ARTICLE
Dans une première partie, nous avons traité
de la structure, de l'absorption du métabolisme et du mode d'action
des caroténoïdes [1], cette deuxième partie sera consacrée
aux rôles des caroténoïdes en pathologie.
La plupart des travaux portent sur les relations caroténoïdes
et cancers ou caroténoïdes et maladies cardiovasculaires.
Cependant le rôle des caroténoïdes dans de nombreuses
autres pathologies a également été recherché.
Dans l'ensemble de ces études, il a généralement
été trouvé une corrélation inverse entre concentration
plasmatique en caroténoïdes et pathologies ; à partir
de ces constatations et de la faible toxicité de ces composés,
des études de supplémentation ont été entreprises
avec des résultats quelquefois décevants.
Caroténoïdes
et cancers
Dans cette pathologie, comme dans d'autres, plusieurs types
d'études ont été réalisés : soit mise
en parallèle des apports alimentaires en caroténoïdes
totaux ou d'un caroténoïde particulier (évalués
avec plus ou moins de précision) et l'apparition de différentes
formes de cancers, soit corrélation du taux plasmatique de caroténoïdes
et du risque de cancer.
Apport alimentaire
L'effet d'une alimentation riche en caroténoïdes
serait bénéfique vis-à-vis du cancer de la bouche,
du pharynx [2] et du poumon [3, 4]. Toutefois, une étude datant
de 1990 [5] n'a pas mis en évidence d'association entre alimentation
enrichie en fruits et légumes et risques d'apparition du cancer
du poumon. D'autres études portant sur le b-carotène montrent
qu'il existe une relation inverse entre apport et risque de cancer de
l'endomètre [6], du sein [7], de l'estomac [8], mais surtout du
poumon, et en particulier chez les non-fumeurs [9]. La consommation de
lycopène ne diminue pas le risque d'apparition du cancer du poumon
[10] mais diminue celui du cancer du tractus digestif et de la prostate
[11, 12]. Il n'a pas été observé de relation entre
les apports de b-cryptoxanthine et le risque d'apparition de cancers du
poumon [10].
Toutefois, ces études doivent être interprétées
en tenant compte du fait qu'une alimentation riche en caroténoïdes
est également riche en flavonoïdes dont le rôle protecteur
vis-à-vis des cancers est connu. D'autre part, elles s'appuient
sur les données des tables de composition des aliments qui peuvent
être imprécises et incomplètes. C'est pourquoi, il
semble nécessaire de confirmer les effets bénéfiques
des caroténoïdes apportés par l'alimentation vis-à-vis
de l'apparition de certains cancers.
Concentrations plasmatiques
Parallèlement aux études portant sur les
apports alimentaires de caroténoïdes, les concentrations plasmatiques
en caroténoïdes chez des patients cancéreux ont été
évaluées par rapport à des témoins, ces concentrations
étant le reflet des apports alimentaires, principalement pour l'a-carotène,
le b-carotène et la lutéine [13]. Le développement
des méthodes CLHP a permis ces dernières années de
séparer et d'évaluer les principaux caroténoïdes
sériques.
Les concentrations sériques de caroténoïdes
totaux sont plus basses chez des patients atteints de cancer du col de
l'utérus ou du poumon [14, 15]. Cela n'est pas retrouvé
chez des patientes atteintes de cancer de l'ovaire [16]. Les concentrations
sériques de b-carotène ont été particulièrement
étudiées chez les patients atteints de cancer du poumon
[17], elles sont diminuées de même que dans le mélanome,
le cancer de l'épithélium de la peau, de l'estomac, du côlon,
du sein chez les femmes en post-ménopause et dans le cancer du
col de l'utérus [17, 18]. En revanche, il n'a pas été
mis en évidence d'association entre les concentrations sériques
de b-carotène et la survenue de cancer de l'épithélium
pavimenteux de la vessie et du pancréas [19].
