ARTICLE
pnv.2010.0249
Auteur(s) : CHRISTIAN DEROUESNÉ chderou@noos.fr
Université Pierre et Marie Curie, Paris VI
Tirés à part : C. DEROUESNÉ
Points clés
- • Les émotions sont des constructions hypothétiques basées sur
des données psychologiques et physiologiques.
- • Elles ne peuvent être réduites, chez l’homme, à des émotions
primaires inscrites dans le développement du seul cerveau, mais se
construisent autour de l’interaction sociale dès les premiers
instants de la vie.
- • Elles s’inscrivent parmi les autres aspects de la vie
affective qui jouent un rôle déterminant dans le développement
psychique et social de l’être humain.
- • La richesse et la complexité de la vie affective, chez
l’homme, rendent difficilement applicables les résultats des études
neuropsychologiques basées sur la théorie des émotions primaires
aux troubles émotionnels observés dans la vie réelle.
J’ai toujours admiré l’observation de Lénine qu’un verre, en
tant qu’objet de science, ne peut être compris que lorsqu’il est vu
sous plusieurs perspectives. Par la matière dont il est fait, il
appartient au domaine de la physique ; par sa valeur, à celui
de l’économie et, par sa forme, à l’esthétique. Plus notre
description prend en compte de relations importantes, plus nous
approchons de l’essence de l’objet, de la compréhension de ses
qualités et des lois internes qui déterminent son
existence.
Alexandre Romanovitch Luria
The making of mind
La langue commune est riche en termes et expressions pour
décrire notre vie affective : émotions, sentiments, passions,
humeurs… Ce vocabulaire permet à chacun de communiquer avec les
autres à propos des expériences psychiques particulières qui
constituent notre vie affective, comme il fournit à tous les
membres d’une même culture une certaine connaissance du
fonctionnement psychique, largement développée dans la littérature
romanesque et poétique. Cette connaissance empirique constitue la
psychologie dite ordinaire ou populaire (folk psychology).
Cette psychologie s’accommode du flou des définitions : un
même terme peut ainsi recouvrir des états psychiques différents (le
terme de peur correspond-il au même état psychologique lorsqu’il
est appliqué à la peur d’un serpent présent dans la pièce ou
imaginé, à la peur de rater un examen, de vieillir, d’être en
retard à un rendez-vous ?) ou, à l’inverse, des termes
différents peuvent désigner une émotion particulière (peur, effroi,
saisissement, angoisse, aversion…). Les termes et les expressions
utilisés dans cette psychologie ne sont en réalité que des
commodités de langage destinées à traduire la richesse et la
complexité de la vie affective de l’homme. Néanmoins, ils tendent à
faire croire qu’ils correspondent à des réalités ontologiques,
susceptibles de devenir des objets d’étude scientifique. L’étendue
de ce vocabulaire, alliée à l’imprécision de la définition de ses
termes, représente une composante importante des difficultés que
rencontre la psychologie scientifique des émotions, à commencer
pour définir l’objet de son étude. Ainsi le terme d’émotion
« s’est révélé complètement réfractaire aux efforts de
définition et probablement aucun autre terme en psychologie ne
partage son absence de définition avec la fréquence de son
usage » [1] et « plus d’un siècle de débats a montré
qu’il existe peu d’agrément sur ce qu’est une émotion » [2]. À
ces difficultés, viennent encore contribuer les problèmes
méthodologiques propres à l’étude expérimentale des émotions
humaines, très éloignée des conditions de la vie réelle.
Le champ d’investigation scientifique des émotions chez l’homme
fait appel à différentes disciplines qui s’attachent à l’étude des
états psychologiques eux-mêmes, à celle des comportements ou des
facteurs physiologiques, neurobiologiques et environnementaux qui
les accompagnent. Le nombre de publications et de livres consacrés
aux émotions est ainsi considérable. Cet article n’a d’autre
ambition que de présenter un aperçu général au lecteur
non-spécialiste pour introduire l’étude des émotions chez l’homme,
que l’approche en soit structurale (Qu’est-ce qu’une
émotion ?) ou fonctionnelle (À quoi servent les
émotions ?).
Des passions aux émotions
Le terme d’émotion n’apparaît dans la littérature philosophique
qu’à partir du XVIIe siècle (Descartes
(1596-1650) : « les émotions ou passions de l’âme »
[3]) et prend progressivement la place de celui de passion,
précédemment utilisé. L’étymologie montre toutefois que si ces deux
mots désignent une même réalité, leur connotation est différente.
Passion vient du grec pathos, défini par le fait de subir,
d’être contraint. Son dérivé latin, passio, garde le sens de
supporter, souffrir (la Passion du Christ). Le terme de passion a
donc un caractère passif : il réfère à des événements
extérieurs qui viennent perturber le fonctionnement de la raison,
d’où son caractère négatif pour les philosophes à la suite des
stoïciens comme pour les Pères de l’Église. Ce caractère passif est
également présent dans d’autres termes du vocabulaire
affectif : sentiment (du latin sentire) désigne au
début la faculté de recevoir des impressions physiques, et affect
vient du latin adfectio (par l’intermédiaire
d’affectiones), terme employé par Cicéron pour désigner un
état d’âme qui résulte d’une influence subie. Au
XVIIIe siècle encore, le caractère négatif des
passions persiste car leur dérèglement est considéré comme une
cause majeure de l’aliénation mentale.
