédés, tandis que lui-même prend conscience de certaines
modifications dans son corps. Il réalise alors qu’il arrive à une
période de sa vie où bien des choses qu’il avait rêvé de réaliser
ne pourront l’être : « la conscience de la frustration à
venir est particulièrement intense » [7]. Les problématiques
qui sont en jeu entrent alors en écho avec l’Œdipe : elles
renvoient à l’élaboration de l’angoisse de castration (abandonner
des projets devenus irréalisables) et au renoncement des objets
œdipiens [8]. Le déni de la mort, qui imprégnait la jeunesse, va
ainsi s’effondrer [9]. La mort n’est plus le fait d’accidents ou du
très grand âge, elle devient personnelle en même temps
qu’inéluctable.
Par les modifications sociales et corporelles qui en découlent,
le vieillissement amène également à une crise identitaire,
l’identité étant ici à comprendre comme reposant sur la succession
d’identifications constitutives au moi [5]. C’est de sa qualité que
va dépendre le risque d’être affaibli par les changements et
situations traumatiques amenées par la vieillesse [10]. Le sujet va
vivre une véritable « rupture de l’alliance narcissique »
[11] : du fait des atteintes subies, « ce qui va se jouer
au cours du vieillissement, c’est un balancement (…) entre
l’investissement de soi et le désinvestissement qui opère à la
manière d’une force active » [12]. Bergeret ajoute que la
crise de la sénescence serait à rapprocher de celle de
l’adolescence tant les « investissements affectifs profonds
demeurent beaucoup plus narcissiques que génitaux » [11].
L’ensemble des renoncements ainsi demandés ne va être possible
que si de nouveaux investissements objectaux et sublimatoires sont
trouvés [13]. Bergeret met en avant l’importance des formations
réactionnelles qui, comme à l’adolescence, « contribuent
grandement à intégrer les poussées agressives et auto-agressives
dans une objectalité relationnelle d’un niveau suffisant pour
maintenir le fonctionnement narcissique en dehors des états de
carences qui pourraient engendrer des mouvements dépressifs
toujours redoutables » [11]. Ainsi, la crise du vieillissement
conduit à un travail de deuil et à un travail d’élaboration et
d’intégration des limites naissance/mort [13]. Sous l’effet de
l’angoisse émergente, l’appareil psychique du sujet se voit
confronté à des bouleversements et réaménagements à effectuer pour
trouver une issue et maintenir un équilibre, quel qu’il soit, dont
l’enjeu est la permanence du moi. Le vieillissement psychique se
construit depuis l’élaboration de ces pertes potentiellement
traumatiques en fonction de la structure du sujet, de ses
particularités, mais aussi de son environnement actuel.
L’élaboration de la perspective de sa propre mort correspond
donc au travail du vieillir : jeu d’équilibre entre
investissements, désinvestissements et travail de deuil où les
ressources sublimatoires du sujet s’avèrent extrêmement
sollicitées. S’il peut donner lieu à un travail de deuil spécifique
permettant la réélaboration tardive du complexe d’Œdipe, voire de
la position dépressive chez certains, pour d’autres ce sera
irréalisable. La seule issue sera alors le déni, le
désinvestissement de la réalité avec toutes ses variances
possibles. Cette intériorisation de sa propre finitude serait à
voir comme un organisateur psychique amenant l’individu à faire son
bilan de vie [14] : « la perspective de la mort, comme la
vieillesse ou son anticipation, interrogent le Moi dans ses
identifications et dans son narcissisme » [13]. Qu’en est-il
du couple où chacun des membres est devenu, au fil des années, une
partie de l’autre ?
Vieillissement du couple
Certains auront une vision romantique du couple, traversant à
deux les épreuves du temps et dont l’union en sort renforcée.
D’autres, au contraire, auront une vision plus cynique, voyant
l’entrée dans la vieillesse comme une épreuve insurmontable pour le
couple amoureux, où chacun sera obligé de vivre avec un autre qui
n’est plus tout à fait celui avec lequel il avait choisi de
partager sa vie. Ce qui est certain, c’est que « le couple ne
peut pas vieillir sans connaître de transformations
intérieures » [15]. Il est le lieu d’un double investissement,
objectal et narcissique, qui subit de plein fouet les
retentissements du vieillissement de chacun de ses membres. Le
couple obéit au principe de réalité et doit continuellement
confronter sa réalité à celle du monde extérieur.