Il n'y a pas d'association entre les concentrations sériques
d'a-carotène et la survenue de cancer de la vessie, du pancréas,
du sein et le mélanome [18, 20, 21]. En revanche, dans le cancer
du col de l'utérus, les résultats sont contradictoires :
l'étude de Potischman et al. [22] rapporte une relation
inverse entre concentrations sériques d'a-carotène chez
387 patientes porteuses de cancer du col de l'utérus (stades I
et II), relation non confirmée dans l'étude de Batieha [14]
chez 50 pa-tientes. Les concentrations sériques de lycopène
ne sont pas associées avec la survenue de mélanome, de cancers
de l'épithélium pavimenteux, du sein ou du pancréas
[18, 19]. Les résultats obtenus chez des patientes atteintes des
cancers du col de l'utérus sont discordants [22]. En ce qui concerne
la lutéine, toutes les études sont convergentes et aucune
association n'a pu être mise en évidence entre les concentrations
sériques et le risque du cancer du col. Les concentrations sériques
de cryptoxanthine ne sont pas associées à une diminution
de risque pour le cancer du col de l'utérus [22].
Les travaux cités ci-dessus font en général
état d'une corrélation inverse entre les concentrations
plasmatiques de caroténoïdes et la survenue de certains cancers,
mais ne permettent pas de conclure si ces concentrations abaissées
de caroténoïdes plasmatiques sont la cause ou la conséquence
de l'apparition du cancer.
Caroténoïdes et maladies
cardiovasculaires
L'athérosclérose est une des causes les plus
importantes de décès dans les pays industriels. L'installation
et la progression des pathologies cardiovasculaires résultent de
processus complexes dans lesquels interviennent des facteurs génétiques
et environnementaux. À la différence de la France, les régions
du nord de la Finlande sont des régions où la mortalité
par pathologies cardiovasculaires, et en particulier par maladie coronarienne
est exceptionnellement basse. Cette différence semble liée
à un statut anti-oxydant élevé, grâce à
une alimentation riche en poissons, en légumes verts et fruits
contenant des caroténoïdes [23]. Il en est de même pour
des populations asiatiques (Malaisie, Chine) malgré le pourcentage
élevé de fumeurs [24].
Les nombreuses études épidémiologiques
de ces dernières années mettent en évidence l'association
des pathologies vasculaires périphériques dues au vieillissement
ou à la consommation de cigarettes et la peroxydation des lipoprotéines
de basse densité (LDL) [25]. Par ailleurs, de nombreux travaux
[26] font une relation entre la diminution des risques cardiovasculaires
et des concentrations plasmatiques élevées en b-carotène.
Les caroténoïdes par leur propriété
anti-oxydante, leur localisation dans les membranes et dans les lipoprotéines,
où ils jouent un rôle dans la neutralisation de 1O2,
seraient des acteurs importants dans la protection contre la peroxydation
lipidique [27]. Ils agissent en synergie avec d'autres substances anti-oxydantes
:
a-tocophérol, vitamine C, urate, bilirubinates, glutathion réduit.
Place du stress oxydatif dans l'athérogenèse
Les mécanismes d'athérogenèse ne sont
pas encore totalement élucidés. L'oxydation des LDL par
les peroxydes a été proposée comme modèle
d'étude in vivo. La peroxydation des acides gras polyinsaturés
se ferait dans l'intima des artères avec formation d'aldéhydes,
dont le dialdéhyde malonique marqueur utilisé pour l'évaluation
de la peroxydation lipidique. Ces aldéhydes en se fixant sur les
groupements amines libres de l'apolipoprotéine B empêcheraient
la reconnaissance des LDL par les récepteurs B et E. Les LDL seraient
alors captées par les récepteurs « scavengers »
des macrophages. L'accumulation du cholestérol fait que les macrophages
ainsi gorgés se transforment en cellules spumeuses caractéristiques
des lésions athéromateuses [28].
Dans la paroi artérielle, les cellules endothéliales,
les macrophages, les cellules musculaires lisses oxyderaient les LDL en
particulier, mais aussi les VLDL et les HDL.
Deux types de mécanismes pourraient être à
l'origine de l'oxydation des LDL par les cellules endothéliales
:
1) Des mécanismes radicalaires liés à
la production cellulaire d'anions superoxydes nécessitant la présence
de métaux de transition Fe2+/Fe3+, Cu+/Cu2+
[29]. Le monoxyde d'azote (NO) sécrété par les cellules
endothéliales participerait aussi à l'initiation de la peroxydation
lipidique selon un processus radicalaire.
2) Des mécanismes enzymatiques avec la participation
de la phospholipase A2 des cellules ou celle liée à
l'apoprotéine B des LDL [30].
