ARTICLE
Structure et mécanisme d'action
Le CI958 (NSC 635371) appartient à la famille chimique des benzothiopyrano-indazoles
(BTPI). Il s'agit d'une molécule hydrosoluble, initialement synthétisée
par Showalter et al. en 1988 (Parke-Davis Pharmaceutical) [1].
Sa structure (figure)
se compose d'un large chromophore plan intercalant, le noyau BTPI, substitué
par deux chaînes latérales cationiques susceptibles de servir
de point d'ancrage à l'ADN par l'intermédiaire de liaisons
salines avec les phosphates répartis le long de la double hélice
d'ADN. La nature chimique de cette molécule s'apparente d'une certaine
façon à celle des dérivés anthrapyrazoles
comme le composé CI942 [2, 3], eux-mêmes issus des anthracyclines
(figure). Le remplacement
d'un chaînon carbonyl (C == O) par un atome de soufre au niveau
du cycle central permettrait de réduire la formation d'un radical
semi-quinone impliqué dans la cardiotoxicité des anthracyclines,
tout en préservant le caractère intercalant nécessaire
(mais non suffisant) à leur activité. L'incorporation d'un
atome de soufre élimine virtuellement toute possibilité
d'oxydo-réduction avec production de radicaux oxygénés.
Cette conception chimique semble a priori porter ses fruits puisque
la capacité du CI958 à produire des radicaux libres oxygénés
est considérablement plus faible que celle de la doxorubicine.
Il convient également de rapprocher la structure du CI958 de
celle de composés tricycliques de la famille des thioxanthénones,
comme l'hycanthone et la lucanthone (également connue sous le nom
de miracil D ou nilodine, figure),
toutes deux utilisées pour le traitement de maladies parasitaires,
notamment les bilharzioses [4], mais aussi parfois en cancérologie.
En effet, la lucanthone présente un pouvoir radiosensibilisant
et a été utilisée comme adjuvant dans des traitements
de tumeurs du col utérin et de métastases cérébrales
[5-7]. Son pouvoir intercalant et celui de ses analogues indazoliques
ont été clairement établis dès les années
1970 en analysant les changements de conformation de l'ADN, en particulier
l'élongation et la détorsion de la double hélice
résultant de l'insertion du chromophore BTPI entre les plateaux
de paires de bases [8, 9]. Mais la sélectivité de séquence
de ces composés ne fut étudiée que 20 ans plus tard.
L'affinité du CI958 pour l'ADN (Ka = 4.105/M) est légèrement
inférieure à celle des anthracyclines, mais supérieure
à celles des dérivés acridines [10]. En revanche,
le CI958 altère la structure de l'ADN de manière plus prononcée
que les anthracyclines ; l'angle de détorsion d'un ADN plasmidique
est de 17,7° pour le CI958 contre 13,5° pour la doxorubicine
par exemple [10].
La majorité des agents intercalants de l'ADN ne présente
pas de sélectivité de séquence et est capable de
s'insérer entre les plateaux de paires de bases AT ou GC indistinctement.
Au mieux, certains intercalants arborent une préférence
pour les enchaînements de paires de bases GC, comme certains dérivés
acridines [11] ou pour des séquences mixtes 5'(A/T)CG et 5'(A/T)GC,
comme c'est le cas pour la daunomycine [12]. De manière intéressante,
en termes de sélectivité de séquence, les dérivés
BTPI se distinguent par leur interaction préférentielle
avec des séquences comportant des paires de bases AT contiguës.
Bien que le CI958 n'ait à notre connaissance pas fait l'objet d'études
en ce sens, des travaux réalisés avec des composés
BTPI chimiquement très proches, comme le composé IA-5 présenté
dans la figure, ont montré
que ces molécules s'intercalaient préférentiellement
au niveau des séquences riches en paires de bases AT [13]. Cette
sélectivité de séquence résulterait de l'orientation
particulière du noyau BTPI entre les paires de bases disposant
la chaîne diéthyl-aminoéthyle dans le grand sillon
de l'ADN [14, 15].
L'intercalation du CI958 au niveau de l'ADN se traduit par des altérations
de la structure et des fonctions de l'ADN. Le composé inhibe la
synthèse des acides nucléiques, aussi bien de l'ADN que
de l'ARN, et engendre des cassures simple et double brins de l'ADN [10].