Ainsi, ce qui fait la crise individuelle de la vieillesse prend
également sens dans le couple. Le sujet, en proie à ses propres
modifications corporelles, est confronté aux changements physiques
et psychiques de son conjoint. Du fait de la mise à la retraite,
des enfants qui ont quitté le foyer pour devenir eux-mêmes parents,
le couple s’inscrit dans un rythme de vie différent où les époux
vont partager plus de temps. Autant de changements liés à la perte
des divers rôles sociaux, familiaux et professionnels. Autant
d’événements où le principe de plaisir rencontre le principe de
réalité, menant ainsi à des transformations de l’investissement
d’objet. L’énergie libidinale qui était jusque-là investie sur le
monde extérieur resurgit sur le couple sans que la situation soit
toujours propice à la liaison des pulsions. L’effet peut être la
déliaison des pulsions érotiques et destructrices sur laquelle
s’était fondé le lien amoureux, provoquant ainsi une crise
conjugale [15].
Pourtant, malgré les modifications biologiques, physiologiques
et corporelles qui surviennent chez le sujet âgé, le plaisir a
toujours lieu d’être, tout comme la sexualité psychique qui viendra
soutenir la sexualité physique. Mais cette sexualité psychique
alimente également le complexe de castration et ouvre ainsi la voie
à une régression vers des pulsions prégénitales dans leur
composante orale et anale. Ces pulsions peuvent réapparaître selon
un mode non pathologique en ayant pour effet de renforcer le
plaisir éprouvé lors des préliminaires. Mais sous une forme
pathologique, elles peuvent également donner lieu à de la
perversion [15]. Dès lors, une réapparition brutale des pulsions
partielles engendrera crise et souffrance chez le couple âgé [5].
Cependant, l’âge demeure surtout propice au déplacement de la
libido vers des buts non-sexuels : grâce à la sublimation, le
couple peut continuer d’éprouver le plaisir de créer à deux
[15].
De plus, si la vie conjugale engage la bisexualité psychique de
chacun des deux conjoints, celle-ci va justement être ré-élaborée
avec le vieillissement. La composante prégénitale
activité-passivité qui fonde la bisexualité psychique se révèle
lors de la dépendance de l’un des conjoints : le mari pourra
adopter une attitude maternelle ou encore de passivité féminine,
tandis que la femme embrassera une conduite masculine [5].
Le temps voit également s’accomplir certaines identifications
inconscientes qui avaient jadis guidé le choix du conjoint. Du fait
des modifications corporelles et comportementales, ce qui était
latent devient alors manifeste, des caractéristiques de ces
identifications qui étaient jusqu’à présent restées inconnues sont
dévoilées : « le choix œdipien du conjoint réunissant
toujours des fantasmes d’identification à chacun des parents, l’âge
ou la maladie dévoile des attentes ou des déceptions, des attitudes
de rivalité ou des désirs de vengeance visant à travers le conjoint
un des parents » [5]. C’est ce qui va conduire certains à une
séparation tardive. Ce sont les couples fondés sur un étayage
réciproque qui vont le plus souffrir : chacun étant
dépositaire de ce qui manque chez l’autre afin de le consolider
narcissiquement, toute faiblesse chez l’un constituera un
désétayage traumatique propice à la dépression chez le second ou
encore, dans une forme plus perverse, conduira à de la violence
physique ou psychique. D’autres encore nieront les changements chez
leur époux afin de dénier les leurs, ou le remplaceront par un
autre objet, toujours dans le but de rétablir leur équilibre
narcissique [5].
Le couple repose sur un autre déni, celui de sa fin :
« l’idéalisation de ce lien amoureux primaire subsiste dans
l’inconscient de chacun, entretenu par un échange identificatoire
sur la base d’un déni commun de la séparation » [5].
Cependant, cette séparation finira souvent par devenir effective
sans même la survenue d’un décès, lors de l’hospitalisation de l’un
des deux par exemple. Et même, dans certains cas, l’entrée dans la
démence donnera lieu à une désunion psychique.
