ARTICLE
pnv.2011.0312
Auteur(s) : Gilles Berrut
La gériatrie est née de la prise en soins de personnes âgées
dépendantes, ou en situation de difficultés sociales, ou présentant
des pathologies associées. Les pionniers ont rapidement vu
l’importance qu’il fallait accorder à des aspects non strictement
médicaux comme les activités de vie quotidienne. C’est ainsi que
Katz, dès les années 1970, remettait en cause la nosologie médicale
comme unique principe de réflexion médicale et d’orientation
thérapeutique. Au cours des années 1980, le terme de fragilité
était utilisé pour décrire une personne âgée qui avait besoin
d’autrui pour les activités de vie quotidienne [1-4]. Dans un
contexte gériatrique hospitalier, Clayman décrit, non sans humour,
la personne âgée fragile comme « jamais très bien ni très
malade » [5]. Mais c’est Winograd [6] qui propose pour la
première fois une grille de repérage des personnes âgées
hospitalisées afin de distinguer les patients âgés en bonne santé,
les personnes âgées fragiles et celles en situation de déficit [7].
Il faut noter que cette première grille mêlait les syndromes
gériatriques (chute, alitement, confusion, poly-médication), les
maladies (démence, AVC, maladies chroniques invalidantes) et les
difficultés socio-économiques. Ceci conduisant à évoquer plutôt une
grille de repérage des patients pour lesquels il faudra envisager
dès l’entrée un problème de sortie. Puis apparaît la notion de
perte de la réserve fonctionnelle. Buchner et Wagner [8] proposent
de manière conceptuelle, sans valider cette hypothèse, que trois
conditions pouvaient être le signe prédicteur de fragilité :
les affections neurologiques, les pathologies de l’appareil
locomoteur et les troubles du métabolisme énergétique. La réserve
fonctionnelle sera reprise par Brocklehurst [9] qui l’intègre dans
un concept dynamique associant des facteurs biomédicaux et
psycho-sociaux qui sont soit protecteurs, soit déstabilisants
vis-à-vis du maintien de l’autonomie. Rockwood [10] propose une
échelle d’évaluation de la fragilité selon ce concept dynamique et
y intègre les comorbidités associées. Mais un tournant majeur est
effectué par Fried, qui, sous l’appellation de phénotype de
fragilité [11], intègre la fragilité au sein d’une modification du
métabolisme énergétique dont le dépistage se fait en l’absence de
référence aux comorbidités ou à une prise en charge sanitaire. Par
l’ampleur de la population étudiée, par la précision des critères
diagnostiques et les résultats obtenus, cette étude installe la
fragilité comme une donnée majeure du pronostic du sujet âgé issu
de la population générale. La répartition en domaines
(amaigrissement, perte d’énergie, asthénie, ralentissement et
dépense énergétique) a permis de construire plusieurs échelles
d’évaluation gériatrique, ensuite différentes selon la modalité de
recherche d’un domaine ou la population étudiée.
Maintenant, il est nécessaire de définir des modes de diagnostic
qui soient communs à tous les chercheurs en gériatrie et en
gérontologie, de recommander des pratiques de dépistage de la
fragilité afin que le travail de prévention puisse se développer
rapidement à l’heure des réorganisations des systèmes de santé, de
la croissance démographique des personnes âgées et de la
restriction des moyens disponibles. C’est pourquoi, la Société
française de gériatrie et gérontologie (SFGG) a réuni des experts
nationaux pour établir les premiers repères de consensus qui sont
publiés dans ce numéro [12]. Ce travail est préparatoire à la tenue
d’un Workshop en janvier 2012 sous l’égide triple de
l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de l’International
association of geriatrics and gerontology et de la SFGG.
Au-delà, c’est probablement une nouvelle page de l’histoire de
la gériatrie qui y prend naissance, où le gériatre deviendra un
acteur de la prévention et sera au rendez-vous de l’attente des
personnes âgées, et même moins âgées, qui désirent vieillir avec la
qualité de vie que l’on peut maintenant espérer.
Références
1. Woodhouse K, Wynne H, Baillie S, James OF, Rawlins
M.D. Who are the frail elderly?. Q J Med 1988 ; 28 :
505-506.
2. Gillick M.R. Long-term care options for the frail
elderly. J Am Geriatr Soc 1989 ; 37 : 1198-1203.
3. Pawlson L.G. Hospital length of stay of frail elderly
patients: primarycare by general internists versus geriatricians.
J Am Geriatr Soc 1988 ; 36 : 202-208.
4. MacAdam M, Capitman J, Yee D, Prottas J, Leutz W,
Westwater D. Case management for frail elders: the Robert Wood
Johnson foundation's program for hospital initiatives in long-term
care. Gerontologist 1989 ; 29 : 737-744.
5. Clayman A. Determinants of frailty.
Gerontologist 1990 ; 30 : 105A.
6. Winograd CH, Gerety MB, Chung M, Goldstein MK,
Dominguez F Jr, Vallone R. Screening for frailty: criteria and
predictors of outcomes. J Am Geriatr Soc 1991 ;
39 : 778-84.
7. Winograd CH, Gerety MB, Brown E, Kolodny V. Targeting
the hospitalized elderly for geriatric consultation. J Am
Geriatr Soc 1988 ; 36 : 1113-1119.
8. Buchner DM, Wagner E.H. Preventing frail health.
Clin Geriatr Med 1992 ; 8 : 1-17.
9. Brocklehurst JC (ed). The day hospital. In:
Textbook of geriatric medicine gerontology. 3rd
ed. Londres : Churchill, 1985 : 982-95.
10. Rockwood K. A global clinical measure of fitness and
frailty in elderly people. CMAJ 2005 ; 173 : 489-495.
11. Fried LP, Tangen CM, Walston J, Newman AB, Hirsch C,
Gottdiener J, et al. Frailty in older adults: evidence for a
phenotype. J Gerontol Med Sci 2001 ; 56A :
M146-M156.
12. Rolland Y, Benetos A, Gentric A, Ankri J, Blanchard
F, Bonnefoy M, et al. La fragilité de la personne
âgée : un consensus bref de la Société française de gériatrie
et gérontologie. Geriatr Psychol Neuropsychiatr Vieil
2011 ; 9 : 387-90.
|