Les LDL oxydées diminuent la fluidité des
membranes des cellules endothéliales et altèrent leurs fonctions
de barrière sélective aux composants plasmatiques. Elles
favorisent ainsi le passage des monocytes et autres composants plasmatiques
dans l'intima accélérant la formation des stries lipidiques,
et la transformation des macrophages en cellules spumeuses faisant progresser
les lésions.
Les LDL oxydées ont un effet toxique, qui aurait
pour origine une peroxydation rapide des lipides cellulaires, une augmentation
du calcium ionisé cytosolique aboutissant à une désactivation
des enzymes calcium-dépendantes entraînant une altération
du cytosquelette, une augmentation de la fragmentation de l'ADN et la
mort cellulaire par apoptose et nécrose. Cette cytotoxicité
implique une liaison des LDL oxydées à des récepteurs
spécifiques. Toutes ces données ont été rassemblées
dans la revue de Demuth et al. [30].
En conclusion, les LDL et les VLDL oxydées, cytotoxiques,
participeraient à la destruction de l'endothélium vasculaire,
initiant ainsi le processus d'athérosclérose. Les HDL oxydées
diminueraient l'afflux du cholestérol à partir des cellules
spumeuses et en conséquence ralentiraient le transport inverse
du cholestérol des artères vers le foie [31].
Effet protecteur des caroténoïdes
Des études in vitro sont encore en cours
afin d'expliquer les mécanismes d'oxydation des lipoprotéines
et le rôle protecteur des substances anti-oxydantes qui inhiberaient
la peroxydation. L'athérosclérose serait liée à
un déséquilibre entre stress oxydatif vasculaire et protection
par des substances anti-oxydantes [32]. Aussi, la prise d'anti-oxydants
devrait pouvoir protéger des pathologies coronariennes vasculaires
et de l'infarctus du myocarde. Cependant, l'importance des caroténoïdes
dans la protection des LDL dans les études in vivo est encore
soumise à controverse [33].
Les études sur les modèles animaux de supplémentation
en b-carotène à doses physiologiques, associée à
une supplémentation en vitamines E et C ont mis en évidence
une réduction significative de la mortalité par coronaropathies,
infarctus et autres pathologies cardiovasculaires [34].
De nombreuses études épidémiologiques
par supplémentations en vitamines anti-oxydantes E et C, caroténoïdes,
lycopène, ont tenté de mettre en évidence un retard
du processus athérogène, en enrayant les réactions
radicalaires [35, 36]. Les études de cohortes, quant à l'efficacité
des apports alimentaires en b-carotène, ont conclu à une
diminution significative de la mortalité et de la morbidité
cardiovasculaires des individus ayant un statut en b-carotène élevé
sans atteindre des niveaux « toxiques ». Après un suivi
de 4 à 13 ans, cette diminution pouvait atteindre 50 % [37].
La plupart des études épidémiologiques
sur les caroténoïdes et le risque de maladies cardiovasculaires
ont donc mis en évidence l'existence d'un lien entre un faible
taux de caroténoïdes et une augmentation du risque ou entre
une concentration plasmatique élevée de caroténoïdes
et une diminution du risque cardiovasculaire [34], d'où les études
de supplémentations qui ont été entreprises et dont
nous parlerons dans un chapitre ultérieur, car certains résultats
sont contradictoires.
Caroténoïdes
et pathologies rétiniennes
Deux caroténoïdes sont présents dans
l'il : la zéaxanthine au niveau de la macula et la lutéine
au niveau de la rétine [38]. La possibilité d'une transformation
dans la rétine de la lutéine en zéaxanthine a été
rapportée ; cette dernière a une capacité à
neutraliser l'oxygène singulet supérieure à celle
de la lutéine. D'autre part, il a été trouvé
dans la rétine, des produits d'oxydation de la lutéine et
de la 3-épilutéine (métabolite de la lutéine
et de la zéaxanthine) [39]. Cette observation suggère que
la lutéine et la zéaxanthine peuvent agir comme anti-oxydants
pour protéger la macula des radiations à courte longueur
d'onde et peuvent jouer un rôle important dans la prévention
de la dégénérescence maculaire liée à
l'âge.