Face à la démence de son époux : entre son rôle d’aidant
naturel et son propre vieillissement
En ce qui concerne le sujet âgé dépendant, les psychanalystes
dépeignent les répercussions négatives pour l’entourage. Marion
Péruchon dit à ce sujet : « L’une des défenses courantes
en fin de vie s’articule à la dépendance ; le sujet
vieillissant tend à devenir de plus en plus dépendant de
l’entourage et une véritable relation anaclitique peut s’instaurer.
Le vieillard prendra alors appui sur l’autre au moment même où ses
objets internes s’estompent ou se dissolvent. Mesure compensatoire
certaine vis-à-vis de structures internes en voie d’effacement où
l’objet investi tient lieu de pare-excitation et de moi auxiliaire.
Cette dépendance vis-à-vis d’autrui peut être parfois si forte
qu’elle peut conduire à un phagocytage de l’objet » [16].
Charazac évoque plus spécifiquement la relation de dépendance
chez le couple âgé : outre les satisfactions sadomasochistes
pouvant être observées dans cette relation chez chacun des
conjoints (dans la position maternante comme dans celle de
passivité), le point central de cette dynamique pulsionnelle serait
de l’ordre narcissique, comme tend à le prouver la décompensation
du conjoint aidant lorsque son époux est hospitalisé [5]. Quant à
l’époux du dément, plus particulièrement, il serait entraîné avec
son conjoint dans une double régression, comportementale et
affective [15]. Deux types de conjoints peuvent alors être
différenciés : ceux dont les interdits et idéaux sont assez
souples pour que leur moi puisse aller dans le sens de cette
régression et les autres, dont la voie de la régression est barrée.
Les premiers vont donc se régler sur cette régression
comportementale et affective : « ce sont ces maris et ces
femmes qui nous disent en souriant vivre avec un garçon ou une
fille de quatre ans » [15]. Les seconds, quant à eux,
« n’ont pas d’autre choix que de renforcer leur cuirasse
caractérielle, en s’aidant d’une idéalisation du couple et de leur
fonction » [15]. Cependant, nier ainsi leurs difficultés et
leur souffrance ne les atténue pas. Au contraire, cela aurait pour
conséquence une « hémorragie de leur narcissisme
personnel », ne leur laissant au final pas d’autre choix pour
éviter le glissement vers des conduites de violence que
l’institutionnalisation de leur conjoint, ce à quoi leur Idéal du
Moi s’oppose pourtant farouchement [15].
Il serait donc nécessaire pour ces aidants, dits naturels, de
faire un travail de réinvestissement progressif de leurs conjoints
pour ce qu’ils sont aujourd’hui, avec leur démence, et non plus
pour ce qu’ils ont été autrefois. Le deuil de l’époux ou de
l’épouse tels qu’ils étaient représentés est nécessaire, deuil qui
ne pourra toutefois qu’être partiel, à l’instar du deuil du moi,
puisque ces époux ne seront pas véritablement morts et continueront
d’exister dans la vie du sujet. Ce deuil « anticipé »
[17] ou encore « deuil blanc » [18] de ce conjoint
non-dément paraît nécessaire pour qu’une nouvelle relation puisse
s’installer entre le conjoint malade et son époux, pour que ce
dernier ne soit pas constamment dans la frustration créée par
l’attente inconsciente et fantasmatique due à une confusion entre
la représentation intériorisée du conjoint non dément et la réalité
de celui désormais démentifié. Ce deuil blanc passe par plusieurs
deuils successifs : celui de l’espérance de guérison, de la
relation perdue, du conjoint idéal mais également bien souvent de
l’estime de soi face aux attaques manifestées lors des troubles du
comportement [15].
Mais tout deuil a une composante narcissique et la douleur du
deuil vient justement signifier cette blessure [19]. Le narcissisme
primaire, tout puissant, ne sait pas tolérer une telle limite, un
tel manque, et crie sa douleur de se sentir ainsi amputé. Car la
douleur due à la perte du conjoint, c’est la douleur de perdre
celui qu’on a aimé, ou du moins avec lequel on a partagé sa vie,
mais c’est aussi l’expression d’une nouvelle blessure narcissique.
