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Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement
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What is an emotion? An introduction to the study of emotions


Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement. Volume 9, Number 1, 69-81, Mars 2011, Synthèses

DOI : 10.1684/pnv.2010.0249

Résumé   Summary  

Author(s) : CHRISTIAN DEROUESNÉ, Université Pierre et Marie Curie, Paris VI.

Summary : Human emotions are hypothetic constructs based on psychological and physiological data. According to the psychoevolutionnist theories, all emotions derive from a set of discrete basic emotions, common to human and animals, genetically determined. Basic emotions are thus considered as physiological processes based on specific neuronal circuits. On the contrary, for appraisal and social theories, emotions are psychological processes resulting from the cognitive appraisal of the stimulus-event for the well-being and objectives of the subject, and are of social origin. They develop during life, especially in childhood, from interactions between the individual and his environement. According to the appraisal or constructivist theories, no sharp distinction is to be made between emotions and other manifestations of the affective life. Emotions require the global functioning of the brain, even if more specialized regions are involved. They play a fundamental role in the development of the child's psychological and social life. They mediate the subject's response to the stimulus-event, allowing more appropriate reactions than fixed instinctive ones. Nevertheless, the adaptative function of every emotion or their every component can be questioned. Emotional disturbances are major consequences of psychiatric or neurological disorders. The link between the results of neuropsychological studies of emotions based on the recognition of emotional facal expression according to the basic emotion theory, and the emotional disturbances experienced in daily life is highly questionable on account of the high complexity of human affective life.

Keywords : emotions, history, theories, functions, consciousness

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ARTICLE

pnv.2010.0249

Auteur(s) : CHRISTIAN DEROUESNÉ chderou@noos.fr

Université Pierre et Marie Curie, Paris VI

Tirés à part : C. DEROUESNÉ

Points clés

  • • Les émotions sont des constructions hypothétiques basées sur des données psychologiques et physiologiques.
  • • Elles ne peuvent être réduites, chez l’homme, à des émotions primaires inscrites dans le développement du seul cerveau, mais se construisent autour de l’interaction sociale dès les premiers instants de la vie.
  • • Elles s’inscrivent parmi les autres aspects de la vie affective qui jouent un rôle déterminant dans le développement psychique et social de l’être humain.
  • • La richesse et la complexité de la vie affective, chez l’homme, rendent difficilement applicables les résultats des études neuropsychologiques basées sur la théorie des émotions primaires aux troubles émotionnels observés dans la vie réelle.


J’ai toujours admiré l’observation de Lénine qu’un verre, en tant qu’objet de science, ne peut être compris que lorsqu’il est vu sous plusieurs perspectives. Par la matière dont il est fait, il appartient au domaine de la physique ; par sa valeur, à celui de l’économie et, par sa forme, à l’esthétique. Plus notre description prend en compte de relations importantes, plus nous approchons de l’essence de l’objet, de la compréhension de ses qualités et des lois internes qui déterminent son existence.

Alexandre Romanovitch Luria

The making of mind

La langue commune est riche en termes et expressions pour décrire notre vie affective : émotions, sentiments, passions, humeurs… Ce vocabulaire permet à chacun de communiquer avec les autres à propos des expériences psychiques particulières qui constituent notre vie affective, comme il fournit à tous les membres d’une même culture une certaine connaissance du fonctionnement psychique, largement développée dans la littérature romanesque et poétique. Cette connaissance empirique constitue la psychologie dite ordinaire ou populaire (folk psychology). Cette psychologie s’accommode du flou des définitions : un même terme peut ainsi recouvrir des états psychiques différents (le terme de peur correspond-il au même état psychologique lorsqu’il est appliqué à la peur d’un serpent présent dans la pièce ou imaginé, à la peur de rater un examen, de vieillir, d’être en retard à un rendez-vous ?) ou, à l’inverse, des termes différents peuvent désigner une émotion particulière (peur, effroi, saisissement, angoisse, aversion…). Les termes et les expressions utilisés dans cette psychologie ne sont en réalité que des commodités de langage destinées à traduire la richesse et la complexité de la vie affective de l’homme. Néanmoins, ils tendent à faire croire qu’ils correspondent à des réalités ontologiques, susceptibles de devenir des objets d’étude scientifique. L’étendue de ce vocabulaire, alliée à l’imprécision de la définition de ses termes, représente une composante importante des difficultés que rencontre la psychologie scientifique des émotions, à commencer pour définir l’objet de son étude. Ainsi le terme d’émotion « s’est révélé complètement réfractaire aux efforts de définition et probablement aucun autre terme en psychologie ne partage son absence de définition avec la fréquence de son usage » [1] et « plus d’un siècle de débats a montré qu’il existe peu d’agrément sur ce qu’est une émotion » [2]. À ces difficultés, viennent encore contribuer les problèmes méthodologiques propres à l’étude expérimentale des émotions humaines, très éloignée des conditions de la vie réelle.

Le champ d’investigation scientifique des émotions chez l’homme fait appel à différentes disciplines qui s’attachent à l’étude des états psychologiques eux-mêmes, à celle des comportements ou des facteurs physiologiques, neurobiologiques et environnementaux qui les accompagnent. Le nombre de publications et de livres consacrés aux émotions est ainsi considérable. Cet article n’a d’autre ambition que de présenter un aperçu général au lecteur non-spécialiste pour introduire l’étude des émotions chez l’homme, que l’approche en soit structurale (Qu’est-ce qu’une émotion ?) ou fonctionnelle (À quoi servent les émotions ?).