Le terme d’émotion possède, à l’inverse, une connotation active
puisqu’il dérive du latin motio, mouvement, par
emovere, mettre en mouvement (qui donnera les termes
mouvoir, motivation). Le sens premier d’émotion, au
XVe siècle, est celui de trouble, d’agitation (sens
qui persiste dans émouvoir) avant de remplacer progressivement
celui de passion. Les termes de passion et d’émotion vont ensuite
perdre progressivement leur caractère négatif. Spinoza (1632-1677)
reconnaît le caractère naturel des affectiones et, à partir
de la fin du XVIIIe siècle, passions et émotions
deviennent la base des motivations de l’activité humaine avec David
Hume (1711-1778) [4] et l’apparition du courant romantique au
XIXe siècle qui proclame le déclin de la suprématie
de la raison. Il faut toutefois attendre les travaux de Charles
Darwin (1809-1882) pour que le caractère positif des émotions soit
pleinement reconnu lorsqu’il leur attribue une utilité adaptative
pour la survie de l’espèce.
Structure des émotions
Les principales questions concernant la nature des émotions
viennent de leur nature et de leur rapport avec les autres
manifestations de la vie affective, de leurs variations en fonction
des individus ainsi que de leurs liens avec la conscience et les
structures cérébrales.
Émotions et autres états affectifs
Chacun a éprouvé au cours de sa vie le bouleversement que
constitue une expérience émotionnelle intense (peur, colère, coup
de foudre…). Ces épisodes aigus sont bien caractérisés par leur
vécu violent et les manifestations corporelles qui les accompagnent
(palpitations, oppression respiratoire, sensation de serrement
épigastrique, frissons…). Mais les émotions n’ont pas toujours
cette intensité. Comment alors les caractériser par rapport aux
autres manifestations de la vie affective ?
Tous les états affectifs ont en commun un certain nombre de
caractères : ils se situent sur un axe agréable,
plaisant/désagréable, déplaisant (on dit que leur valence affective
ou affect1 est positive ou
négative) ; ils correspondent à la perception ou à
l’évaluation d’une situation précise (appraisal) ; ils
sont associés à un état d’activation plus ou moins important de
l’organisme (arousal) ; enfin, ils guident le sujet
vers un certain type d’action (action readiness). La place
des émotions parmi les états affectifs varie selon les
théories : pour certaines, elles représentent un phénomène
indépendant des autres aspects de la vie affective, alors que
d’autres considèrent qu’elles s’inscrivent dans le continuum de
notre vie affective.
Les différentes expériences affectives peuvent néanmoins être
distinguées selon deux paramètres [5] : leur caractère
intentionnel (orienté vers un objet spécifique) et leur durée. Les
émotions sont alors définies par : 1) leur déclenchement par
un stimulus-événement précis, contrairement aux humeurs
(moods) qui désignent des états diffus, plus ou moins
généralisés, sans lien avec un objet ou une situation
spécifiques ; 2) leur caractère aigu, avec un début bien
caractérisé et une durée brève, même si parfois elles peuvent se
prolonger quelque peu (on parle alors d’états émotionnels,
affective states). À l’inverse, les autres expériences
affectives correspondent à des états prolongés : l’humeur
(mood) est définie comme la tonalité affective de base, les
sentiments (feelings) correspondent à une tendance à établir
une relation positive ou négative vis-à-vis d’une personne ou d’un
objet spécifiques, alors que les termes de tempérament ou de traits
de personnalité ne sont pas liés à un objet ou à une situation
spécifiques, mais désignent une plus ou moins grande susceptibilité
à éprouver un certain type d’émotion. Ces distinctions, en réalité,
sont loin d’être reconnues dans la littérature dans laquelle
différents termes, comme émotions, sentiments, affects, sont
utilisés indifféremment, et cette confusion terminologique ajoute à
la complexité de l’étude des phénomènes qui constituent la vie
affective.
Une tentative de définition
De façon générale, les émotions, au même titre que la mémoire,
l’intelligence, la perception… sont des abstractions, des
constructions hypothétiques qui reposent sur un certain nombre de
données : phénoménologiques (le vécu qui leur est associé),
comportementales (la mimique, la gestuelle) et physiologiques (les
modifications corporelles liées à l’activation du système nerveux
végétatif : accélération du pouls, de la respiration, sueurs,
frissons, nausées…). Elles peuvent être caractérisées par un
certain nombre de traits [2] : 1) elles sont déclenchées par
une situation qui met en jeu les besoins, les objectifs, le
bien-être ou les valeurs du sujet ; 2) elles préparent
l’organisme à agir face à cet événement ; 3) elles
investissent la personne entière tant sur le plan psychique que
moteur et viscéral ; 4) elles prennent le pas sur les autres
activités psychiques en cours.
Un peu d’histoire
Il est habituel de faire remonter la conception actuelle des
émotions au livre de Darwin, paru en 1872, « L’expression
des émotions chez l’animal et chez l’homme » [6]. Dans son
introduction, Darwin fait toutefois référence à plusieurs ouvrages
antérieurs portant sur l’expression des émotions notamment
« The anatomy and philosophy of expression » du
chirurgien écossais Charles Bell (1774-1842) dans sa troisième
édition de 1844 et, « Les mécanismes de la physionomie
humaine » de Guillaume-Benjamin Duchenne, dit Duchenne de
Boulogne (1806-1875), paru en 1862. En dépit des mérites que Darwin
reconnaît à ces ouvrages, il leur fait reproche de se situer dans
une perspective créationniste, c’est-à-dire de considérer que les
différentes émotions et leurs expressions ont été définies une fois
pour toutes par la volonté divine. Darwin utilise le terme
d’émotion dans un sens large qui recouvre différents états
affectifs comme l’abattement, la méditation, l’amour, le sentiment
tendre…, au même titre que la gaieté, la crainte, l’horreur, le
dégoÛt… En réalité, l’objectif de Darwin n’est pas vraiment l’étude
des émotions en elles-mêmes, mais d’illustrer sa thèse fondamentale
sur l’évolution des espèces [7]. Il réunit ainsi de nombreuses
observations qui tendent à montrer la communauté des émotions chez
l’homme et chez l’animal (non d’ailleurs sans
anthropomorphisme : « Il n’est pas jusqu’aux insectes qui
n’expriment la colère, la jalousie et l’amour par leur
bourdonnement »), et que les principales émotions humaines
sont identiques dans le monde entier, ce qui le conforte dans
l’hypothèse que les diverses races humaines dérivent d’une seule et
même souche.