« Le travail de deuil est compromis lorsque l’objet a été
investi comme un prolongement de soi, sur le mode d’un complément
narcissique bien plus que comme une personne différente dotée d’un
dynamisme propre, d’une pensée et d’une sensibilité autre »
[20]. Or chez le couple âgé, c’est bien de cela qu’il s’agit. Que
le sentiment amoureux perdure ou non, il s’agit surtout de dizaines
d’années d’identifications respectives où l’autre est devenu une
partie de soi. En même temps que la perte de son conjoint, c’est
donc la perte d’une partie de soi que l’on subit.
Quelle substitution demeure possible pour le sujet âgé auquel il
ne reste qu’un époux en proie à la démence ? Surtout, quelle
anticipation, mise à part celle de sa propre disparition ?
C’est là que l’orage pulsionnel dont parle Charazac dans la
relation aidant/aidé prend tout son sens. Cette relation nécessite
une certaine identification facilitée par le lien conjugal. Mais
dans le cas du conjoint, ce lien identificatoire s’ajoute au
fardeau de l’aidant, puisque ce dernier, lui-même en proie à la
problématique du vieillissement, est confronté de plein fouet, et
ce quotidiennement, aux pires fantasmes amenés par les diverses
représentations de la vieillesse, et qui nourrissent l’angoisse de
mort. Les défaillances chez l’un des conjoints, qui vont amener
l’autre à devoir prendre des décisions telles que la séparation du
couple, vont ainsi être vécues par ce dernier comme une double
atteinte à l’amour de l’autre, mais également de soi lorsqu’il est
dépendant de l’idéalisation du couple [15].
Le deuil blanc ou anticipé ne sera possible que s’il y a chez
l’aidant un recul par rapport à la situation, pour qu’il puisse
intégrer les répercussions cognitives, comportementales et
biologiques de la maladie sur son époux, comme sur la relation
qu’il entretient avec lui. Mais la relation fusionnelle résultant
de la situation d’aide rend difficile cette prise de distance. Nous
pouvons également nous demander si tous les conjoints disposent des
ressources psychiques nécessaires à cette prise de recul et si
toute dynamique relationnelle y est favorable.
La perte d’autonomie physique et ou psychique d’un des conjoints
lors de la sénescence va régulièrement porter à l’attention des
équipes médico-sociales des couples fonctionnant à l’image de
Marguerite et Émile, incarnés au cinéma par Gabin et Signoret en
1971 [6] et pour lesquels a été créé le néologisme
médico-psychologique de conjugopathie. Il s’agit de ces couples
dont la dynamique relationnelle est organisée autour du conflit. Ce
sont parfois les attaques de la vieillesse et de la maladie qui ont
altéré le « contrat conjugal inconscient » sur lequel
reposait l’équilibre du couple [21]. Est alors évoquée une
conjugopathie vieillissante : « souffrance liée à la vie
conjugale, touchant l’un ou l’autre des deux partenaires, mais bien
souvent les deux, souffrance qui s’avère constante ; cela
implique qu’elle dépasse le simple cadre de conflits momentanés
telle une séparation, et qu’elle met en jeu des éléments
psychopathologiques chez les deux partenaires, lesquels éléments
influent bien évidemment sur une modalité de fonctionnement du
couple propre à engendrer une souffrance à telle ou telle étape de
la vie conjugale » [22]. Le couple n’est plus source de
réassurance narcissique ou de satisfaction de besoins inconscients
pour chacun des conjoints. La conjugopathie vieillissante s’inscrit
donc au sein d’un couple qui s’est organisé progressivement autour
d’un mode relationnel conflictuel, plus ou moins violent, plus ou
moins manifeste, au cours des divers événements de vie. Le conflit
devient le seul mode de communication possible au sein d’un couple
qui ne peut penser la séparation.
Un des événements susceptible de révéler une situation de
conjugopathie vieillissante est la relation d’aide, relation
contenant déjà un fort risque de violence [23]. Une pathologie
survenant au quatrième âge est ainsi à même de bouleverser les
rapports de force autour desquels un couple s’est construit.
La conjugopathie vieillissante n’est évidemment pas le destin
inéluctable de tous couples devant se confronter à la démence.
