ARTICLE
Le trouble obsessionnel compulsif ou TOC chez l'enfant et l'adolescent
n'est pas un thème nouveau. Dès le xixe siècle,
on retrouve dans la littérature la description de cas cliniques
d'obsessions et de compulsions précoces [15, 19].
Actuellement, les troubles obsessionnels compulsifs touchent plusieurs
centaines de milliers de jeunes en France (2 à 4 % de la population
générale) mais demeurent encore peu reconnus dans la pratique
[11, 12, 17, 18].
La perception de la réalité et de la fréquence
du TOC chez les enfants et les adolescents est récente. Cette pathologie
très invalidante, envahissant la vie familiale, scolaire et sociale
présente la particularité d'être peu diagnostiquée
car il est rare que le jeune patient s'en plaigne spontanément.
Les TOC se heurtent le plus souvent à l'incompréhension
et au scepticisme.
La clinique de ce trouble consiste en la survenue d'idées intrusives
et répétitives, les obsessions, compliquées des compulsions
ou rituels.
Il existe également des signes caractéristiques et plus
spécifiques du patient jeune.
Nous rapportons ici le cas d'un jeune adolescent souffrant de TOC dont
la découverte de la pathologie s'est faite de manière plutôt
fortuite.
Observation clinique
Florian, 11 ans, 38 kg, est adressé en consultation en raison
d'une douleur du genou droit, évoluant depuis 2 mois. Un bilan
organique complet a été réalisé et n'a permis
de déceler aucune lésion. Le médecin généraliste
a reçu très régulièrement Florian, accompagné
de ses parents, car ce dernier est très inquiet et focalise son
comportement, ses activités autour de cette douleur, résistante
aux antalgiques. Ne sachant plus que proposer, le médecin suggère
à son jeune patient de rencontrer un pédopsychiatre, ce
que refuse dans un premier temps Florian, qui déclare « qu'il
n'est pas fou et qu'il ne veut pas voir un psy ».
Après quelques tergiversations, un pédopsychiatre reçoit
Florian qui, mis en confiance, exprime alors ses angoisses :
- « j'ai peur que ma rotule se déboîte en permanence,
que ma jambe se casse en deux. Je sais bien, c'est ridicule mais je ne
peux pas m'empêcher d'y penser toute la journée » ;
- « j'en arrive à ne plus écouter les professeurs
en cours parce que je dois poser mes mains d'une certaine façon
plusieurs fois sur mon genou, mais c'est trop compliqué à
expliquer » ;
- « j'ai inventé des exercices très compliqués
que je dois faire avant de m'endormir, mais ça me prend au moins
une heure » ;
- « si je ne les fais pas je suis persuadé que mon genou
va lâcher » ;
- « et puis avec les 27 marches que je dois monter pour aller dans
ma chambre ! » ;
- [tu comptes les marches ?] ;
- « oui, je sais c'est bizarre mais je compte tout : les marches,
les crayons dans ma trousse, tiens par exemple dans ma classe le plafond
est constitué de plaques, il y en 144... »
Les parents reçus ensuite mettent en avant leur désarroi
face au comportement de leur fils, notamment à ses crises de colères
violentes : « on a tout essayé docteur : le chantage, les
supplications, la violence, il ne pense qu'à son genou »,
« il nous pose sans arrêt et toute la journée les mêmes
questions : "Est-ce que tu es certain que mon genou ne peut pas se déboîter
? Est-ce qu'on peut avoir un cancer du genou ?" Si on ne lui répond
pas à chaque fois, il se met dans des états de crises spectaculaires
».
La suite des entretiens mettront en exergue le fait que Florian souffre
d'un trouble obsessionnel compulsif sous la forme d'obsessions idéatives
et phobiques avec compulsions d'arithmomanie (compter sans arrêt)
et de questionnement des parents, avec mise en place de rituels extrêmement
complexes d'imposition des mains sur son genou. Un thérapie cognitive
et comportementale associée à un traitement par sertraline
(25 mg.j- 1 pendant la première semaine puis 50 mg.j-
1 et enfin 75 mg.j- 1 au terme de la quatrième
semaine) a permis de faire régresser rapidement l'ensemble des
symptômes. En début de traitement, de légers troubles
d'agitation sont apparus et se sont estompés par la suite. L'ensemble
du TOC ainsi que la douleur du genou ont disparu en 6 mois.
Discussion
D'un point de vue épidémiologique, le cas de Florian est
particulièrement représentatif de la population souffrant
de TOC. En effet, on observe une prédominance du sexe masculin
lorsque le trouble débute avant ou pendant la puberté. De
plus, Florian a 11 ans ce qui correspond à l'âge moyen de
début du TOC qui est 10 ans (7,5 ans/12,5 ans) [11].