Il a été démontré que des sujets
ayant une consommation importante de caroténoïdes (particulièrement
de zéaxanthine et lutéine) présentaient un risque
moindre de dégénérescence sénile maculaire
[40]. Par ailleurs, chez des sujets atteints de dégénérescence
maculaire, une supplémentation quotidienne d'antioxydants
(b-carotène + vitamine C + vitamine E + sélénium)
permet une stabilisation de l'acuité visuelle, alors que celle-ci
diminue dans le groupe de sujets non supplémentés atteints
de cette même pathologie [41]. De même, des concentrations
sériques élévées de b-carotène, vitamine
C et de lycopène sont associées à une diminution
du risque de développement d'une dégénérescence
maculaire sénile [42].
Caroténoïdes et infection
à VIH
Chez les patients infectés par le VIH, le b-carotène
sérique est diminué ; le compte de CD4 et le ratio CD4/CD8
est corrélé avec la concentration sérique de carotène
[43]. Parmi ces patients, ceux qui présentent un syndrome cachectique
ont des concentrations de
b-carotène et un nombre de CD4 significativement abaissés
par rapport aux autres patients infectés par le VIH.
On retrouve chez des enfants infectés par le VIH
et symptomatiques, des concentrations de b-carotène sérique
diminuées de 4 à 6 fois par rapport à celles observées
chez des enfants non infectés par ce virus [44]. Par ailleurs,
lorsque ceux-ci présentent un syndrome d'immunodéficience
acquise, le lycopène est diminué par rapport à celui
des enfants infectés mais n'ayant pas les symptômes de la
maladie. Phuapradit et al. [45] trouvent, chez les femmes enceintes
infectées par le VIH, une concentration de vitamine A et de b-carotène
sériques diminuées au cours du 1er semestre de
la grossesse mais ceci est plus vraisemblement lié à la
grossesse qu'au VIH.
La supplémentation par du b-carotène des
patients VIH-positifs présentant un syndrome d'ARC provoque une
augmentation du nombre de CD4, et prévient l'apparition de symptômes
du sida [46]. L'amélioration ne persiste pas après arrêt
de la supplémentation.
Caroténoïdes
et pathologies digestives
Les situations de carences nutritionnelles et toutes les
pathologies digestives au cours desquelles il existe une mal-digestion
et/ou une malabsorption lipidique peuvent être associées
à une carence ou une diminution des concentrations sériques
en caroténoïdes. Il existe une carence d'apport dans les situations
de malnutrition et dans les états de dénutrition, ainsi
que dans les situations nécessitant une alimentation entérale
au long cours.
Tous les troubles de l'absorption digestive sont potentiellement
associés à un déficit en b-carotène, que leur
origine soit gastrique (gastrectomies), hépato-biliaire, pancréatique,
ou intestinale (affections intestinales chroniques, maladie de Crohn,
diarrhées, parasitoses). Lors des affections hépato-biliaires,
toutes les perturbations de sécrétion biliaire susceptibles
d'entraîner un défaut de solubilisation micellaire vont par
voie de conséquence perturber l'absorption des caroténoïdes.
Le traitement par la cholestyramine de certaines de ces affections va,
par le même mécanisme, entraîner un défaut d'absorption.
Dans les situations de cirrhose hépatique d'origine
alcoolique, post-nécrotique ou cryptogénique, les concentrations
de certains caroténoïdes (a- et b-carotène, b-cryptoxanthine,
lycopène) sont significativement abaissées par rapport à
celles d'une population de référence [47] ; il existe une
gradation de la diminution des concentrations de b-carotène et
de lycopène en fonction de la sévérité de
l'atteinte (basée sur la classification de Chid) et il n'existe
pas de différence significative en fonction de l'étiologie
alcoolique ou non de la cirrhose. L'origine de ces perturbations serait
multifactorielle, elle dépendrait à la fois de la modification
du métabolisme des lipoprotéines, de la cholestase, et de
l'hypertension portale. En ce qui concerne les hépatopathies d'origine
alcoolique, la diminution du taux de b-carotène à la fois
au niveau sérique et hépatique a été confirmée
par d'autres équipes [48] qui ont également observé
une diminution de réponse lors d'un test de charge en b-carotène.