Des passions aux émotions

Le terme d’émotion n’apparaît dans la littérature philosophique qu’à partir du XVIIe siècle (Descartes (1596-1650) : « les émotions ou passions de l’âme » [3]) et prend progressivement la place de celui de passion, précédemment utilisé. L’étymologie montre toutefois que si ces deux mots désignent une même réalité, leur connotation est différente. Passion vient du grec pathos, défini par le fait de subir, d’être contraint. Son dérivé latin, passio, garde le sens de supporter, souffrir (la Passion du Christ). Le terme de passion a donc un caractère passif : il réfère à des événements extérieurs qui viennent perturber le fonctionnement de la raison, d’où son caractère négatif pour les philosophes à la suite des stoïciens comme pour les Pères de l’Église. Ce caractère passif est également présent dans d’autres termes du vocabulaire affectif : sentiment (du latin sentire) désigne au début la faculté de recevoir des impressions physiques, et affect vient du latin adfectio (par l’intermédiaire d’affectiones), terme employé par Cicéron pour désigner un état d’âme qui résulte d’une influence subie. Au XVIIIe siècle encore, le caractère négatif des passions persiste car leur dérèglement est considéré comme une cause majeure de l’aliénation mentale.

Le terme d’émotion possède, à l’inverse, une connotation active puisqu’il dérive du latin motio, mouvement, par emovere, mettre en mouvement (qui donnera les termes mouvoir, motivation). Le sens premier d’émotion, au XVe siècle, est celui de trouble, d’agitation (sens qui persiste dans émouvoir) avant de remplacer progressivement celui de passion. Les termes de passion et d’émotion vont ensuite perdre progressivement leur caractère négatif. Spinoza (1632-1677) reconnaît le caractère naturel des affectiones et, à partir de la fin du XVIIIe siècle, passions et émotions deviennent la base des motivations de l’activité humaine avec David Hume (1711-1778) [4] et l’apparition du courant romantique au XIXe siècle qui proclame le déclin de la suprématie de la raison. Il faut toutefois attendre les travaux de Charles Darwin (1809-1882) pour que le caractère positif des émotions soit pleinement reconnu lorsqu’il leur attribue une utilité adaptative pour la survie de l’espèce.

Structure des émotions

Les principales questions concernant la nature des émotions viennent de leur nature et de leur rapport avec les autres manifestations de la vie affective, de leurs variations en fonction des individus ainsi que de leurs liens avec la conscience et les structures cérébrales.

Émotions et autres états affectifs

Chacun a éprouvé au cours de sa vie le bouleversement que constitue une expérience émotionnelle intense (peur, colère, coup de foudre…). Ces épisodes aigus sont bien caractérisés par leur vécu violent et les manifestations corporelles qui les accompagnent (palpitations, oppression respiratoire, sensation de serrement épigastrique, frissons…). Mais les émotions n’ont pas toujours cette intensité. Comment alors les caractériser par rapport aux autres manifestations de la vie affective ?

Tous les états affectifs ont en commun un certain nombre de caractères : ils se situent sur un axe agréable, plaisant/désagréable, déplaisant (on dit que leur valence affective ou affect1 est positive ou négative) ; ils correspondent à la perception ou à l’évaluation d’une situation précise (appraisal) ; ils sont associés à un état d’activation plus ou moins important de l’organisme (arousal) ; enfin, ils guident le sujet vers un certain type d’action (action readiness). La place des émotions parmi les états affectifs varie selon les théories : pour certaines, elles représentent un phénomène indépendant des autres aspects de la vie affective, alors que d’autres considèrent qu’elles s’inscrivent dans le continuum de notre vie affective.

Les différentes expériences affectives peuvent néanmoins être distinguées selon deux paramètres [5] : leur caractère intentionnel (orienté vers un objet spécifique) et leur durée. Les émotions sont alors définies par : 1) leur déclenchement par un stimulus-événement précis, contrairement aux humeurs (moods) qui désignent des états diffus, plus ou moins généralisés, sans lien avec un objet ou une situation spécifiques ; 2) leur caractère aigu, avec un début bien caractérisé et une durée brève, même si parfois elles peuvent se prolonger quelque peu (on parle alors d’états émotionnels, affective states). À l’inverse, les autres expériences affectives correspondent à des états prolongés : l’humeur (mood) est définie comme la tonalité affective de base, les sentiments (feelings) correspondent à une tendance à établir une relation positive ou négative vis-à-vis d’une personne ou d’un objet spécifiques, alors que les termes de tempérament ou de traits de personnalité ne sont pas liés à un objet ou à une situation spécifiques, mais désignent une plus ou moins grande susceptibilité à éprouver un certain type d’émotion. Ces distinctions, en réalité, sont loin d’être reconnues dans la littérature dans laquelle différents termes, comme émotions, sentiments, affects, sont utilisés indifféremment, et cette confusion terminologique ajoute à la complexité de l’étude des phénomènes qui constituent la vie affective.

Une tentative de définition

De façon générale, les émotions, au même titre que la mémoire, l’intelligence, la perception… sont des abstractions, des constructions hypothétiques qui reposent sur un certain nombre de données : phénoménologiques (le vécu qui leur est associé), comportementales (la mimique, la gestuelle) et physiologiques (les modifications corporelles liées à l’activation du système nerveux végétatif : accélération du pouls, de la respiration, sueurs, frissons, nausées…). Elles peuvent être caractérisées par un certain nombre de traits [2] : 1) elles sont déclenchées par une situation qui met en jeu les besoins, les objectifs, le bien-être ou les valeurs du sujet ; 2) elles préparent l’organisme à agir face à cet événement ; 3) elles investissent la personne entière tant sur le plan psychique que moteur et viscéral ; 4) elles prennent le pas sur les autres activités psychiques en cours.