Selon Darwin, les différentes émotions humaines et leurs
expressions sont innées et héréditaires, liées à la constitution du
système nerveux et indépendantes du produit de l’éducation de
l’individu et de la volonté. Toutefois, il admet que le lien entre
l’émotion et son expression est si étroit qu’il suffit de simuler
cette expression pour la faire naître.
Ces thèses demeurent la base d’un important courant contemporain
de la psychologie des émotions, dit psychoévolutionniste.
La première controverse sur la nature des émotions : corps
ou cerveau ?
Dans ses « Principes de psychologie » parus en
1880, le psychologue et philosophe William James (1842-1910)
s’appuie sur les travaux du physiologiste Carl Georg Lange
(1834-1900) pour prendre à contre-pied l’opinion commune qui voit
dans le vécu émotionnel l’origine de l’activation du système
nerveux végétatif que traduisent les modifications du rythme
cardiaque (palpitations), respiratoires (sensation d’étouffement)…
[8]. Pour lui, ce sont, à l’inverse, ces modifications corporelles
qui sont le fait premier, le vécu psychologique qui caractérise
l’émotion n’en représentant que le reflet subjectif. Cette thèse
« périphérique » va être battue en brèche par le
physiologiste Walter Bradford Cannon (1871-1945) qui montre, en
1915, que les réactions émotionnelles de l’animal ne sont pas
modifiées lorsque les informations du système nerveux végétatif ne
parviennent pas au cerveau : c’est donc dans le cerveau que se
trouve l’origine des émotions. Son élève Philip Bard (1898-1977) en
fournit la démonstration en 1928, en provoquant des comportements
émotionnels chez le chat (shame rage) par stimulation
directe du cerveau [9].
L’origine cérébrale des émotions est admise aujourd’hui.
Toutefois, la discussion sur la place des modifications corporelles
par rapport au vécu émotionnel n’a pas disparu des débats
contemporains : elle est au centre de différentes théories
contemporaines [10].
Les controverses contemporaines sur la nature des
émotions : cognition ou émotion ?
Les théories proposées sur la nature des émotions sont multiples
[11] et il est impossible de les passer en revue. Il est néanmoins
possible de dégager deux grands courants selon la primauté (le rôle
clé) donné à l’émotion ou à la cognition [12] : le premier
privilégie l’émotion comme un fait biologique défini (théories
psychoévolutionnistes), le second comme un fait psychologique
construit (théories de l’évaluation, théories sociales). En outre,
de nombreuses théories mixtes ont cherché à concilier ces
différents aspects s’inscrivant dans les débats sur les rapports
émotion-cognition et nature et culture.
Les théories psychoévolutionnistes
Elles se placent dans la continuité des thèses darwiniennes et
sont notamment représentées par les travaux des psychologues Robert
Boleslaw Zajonc (1923-2008) [13], Robert Plutchik [14], Paul Ekman
[15] et Carrol Ellis Izard [16]. Leur principe de base est qu’un
stimulus-événement spécifique déclenche un programme inné qui
correspond à une émotion « primaire » (basic
emotion) et génère des patrons particuliers d’expression et de
configuration physiologique (figure 1).
Ces émotions primaires sont propres à l’espèce, indépendantes les
unes des autres et en nombre restreint. Elles fournissent des
réponses préadaptées qui ont été sélectionnées au cours de
l’évolution pour faire face à certains événements récurrents
rencontrés au cours de la vie. Les autres émotions découleraient
des émotions primaires à l’image du spectre des couleurs qui dérive
du mélange des couleurs fondamentales. Selon cette théorie, les
émotions primaires sont communes aux animaux et aux hommes chez
lesquels elles sont nettement à différencier des autres états
affectifs. Ce sont les caractéristiques de l’événement-stimulus qui
déclenchent l’émotion et le traitement cognitif se limite à la
seule perception de cet événement, le processus émotionnel étant
entièrement déterminé par l’organisme.
Ces théories s’appuient sur un certain nombre d’arguments comme
le déclenchement d’émotions chez un sujet vierge de toute
expérience correspondante antérieure (fuite d’un animal devant un
prédateur qu’il n’a jamais rencontré), l’uniformité des expressions
et du vocabulaire des émotions dans les différentes cultures et la
capacité d’attribuer des émotions aux animaux. Selon la théorie
d’Ekman, une des plus répandues, les caractéristiques du
stimulus-événement déclenchent une modification de l’activité
électrochimique du système nerveux et provoquent un patron de
mimique spécifique qui constitue l’élément déterminant de
l’expérience subjective et de la réaction physiologique. Il existe
donc, à l’état normal, une syntonie entre l’expression des émotions
et le vécu subjectif : un corollaire est que la manipulation
des muscles faciaux suscite ou modifie l’expression subjective
émotionnelle.
De nombreuses critiques sérieuses s’ opposent à cette théorie
des émotions fondamentales : la définition des émotions
primaires n’est pas claire puisque leur nombre varie de 5 à 10
selon les auteurs (la surprise, par exemple, est considérée comme
une émotion primaire par certains alors qu’elle est rejetée du
cadre des émotions par d’autres) ; l’universalité du
vocabulaire des émotions est loin d’être toujours confirmée
[17] ; la communauté des émotions décrites comme primaires
peut trouver une explication dans la similitude des situations
auxquelles elles se réfèrent et celle des mimiques dans la
structure des muscles faciaux qui limite les expressions possibles.
