ARTICLE
Ciblage de bcr-abl par imatinib dans les leucémies
myéloïdes chroniques
L'imatinib a, cette année encore, fait l'objet d'une présentation
plénière lors du congrès de l'Asco 2002, dans le
domaine des leucémies myéloïdes chroniques (LMC). B.
Druker et al. ont rapporté les résultats de l'étude
randomisée de phase III Iris comparant un traitement de première
ligne par imatinib (400 mg/j) au traitement standard par la combinaison
IFNalpha, à la dose de 5 MU/m2/j et cytosine arabinoside
(20 mg/j) pour le traitement des LMC en phase chronique [6]. L'objectif
primaire était le délai à la progression avec un
cross over possible entre les deux bras après revue du dossier
par un comité d'expert. En 6 mois, 1 106 patients ont pu être
randomisés dans cette étude, avec un bon équilibre
des facteurs pronostiques entre les deux bras. Les taux de réponse
cytogénétique majeure et de réponse complète
cytogénétique ont été de 63 % et 40 % avec
l'imatinib, 10 % et 2 % avec l'interféron (IFN) et l'ARA-C (aracitine
C), avec un délai jusqu'à la progression et un délai
jusqu'à la phase accélérée significativement
plus favorable dans le bras imatinib. La tolérance au traitement
est en outre meilleure dans le bras imatinib, avec 19 % d'arrêts
de traitement dans le bras interféron contre moins de 1 % dans
le bas imatinib. L'imatinib est donc significativement plus efficace que
le traitement standard antérieur dans cette affection. Ces résultats
sont confirmés par deux études de phase II chez des patients
non prétraités, résistants ou intolérants
à l'IFNalpha [7-9]. Les mécanismes de résistance
acquise à l'imatinib commencent à être caractérisés
et incluent une amplification de bcr-abl, une surexpression de la protéine
de fusion, une sélection clonale de mutations ponctuelles dans
le domaine kinase de abl, entraînant une augmentation des IC50 de
l'imatinib pour la kinase porteuse de mutations supplémentaires
[9].
Ciblage de c-kit et de kit muté
dans les GIST
Les tumeurs stromales gastro-intestinales (GIST) sont des tumeurs d'individualisation
récente, auparavant classées dans les sarcomes du tube digestif.
Elles ont un phénotype particulier, exprimant CD34 dans 72 % des
cas, et c-kit, CD117, la tyrosine kinase récepteur du stem cell
factor dans 99 % des cas. C-kit est le siège de mutations activatrices
dans cette tumeur, et ces mutations sont probablement responsables de
la transformation tumorale dans la majorité des GIST [10, 11].
L'imatinib avait été démontré capable, à
l'Asco 2001, puis dans un article du Lancet en octobre 2001, d'induire
un taux de non-progression de près de 90 % dans cette affection
[12-14].
Cette année, plusieurs présentations sont venues conforter
ces résultats encourageants avec un suivi plus prolongé
: il s'agit notamment des études de phase I de l'EORTC [15], et
B2222 [13], présentées l'année dernière, l'étude
62001 de phase II de l'EORTC [16], les études de phase III 62005
de l'EORTC [17] et S0033 américaine [18]. Des progressions secondaires,
chez des patients initialement répondeurs ou stabilisés,
sont désormais rapportées chez 10 à 15 % des patients
dont la tumeur a été initialement contrôlée
par le traitement ; 77 à 80 % des patients des études précoces
poursuivent cependant leur traitement actuellement. L'incidence des rechutes
à plus long terme méritera d'être analysée.
Les deux grandes études de phase III rassemblant chacune plus de
700 patients sont destinées à comparer la survie sans progression
et la survie globale obtenue avec des doses de 400 mg/j à 800 mg/j.
Seules des données de toxicité ont été rapportées
à l'Asco 2002 [17, 18]. De manière intéressante,
la corrélation suggérée dans l'étude préliminaire
rapportée à l'Asco 2001 entre la nature des mutations de
kit et la qualité de la réponse à l'imatinib est
confirmée, dans la présentation A6 : 72 % de réponses
objectives pour les tumeurs porteuses de mutations de l'exon 11, 32 %
pour les mutations de l'exon 9, 11 % pour les formes sauvages sont rapportées
dans ce travail [19]. La perspective de thérapeutiques ciblées
sur « l'anatomie moléculaire » des mutations de kit commence
à prendre corps, les autres anomalies moléculaires responsables
de (la) résistance au traitement par l'imatinib restant cependant
à mieux caractériser [19]. À la recherche de critères
biologiques de substitution pour juger de la qualité de la réponse
biologique à l'imatinib, Joensuu et al. rapportent la diminution
des concentrations circulantes de cytokines (VEGF, bFGF) et de kit soluble
[20].