Un peu d’histoire

Il est habituel de faire remonter la conception actuelle des émotions au livre de Darwin, paru en 1872, « L’expression des émotions chez l’animal et chez l’homme » [6]. Dans son introduction, Darwin fait toutefois référence à plusieurs ouvrages antérieurs portant sur l’expression des émotions notamment « The anatomy and philosophy of expression » du chirurgien écossais Charles Bell (1774-1842) dans sa troisième édition de 1844 et, « Les mécanismes de la physionomie humaine » de Guillaume-Benjamin Duchenne, dit Duchenne de Boulogne (1806-1875), paru en 1862. En dépit des mérites que Darwin reconnaît à ces ouvrages, il leur fait reproche de se situer dans une perspective créationniste, c’est-à-dire de considérer que les différentes émotions et leurs expressions ont été définies une fois pour toutes par la volonté divine. Darwin utilise le terme d’émotion dans un sens large qui recouvre différents états affectifs comme l’abattement, la méditation, l’amour, le sentiment tendre…, au même titre que la gaieté, la crainte, l’horreur, le dégoÛt… En réalité, l’objectif de Darwin n’est pas vraiment l’étude des émotions en elles-mêmes, mais d’illustrer sa thèse fondamentale sur l’évolution des espèces [7]. Il réunit ainsi de nombreuses observations qui tendent à montrer la communauté des émotions chez l’homme et chez l’animal (non d’ailleurs sans anthropomorphisme : « Il n’est pas jusqu’aux insectes qui n’expriment la colère, la jalousie et l’amour par leur bourdonnement »), et que les principales émotions humaines sont identiques dans le monde entier, ce qui le conforte dans l’hypothèse que les diverses races humaines dérivent d’une seule et même souche.

Selon Darwin, les différentes émotions humaines et leurs expressions sont innées et héréditaires, liées à la constitution du système nerveux et indépendantes du produit de l’éducation de l’individu et de la volonté. Toutefois, il admet que le lien entre l’émotion et son expression est si étroit qu’il suffit de simuler cette expression pour la faire naître.

Ces thèses demeurent la base d’un important courant contemporain de la psychologie des émotions, dit psychoévolutionniste.

La première controverse sur la nature des émotions : corps ou cerveau ?

Dans ses « Principes de psychologie » parus en 1880, le psychologue et philosophe William James (1842-1910) s’appuie sur les travaux du physiologiste Carl Georg Lange (1834-1900) pour prendre à contre-pied l’opinion commune qui voit dans le vécu émotionnel l’origine de l’activation du système nerveux végétatif que traduisent les modifications du rythme cardiaque (palpitations), respiratoires (sensation d’étouffement)… [8]. Pour lui, ce sont, à l’inverse, ces modifications corporelles qui sont le fait premier, le vécu psychologique qui caractérise l’émotion n’en représentant que le reflet subjectif. Cette thèse « périphérique » va être battue en brèche par le physiologiste Walter Bradford Cannon (1871-1945) qui montre, en 1915, que les réactions émotionnelles de l’animal ne sont pas modifiées lorsque les informations du système nerveux végétatif ne parviennent pas au cerveau : c’est donc dans le cerveau que se trouve l’origine des émotions. Son élève Philip Bard (1898-1977) en fournit la démonstration en 1928, en provoquant des comportements émotionnels chez le chat (shame rage) par stimulation directe du cerveau [9].

L’origine cérébrale des émotions est admise aujourd’hui. Toutefois, la discussion sur la place des modifications corporelles par rapport au vécu émotionnel n’a pas disparu des débats contemporains : elle est au centre de différentes théories contemporaines [10].

Les controverses contemporaines sur la nature des émotions : cognition ou émotion ?

Les théories proposées sur la nature des émotions sont multiples [11] et il est impossible de les passer en revue. Il est néanmoins possible de dégager deux grands courants selon la primauté (le rôle clé) donné à l’émotion ou à la cognition [12] : le premier privilégie l’émotion comme un fait biologique défini (théories psychoévolutionnistes), le second comme un fait psychologique construit (théories de l’évaluation, théories sociales). En outre, de nombreuses théories mixtes ont cherché à concilier ces différents aspects s’inscrivant dans les débats sur les rapports émotion-cognition et nature et culture.

Les théories psychoévolutionnistes

Elles se placent dans la continuité des thèses darwiniennes et sont notamment représentées par les travaux des psychologues Robert Boleslaw Zajonc (1923-2008) [13], Robert Plutchik [14], Paul Ekman [15] et Carrol Ellis Izard [16]. Leur principe de base est qu’un stimulus-événement spécifique déclenche un programme inné qui correspond à une émotion « primaire » (basic emotion) et génère des patrons particuliers d’expression et de configuration physiologique (figure 1). Ces émotions primaires sont propres à l’espèce, indépendantes les unes des autres et en nombre restreint. Elles fournissent des réponses préadaptées qui ont été sélectionnées au cours de l’évolution pour faire face à certains événements récurrents rencontrés au cours de la vie. Les autres émotions découleraient des émotions primaires à l’image du spectre des couleurs qui dérive du mélange des couleurs fondamentales. Selon cette théorie, les émotions primaires sont communes aux animaux et aux hommes chez lesquels elles sont nettement à différencier des autres états affectifs. Ce sont les caractéristiques de l’événement-stimulus qui déclenchent l’émotion et le traitement cognitif se limite à la seule perception de cet événement, le processus émotionnel étant entièrement déterminé par l’organisme.

Ces théories s’appuient sur un certain nombre d’arguments comme le déclenchement d’émotions chez un sujet vierge de toute expérience correspondante antérieure (fuite d’un animal devant un prédateur qu’il n’a jamais rencontré), l’uniformité des expressions et du vocabulaire des émotions dans les différentes cultures et la capacité d’attribuer des émotions aux animaux. Selon la théorie d’Ekman, une des plus répandues, les caractéristiques du stimulus-événement déclenchent une modification de l’activité électrochimique du système nerveux et provoquent un patron de mimique spécifique qui constitue l’élément déterminant de l’expérience subjective et de la réaction physiologique. Il existe donc, à l’état normal, une syntonie entre l’expression des émotions et le vécu subjectif : un corollaire est que la manipulation des muscles faciaux suscite ou modifie l’expression subjective émotionnelle.