D’autre part, l’assimilation des émotions de l’animal et de l’homme
est très discutable, la notion d’instinct, c’est-à-dire, de
réaction fixe, innée, étant difficilement acceptable chez
l’homme ; enfin, il est de constatation courante que le même
stimulus peut, chez des individus différents, ou chez un même
individu à des moments différents, déclencher des émotions
différentes et, inversement, qu’une même émotion peut être
déclenchée par des stimuli différents ce qui contredit le
déclenchement émotionnel par les seuls caractères du stimulus. Il
faut ajouter que le développement des émotions
« secondaires » sur la base des émotions primaires est
loin d’être clair. Il est nécessaire de faire intervenir
l’apprentissage social pour le développement de ces émotions qui
constituent, chez l’homme, la grande majorité des expériences
émotionnelles.
En dépit de ces critiques majeures, la théorie des émotions
primaires (basic emotion theory, differential emotion
theory) demeure très influente en neuropsychologie : elle
sous-tend les nombreux travaux sur la reconnaissance des
expressions faciales des émotions.
Les théories de l’évaluation (appraisal)
Ces théories ont en commun de considérer que l’émotion n’est pas
déclenchée par les caractères spécifiques du stimulus-événement,
mais par l’appréciation que le sujet porte sur sa signification par
rapport à son bien-être ou à la réalisation de ses objectifs. Elles
sont représentées, notamment, par les travaux de Richard Lazarus
(1922-2002) [18] et de Klaus Scherer [19]. Elles se distinguent
entre elles selon qu’elles privilégient l’existence d’un ensemble
fixe de critères pour évaluer la signification des événements, d’un
lien spécifique entre le stimulus et le type de réponse
émotionnelle, l’attribution de l’émotion à une cause interne ou
externe ou encore la caractérisation sémantique de l’émotion [20].
Le Component Process Model de Scherer [2] en représente un
modèle abouti qui traduit bien la complexité des émotions
humaines : l’émotion y est décrite comme le produit émergent
du traitement d’un certain nombre de paramètres de
l’événement-stimulus : nouveauté, soudaineté, caractère
plaisant ou déplaisant, implication du Soi (agentivité,
c’est-à-dire conscience que c’est le sujet lui-même qui est à
l’origine de l’action), facilitation ou non de l’obtention des
objectifs, congruence par rapport aux objectifs et aux attentes,
potentiel de contrôle (coping), probabilité d’efficacité
dans la situation, compatibilité avec les valeurs individuelles et
sociales [21]. Ces multiples évaluations sont effectuées
simultanément par des processus parallèles qui interagissent entre
eux et par des effets de rétroaction (figure 2).
Les résultats de ces différents calculs sont intégrés sous forme de
représentations centrales avec les réactions physiologiques et
motrices qui vont déterminer la qualité, l’intensité et la durée du
vécu subjectif. La répétition des situations entraîne la
constitution de « bassins d’attraction », sous-systèmes
spécialisés qui tendent à devenir stables et dont la catégorisation
et la terminologie sont liées à des représentations culturelles (le
vocabulaire des émotions). La variété des états affectifs peut
trouver une explication dans la plus ou moins grande distance de
l’excitation du stimulus-événement par rapport au centre du bassin
d’attraction, comme de sa proximité et de ses liens avec d’autres
bassins. Enfin, l’absence de parallélisme parfois constatée entre
l’intensité de l’événement et celle de l’émotion peut être
expliquée par des phénomènes d’hystérésis, c’est-à-dire par la
propriété d’un système de rester dans un certain état lorsque sa
cause a cessé (exemple : le déplacement de la colère sur un
objet de substitution par rapport à sa cause première).
Les théories sociales
Les théories sociales sont fondées sur le fait que la
psychologie de l’homme ne peut être étudiée indépendamment de la
matrice sociale dans laquelle il est inséré, qui détermine quand et
où une émotion apparaît, chez quel individu, sur quelles bases et
pour quelles raisons, comme son mode d’expression [22]. Elles se
développent chez l’enfant au cours de son interaction avec la mère
et les personnes qui l’entourent. Les émotions humaines sont des
événements essentiellement relationnels : elles sont le plus
souvent déterminées par l’issue de relations sociales, qu’elles
soient réelles, anticipées, imaginées ou mémorisées. Leur survenue,
comme leur expression, fait ainsi intervenir la classe sociale, la
profession, le genre, les groupes ethniques, sociaux, familiaux,
les communautés, les nations… Mais les émotions ne sont pas
seulement modulées par le contexte social, elles participent à
l’élaboration des traits distinctifs d’une culture, d’une époque
[23].
Les théories mixtes
De nombreuses tentatives ont cherché à intégrer, à des degrés
divers, différents aspects des émotions : neurobiologiques,
sociales, psychanalytiques, sociobiologiques… Nous ne citerons que
les théories constructivistes, car elles sous-tendent
certaines approches neuropsychologiques. Le terme constructiviste
renvoie au fait que les émotions ne sont pas des réactions
spécifiques innées, mais des constructions sociales basées sur
l’interprétation de la situation à partir d’éléments qui
s’intègrent dans un syndrome pour former un système cohérent [24].
Ces théories sont représentées notamment par les travaux des
psychologues George Mandler [25] et Stanley Schacter (1922-1997)
[26]. Elles se situent dans la lignée de William James : par
un mécanisme qui n’est pas spécifié chez Schacter ou du fait d’une
rupture des plans d’action selon Mandler, le stimulus déclenche un
« affect central » auquel sont attribués une valence
émotionnelle (positive, plaisante, ou négative, déplaisante) et un
certain degré d’activation qui détermine l’intensité de l’état
émotionnel. Cet « affect central » varie
continuellement : il est segmenté en différents états
affectifs en fonction du vocabulaire et des concepts disponibles
culturellement (figure 3).
Dans cette perspective, rien ne sépare fondamentalement les
émotions des autres phénomènes affectifs : elles se situent
dans le continuum de la vie affective.