Le trouble obsessionnel compulsif est un phénomène anxieux,
une pathologie à part entière qui regroupe deux symptômes
: obsessions et compulsions [10, 12, 14, 20-22].
La majorité des jeunes obsessionnels présente des obsessions
multiples avec des thèmes variés se stabilisant au cours
de la maladie.
Florian présente, lui, deux types d'obsessions contraignantes
et anxiogènes qui sont des plus fréquentes :
- obsessions idéatives qui parasitent le cours de la pensée.
Il s'agit d'idées absurdes (« sa rotule va se déboîter...
») et de litanies de chiffres essentiellement ;
- obsessions phobiques avec sa crainte obsédante de la «
maladie » (nosophobie). Dans ce cas, l'angoisse est toujours présente
même en l'absence de la situation redoutée.
Afin de chasser ou de neutraliser ces idées intrusives, Florian
accomplit ses rituels (ou compulsions) dont le déroulement est
scrupuleusement codifié selon certaines règles, généralement
en relation avec les obsessions :
- rituel en relation directe avec le thème principal de ses obsessions
: imposition des mains sur son genou ;
- rituel de répétition : questions incessantes à
ses parents (typique et présent dans 61,1 % des cas) [11] ;
- rituel de calcul mental : arithmomanie.
Ces rituels sont complexes et considérés comme pathologiques
lorsqu'ils entraînent une perte de temps supérieure à
1 h par jour.
Bien que notre patient soit conscient du caractère absurde et
étrange de ses symptômes (« ... je sais bien, c'est
ridicule... »), son âge précoce l'entraîne à
exprimer ses troubles de manière essentiellement comportementale
et non spécifique. On observe des explosions émotionnelles
et des crises de colères aiguës [9-11].
Ces crises de rage parfois d'une extrême violence sont caractéristiques
des TOC chez le patient jeune. Il réagit de façon agressive
et irraisonnée aux montées d'angoisse qui le tenaillent.
Elles apparaissent notamment lorsque le jeune patient sollicite un de
ses proches pour l'accomplissement de ses rituels et que celui-ci les
perturbe ou s'y oppose involontairement ou non.
Ces crises de colère répétées seraient présentent
chez 44,4 % des jeunes patients [12]. Elles sont sans cause apparente.
Cependant, on a pu identifier qu'elles pouvaient apparaître par
épuisement à force de rituels interminables (« si on
ne répond pas à chaque fois, il se met dans des états
de crises spectaculaires... »). Il peut s'agir comme on l'a vu de
crises de colères réactives à l'incompréhension
de l'entourage souvent hostile face aux TOC (« ... on a tout essayé
docteur : le chantage, les supplications, la violence... »). Enfin,
elles peuvent être la conséquence de l'existence de troubles
comorbides tels qu'un syndrome dépressif (~ 30 %) ou un trouble
bipolaire atténué (17,4 %) [8, 9, 11, 12].
Dans le cas de Florian, tous ces signes apparemment banals sont en réalité
des indices cliniques importants.
Ils sont primordiaux pour assurer la précocité du diagnostic
qui permettra de réduire la souffrance du jeune patient et de prévenir
des répercussions évidentes sur les résultats scolaires
(« j'en arrive à ne plus écouter les professeurs en
cours... »), l'adaptation psychosociale et affective du patient.
En termes de traitement, Florian a bénéficié de
la synergie d'une psychothérapie et d'un traitement pharmacologique.
Cette association est fréquente notamment en cas de TOC sévère.
Cette notion d'intensité et de sévérité du
trouble est évaluée à l'aide d'échelles et
de questionnaires. Ce sont des outils qui permettent aussi de suivre l'évolution
de la maladie au cours du traitement. L'échelle la plus utilisée
actuellement est l'échelle Y-BOCS (Yale-Brown Obsessive Compulsive
Scale). Elle permet d'obtenir un score global de 0 à 40 sachant
qu'un score supérieur ou égal à 16-18 constitue une
indication au traitement et qu'un score de plus de 30 indique un TOC sévère.
Il existe également une échelle spécifique pour les
enfants, la CY-BOCS, Children Yale-Brown Obsessive Compulsive Scale
mais celle-ci n'a pas été validée en France jusqu'à
présent.
Aujourd'hui, la psychothérapie de choix
pour lutter contre les TOC est la thérapie cognitivo-comportementale
ou TCC [1, 4, 5, 10, 20, 22, 23]. Elle aide le patient à intérioriser
une stratégie pour résister aux TOC. Elle permet d'obtenir
un taux d'amélioration de 60 à 80 % environ.
Il s'agit d'une technique bien particulière d'exposition in vivo
ou « exposition avec prévention de réponse ».
L'idée est que la confrontation à ce qui fait peur va diminuer
la peur. Cependant, cette confrontation se fait selon certaines règles
strictes car une exposition mal conduite pourrait accentuer le trouble.