Imatinib dans les autres tumeurs
kit+ ou les sarcomes autres que les GIST
L'expression de kit ne semble pas un critère de sélection
pertinent pour un traitement par imatinib des tumeurs autres que les GIST.
C'est ce qu'indique l'étude B2225 [21] dans laquelle 2 réponses
dans des synovialosarcomes ont été rapportées, mais
sur plus de 150 patients porteurs de tumeurs d'histologies variées
exprimant kit ou PDGFR. Baker, au cours de la session Sarcome, a rapporté
une autre réponse à l'imatinib dans un sarcome de type MFH.
L'imatinib s'est également avéré peu efficace pour
le traitement des sarcomes d'Ewing (kit et PDGFR+, pour la
majorité) et des carcinomes bronchiques à petites cellules,
des tumeurs cérébrales [22-24]. Dans ces dernières
pathologies (gliomes, méningiomes), 45 % des patients sont stabilisés
transitoirement, et 12 % plus de 6 mois [22]. Une réponse anecdotique,
et à confirmer, est rapportée dans une tumeur de la granulosa
kit+ de l'ovaire [25].
Dans l'étude 62001 de l'EORTC, l'imatinib a été
donné pour le traitement de sarcomes non phénotypés
pour l'expression de PDGFR (très fréquente dans les sarcomes)
ou de c-kit (limitée à quelques sous-types, dont le synovialosarcome,
l'angiosarcome...) [16]. L'étude rapporte 30 % de stabilisations
transitoires, mais aucune réponse objective. Les réponses
dans les sarcomes non GIST sont ainsi exceptionnelles, très partielles,
de courte durée. L'imatinib en monothérapie ne semble pas
un traitement efficace des tumeurs conjonctives kit+ en dehors
des GIST, et de quelques rares tumeurs dans lesquelles on observe des
translocations récurrentes impliquant le gène du PDGF et
de son récepteur (cf. infra). L'imatinib ne peut être
recommandé dans le traitement des sarcomes hors GIST, en dehors
d'études cliniques.
Ciblage du PDGFR par l'imatinib
Les tumeurs de Darier et Ferrand (dermatofibrosarcoma protuberans
ou DFSP) sont des tumeurs conjonctives malignes de la peau, à malignité
locale mais occasionnellement métastatiques. Elles sont caractérisées
par une translocation t(17,22) qui fusionne le gène du collagène
1a1 et du PDGFB. Le produit de fusion de ce gène est libéré
in vivo et secondairement clivé pour donner des concentrations
importantes de PDGF. Ce gène de fusion est récurrent dans
ces affections, suggérant un rôle majeur dans la transformation
néoplasique. Il s'agit en théorie d'une affection candidate
potentielle pour étudier un inhibiteur du signal PDGF. Cependant,
ces affections ont une évolutivité locale et ne sont qu'exceptionnellement
métastatiques. Deux réponses sont rapportées dans
deux tumeurs de Darier et Ferrand métastatiques [26]. Ces observations
sont à mettre en parallèle avec les observations de réponse
à l'imatinib dans les leucémies myélomonocytaires
chroniques, caractérisées par une translocation impliquant
une des chaînes du récepteur du PDGF [27].
CONCLUSION ...nature
de l'anomalie moléculaire et susceptibilité à l'imatinib
Les tyrosine kinases cibles d'imatinib peuvent être présentes
dans les cellules tumorales dans deux contextes différents : 1)
Il s'agit d'anomalies moléculaires précoces et/ou causales
dans le processus d'oncogenèse : c'est le cas de bcr-abl pour les
LMC, de kit muté pour les GIST, de col1a1-PDGFB pour les DFSP,
de PDGFR pour les LMMC. L'imatinib semble actif pour le traitement de
ces affections où la kinase activée est au centre du processus
de transformation. 2) Les kinases sont exprimées dans les cellules
tumorales sans être nécessairement activées, ou en
jouant un rôle plus tardif et/ou secondaire dans le processus de
transformation (kit dans les cancers du poumon à petites cellules,
les sarcomes d'Ewing, PDGFR dans les sarcomes autres que les GIST). L'imatinib
semble moins efficace pour cette seconde catégories d'affection.
La stratégie générale à développer
pour identifier de nouvelles pathologies candidates à ces thérapeutiques
ciblées passera sans doute par une caractérisation systématique
des anomalies moléculaires causales, probablement par le biais
de techniques de type microarrays. C'est la confrontation de l'histologie
et de ces analyses moléculaires qui pourrait devenir le critère
de sélection pour ces thérapeutiques ciblées.
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