De nombreuses critiques sérieuses s’ opposent à cette théorie des émotions fondamentales : la définition des émotions primaires n’est pas claire puisque leur nombre varie de 5 à 10 selon les auteurs (la surprise, par exemple, est considérée comme une émotion primaire par certains alors qu’elle est rejetée du cadre des émotions par d’autres) ; l’universalité du vocabulaire des émotions est loin d’être toujours confirmée [17] ; la communauté des émotions décrites comme primaires peut trouver une explication dans la similitude des situations auxquelles elles se réfèrent et celle des mimiques dans la structure des muscles faciaux qui limite les expressions possibles. D’autre part, l’assimilation des émotions de l’animal et de l’homme est très discutable, la notion d’instinct, c’est-à-dire, de réaction fixe, innée, étant difficilement acceptable chez l’homme ; enfin, il est de constatation courante que le même stimulus peut, chez des individus différents, ou chez un même individu à des moments différents, déclencher des émotions différentes et, inversement, qu’une même émotion peut être déclenchée par des stimuli différents ce qui contredit le déclenchement émotionnel par les seuls caractères du stimulus. Il faut ajouter que le développement des émotions « secondaires » sur la base des émotions primaires est loin d’être clair. Il est nécessaire de faire intervenir l’apprentissage social pour le développement de ces émotions qui constituent, chez l’homme, la grande majorité des expériences émotionnelles.

En dépit de ces critiques majeures, la théorie des émotions primaires (basic emotion theory, differential emotion theory) demeure très influente en neuropsychologie : elle sous-tend les nombreux travaux sur la reconnaissance des expressions faciales des émotions.

Les théories de l’évaluation (appraisal)

Ces théories ont en commun de considérer que l’émotion n’est pas déclenchée par les caractères spécifiques du stimulus-événement, mais par l’appréciation que le sujet porte sur sa signification par rapport à son bien-être ou à la réalisation de ses objectifs. Elles sont représentées, notamment, par les travaux de Richard Lazarus (1922-2002) [18] et de Klaus Scherer [19]. Elles se distinguent entre elles selon qu’elles privilégient l’existence d’un ensemble fixe de critères pour évaluer la signification des événements, d’un lien spécifique entre le stimulus et le type de réponse émotionnelle, l’attribution de l’émotion à une cause interne ou externe ou encore la caractérisation sémantique de l’émotion [20]. Le Component Process Model de Scherer [2] en représente un modèle abouti qui traduit bien la complexité des émotions humaines : l’émotion y est décrite comme le produit émergent du traitement d’un certain nombre de paramètres de l’événement-stimulus : nouveauté, soudaineté, caractère plaisant ou déplaisant, implication du Soi (agentivité, c’est-à-dire conscience que c’est le sujet lui-même qui est à l’origine de l’action), facilitation ou non de l’obtention des objectifs, congruence par rapport aux objectifs et aux attentes, potentiel de contrôle (coping), probabilité d’efficacité dans la situation, compatibilité avec les valeurs individuelles et sociales [21]. Ces multiples évaluations sont effectuées simultanément par des processus parallèles qui interagissent entre eux et par des effets de rétroaction (figure 2). Les résultats de ces différents calculs sont intégrés sous forme de représentations centrales avec les réactions physiologiques et motrices qui vont déterminer la qualité, l’intensité et la durée du vécu subjectif. La répétition des situations entraîne la constitution de « bassins d’attraction », sous-systèmes spécialisés qui tendent à devenir stables et dont la catégorisation et la terminologie sont liées à des représentations culturelles (le vocabulaire des émotions). La variété des états affectifs peut trouver une explication dans la plus ou moins grande distance de l’excitation du stimulus-événement par rapport au centre du bassin d’attraction, comme de sa proximité et de ses liens avec d’autres bassins. Enfin, l’absence de parallélisme parfois constatée entre l’intensité de l’événement et celle de l’émotion peut être expliquée par des phénomènes d’hystérésis, c’est-à-dire par la propriété d’un système de rester dans un certain état lorsque sa cause a cessé (exemple : le déplacement de la colère sur un objet de substitution par rapport à sa cause première).

Les théories sociales

Les théories sociales sont fondées sur le fait que la psychologie de l’homme ne peut être étudiée indépendamment de la matrice sociale dans laquelle il est inséré, qui détermine quand et où une émotion apparaît, chez quel individu, sur quelles bases et pour quelles raisons, comme son mode d’expression [22]. Elles se développent chez l’enfant au cours de son interaction avec la mère et les personnes qui l’entourent. Les émotions humaines sont des événements essentiellement relationnels : elles sont le plus souvent déterminées par l’issue de relations sociales, qu’elles soient réelles, anticipées, imaginées ou mémorisées. Leur survenue, comme leur expression, fait ainsi intervenir la classe sociale, la profession, le genre, les groupes ethniques, sociaux, familiaux, les communautés, les nations… Mais les émotions ne sont pas seulement modulées par le contexte social, elles participent à l’élaboration des traits distinctifs d’une culture, d’une époque [23].