Néanmoins, c’est par l’étude de dynamiques relationnelles
singulières qu’il nous semble intéressant de pouvoir réfléchir à
nouveau la situation d’aide familiale. C’est ici que l’angle de vue
apporté par la psychanalyse sur la singularité de chacune des
situations d’aide est en mesure d’apporter des outils de
compréhension supplémentaire. « La conviction que la
psychanalyse a beaucoup à apporter à la connaissance psychologique,
(…) justifie l’intérêt actuel pour la valeur scientifique du cas
unique » [24].
Vignette clinique
Mme T., 75 ans, est mariée depuis 47 ans à Mr T., 86
ans, atteint d’une démence mixte diagnostiquée en 2008 et pris en
charge en hôpital de jour thérapeutique. Mme T. est
régulièrement décriée par l’équipe soignante qui juge qu’elle ne
s’occupe pas assez de son mari, le laissant trop souvent seul,
libre de se mettre en danger. Il est parfois raccompagné à son
domicile par des policiers après s’être égaré dans leur ville de
résidence. Mais, après avoir exercé les professions d’infirmière,
d’assistante sociale et de thérapeute familiale, Mme T.,
désormais à la retraite, a des responsabilités dans diverses
associations qu’elle tient à conserver. Nous la rencontrons lors
d’entretiens proposés dans le cadre de l’accompagnement des
familles de patients.
Mme T. décrit son couple comme s’étant organisé, dès le
début, sur un mode conflictuel : elle, lui reprochant
constamment divers de ses comportements (casanier, introverti et
peu enclin à partager ses émotions) et lui, semblant indifférent à
toute forme de reproches. Dès le début du mariage, Mme T.
essaya de l’emmener chez un sexologue et, lors de sa première
grossesse, elle le menaça de divorcer à plusieurs reprises.
L’opposition se fait à tous les niveaux et tient même, selon elle,
à leurs origines : elle, fille de la côte méditerranéenne,
lui, homme des montagnes. Mme T. semble, en réalité, avoir
réalisé dès le début de leur mariage les conséquences d’une vie
avec un homme de onze ans son aîné, sans pour autant qu’il ait été
possible pour elle de revenir sur ce choix. Elle est d’ailleurs
très choquée par le récent divorce de sa fille, cette dernière
s’autorisant ce qu’elle n’avait pu se permettre :
« Mais ce qu’il aurait fallu que je dise, c’est non pas
stigmatiser son comportement, mais « Écoute tu es un homme
sÛrement remarquable, enfin tout ce que tu voudras, mais pour moi
maintenant ça va ! ». « Je veux dire, c’est ce que
ma fille a été capable de faire avec son mari
maintenant. ». Ce divorce a remis en question les
représentations qu’elle avait du couple, représentations issues de
l’exemple conflictuel donné par ses propres parents : pour
Mme T., quelle que soit l’entente entre époux, un couple ne se
sépare pas. Plus encore, l’histoire parentale a amené chez elle le
fantasme selon lequel, même si vivre ensemble paraît impossible,
mettre fin au couple signifierait la mort pour chacun de ses
membres. Mme T. avait toujours connu ses parents en train de
se disputer. Alors qu’ils étaient déjà à la retraite et que son
père présentait vraisemblablement des signes de troubles cognitifs,
à la suite d’une énième dispute extrêmement violente, sa mère a
fait hospitaliser son père qui est décédé quinze jours après. Elle
n’aurait elle-même plus jamais prononcé une parole jusqu’à son
propre décès trois ans plus tard. Ainsi, ni le diagnostic de
pathologie neurodégénérative de son mari ni la perte d’autonomie
psychique de plus en plus conséquente ne permettent à Mme T. de
repenser l’interdit de la séparation « Je ne peux pas
imaginer qu’il ne serait plus dans la maison. (…) J’ai
l’impression que ce serait une très, très mauvaise action. J’ai eu
mes parents avant. ». Seule une dépendance physique
nécessitant des soins qu’elle ne serait pas en mesure de réaliser
permettrait de penser une séparation qui soit tolérable par les
instances surmoïques « Vous me direz peut-être il aurait,
je ne pourrais pas le déplacer par exemple si c’était nécessaire,
ou des choses de ce genre, quelque chose de physique qui me serait
pas possible, je pense que là je ferais certainement avec
ça ».