Le CI958 pourrait ainsi inhiber les topo-isomérases I et II mais,
à ce jour, aucune étude spécifique ne permet d'étayer
cette hypothèse. Néanmoins, l'inhibition de la topo-isomérase
II par le CI958 est tout à fait plausible puisqu'une telle activité
a été démontrée avec plusieurs analogues,
notamment la lucanthone et le composé IA-5 [16] ainsi que des dérivés
anthrapyrazoles comme la losoxantrone [17] (figure).
Le CI958 peut également inhiber les hélicases, enzymes
capables de séparer les deux brins de façon à rendre
accessible l'ADN simple brin à la phase de réplication ou
de transcription [18]. La séparation de deux brins d'ADN par une
préparation d'hélicases humaines est inhibée plus
fortement avec le CI958 comparativement à la doxorubicine (EC50
de 0,17 et 0,26 muM, respectivement), mais le blocage des complexes ADN-hélicases
par le CI958 est réversible alors qu'il est irréversible
en présence de l'anthracycline [19]. La faible production d'ADN
monocaténaire (par les hélicases) en présence de
CI958 pourrait être directement responsable de l'inhibition de synthèse
d'ADN et d'ARN observée in vitro. Pour résumer, la
cible moléculaire principale du CI958 est l'ADN et les cibles enzymatiques
identifiées ou potentielles sont les enzymes impliquées
dans le contrôle de la conformation de l'ADN, au premier rang desquelles
la topo-isomérase II et les hélicases.
Études précliniques
Le spectre d'activité antitumorale du CI958 est remarquable.
Son activité cytotoxique est importante sur plusieurs lignées
cellulaires. L'IC50 peut atteindre l'ordre du nanomolaire sur les lignées
de leucémies murines L1210 et P388 [1]. Le composé est également
actif vis-à-vis d'une lignée de mélanome B16 dont
la chimiorésistance est la principale caractéristique. Le
recours à des xénogreffes de tumeurs humaines de carcinome
mammaire (MX1) et de mélanome (LOX) a permis de valider le pouvoir
cytotoxique du CI958. Dans certains modèles murins et de xénogreffes
humaines, son spectre d'activité est plus large que celui de la
mitoxantrone, de l'amsacrine ou encore des anthrapyrazoles. D'autre part,
la résistance croisée au CI958 est relativement faible.
La molécule est en effet particulièrement active vis-à-vis
de cellules qui ont développé une résistance à
la doxorubicine [20]. Les études de toxicologie préclinique
indiquent que les lésions cardiaques chez le rat sont extrêmement
réduites lors de traitements par ce composé [21]. Seule
la myélosuppression limite la prescription du CI958. Un large spectre
d'activité antitumorale, une faible résistance et un profil
toxicologique minimal sont autant de faisceaux d'arguments pour le développement
clinique du CI958.
Essais cliniques
Quarante-quatre patients adultes ont été inclus dans un
essai clinique de phase I mené au John Hopkins Oncology Center
de Baltimore, soit 162 cures de CI958 analysées [21]. Dix-huit
patients présentaient un cancer colorectal et 9 un cancer pulmonaire
non à petites cellules. Pour les autres patients, les pathologies
tumorales étaient variables. Le passé thérapeutique
des patients était lourd, puisque 41 avaient reçu une chimiothérapie
antérieure associée ou non à une radiothérapie.
Le CI958 a été administré par voie veineuse sur 1
ou 2 heures toutes les 3 semaines, à 5 mg/m2 pour le
premier palier de dose. Les nombres nécessaires de paliers et de
patients inclus ont été diminués par rapport aux
protocoles standard d'escalade de doses grâce à un suivi
pharmacocinétique, avec en particulier le calcul de l'aire sous
la courbe. La neutropénie et la toxicité hépatorénale
caractérisent les toxicités qui limitent la dose administrée.
Le CI958 n'a pas présenté de toxicité cardiaque rédhibitoire.
La sévérité de la neutropénie est corrélée
à la dose administrée. Le nadir et la moyenne de recouvrement
ont été respectivement de 14 et 22 jours. Deux neutropénies
fébriles sont survenues à la dose de CI958 de 700 mg/m2.
Bien que deux patients aient présenté une stabilisation
tumorale au-delà de 250 jours, aucune réponse tumorale n'a
été enregistrée. La dose maximale tolérée
est de 875 mg/m2. La dose recommandée pour les essais
de phase II est de 560 mg/m2 et 700 mg/m2 respectivement
pour les patients préalablement traités ou non par une chimiothérapie.