Émotions et conscience
Selon la tradition philosophique et la psychologie ordinaire,
l’émotion est définie par le vécu subjectif et constitue donc un
phénomène conscient. Sartre en fait ainsi un état particulier de la
conscience [27]. En réalité, les rapports de l’émotion avec la
conscience sont complexes : le sujet peut, par exemple,
ignorer la source de l’émotion, ce qu’illustre parfaitement
l’épisode de la madeleine de Proust. La notion de conscience est
d’ailleurs à nuancer. Il est habituel de distinguer schématiquement
deux niveaux de conscience des émotions : la conscience
sensorielle-perceptive (awareness), qui serait commune à
l’homme et à l’animal, et la conscience réflexive
(consciousness), niveau affectif-cognitif d’Izard,
c’est-à-dire la capacité de transformer les données
sensorielles-perceptives de l’émotion en représentations mentales
susceptibles d’être décrites par le langage et partagées avec
d’autres, niveau propre à l’homme.
L’adéquation des émotions avec la conscience a été remise en
cause par certaines données provenant de la psychanalyse et de la
neuropsychologie.
Les données de la psychanalyse
Freud, affirmant la primauté de l’affectivité pour le
développement et le fonctionnement de la vie psychique, a mis en
évidence le caractère inconscient d’une grande partie de cette vie
affective. Dans un texte de 1915 [28], il oppose les émotions,
processus physiologiques, aux pulsions, processus dynamiques
« à la limite entre physiologique et dynamique » qui,
pour lui, constituent la source de la vie affective : les
émotions sont liées à un stimulus d’origine externe, l’origine des
pulsions est interne, elles viennent de l’organisme ; les
émotions s’inscrivent dans une durée courte, les pulsions
constituent une force constante ; il est possible d’échapper
aux émotions par des actions (comme la fuite), ce qui n’est pas
possible pour les pulsions puisqu’elles sont d’origine
interne ; les pulsions ont un caractère intentionnel, elles
poussent l’organisme vers un but spécifique. Freud définit la
pulsion par une quantité d’énergie qui pousse l’organisme vers un
but et une représentation de l’objet qui permet de la satisfaire.
Un des apports fondamentaux de la psychanalyse est d’avoir montré
la possibilité de dissociation entre l’énergie pulsionnelle
(affect) et la représentation qui lui correspond sous l’effet du
refoulement. En fait, Freud montrera ultérieurement que les
rapports entre pulsions et émotions en provenance du milieu
extérieur s’avèrent complexes. Il attribuera également une place
essentielle à l’angoisse dans la vie psychique comme dans le
développement des névroses : l’angoisse est une émotion qui
doit être distinguée de la peur [29]. Dans un autre texte de 1915,
Freud écrivait : « Il est de l’essence d’un sentiment
d’être éprouvé, donc porté à la connaissance de la conscience. La
possibilité d’être inconscient disparaît totalement pour les
sentiments, les émotions, les affects » [30]. Toutefois, du
fait du processus de refoulement, la représentation de l‘objet de
la pulsion comme l’affect (au sens de l’énergie psychique) peuvent
être inconscients ce qui justifie l’usage, dans la pratique
psychanalytique, de termes comme affect inconscient et sentiment
inconscient.
Si la notion d’inconscient demeure le fondement de la
psychanalyse, les aspects biologisants et égocentrés de la
conception freudienne des pulsions sont aujourd’hui remis en cause
par tout un courant de psychanalystes qui soulignent, d’une part,
que le développement de la vie affective chez l’homme, du fait de
son immaturation, ne peut être compris à partir du seul bébé :
elle s’élabore dans les échanges qu’il entretient avec sa mère et
l’environnement ; et, d’autre part, que l’énergie psychique
naît de l’activité intentionnelle elle-même sans avoir besoin d’une
source somatique [31-33].
Les données de la neuropsychologie
L’avènement de la psychologie cognitive a permis de mettre en
évidence que tout une partie de la cognition reposait sur des
processus inconscients et qu’il existait une mémoire implicite et
des perceptions non conscientes qui pouvaient être mises en
évidence par certains procédés expérimentaux. De la même façon, un
sujet peut présenter des réactions émotionnelles sans pouvoir
identifier et nommer son émotion (c’est un véritable travail
expérimental qui permet à Proust de rattacher l’émotion déclenchée
par la madeleine à un souvenir précis). La démonstration en a été
apportée par les travaux des psychologues américains Roger Sperry
et Michaël Gazzaniga chez des patients porteurs d’une épilepsie
sévère et rebelle chez lesquels la communication entre les deux
hémisphères avait été interrompue dans un but thérapeutique par la
section du corps calleux [34]. Ces sujets ont un comportement
normal dans la vie courante, mais, dans certaines conditions
expérimentales, il est possible d’explorer l’activité de chaque
hémisphère cérébral séparément. Par exemple, ils peuvent décrire un
objet placé hors de leur vue dans la main gauche (traitement
sensoriel effectué par l’hémisphère droit), mais ne peuvent pas le
nommer (du fait de l’absence de communication de ces données à
l’hémisphère gauche). Une patiente de Gazzaniga montrait ainsi des
réactions émotionnelles lorsqu’on lui présentait dans l’hémisphère
droit des images à forte composante émotionnelle (ex. : une
maison en feu) alors qu’elle disait ne pas identifier l’image ou
n’en avoir qu’une perception très indistincte (« quelque chose
de rouge »). L’image-stimulus était ainsi capable de provoquer
un état affectif « inconscient ». D’autres travaux ont
montré que des patients, qui n’étaient plus capables de reconnaître
des photographies de personnes familières, présentaient néanmoins
des réactions corporelles de type émotionnel lorsque ces visages
familiers apparaissaient au milieu de visages neutres. Ces faits
ont conduit certains auteurs à parler d’émotions implicites. Dans
le même ordre d’idées, on a pu évoquer la possibilité de traces
mnésiques affectives inconscientes du processus de transfert au
cours de psychothérapies de patients cérébrolésés [35]. À
l’inverse, certains patients qui présentent des réactions
végétatives normales à des stimuli émotionnels dans une épreuve de
conditionnement voient ces réactions disparaître, contrairement aux
sujets normaux, lorsque le stimulus conditionnel est seul présenté.