Les théories mixtes

De nombreuses tentatives ont cherché à intégrer, à des degrés divers, différents aspects des émotions : neurobiologiques, sociales, psychanalytiques, sociobiologiques… Nous ne citerons que les théories constructivistes, car elles sous-tendent certaines approches neuropsychologiques. Le terme constructiviste renvoie au fait que les émotions ne sont pas des réactions spécifiques innées, mais des constructions sociales basées sur l’interprétation de la situation à partir d’éléments qui s’intègrent dans un syndrome pour former un système cohérent [24]. Ces théories sont représentées notamment par les travaux des psychologues George Mandler [25] et Stanley Schacter (1922-1997) [26]. Elles se situent dans la lignée de William James : par un mécanisme qui n’est pas spécifié chez Schacter ou du fait d’une rupture des plans d’action selon Mandler, le stimulus déclenche un « affect central » auquel sont attribués une valence émotionnelle (positive, plaisante, ou négative, déplaisante) et un certain degré d’activation qui détermine l’intensité de l’état émotionnel. Cet « affect central » varie continuellement : il est segmenté en différents états affectifs en fonction du vocabulaire et des concepts disponibles culturellement (figure 3). Dans cette perspective, rien ne sépare fondamentalement les émotions des autres phénomènes affectifs : elles se situent dans le continuum de la vie affective.

Émotions et conscience

Selon la tradition philosophique et la psychologie ordinaire, l’émotion est définie par le vécu subjectif et constitue donc un phénomène conscient. Sartre en fait ainsi un état particulier de la conscience [27]. En réalité, les rapports de l’émotion avec la conscience sont complexes : le sujet peut, par exemple, ignorer la source de l’émotion, ce qu’illustre parfaitement l’épisode de la madeleine de Proust. La notion de conscience est d’ailleurs à nuancer. Il est habituel de distinguer schématiquement deux niveaux de conscience des émotions : la conscience sensorielle-perceptive (awareness), qui serait commune à l’homme et à l’animal, et la conscience réflexive (consciousness), niveau affectif-cognitif d’Izard, c’est-à-dire la capacité de transformer les données sensorielles-perceptives de l’émotion en représentations mentales susceptibles d’être décrites par le langage et partagées avec d’autres, niveau propre à l’homme.

L’adéquation des émotions avec la conscience a été remise en cause par certaines données provenant de la psychanalyse et de la neuropsychologie.

Les données de la psychanalyse

Freud, affirmant la primauté de l’affectivité pour le développement et le fonctionnement de la vie psychique, a mis en évidence le caractère inconscient d’une grande partie de cette vie affective. Dans un texte de 1915 [28], il oppose les émotions, processus physiologiques, aux pulsions, processus dynamiques « à la limite entre physiologique et dynamique » qui, pour lui, constituent la source de la vie affective : les émotions sont liées à un stimulus d’origine externe, l’origine des pulsions est interne, elles viennent de l’organisme ; les émotions s’inscrivent dans une durée courte, les pulsions constituent une force constante ; il est possible d’échapper aux émotions par des actions (comme la fuite), ce qui n’est pas possible pour les pulsions puisqu’elles sont d’origine interne ; les pulsions ont un caractère intentionnel, elles poussent l’organisme vers un but spécifique. Freud définit la pulsion par une quantité d’énergie qui pousse l’organisme vers un but et une représentation de l’objet qui permet de la satisfaire. Un des apports fondamentaux de la psychanalyse est d’avoir montré la possibilité de dissociation entre l’énergie pulsionnelle (affect) et la représentation qui lui correspond sous l’effet du refoulement. En fait, Freud montrera ultérieurement que les rapports entre pulsions et émotions en provenance du milieu extérieur s’avèrent complexes. Il attribuera également une place essentielle à l’angoisse dans la vie psychique comme dans le développement des névroses : l’angoisse est une émotion qui doit être distinguée de la peur [29]. Dans un autre texte de 1915, Freud écrivait : « Il est de l’essence d’un sentiment d’être éprouvé, donc porté à la connaissance de la conscience. La possibilité d’être inconscient disparaît totalement pour les sentiments, les émotions, les affects » [30]. Toutefois, du fait du processus de refoulement, la représentation de l‘objet de la pulsion comme l’affect (au sens de l’énergie psychique) peuvent être inconscients ce qui justifie l’usage, dans la pratique psychanalytique, de termes comme affect inconscient et sentiment inconscient.

Si la notion d’inconscient demeure le fondement de la psychanalyse, les aspects biologisants et égocentrés de la conception freudienne des pulsions sont aujourd’hui remis en cause par tout un courant de psychanalystes qui soulignent, d’une part, que le développement de la vie affective chez l’homme, du fait de son immaturation, ne peut être compris à partir du seul bébé : elle s’élabore dans les échanges qu’il entretient avec sa mère et l’environnement ; et, d’autre part, que l’énergie psychique naît de l’activité intentionnelle elle-même sans avoir besoin d’une source somatique [31-33].

Les données de la neuropsychologie

L’avènement de la psychologie cognitive a permis de mettre en évidence que tout une partie de la cognition reposait sur des processus inconscients et qu’il existait une mémoire implicite et des perceptions non conscientes qui pouvaient être mises en évidence par certains procédés expérimentaux. De la même façon, un sujet peut présenter des réactions émotionnelles sans pouvoir identifier et nommer son émotion (c’est un véritable travail expérimental qui permet à Proust de rattacher l’émotion déclenchée par la madeleine à un souvenir précis). La démonstration en a été apportée par les travaux des psychologues américains Roger Sperry et Michaël Gazzaniga chez des patients porteurs d’une épilepsie sévère et rebelle chez lesquels la communication entre les deux hémisphères avait été interrompue dans un but thérapeutique par la section du corps calleux [34]. Ces sujets ont un comportement normal dans la vie courante, mais, dans certaines conditions expérimentales, il est possible d’explorer l’activité de chaque hémisphère cérébral séparément. Par exemple, ils peuvent décrire un objet placé hors de leur vue dans la main gauche (traitement sensoriel effectué par l’hémisphère droit), mais ne peuvent pas le nommer (du fait de l’absence de communication de ces données à l’hémisphère gauche). Une patiente de Gazzaniga montrait ainsi des réactions émotionnelles lorsqu’on lui présentait dans l’hémisphère droit des images à forte composante émotionnelle (ex. : une maison en feu) alors qu’elle disait ne pas identifier l’image ou n’en avoir qu’une perception très indistincte (« quelque chose de rouge »). L’image-stimulus était ainsi capable de provoquer un état affectif « inconscient ». D’autres travaux ont montré que des patients, qui n’étaient plus capables de reconnaître des photographies de personnes familières, présentaient néanmoins des réactions corporelles de type émotionnel lorsque ces visages familiers apparaissaient au milieu de visages neutres. Ces faits ont conduit certains auteurs à parler d’émotions implicites. Dans le même ordre d’idées, on a pu évoquer la possibilité de traces mnésiques affectives inconscientes du processus de transfert au cours de psychothérapies de patients cérébrolésés [35]. À l’inverse, certains patients qui présentent des réactions végétatives normales à des stimuli émotionnels dans une épreuve de conditionnement voient ces réactions disparaître, contrairement aux sujets normaux, lorsque le stimulus conditionnel est seul présenté. Ce phénomène expliquerait l’incapacité de ces patients à déterminer leur action future en fonction de leur intérêt (« myopie du futur ») [36].