Ces derniers auteurs ont également montré qu'il existait
une corrélation positive entre la quantité d'alcool ingérée
et la concentration de b-carotène plasmatique chez les patients
éthyliques sans cirrhose et donc que, paradoxalement, la concentration
de b-carotène était plus élevée chez les gros
buveurs.
Dans les affections pancréatiques exocrines (pancréatites
chroniques, mucoviscidose), l'insuffisance de secrétion enzymatique,
notamment lipasique, entraîne une mal-digestion lipidique importante.
Dans la mucoviscidose, l'insuffisance pancréatique est aggravée
par une diminution de la sécrétion bicarbonatée qui
provoque un abaissement du pH duodénal, et, dans de nombreux cas,
par une anomalie de la secrétion biliaire. Il existe donc dans
cette pathologie une conjonction de facteurs pouvant entraîner une
malabsorption des caroténoïdes. Des études [49] ont
montré qu'il existait un abaissement très important de la
concentration des caroténoïdes dans les formes classiques
de mucoviscidose avec insuffisance pancréatique exocrine. D'autres
travaux ont mis en évidence des anomalies du statut anti-oxydant
[50]. En effet, l'état inflammatoire chronique lié à
l'atteinte pulmonaire au cours de la mucoviscidose entraîne un stress
oxydatif important [51]. Ceci justifie l'intérêt porté
actuellement à des actions correctives pour compenser le déficit
en caroténoïdes et restaurer un potentiel antioxydant proche
de l'homéostasie [52].
Si aucune manifestation clinique liée spécifiquement
à une situation de carence en caroténoïdes, au sens
strict du terme, n'a été décrite à ce jour,
il est cependant logique de penser que, au décours de pathologies
pour la plupart inflammatoires, donc associées à un stress
oxydatif, il y a un effondrement de la capacité antiradicalaire.
La nécessité ou non de pallier les déficits en caroténoïdes
est donc une question ouverte.
Caroténoïdes et dermatologie
Le b-carotène est utilisé dans le traitement
de la protoporphyrie érythropoïétique en raison de
son activité antiradicalaire vis-à-vis des radicaux libres
générés par l'excès de porphyrines cutanées
excitées par la lumière solaire. Le b-carotène, à
des doses quotidiennes de 180 mg et parfois 300 mg, permet aux patients
atteints de protoporphyrie érythropoïétique de mieux
tolérer l'exposition solaire. Mathews-Roth [53] a analysé
27 publications faisant état d'une augmentation de la tolérance
au soleil de plus de 75 % des patients et rapporte les résultats
d'une étude collaborative dans laquelle 84 % des patients traités
ont multiplié par 3 leur capacité à tolérer
l'exposition solaire.
Dans d'autres pathologies dermatologiques, les caroténoïdes
semblent jouer un rôle ; il a été rapporté
des effets bénéfiques du b-carotène dans le traitement
de la photosensibilité de l'anémie sidéroblastique
[53]. Une relation inverse entre le psoriasis et la consommation d'aliments
riches en caroténoïdes (carottes, tomates et fruits) a été
mise en évidence [54]. Enfin, la supplémentation à
doses modérées de b-carotène avant et après
exposition au soleil en association avec l'utilisation d'une crème
écran solaire, permet d'obtenir une protection beaucoup plus efficace
que celle liée à l'utilisation d'une crème solaire
seule [55].
Autres pathologies
Un faible statut en vitamines anti-oxydantes (A, E, et
b-carotène) semble être un facteur de risques accrus de polyarthrite
rhumatoïde [56]. Une étude portant sur les taux des vitamines
A, E et les caroténoïdes a mis en évidence, chez des
patients atteints de sclérose vasculaire multiloculaires, des concentrations
sériques de
b-carotène diminuées par rapport aux contrôles. Dans
la maladie d'Alzheimer, les mêmes observations sont faites alors
qu'il existe dans cette maladie une accumulation de b-carotène
dans les tissus sous-cutanés.
Dans la maladie de Parkinson, il n'y a pas de différences
de concentrations des caroténoïdes plasmatiques entre les
patients porteurs de cette maladie et les sujets contrôles ; il
n'y a pas non plus d'effets des anti-parkinsoniens sur la concentration
de b-carotène.
Aucune association n'a été trouvée
entre la concentration de b-carotène et les pathologies de la fertilité.