Ce phénomène expliquerait l’incapacité de ces patients à déterminer
leur action future en fonction de leur intérêt (« myopie du
futur ») [36].
Une représentation cognitive du rapport des émotions et de la
conscience
Une conceptualisation des rapports entre émotions et conscience
est présentée par un diagramme de Venn dans la figure 4[2]. Le
cercle A correspond à l’intégration ou à la représentation, quelque
part dans le système nerveux, des différentes composantes de
l’émotion, d’origine corticale et sous-corticale. Le second cercle
représente la part de cette représentation centrale qui parvient à
la conscience du sujet et constitue les aspects qualitatifs de
l’expérience émotionnelle subjective (sentiments ou qualia).
Le cercle C représente la description verbale qu’en fait le
sujet : elle ne recouvre qu’une partie du cercle B et la zone
commune aux différents cercles (marquée par des +) correspond à la
partie accessible à l’évaluation des émotions en se basant sur ce
que le sujet rapporte, évaluation influencée par des paramètres
comme ses capacités verbales, ses intentions de communiquer, sa
perception du contrôle de la situation… Seule ainsi une faible part
de la richesse de l’expérience subjective est appréciable par
autrui, ce qui est tout particulièrement le cas dans l’exploration
clinique des émotions.
Les bases cérébrales des émotions
Le substrat cérébral des émotions est conçu différemment dans la
perspective psychoévolutionniste et par les tenants des théories de
l’évaluation. Pour les premiers, il existe des bases anatomiques et
fonctionnelles spécifiques pour chaque émotion primaire. Pour les
seconds, les émotions ne sont pas sous-tendues par des structures
spécifiques : elles impliquent des zones corticales et
sous-corticales étendues qui correspondent aux différents aspects
de l’émotion, ce qui n’élimine pas le fait que certaines régions
jouent un rôle plus spécifique.
Le rôle de circuits spécialisés dans les émotions a été évoqué
en premier par James Papez (1863-1958) qui a décrit le circuit
hippocampo-mamillo-thalamique qui porte son nom [37]. Attribué par
Papez à la gestion des émotions, ce circuit s’est révélé, en fait,
correspondre à une structure essentielle pour la mémoire épisodique
et non pour les émotions. De façon moins théorique, Heinrich Klüver
(1897-1979) et Paul Bucy (1904-1992) ont mis en évidence, chez le
singe, le rôle des structures temporales internes dans la
régulation des émotions [38]. Une nouvelle tentative de description
de structures spécialisées a été proposée sous le nom de théorie
des trois cerveaux par Paul Donald Mac Lean (1913-2007) [39],
théorie qui paraît aujourd’hui plus spéculative que scientifique.
En revanche, les travaux expérimentaux de Jaak Panksepp [40],
Joseph LeDoux [41] et Edmund T Rolls [42], ont contribué à mettre
en évidence le rôle très important des noyaux amygdaliens et du
cortex orbitofrontal. Ce rôle a été confirmé, chez l’homme, par de
nombreux travaux en neuropsychologie et par l’imagerie
fonctionnelle [43, 44]. Toutefois, les résultats des travaux
chez l’homme sont souvent contradictoires du fait de difficultés
méthodologiques et éthiques que rencontrent ces
expérimentations.
Émotions et variations individuelles
Il est de constatation courante que, face à une même situation
émotionnelle, le seuil d’apparition ou les caractères de l’émotion
varient selon les individus. Cette variabilité inter individuelle
est rapportée à des différences de tempérament ou de
personnalité.
La notion de tempérament renvoie à la constitution de l’individu
et implique un élément biologique ou fonctionnel inné [45]. La
source de cette conception remonte à la théorie des humeurs
d’Hippocrate (460-370 av JC), qui opposait les types sanguin,
flegmatique, mélancolique ou cholérique [46], théorie qui, à la
suite de Galien (129-201), est restée longtemps dominante. Plus
près de nous, Ivan Petrovitch Pavlov (1849-1936) avait proposé, à
partir de la physiologie animale, une typologie basée sur les
propriétés fonctionnelles du système nerveux central :
processus d’excitation et d’inhibition, équilibre entre eux et
capacité de passer de l’un à l’autre [47]. Aujourd’hui, l’accent
est mis sur le rôle des hormones et surtout des neuromédiateurs, en
particulier de la balance catécholamines/sérotonine [48]. Pour
certains toutefois, les émotions ne seraient pas seulement modulées
par le tempérament : elles joueraient un rôle fondamental dans
sa constitution et son ajustement au milieu extérieur [49].
La notion de personnalité recouvre, en fait, deux acceptions
différentes. Dans la littérature anglo-saxonne, elle est
majoritairement comportementale, définie par des traits de
comportement considérés comme de nature biologique et génétiquement
déterminés (modèle de Hans Eysenk (1916-1997) à 3 dimensions,
modèle de Costa et McCrae à 5 dimensions, les big
five) ; elle est ainsi proche du tempérament. L’autre
acception, la plus commune en France, est psychologique : elle
réfère à l’histoire du développement personnel de l’individu, de
ses expériences émotionnelles, notamment dans l’enfance, au
renforcement ou à l’échec de l’expérience émotionnelle selon le
résultat de l’action qu’elle entraîne et à la perception sociale de
cette action [50]. Les variations individuelles face aux émotions
sont ainsi décrites, selon les options théoriques, en termes de
traits de personnalité (psychologie comportementale), de modes
d’organisation (psychanalyse) ou encore de schémas cognitifs
(psychologie cognitive).