Une représentation cognitive du rapport des émotions et de la conscience

Une conceptualisation des rapports entre émotions et conscience est présentée par un diagramme de Venn dans la figure 4[2]. Le cercle A correspond à l’intégration ou à la représentation, quelque part dans le système nerveux, des différentes composantes de l’émotion, d’origine corticale et sous-corticale. Le second cercle représente la part de cette représentation centrale qui parvient à la conscience du sujet et constitue les aspects qualitatifs de l’expérience émotionnelle subjective (sentiments ou qualia). Le cercle C représente la description verbale qu’en fait le sujet : elle ne recouvre qu’une partie du cercle B et la zone commune aux différents cercles (marquée par des +) correspond à la partie accessible à l’évaluation des émotions en se basant sur ce que le sujet rapporte, évaluation influencée par des paramètres comme ses capacités verbales, ses intentions de communiquer, sa perception du contrôle de la situation… Seule ainsi une faible part de la richesse de l’expérience subjective est appréciable par autrui, ce qui est tout particulièrement le cas dans l’exploration clinique des émotions.

Les bases cérébrales des émotions

Le substrat cérébral des émotions est conçu différemment dans la perspective psychoévolutionniste et par les tenants des théories de l’évaluation. Pour les premiers, il existe des bases anatomiques et fonctionnelles spécifiques pour chaque émotion primaire. Pour les seconds, les émotions ne sont pas sous-tendues par des structures spécifiques : elles impliquent des zones corticales et sous-corticales étendues qui correspondent aux différents aspects de l’émotion, ce qui n’élimine pas le fait que certaines régions jouent un rôle plus spécifique.

Le rôle de circuits spécialisés dans les émotions a été évoqué en premier par James Papez (1863-1958) qui a décrit le circuit hippocampo-mamillo-thalamique qui porte son nom [37]. Attribué par Papez à la gestion des émotions, ce circuit s’est révélé, en fait, correspondre à une structure essentielle pour la mémoire épisodique et non pour les émotions. De façon moins théorique, Heinrich Klüver (1897-1979) et Paul Bucy (1904-1992) ont mis en évidence, chez le singe, le rôle des structures temporales internes dans la régulation des émotions [38]. Une nouvelle tentative de description de structures spécialisées a été proposée sous le nom de théorie des trois cerveaux par Paul Donald Mac Lean (1913-2007) [39], théorie qui paraît aujourd’hui plus spéculative que scientifique. En revanche, les travaux expérimentaux de Jaak Panksepp [40], Joseph LeDoux [41] et Edmund T Rolls [42], ont contribué à mettre en évidence le rôle très important des noyaux amygdaliens et du cortex orbitofrontal. Ce rôle a été confirmé, chez l’homme, par de nombreux travaux en neuropsychologie et par l’imagerie fonctionnelle [43, 44]. Toutefois, les résultats des travaux chez l’homme sont souvent contradictoires du fait de difficultés méthodologiques et éthiques que rencontrent ces expérimentations.

Émotions et variations individuelles

Il est de constatation courante que, face à une même situation émotionnelle, le seuil d’apparition ou les caractères de l’émotion varient selon les individus. Cette variabilité inter individuelle est rapportée à des différences de tempérament ou de personnalité.

La notion de tempérament renvoie à la constitution de l’individu et implique un élément biologique ou fonctionnel inné [45]. La source de cette conception remonte à la théorie des humeurs d’Hippocrate (460-370 av JC), qui opposait les types sanguin, flegmatique, mélancolique ou cholérique [46], théorie qui, à la suite de Galien (129-201), est restée longtemps dominante. Plus près de nous, Ivan Petrovitch Pavlov (1849-1936) avait proposé, à partir de la physiologie animale, une typologie basée sur les propriétés fonctionnelles du système nerveux central : processus d’excitation et d’inhibition, équilibre entre eux et capacité de passer de l’un à l’autre [47]. Aujourd’hui, l’accent est mis sur le rôle des hormones et surtout des neuromédiateurs, en particulier de la balance catécholamines/sérotonine [48]. Pour certains toutefois, les émotions ne seraient pas seulement modulées par le tempérament : elles joueraient un rôle fondamental dans sa constitution et son ajustement au milieu extérieur [49].

La notion de personnalité recouvre, en fait, deux acceptions différentes. Dans la littérature anglo-saxonne, elle est majoritairement comportementale, définie par des traits de comportement considérés comme de nature biologique et génétiquement déterminés (modèle de Hans Eysenk (1916-1997) à 3 dimensions, modèle de Costa et McCrae à 5 dimensions, les big five) ; elle est ainsi proche du tempérament. L’autre acception, la plus commune en France, est psychologique : elle réfère à l’histoire du développement personnel de l’individu, de ses expériences émotionnelles, notamment dans l’enfance, au renforcement ou à l’échec de l’expérience émotionnelle selon le résultat de l’action qu’elle entraîne et à la perception sociale de cette action [50]. Les variations individuelles face aux émotions sont ainsi décrites, selon les options théoriques, en termes de traits de personnalité (psychologie comportementale), de modes d’organisation (psychanalyse) ou encore de schémas cognitifs (psychologie cognitive).