Le patient est exposé progressivement et de façon prolongée
aux situations redoutées ce qui diminuera son anxiété
au fil des séances. Ces séances durent à peu près
30 à 40 min à raison de 15 à 30 séances pendant
3 à 6 mois.
La thérapie commence par une première phase d'information
du patient sur sa pathologie. Le thérapeute et le patient établissent
par la suite une alliance thérapeutique indispensable à
la bonne observance de ce type de traitement. En effet, le patient doit
poursuivre certains exercices entre les séances. Puis, une autre
phase d'auto-observation cette fois permet au thérapeute d'engager
un programme de modifications comportementales adapté et personnalisé.
Enfin, devant les progrès de son patient, le psychiatre doit rester
vigilant pour limiter les rechutes éventuelles.
Le traitement pharmacologique de Florian repose sur la prise d'un antidépresseur,
la sertraline (Zoloft®).
Il s'agit d'un inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine
ou ISRS qui a obtenu l'AMM au début de l'année 2001 pour
le traitement des TOC chez les enfants de 6 à 17 ans. En effet,
de nombreuses études ont justifié l'utilisation des ISRS
en soulignant l'implication majeure d'un dysfonctionnement du système
sérotoninergique (5-HT) dans les TOC [2, 3, 6, 7, 9, 10, 12, 13,
16-18, 24].
Dans le cas de Florian, la sertraline est utilisée de façon
tout à fait conforme aux recommandations de l'AMM. Pesant moins
de 40 kg, Florian a pris une gélule de 25 mg.j- 1 (nouveau
dosage également commercialisé début 2001) pendant
une semaine puis 50 mg.j- 1 (1 gélule). La demi-vie
intermédiaire de la sertraline (26 h) permet son administration
en une prise unique quotidienne (le matin ou le soir au cours des repas)
et assure une meilleure observance du traitement.
Dès le début du traitement, l'évolution de la pathologie
de Florian a été évaluée grâce à
l'échelle de mesure Y-BOCS.
Sachant qu'une amélioration significative des symptômes
se traduit par une baisse d'au moins 25 à 35 % du score total par
rapport aux valeurs initiales, la réponse clinique au traitement
a été jugée insuffisante dans un premier temps. La
dose de sertraline a donc été augmentée de 25 mg.j-
1 en respectant un délai de 2 semaines nécessaires
pour ce palier. En effet, les signes d'agitation de Florian probablement
dus à l'augmentation de posologie ont justifié un allongement
du palier.
Puis, au vu de la nette amélioration
et de la stabilisation clinique de Florian, la dose de 75 mg de sertraline
a été maintenue durant les 6 mois de traitement. Cette durée
de traitement est nécessaire pour limiter les rechutes éventuelles.
L'utilisation de cet ISRS est à surveiller comme celle de la
plupart des ISRS. En début de traitement, la levée de l'inhibition
psychomotrice peut augmenter le risque suicidaire des patients. De plus,
certains effets indésirables modifiant le comportement de l'enfant
peuvent apparaître comme dans le cas de Florian : légers
troubles de type neuropsychique.
L'ensemble des effets indésirables éventuellement observés
comme une prise de poids parfois importante, est généralement
réversible à l'arrêt du traitement. Ce dernier doit
d'ailleurs se faire de manière très progressive pour éviter
un syndrome de sevrage. L'association de la sertraline aux IMAO non sélectifs
et IMAO-B est formellement contre-indiquée alors que les IMAO-A
font l'objet d'une contre-indication relative. On recherchera également
une possible intolérance au lactose qui écarterait, dans
ce cas, la sertraline de l'arsenal médicamenteux. D'autres ISRS
sont alors utilisés hors AMM comme dans bon nombre de situations
en pédiatrie mais non sans risque.
CONCLUSION
Comme nous le montre le cas de Florian, l'association « antidépresseur
sérotoninergique - TCC » paraît une approche efficace
du traitement des TOC. Le premier lorsqu'il est efficace, rend plus aisée
la thérapie et la deuxième favorise le maintien des bons
résultats à long terme.
D'après le consensus américain de prise en charge du TOC,
l'association des deux approches peut être indiquée soit
d'emblée en cas de TOC sévère (Y-BOCS > 30), soit
en cas de réponse partielle ou de résistance à l'un
des deux traitements utilisé seul et bien conduit. L'adolescent
est particulièrement vulnérable car bien souvent le TOC
monopolise son psychisme ce qui l'empêche de vivre sereinement les
expériences de cette période de sa vie pourtant cruciales
d'où l'urgence du diagnostic.
Actuellement, de nombreuses recherches sont en cours pour affiner les
données cliniques et notamment éthiopathogéniques
de cette pathologie. Une localisation précise de zones cérébrales
éventuellement incriminées dans le TOC pourrait permettre
de mettre au point de nouveaux traitements avec un meilleur tropisme.
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