Fonction des émotions
Depuis Darwin, le caractère adaptatif des émotions dans
l’évolution des espèces est largement reconnu : elles
constituent des moyens efficaces pour adapter le comportement aux
modifications rapides des demandes de l’environnement et sont des
organisateurs du comportement. Toutefois plusieurs questions
demeurent. Dans quelle mesure l’assimilation des émotions humaines
à celles des animaux est-elle légitime ? Quel rôle continuent
à jouer les émotions dans nos sociétés actuelles, bien différentes
de celles dans lesquelles elles ont été sélectionnées pour la
survie de l‘espèce humaine ? Quelle place tiennent-elles dans
le développement de l’individu et de l’interaction sociale ?
Les fonctions des émotions doivent-elles être appréhendées de façon
globale ou spécifique pour chaque type d’émotion ? Quelle est
la valeur fonctionnelle respective des différentes composantes
psychologiques et physiologiques ? Enfin, le caractère
adaptatif des émotions est-il un fait constant ou peuvent-elles se
révéler inutiles, voire nuisibles ?
Émotions et développement psychique du sujet
Il s’agit d’un champ immense en plein développement, notamment
avec les études des interactions précoces du nourrisson [51]. Nous
ne pouvons que souligner l’existence d’un large consensus, des
tenants de la théorie des émotions différentielles [52] aux
psychanalystes [53, 54], pour souligner le rôle primordial des
expériences émotionnelles et de leur mémorisation dans le
développement cognitif et social du sujet, de la première enfance à
l’adolescence. Des divergences importantes existent néanmoins selon
les théories à propos de la nature des émotions, du rôle des
facteurs génétiques et de la compréhension de l’interaction avec
l’environnement. Pour les psychanalystes, c’est par l’intermédiaire
des rapports conscients et inconscients que les parents
entretiennent avec les rapports au corps, au maternage… que
s’effectue l’influence des données culturelles et sociales dès les
premiers instants de la vie et à tous les moments de la
structuration psychique de l’enfant.
Le rôle des émotions
Les fonctions des émotions peuvent être envisagées selon leur
rôle dans les rapports du sujet avec le monde (fonctions
intra-individuelles) et dans les relations entre sujets (fonctions
interindividuelles).
Les fonctions intra-individuelles
Face à un événement-stimulus, l’émotion constitue un signal qui
permet au sujet de prendre conscience que cet événement peut avoir
des conséquences positives ou négatives pour son bien-être ou la
réalisation de ses objectifs ; elle focalise son attention sur
une situation non résolue qui demande une réponse adaptée ;
elle prépare l’organisme à l’action en mobilisant ses ressources
[55]. Enfin, elle joue un rôle essentiel en médiatisant la réponse
du sujet : en substituant une évaluation prolongée de la
situation à une réponse réflexe immédiate et stéréotypée, elle
permet une régulation de la réponse et de ses conséquences,
c’est-à-dire le maintien ou la modification du degré d’activation
de l’organisme et de la relation avec l’événement-stimulus
[56].
À long terme, la mémorisation des réactions émotionnelles joue
un rôle fondamental dans la régulation de l’activité du sujet comme
base de la motivation, mais aussi dans le fonctionnement cognitif
en influençant les processus de prise de décision [10].
Les fonctions inter-individuelles
Elles peuvent être envisagées à différents niveaux d’analyse
[57]. Au niveau individuel, les émotions informent le sujet de la
survenue d’événements sociaux qui nécessitent une action ou une
modification de son action et le préparent à moduler son
comportement en fonction de la réaction de l’entourage. Au niveau
d’une relation dyadique, d’individu à individu, c’est la
communication émotionnelle qui permet à chaque sujet d’établir la
valence affective de la relation. Cette communication repose sur la
compréhension réciproque des émotions, des croyances et des
intentions de l’autre, c’est-à-dire sur l’empathie2. L’empathie fait intervenir deux mécanismes
complémentaires : l’un de nature cognitive, la capacité
d’attribuer des inférences à la pensée d’autrui (théorie de
l’esprit) ; l’autre, la capacité de reconnaître l’existence
d’émotions chez les autres et de les identifier, qui repose sur les
capacités intuitives d’identification-projection de ses propres
sentiments et émotions.
Au niveau du groupe, le partage des mêmes expériences
émotionnelles constitue un facteur de regroupement des individus.
Les émotions aident à définir et à négocier les rôles et les
statuts des membres du groupe, jouant ainsi un rôle fondamental
dans la régulation sociale [58]. Au niveau de la culture, c’est par
le truchement des expériences émotionnelles que l’enfant apprend
les normes et les valeurs de sa culture et que les individus
assument leur identité culturelle. L’expression émotionnelle est
partie intégrante des constructions culturelles et, pour certains,
elles contribueraient ainsi à réifier et perpétuer les idéologies
et les structures du pouvoir.
Les interrogations
Le caractère adaptatif des émotions est loin d’être toujours
évident chez l’homme. L’enfant est ainsi étrangement dépourvu de
peur face aux dangers que constituent, par exemple, le feu, le
vide, les animaux… et il lui faudra apprendre à éviter les
situations potentiellement dangereuses, ce qui plaide contre les
théories innéistes. La valeur adaptative de certaines émotions ou
sentiments, comme la tristesse, le deuil, la nostalgie, la joie…
n’apparaît pas clairement. De la même façon, on peut s’interroger
sur l’utilité adaptative de certaines composantes des émotions,
comme la modification de la conductance cutanée, l’incontinence
liée à la peur, les vomissements au dégoÛt… [59].
La possibilité de dissociation entre les diverses composantes
des émotions, chez le sujet normal, interroge la définition de
l’émotion, comme la dissociation entre comportement émotionnel et
vécu affectif ou encore entre vécu émotionnel et tout ou partie des
modifications corporelles liées à l’activation du système nerveux
végétatif (colère « froide »).