Fonction des émotions

Depuis Darwin, le caractère adaptatif des émotions dans l’évolution des espèces est largement reconnu : elles constituent des moyens efficaces pour adapter le comportement aux modifications rapides des demandes de l’environnement et sont des organisateurs du comportement. Toutefois plusieurs questions demeurent. Dans quelle mesure l’assimilation des émotions humaines à celles des animaux est-elle légitime ? Quel rôle continuent à jouer les émotions dans nos sociétés actuelles, bien différentes de celles dans lesquelles elles ont été sélectionnées pour la survie de l‘espèce humaine ? Quelle place tiennent-elles dans le développement de l’individu et de l’interaction sociale ? Les fonctions des émotions doivent-elles être appréhendées de façon globale ou spécifique pour chaque type d’émotion ? Quelle est la valeur fonctionnelle respective des différentes composantes psychologiques et physiologiques ? Enfin, le caractère adaptatif des émotions est-il un fait constant ou peuvent-elles se révéler inutiles, voire nuisibles ?

Émotions et développement psychique du sujet

Il s’agit d’un champ immense en plein développement, notamment avec les études des interactions précoces du nourrisson [51]. Nous ne pouvons que souligner l’existence d’un large consensus, des tenants de la théorie des émotions différentielles [52] aux psychanalystes [53, 54], pour souligner le rôle primordial des expériences émotionnelles et de leur mémorisation dans le développement cognitif et social du sujet, de la première enfance à l’adolescence. Des divergences importantes existent néanmoins selon les théories à propos de la nature des émotions, du rôle des facteurs génétiques et de la compréhension de l’interaction avec l’environnement. Pour les psychanalystes, c’est par l’intermédiaire des rapports conscients et inconscients que les parents entretiennent avec les rapports au corps, au maternage… que s’effectue l’influence des données culturelles et sociales dès les premiers instants de la vie et à tous les moments de la structuration psychique de l’enfant.

Le rôle des émotions

Les fonctions des émotions peuvent être envisagées selon leur rôle dans les rapports du sujet avec le monde (fonctions intra-individuelles) et dans les relations entre sujets (fonctions interindividuelles).

Les fonctions intra-individuelles

Face à un événement-stimulus, l’émotion constitue un signal qui permet au sujet de prendre conscience que cet événement peut avoir des conséquences positives ou négatives pour son bien-être ou la réalisation de ses objectifs ; elle focalise son attention sur une situation non résolue qui demande une réponse adaptée ; elle prépare l’organisme à l’action en mobilisant ses ressources [55]. Enfin, elle joue un rôle essentiel en médiatisant la réponse du sujet : en substituant une évaluation prolongée de la situation à une réponse réflexe immédiate et stéréotypée, elle permet une régulation de la réponse et de ses conséquences, c’est-à-dire le maintien ou la modification du degré d’activation de l’organisme et de la relation avec l’événement-stimulus [56].

À long terme, la mémorisation des réactions émotionnelles joue un rôle fondamental dans la régulation de l’activité du sujet comme base de la motivation, mais aussi dans le fonctionnement cognitif en influençant les processus de prise de décision [10].

Les fonctions inter-individuelles

Elles peuvent être envisagées à différents niveaux d’analyse [57]. Au niveau individuel, les émotions informent le sujet de la survenue d’événements sociaux qui nécessitent une action ou une modification de son action et le préparent à moduler son comportement en fonction de la réaction de l’entourage. Au niveau d’une relation dyadique, d’individu à individu, c’est la communication émotionnelle qui permet à chaque sujet d’établir la valence affective de la relation. Cette communication repose sur la compréhension réciproque des émotions, des croyances et des intentions de l’autre, c’est-à-dire sur l’empathie2. L’empathie fait intervenir deux mécanismes complémentaires : l’un de nature cognitive, la capacité d’attribuer des inférences à la pensée d’autrui (théorie de l’esprit) ; l’autre, la capacité de reconnaître l’existence d’émotions chez les autres et de les identifier, qui repose sur les capacités intuitives d’identification-projection de ses propres sentiments et émotions.

Au niveau du groupe, le partage des mêmes expériences émotionnelles constitue un facteur de regroupement des individus. Les émotions aident à définir et à négocier les rôles et les statuts des membres du groupe, jouant ainsi un rôle fondamental dans la régulation sociale [58]. Au niveau de la culture, c’est par le truchement des expériences émotionnelles que l’enfant apprend les normes et les valeurs de sa culture et que les individus assument leur identité culturelle. L’expression émotionnelle est partie intégrante des constructions culturelles et, pour certains, elles contribueraient ainsi à réifier et perpétuer les idéologies et les structures du pouvoir.

Les interrogations

Le caractère adaptatif des émotions est loin d’être toujours évident chez l’homme. L’enfant est ainsi étrangement dépourvu de peur face aux dangers que constituent, par exemple, le feu, le vide, les animaux… et il lui faudra apprendre à éviter les situations potentiellement dangereuses, ce qui plaide contre les théories innéistes. La valeur adaptative de certaines émotions ou sentiments, comme la tristesse, le deuil, la nostalgie, la joie… n’apparaît pas clairement. De la même façon, on peut s’interroger sur l’utilité adaptative de certaines composantes des émotions, comme la modification de la conductance cutanée, l’incontinence liée à la peur, les vomissements au dégoÛt… [59].