Tout cela ne va pas sans l’émergence de certains vœux de mort à
l’encontre de Mr T. : « C’est vrai aussi, on est
devant un drôle de dilemme quand on est comme ça dans la vie avec
quelqu’un. J’ai une éthique personnelle qui est que j’ai toujours
privilégié la vie donc il n’y a pas de raison que je ne le fasse
pas pour lui, hein ! Autrement c’est vrai qu’on a envie
quelquefois de (trois sifflotements) l’envoyer je sais pas
où ! ». Ce n’est pas la maladie qui rend impossible
la séparation du couple. La maladie vient s’inscrire au sein d’un
couple qui ne peut se séparer. De même la démence à laquelle est
confrontée Mme T. quotidiennement n’est pas sans la
questionner sur son propre vieillissement. Mais ce lien
identificatoire avec son époux, du fait de la différence d’âge, la
confrontait déjà auparavant à un miroir lui reflétant un lendemain
angoissant. Chez cette personnalité rigide, sujette à
l’intellectualisation, l’arrivée de cette maladie et les
modifications dans les rôles de chacun que cela entraîne lui
permettent justement de s’inscrire dans un rôle d’aidant, certes
contraignant, mais plus en accord avec ses instances surmoïques,
permettant de réalimenter narcissiquement au passage un moi
affaibli par les attaques de la vieillesse. Mme T. fait son
devoir en prenant soin de son mari et en réussissant là où sa mère
a échoué.
Contrairement à d’autres couples, la démence n’est pas
responsable d’une blessure liée à une séparation psychique brutale
d’avec son compagnon de vie. Mme T. avait depuis longtemps
désinvesti son couple de tout sentiment amoureux. Cette séparation
avait même été actée par une relation extraconjugale dont elle
parle très librement, y compris à ses enfants, présentant son
amant, aujourd’hui décédé, comme le seul amour de sa vie. La
maladie de son mari semble au contraire avoir permis à Mme T.
de réinvestir ce dernier comme un objet de soin revalorisant plutôt
qu’un objet identificatoire angoissant : « Moi
j’exécute, on pourrait dire des ordres qui ont été inscrits sur une
feuille de maladie ! Enfin, sur une ordonnance. C’est normal,
ça. J’estime que c’est normal. ». Ainsi pour cette femme
chez laquelle la confrontation au vieillissement est douloureuse,
s’occuper d’un vieux malade revêt l’aspect d’une barrière
fantasmatique : tant qu’elle s’occupe d’une personne âgée
malade, elle demeure du côté de ceux qui soignent, des adultes
actifs. Position renforcée pour le moment par la différence d’âge
et qui laisse subsister un lien avec son identité professionnelle
passée : lors des différents métiers qu’elle a exercé,
Mme T. était toujours dans le rôle de celle qui prend
soin.
Mr T., celui à l’encontre duquel elle nourrissait tant de
griefs, n’a pour autant pas disparu. Elle a d’ailleurs développé
une certaine habileté à attaquer son mari avec des descriptions
remplies d’agressivité latente. Lorsqu’il lui est demandé, par
exemple, si la maladie de son mari a évolué au cours de ces six
derniers mois, elle répond « C’est un homme alors on peut
dire atypique complet, c’est-à-dire que là où d’autres il y a déjà
longtemps qu’il leur serait arrivé beaucoup, beaucoup de
choses : lui a un tel rythme de vie, c’est-à-dire très très
ralenti, qu’en fait, les jours passent… ». Elle inscrit
les comportements actuels de son conjoint dans la continuité de ses
défauts passés : « Alors les effets de la maladie,
c’est là où moi je, bon d’accord, c’est peut-être accentué, mais je
crois que je retrouve tout à fait le fond de ce qu’il était déjà au
moment où je l’ai épousé, il avait 39 ans. ». Il semble
que cela permette à Mme T. de rationaliser ses propres
comportements quand le regard qu’elle porte sur ces derniers est
susceptible de nourrir trop de culpabilité : « Moi
j’ai l’impression, si vous voulez, qu’il est comme s’il était au
théâtre, et moi je suis le spectacle et lui le spectateur.
Vraiment, on est comme au théâtre. C’est très usant cette, le,
cette compagnie perpétuelle, très, très, très usant. ».