Des aspects dysfonctionnels des émotions peuvent être observés
en l’absence de toute pathologie soit du fait de leur caractère
excessif (forte émotivité) ou de leur caractère inadapté comme
l’angoisse associée à certaines situations communes (vide, noir,
araignées…), la jalousie non fondée, des sentiments de culpabilité
vagues générateurs d’angoisse, sans cause évidente.
Dysfonctionnements émotionnels et pathologie
Le dysfonctionnements de la régulation émotionnelle est une
conséquence majeure de nombreuses pathologies.
Affections psychiatriques
Á un niveau global, les dysfonctionnements observés dans les
affections psychiatriques ont été interprétés, dans une perspective
comportementale, comme résultant de la perturbation de deux
systèmes de régulation : un système d’approche (behavioral
activation system), associé aux émotions positives, et un
système d’évitement (behavioral inhibition system), associé
aux émotions négatives [60].
La dépression est alors caractérisée par un bas niveau
d’activation des émotions positives (anhédonie = perte
de la sensation de plaisir) et un haut niveau d’activation des
émotions négatives (tristesse douloureuse, mais aussi anxiété,
culpabilité, hostilité). Il existe, en outre, chez les patients
déprimés, un biais en faveur des émotions négatives dans la
perception et les réponses aux stimuli émotionnels.
L’angoisse est également caractérisée par un haut niveau
d’activation des émotions négatives (anxiété, peur, dégoÛt),
associé à une augmentation des réponses végétatives et de tension
musculaire, et à une activation des réponses d’évitement pour
écarter les situations pouvant déclencher l’angoisse (phobies).
Les personnalités psychopathiques montrent des réactions
émotionnelles pauvres, une absence d’anxiété, un déficit des
processus d’évitement passif (non réaction à la punition) et une
dissociation entre le vécu émotionnel et son expression verbale
(alexithymie).
Les schizophrènes présentent un déficit d’expression et de
perception des émotions, associé ou non à un déficit du vécu
émotionnel, ainsi qu’une discordance entre le vécu et l’expression
émotionnelle verbale.
Affections cérébrales organiques
Les affections dues à la présence de lésions cérébrales
s’accompagnent de troubles émotionnels soit du fait de la
localisation des lésions dans les régions sous-tendant la vie
affective (comme les noyaux amygdaliens ou le cortex
orbitofrontal), soit en raison des réactions psychologiques aux
perturbations qu’elles entraînent dans la vie psychique et
relationnelle des sujets, ces deux mécanismes n’étant pas
exclusifs.
L’émoussement affectif est caractérisé par la pauvreté
des réactions émotionnelles (au niveau du vécu comme de
l’expression) pour les stimuli positifs comme négatifs ; il en
résulte un appauvrissement de la sphère affective et sociale (repli
sur soi, perte de motivation) ; à l’inverse, l’incontinence
émotionnelle se traduit par une forte émotivité avec
exagération de l’expression des émotions ; la labilité
émotionnelle est la traduction d’un changement rapide et
important de l’humeur qui peut être suscité et disparaître
rapidement ; le rire et le pleurer spasmodique
(expression faciale forcée sans vécu affectif) est observé dans
certaines lésions bilatérales du cerveau et illustre l’indépendance
de l’expression faciale et du vécu affectif. Des modifications
émotionnelles analogues à celles qui sont décrites dans les
personnalités psychopathiques peuvent être observées chez des
sujets présentant des lésions frontales. L’athymhormie a été
décrite dans des lésions sous-corticales bilatérales : elle
est définie par une perte d’activation psychique, associée le plus
souvent à une perte de l’éprouvé affectif.
Par ailleurs, de nombreux travaux ont mis en évidence une
perturbation de la reconnaissance des expressions émotionnelles du
visage dans de nombreuses affections cérébrales, sans que le lien
de ces perturbations avec la vie émotionnelle réelle soit bien
établi.
Conclusion
Les émotions, au même titre que la mémoire, le langage et les
fonctions supérieures sont des systèmes dynamiques complexes qui,
chez l’homme, se construisent à partir des interactions sociales et
sont largement médiatisées dans leur structure, incorporant des
symboles et des processus cognitifs. Leur base cérébrale met en jeu
une combinaison de régions fonctionnelles multiples qui apportent
chacune leur contribution spécifique et qui se modifient au cours
du développement. Elles ne peuvent pas être considérées comme des
phénomènes unitaires et des émotions apparemment identiques peuvent
être sous-tendues par des mécanismes différents, de même que des
phénomènes affectifs apparemment différents peuvent mettre en jeu
des mécanismes similaires. Elles nécessitent ainsi d’être analysées
à différents niveaux d’observation, neurobiologique, psychologique
et psychosocial, dans une approche intégrative qui respecte
l’autonomie de chaque niveau et les lois qui lui sont propres. Les
perturbations de la vie émotionnelle des patients ne sauraient être
comprises ni à partir de la seule localisation des lésions ni des
seules données fragmentaires obtenues par les expériences de
laboratoire dans un contexte artificiel. Elles nécessitent des
approches tenant compte de la complexité des phénomènes de la vie
réelle, comme la psychologie sociale et la psychanalyse.
Conflits d’intérêts: aucun.
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1 Pour faciliter la compréhension de la
littérature scientifique sur les émotions en langue anglaise, nous
indiquons les termes anglais entre parenthèses.
2 Le terme allemand (Einfühlung) a
été forgé en 1873 par le philosophe Robert Vischer (1847-1933) dans
le cadre d’une théorie esthétique (appréhension de la forme
symbolique de l’objet d’art en nous projetant en imagination dans
l’objet lui-même) et appliqué à la psychologie par Théodore Lipp
(1851-1914) auquel Freud l’empreinte. Le terme français dérive de
sa traduction anglaise, empathy [33].
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