Ceci est en contradiction avec les travaux de Kretsch et al. [57]
qui rapportent l'association de troubles du cycle menstruel avec une alimentation
pauvre en caroténoïdes. Par ailleurs, chez les herbivores,
il a été observé qu'une supplémentation en
b-carotène augmente la fertilité lorsque ceux-ci sont nourris
au foin, qui ne contient que de faibles quantités de b-carotène.
Chez les femmes, dans la tranche d'âge 35-44 ans,
utilisant des contraceptifs oraux, les concentrations sériques
de b-carotène sont plus basses que chez les femmes dans la même
tranche d'âge qui n'en utilisent pas. Le groupe étudié
comportant un pourcentage important de fumeuses, les taux abaissés
peuvent être liés à l'usage du tabac ou aux contraceptifs
oraux [58].
Toxicité des caroténoïdes
Les propriétés colorantes des caroténoïdes
sont largement exploitées pour la coloration artificielle des aliments
tant pour les animaux que pour l'homme et ils sont répertoriés
en tant qu'additifs alimentaires sous le code E 160 (carotène)
et E 161 (xanthophylles). Leurs activités photoprotectrices et
anti-oxydantes font que le b-carotène et la canthaxanthine sont
incorporés dans certains médicaments utilisés dans
des pathologies photosensibilisantes comme la protoporphyrie érythropoïétique
et l'éruption polymorphe estivale. Ils font également partie
de préparations cosmétiques dont la posologie recommandée
est de 6 à 60 mg de caroténoïdes/j.
Des dossiers toxicologiques ont donc été
préparés. Des doses d'utilisation et des doses journalières
admissibles (DJA) pour l'homme ont été déterminées
par différentes commissions (tableau
1). Le b-carotène a été classé substance
non toxique (generally recognized as safe ou Gras), comme nutriment,
supplément alimentaire, colorant dans l'industrie alimentaire,
pharmaceutique et cosmétique par la Food et Drug Administration.
Toxicité aiguë
Elle est mesurée par la DL50 (dose létale
50) généralement chez le rat ou la souris. La DL50 (souris)
du b 8'-apocaroténal, de l'acide b 8'-apocaroténoïde
et de la canthaxanthine est supérieure à 10 g par kg de
poids corporel ; pour le b-carotène, elle est de 1 g/kg chez le
rat, par voie intramusculaire [59] et supérieure à 8 g/kg
chez le chien Beagle, par voie orale [60]. La DL50 du lycopène
chez le rat est supérieure à 5 g/kg [61].
Génotoxicité
Les tests de mutagenèse réalisés à
partir des souches mutantes de Salmonella thyphimurium histidine
révèlent une totale absence de caractère mutagène
pour le b-carotène jusqu'à des doses de 4,15 mg/boîte
[62]. Aucune aberration chromosomique n'est constatée lorsque de
fortes doses de canthaxanthine et de Rocou [63] sont incubées avec
des cellules de hamster chinois en culture.
Embryotoxicité et tératogénicité
Des quantités de 1,8 g/kg/j de b-carotène
administrées à des rates entre la neuvième et la
douzième semaine de gestation provoquent des malformations du squelette
chez les nouveau-nés. Lorsque le b-carotène est ingéré
aux doses de 250 mg à 1g/kg/j entre le 7e et le 16e
jour de gestation aucun effet toxique n'est observé [62]. Aucun
effet toxique n'est noté chez la lapine de souche Füllinsdforof
recevant par voie intragastrique du
b-carotène [62] et de la canthaxanthine [64] entre le 7e
et le 9e jour de gestation.
Des études portant sur plusieurs générations
de rats recevant de 250 à 500 mg/kg/j de Rocou, de 100 mg à
1 g/kg/j de b-carotène ou de canthaxanthine [60, 62, 64] n'ont
révélé aucune anomalie dans le nombre des portées,
la durée de la gestation, le poids des nouveau-nés. Cependant,
il faut noter que des mâles recevant du b-carotène ont présenté
un syndrome hémorragique attribué à un déficit
en vitamine K [62] qui pourrait être induit par les fortes teneurs
en vitamine E des suppléments.