À 700 mg/m2, la clairance, l'ASC et la demi-vie terminale
du CI958 sont respectivement de 370 ml/min/m2, 33 800 ng/ml/h
et 15,5 jours. Sa clairance est la même, quelle que soit la dose
administrée. L'ASC varie en fonction de la dose et des patients,
mais ne représente pas un facteur prédictif de survenue
de la neutropénie.
Le CI958 a ensuite été administré dans un essai
de phase I à 21 enfants ou adolescents (moyenne d'âge 15
ans) [22]. Dix enfants présentaient un ostéosarcome. La
dose initiale était de 450 mg/m2 (80 % de la dose recommandée
dans les essais cliniques de phase II chez les adultes), en perfusion
intraveineuse sur 2 heures toutes les 3 semaines. La dose maximale tolérée
est de 650 mg/m2. Les profils toxicologique (plus particulièrement
hématologique) et thérapeutique du CI958 (pas de réponse
tumorale ou stabilisation) observés chez les enfants sont proches
de ceux des adultes. Hypotension diastolique et hyperbilirubinémie
sont certainement plus limitantes chez les enfants que chez les adultes.
Il est par ailleurs impossible de conclure sur le rôle joué
par le CI958 dans la survenue d'une lésion cardiaque (grade 3)
chez l'un de ces adolescents.
Les essais cliniques de phase II du CI958 réalisés depuis
1999 ne sont pas prometteurs, sauf dans le cancer de la prostate hormono-indépendant
[23] et le cancer de l'ovaire [24]. Chez des patients porteurs d'un cancer
de la prostate, 33 ont reçu 700 mg/m2 de CI958 en IV
toutes les 3 semaines. Trente de ces patients avaient au début
du traitement des taux élevés de PSA. Six (20 %) ont vu
leurs taux de PSA chuter de plus de 50 % pendant plus de 30 jours, la
durée de cette réponse variant de 105 à 623 jours.
Une réponse partielle est observée chez 2 patients, au niveau
de nodules péritonéaux et des masses pelviennes périrectales
et abdominales périrénales. La médiane de survie
pour tous les patients est de 12 mois (1-23 mois). Les toxicités
classiques (nausées, vomissements...) sont limitées. Une
phlébite peut survenir en cas d'administration par voie périphérique.
Fait essentiel, aucune toxicité cardiaque n'est survenue. Le CI958,
seul ou en association, pourrait avoir une place dans le traitement des
cancers de prostate hormono-indépendants [23]. Dans les essais
cliniques de phase II portant sur les carcinomes ovariens sensibles [24]
ou résistants [25] au cisplatine, les doses administrées
étaient de 560 mg/m2 en IV toutes les 3 semaines également.
Chez les 48 patientes incluses dans les deux études, une réponse
complète, une réponse partielle et 16 stabilisations de
courte durée de la maladie ont été observées.
Dans un dernier contexte pathologique, les cancers colorectaux préalablement
traités, le CI958 n'a apporté aucun bénéfice
thérapeutique administré en IV à 700 mg/m2
toutes les 3 semaines [26, 27].
CONCLUSION
En conclusion, le CI958 se présente comme un agent intercalant
de l'ADN doté d'une haute affinité pour des séquences
riches en paires de bases AT et capable d'entraver l'accès à
l'information génétique par le biais d'un ancrage direct
sur l'ADN, mais aussi par le biais d'une inhibition des enzymes manipulant
le matériel génétique, en particulier les hélicases,
voire également la topo-isomérase II. Cette molécule
d'origine synthétique présente un large spectre d'activité
vis-à-vis de lignées tumorales, y compris des modèles
souvent considérés comme peu chimio-sensibles comme le mélanome
B16 [1].
Sa cytotoxicité importante à l'encontre de lignées
résistantes à la doxorubicine renforce son intérêt
; il présente par ailleurs une faible cardiotoxicité. Ses
atouts moléculaires et cellulaires ont justifié la mise
en place d'essais cliniques de phases I et II pour le traitement de divers
types de tumeurs solides, notamment les cancers de la prostate, des ovaires
et du côlon. Les résultats récents de ces essais thérapeutiques
ne sont pas à la hauteur des espoirs initialement fondés.
Certes la toxicité est relativement limitée, mais la réponse
antitumorale est faible, voire inexistante dans certains cas. Si cette
expérience récente ne permet pas d'envisager un développement
favorable pour cette molécule, elle permet néanmoins de
relancer la saga des intercalants. La recherche d'anthracyclines ou de
molécules intercalantes apparentées dénuées
de cardiotoxicité reste une priorité et un objectif inassouvi.
Article reçu le 2 janvier 2002, accepté le 7 mars 2002.
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