La possibilité de dissociation entre les diverses composantes des émotions, chez le sujet normal, interroge la définition de l’émotion, comme la dissociation entre comportement émotionnel et vécu affectif ou encore entre vécu émotionnel et tout ou partie des modifications corporelles liées à l’activation du système nerveux végétatif (colère « froide »).

Des aspects dysfonctionnels des émotions peuvent être observés en l’absence de toute pathologie soit du fait de leur caractère excessif (forte émotivité) ou de leur caractère inadapté comme l’angoisse associée à certaines situations communes (vide, noir, araignées…), la jalousie non fondée, des sentiments de culpabilité vagues générateurs d’angoisse, sans cause évidente.

Dysfonctionnements émotionnels et pathologie

Le dysfonctionnements de la régulation émotionnelle est une conséquence majeure de nombreuses pathologies.

Affections psychiatriques

Á un niveau global, les dysfonctionnements observés dans les affections psychiatriques ont été interprétés, dans une perspective comportementale, comme résultant de la perturbation de deux systèmes de régulation : un système d’approche (behavioral activation system), associé aux émotions positives, et un système d’évitement (behavioral inhibition system), associé aux émotions négatives [60].

La dépression est alors caractérisée par un bas niveau d’activation des émotions positives (anhédonie = perte de la sensation de plaisir) et un haut niveau d’activation des émotions négatives (tristesse douloureuse, mais aussi anxiété, culpabilité, hostilité). Il existe, en outre, chez les patients déprimés, un biais en faveur des émotions négatives dans la perception et les réponses aux stimuli émotionnels.

L’angoisse est également caractérisée par un haut niveau d’activation des émotions négatives (anxiété, peur, dégoÛt), associé à une augmentation des réponses végétatives et de tension musculaire, et à une activation des réponses d’évitement pour écarter les situations pouvant déclencher l’angoisse (phobies).

Les personnalités psychopathiques montrent des réactions émotionnelles pauvres, une absence d’anxiété, un déficit des processus d’évitement passif (non réaction à la punition) et une dissociation entre le vécu émotionnel et son expression verbale (alexithymie).

Les schizophrènes présentent un déficit d’expression et de perception des émotions, associé ou non à un déficit du vécu émotionnel, ainsi qu’une discordance entre le vécu et l’expression émotionnelle verbale.

Affections cérébrales organiques

Les affections dues à la présence de lésions cérébrales s’accompagnent de troubles émotionnels soit du fait de la localisation des lésions dans les régions sous-tendant la vie affective (comme les noyaux amygdaliens ou le cortex orbitofrontal), soit en raison des réactions psychologiques aux perturbations qu’elles entraînent dans la vie psychique et relationnelle des sujets, ces deux mécanismes n’étant pas exclusifs.

L’émoussement affectif est caractérisé par la pauvreté des réactions émotionnelles (au niveau du vécu comme de l’expression) pour les stimuli positifs comme négatifs ; il en résulte un appauvrissement de la sphère affective et sociale (repli sur soi, perte de motivation) ; à l’inverse, l’incontinence émotionnelle se traduit par une forte émotivité avec exagération de l’expression des émotions ; la labilité émotionnelle est la traduction d’un changement rapide et important de l’humeur qui peut être suscité et disparaître rapidement ; le rire et le pleurer spasmodique (expression faciale forcée sans vécu affectif) est observé dans certaines lésions bilatérales du cerveau et illustre l’indépendance de l’expression faciale et du vécu affectif. Des modifications émotionnelles analogues à celles qui sont décrites dans les personnalités psychopathiques peuvent être observées chez des sujets présentant des lésions frontales. L’athymhormie a été décrite dans des lésions sous-corticales bilatérales : elle est définie par une perte d’activation psychique, associée le plus souvent à une perte de l’éprouvé affectif.

Par ailleurs, de nombreux travaux ont mis en évidence une perturbation de la reconnaissance des expressions émotionnelles du visage dans de nombreuses affections cérébrales, sans que le lien de ces perturbations avec la vie émotionnelle réelle soit bien établi.

Conclusion

Les émotions, au même titre que la mémoire, le langage et les fonctions supérieures sont des systèmes dynamiques complexes qui, chez l’homme, se construisent à partir des interactions sociales et sont largement médiatisées dans leur structure, incorporant des symboles et des processus cognitifs. Leur base cérébrale met en jeu une combinaison de régions fonctionnelles multiples qui apportent chacune leur contribution spécifique et qui se modifient au cours du développement. Elles ne peuvent pas être considérées comme des phénomènes unitaires et des émotions apparemment identiques peuvent être sous-tendues par des mécanismes différents, de même que des phénomènes affectifs apparemment différents peuvent mettre en jeu des mécanismes similaires. Elles nécessitent ainsi d’être analysées à différents niveaux d’observation, neurobiologique, psychologique et psychosocial, dans une approche intégrative qui respecte l’autonomie de chaque niveau et les lois qui lui sont propres. Les perturbations de la vie émotionnelle des patients ne sauraient être comprises ni à partir de la seule localisation des lésions ni des seules données fragmentaires obtenues par les expériences de laboratoire dans un contexte artificiel. Elles nécessitent des approches tenant compte de la complexité des phénomènes de la vie réelle, comme la psychologie sociale et la psychanalyse.

Conflits d’intérêts: aucun.

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1 Pour faciliter la compréhension de la littérature scientifique sur les émotions en langue anglaise, nous indiquons les termes anglais entre parenthèses.

2 Le terme allemand (Einfühlung) a été forgé en 1873 par le philosophe Robert Vischer (1847-1933) dans le cadre d’une théorie esthétique (appréhension de la forme symbolique de l’objet d’art en nous projetant en imagination dans l’objet lui-même) et appliqué à la psychologie par Théodore Lipp (1851-1914) auquel Freud l’empreinte. Le terme français dérive de sa traduction anglaise, empathy [33].


 

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