Cancérogenèse
Des souris recevant de 100 mg à 1 g/kg/j de b-carotène
pendant 105 semaines ne développent pas davantage de tumeurs spontanées
que les souris ingérant un régime contrôle. De même,
la canthaxanthine administrée à la dose de 1 g/kg à
des rats (104 semaines) et à des souris (98 semaines) ne favorise
aucun processus carcinogène. Le nombre et la taille des tumeurs
spontanées chez le rat sont diminués par le lycopène
[61, 62].
Toxicité à long terme
La toxicité à long terme a été
déterminée dans différentes espèces animales.
Des traitements par de fortes doses de caroténoïdes en particulier
dans les photosensibilisations ont permis d'évaluer également
la toxicité chez l'homme.
Études chez l'animal. Heywood et
al. [62] ont fait des études de toxicité à long
terme du b-carotène chez le chien Beagle (50 à 250 mg/kg/j
pendant 87 semaines), le rat sprague-Dawley (100 mg à 1 g/kg/j
pendant 28 à 104 semaines), ils n'observent pas de modification
notable en particulier des paramètres hépatiques. En revanche,
Alam et al. [65] notent la mort de quelques animaux par saignements
après des doses de 100 mg/kg, ces effets secondaires ne sont pas
retrouvés après administration de plus fortes doses de b-carotène
(2 g/kg). L'activité hémorragique du b-carotène reste
très inférieure à celle entraînée par
de fortes doses de vitamine A et E [66]. L'induction d'une hypervitaminose
A n'a pas été observée après administration
de grandes quantités de b-carotène (3 850 à 1 130
000 UI). Le Rocou dont le principe actif est la bixine et la norbixine
n'a aucune toxicité apparente à long terme. La crocine,
caroténoïde extrait du fruit du gardenia jasminode,
utilisé pour la coloration d'aliments et de boissons en Chine,
est un hépatotoxique potentiel. La canthaxanthine provoque une
augmentation du cholestérol circulant chez la souris. Cet effet
n'avait pas été trouvé lors d'une supplémentation
à long terme chez le chien ; il faut rappeler que la canthaxanthine,
l'astaxanthine et le b apo-8'-caroténal sont des inducteurs des
cytochromes P450. Chez le lapin et le chat, la canthaxanthine peut se
déposer dans les tissus rétiniens et former des microcristaux
susceptibles de diminuer la vision nocturne [64]. Chez le singe, la canthaxanthine
s'accumule dans la rétine mais aucune altération des tissus
ni modification de l'électrorétinogramme ne sont observées
[64]. Ces cristaux n'apparaissent pas dans la rétine de rat, de
souris ou de chien. Le lycopène, même à fortes doses,
ne semble pas entraîner de toxicité chronique [61].
Études chez l'homme. On constate qu'une
forte consommation de caroténoïdes entraîne une caroténodermie
qui apparaît pour des concentrations en b-carotène sérique
dépassant 7,5 mmoles/l, les valeurs normales étant 0,2 à
0,8 mmole/l. Il n'y a pas de trouble cutané lié à
cette caroténodermie.
Des doses de 30 à 180 mg/j de b-carotène
ont été prescrites sur de longues durées pour traiter
des problèmes de la photosensiblité sans apparition de troubles
et en particulier pas d'hypervitaminose A. Cependant, des études
décrivent quelques effets secondaires en relation avec la consommation
d'aliments riches en caroténoïdes ou de suppléments
: diminution du nombre de leucocytes, des cas d'aménorrhée
[67], chute du tocophérol circulant [68] ; ce dernier résultat
est discuté et n'est pas retrouvé dans d'autres études
[69]. Plusieurs cas de rétinopathies dues à la présence
de microcristaux autour de la macula et dans la rétine ont été
décrits après absorption de canthanxanthine (Orobronze)
sur une longue période. L'acuité visuelle des sujets n'était
pas modifiée mais l'adaptation à l'obscurité était
plus longue [70, 71]. La Food and Drug Administration américaine,
à partir de ces rapports sur des rétinopathies, a réduit
l'utilisation de la canthaxanthine aux USA. En Europe, la DJA de 25 mg/j
a été abaissée à 0,05 mg/j. En l'absence de
données complémentaires, cette DJA n'a pas été
prorogée en 1994. Les résultats des études de toxicité
montrent que les caroténoïdes sont relativement peu toxiques
pour l'homme. Cependant, les études de supplémentation à
grande échelle chez des sujets non carencés, nous amènent
à nuancer cette conclusion.