Cette représentation de leur relation actuelle rappelle étrangement
Thérèse Raquin lorsque, enfin libre de mener sa vie de femme comme
elle le souhaitait, elle se sent entravée par le jugement dans le
regard de sa belle-mère aphasique que lui fait interpréter sa
culpabilité. D’autant que si Mr T., comme le concède son
épouse, a toujours été quelqu’un d’extrêmement gentil, sur lequel
glissaient les reproches sans que jamais il ne réponde, c’est au
décours de sa maladie qu’il développe de l’agressivité envers elle.
Il a notamment été hospitalisé plusieurs semaines car il devenait
extrêmement violent, jusqu’à essayer de lui casser le bras. Or ces
épisodes débutaient toujours de la même façon, en évoquant le
moment où Mme T. avait voulu divorcer. Il lui dit alors à son
tour : « J’aurais bien mieux fait de ne jamais te
rencontrer ». Mais là encore, la maladie de Mr T.
offre à son épouse des éléments qui lui permettent, en
rationalisant, d’abaisser sa culpabilité. Se refusant à comprendre
certains des comportements actuels de son mari comme la résultante
de ses troubles cognitifs, elle les met en lien avec la
représentation qu’elle en avait déjà. Cela lui permet même une
reconstruction d’un passé justifiant les reproches qu’elle a pu lui
faire. Si son mari dit aux médecins qu’il lit encore alors qu’il ne
le fait plus, c’est forcément qu’il est dans sa nature de mentir.
Elle remet donc en question ce qu’il avait pu lui dire au début de
son mariage : « Donc ce côté-là, maintenant, je suis
assez à l’aise avec ça parce que je sais que c’est, au fond je
redécouvre que j’aurais peut-être mieux fait de me rendre compte
beaucoup plus tôt, j’aurais évité bien des problèmes ! Il me
dit que quand… Il avait 40 ans quand je l’ai épousé. Donc il ne
jouait déjà plus au foot et tout ça. Mais vous dire si c’était vrai
ou… je n’en suis pas si sÛre que ça. ». S’il lui a menti
au début de leur relation, ce n’est pas elle qui s’est trompée en
l’épousant mais elle qui a été trompée, ce qui justifie ses propres
comportements, voire le fait de pouvoir penser la séparation.
Car si pour le moment Mme T. semble trouver suffisamment de
bénéfices secondaires pour que cette situation ne soit pas encore
trop délétère psychiquement, il nous semble qu’il y a bien quelque
chose qui pourrait devenir insoutenable dans le fait d’être face à
un miroir reflétant un futur probable, ne semblant plus si éloigné
pour une femme chez laquelle il est déjà douloureux d’inscrire noir
sur blanc ses 75 ans. « C’est bon de savoir soi-même le
point, où on ne pourrait pas aller plus loin. Ça, ça serait très
bien. Mais peut-être que c’est par rapport à soi, pas par égoïsme
mais au contraire par nécessité à un moment donné de, de se dire
aussi qu’on existe ! (…) Je crois qu’on ne peut être efficace
avec des personnes âgées que soi-même quand on est jeune, vraiment.
Moi c’est une réflexion que je me fais maintenant. Quand j’avais
19-20 ans, quand j’ai commencé mes études d’infirmière, on se sent
pas concerné. Vous comprenez ? Plus tard, on commence à se
sentir concerné. En se disant, voilà, les déficits, les, toutes ces
choses qui peuvent peut être… Mais moi je me suis dit, c’est
peut-être possible que ça m’arrive, un certain type de, de
handicap, mais je veux dire, pour le moment, bon ! Je sais
pas, je sais pas. ». Ce qui l’empêche de concevoir les
troubles de son mari comme découlant de sa maladie est peut-être
que le fait de le reconnaître comme malade ouvrirait à de
l’empathie, or l’empathie sous-tend une certaine
identification…
Conclusion
Mme T. a une compréhension intellectuelle parfaite des
pathologies neurodégénératives dans leur ensemble. Elle continue
néanmoins à attribuer certains signes psychologiques et
comportementaux de démence à une perduration de comportements
antérieurs chez son mari, et ce, avec une certaine rigidité. Mais
n’est-il pas moins culpabilisant de conserver une certaine liberté
en pensant que son conjoint ne veut pas partager ses activités que
réaliser qu’il ne le peut plus ? Ainsi, nous voyons que
l’incapacité chez certains aidants à comprendre les comportements
de leurs conjoints comme résultant de la maladie a une fonction.
« Le couple communique par le symptôme » [25] :
c’est par l’interprétation que l’aidant fait de certains troubles
présentés par son conjoint comme étant dans la continuité de leur
relation passée qu’il permet la pérennité du couple. Chez un couple
s’étant organisé autour d’une dynamique conflictuelle, il en sera
de même. Peu importe qu’il faille parfois continuer à s’inscrire
dans un rôle de victime, du moment que la relation conserve un
sens. Être dans la vaine tentative d’annihiler toute forme de
fantasme chez l’aidant mettant en cause son proche dans
l’apparition de certains de ses troubles peut comporter le risque
de détruire ce qui permet au couple de demeurer couple. Si celui
dont je porte le fardeau n’a plus aucun lien avec celui que j’ai
connu, pour quelle raison m’en occuper ?
Les études portant sur l’aide informelle avaient au départ pour
objectif de témoigner des nombreuses difficultés, aussi bien
économiques, physiques que psychologiques, rencontrées par les
aidants. Il était important de mettre en avant le coÛt de l’aide
informelle. Néanmoins, toutes les situations d’aides ne sont pas
dramatiques et tous les aidants ne s’écroulent pas psychiquement.
Il est donc intéressant de s’attacher désormais à comprendre la
relation d’aide également à travers les bénéfices secondaires
qu’elle est susceptible d’apporter à l’aidant. C’est là que les
outils psychanalytiques peuvent donner matière à penser ces
dynamiques relationnelles. Il est certes toujours difficile de
saisir rétrospectivement le fonctionnement d’un couple. Pourtant
nous pouvons imaginer que c’est justement cette inscription dans un
rôle d’aidante de son mari malade qui a permis à Mme T. d’être
dans un mode relationnel apaisé avec ce dernier. La liberté offerte
par la maladie de son époux ainsi que la satisfaction de faire son
devoir supplante le fardeau de tout ce qu’elle a désormais à gérer
et semble permettre d’amoindrir la situation de conjugopathie. Si
Emile et Marguerite dans « Le Chat » sont obligés de
s’ignorer pour couper tout lien identificatoire, pour Mme T.,
c’est la maladie de son mari qui revêt ce rôle : elle n’est
pas la vieille épouse d’un vieux monsieur, elle demeure du côté de
ceux qui soignent.
L’exemple d’aidants informels s’inscrivant dans une
conjugopathie vieillissante peut paraître difficile à comparer avec
d’autres situations peut-être plus courantes. Nous pensons
cependant que c’est grâce à ces situations, effectivement
singulières, mais qui nous poussent à nous questionner sur la
singularité de chacune d’entre elles, que nous allons être amenés à
réfléchir de façon plus poussée à l’orientation que nous faisons
prendre à l’aide aux aidants ces dernières années : est-il
pertinent de n’avoir de cesse de chercher la meilleure formule
d’accompagnement susceptible de s’appliquer au plus grand
nombre ? Est-il réellement souhaitable de systématiquement
encourager les familles à prendre en charge à domicile le plus
longtemps possible leur proche atteint d’une pathologie
démentielle ?
Nous disposons actuellement d’une grande quantité de données sur
les aidants familiaux et en particulier sur leur fardeau
[26, 27]. Mais, jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à
fournir des éléments de compréhension quant à l’un des éléments qui
semble central dans cette dynamique relationnelle :
« Qu’est-ce qui détermine leur investissement et le retrait de
leur investissement » ? [25]. Qu’est ce qui permet à
certains aidants de se saisir suffisamment des bénéfices
secondaires offerts par leur situation pour ne pas se perdre dans
leur rôle d’aidant ? L’articulation du normal et du
pathologique, de ce qui lie l’un à l’autre, permet de comprendre
que, dans une situation donnée, les dynamiques internes du couple
iront dans une direction ou dans une autre [28]. La compréhension
de ce qui se joue entre aidant et aidé ne peut faire l’économie de
l’étude des situations singulières au sein desquelles s’inscrivent
ces relations d’aide.
Remerciements
Nous remercions la fondation Mederic Alzheimer pour le soutien
financier qu’elle accordé à notre travail de recherche.
Conflits d’intérêts: aucun.
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