Études de supplémentations
Comme d'une part des apports alimentaires importants de
caroténoïdes ou des concentrations élevées de
b-carotène circulant ont des effets bénéfiques sur
les maladies cardiovasculaires, les cancers et les dégénérescences
maculaires liées à l'âge [72-74] comme d'autre part,
les études toxicologiques ont montré une innocuité
pratiquement totale des caroténoïdes, des études de
supplémentation à grande échelle ont été
entreprises avec des résultats variables.
Une étude a été menée en Chine
pendant 5 ans sur un groupe de 29 584 personnes dans la province rurale
du Linxian. Plusieurs types de suppléments ont été
apportés dans des sous-groupes dont un qui comportait 15 mg de
carotène, 30 mg de vitamine E et 50 mg de sélénium/j.
Ce supplément a réduit le taux de mortalité de 21
% et l'incidence des cancers de l'estomac. Il faut noter que cette population
avait au départ un faible apport en minéraux et en vitamines
[75].
En revanche, une supplémentation pendant 12 ans
avec 50 mg de b-carotène un jour sur deux n'a eu aucun effet sur
le taux de cancer du poumon dans une population de 22 071 hommes américains
[36] et sur le taux de cancer de la peau chez 1 805 patients ayant déjà
au préalable présenté un cancer cutané [76].
Deux résultats alimentent depuis peu les discussions
sur l'innocuité du b-carotène. Dans la première étude,
29 133 gros fumeurs (plus de 20 cigarettes par jour depuis 36 ans) ont
reçu au hasard, chaque jour pendant 5 à 8 ans, soit 50 mg
de vitamine E, soit 20 mg de
b-carotène, soit les deux composés, soit un placebo (étude
Alpha-Tocopherol Beta-Carotene Cancer Prevention Study, ATBC). Un résultat
inattendu a été une augmentation de 18 % des cancers du
poumon chez les sujets ayant reçu du b-carotène. Le b-carotène
n'a pas eu d'incidence sur les autres formes de cancer. Il y a eu également
plus de morts par accidents cardiovasculaires chez les sujets recevant
le b-carotène que dans le groupe placebo [77].
Dans la deuxième étude, 18 314 fumeurs ou
sujets exposés à l'amiante ont reçu 30 mg de b-carotène
+ 25 000 UI de vitamine A ou un placebo (étude b Carotene Retinol
Efficacy Trial ou Caret). L'étude de sous-groupes correspondant
à des fumeurs actifs ou des sujets ayant cessé de fumer,
montre que la supplémentation est associée à un risque
accru de cancer dans le premier groupe et une protection relative dans
le deuxième groupe [35].
Les trois dernières études portaient sur
des populations qui avaient au départ une concentration de b-carotène
circulant compris dans l'intervalle de normalité. Pour essayer
de comprendre ces résultats, qui sont en contradiction avec pratiquement
toutes les études épidémiologiques comportant des
apports de caroténoïdes sous forme de fruits et légumes,
de nombreuses hypothèses ont été avancées
: dose inappropriée de b-carotène, forme du b-carotène,
interactions négatives possibles sur l'absorption et le métabolisme
des autres caroténoïdes ; le b-carotène n'est peut-être
pas le caroténoïde le plus efficace, les effets bénéfiques
des caroténoïdes de l'alimentation peuvent être dus
à d'autres carotènes.
En 1994, a été entreprise l'étude
Suvimax ; il s'agit d'une étude de supplémentation sur 8
ans, contrôlée, randomisée, en double aveugle. Elle
s'adresse à une population générale de femmes de
35 à 60 ans et d'hommes de 45 à 60 ans. Elle est intéressante,
car à la différence des études Caret et ATBC, elle
testera une multisupplémentation à doses supraphysiologiques
(zinc 20 mg, sélénium 100 mg, vitamine E 30 mg, vitamine
C 120 mg, b-carotène 6 mg) sur la mortalité, la morbidité
et l'incidence de l'apparition des cancers et des cardiopathies ischémiques.
CONCLUSION
Les caroténoïdes sont une vaste famille de pigments
largement utilisés en tant que colorants dans l'alimentation, l'industrie
pharmaceutique et en tant que supplément nutritionnel. Pendant
longtemps chez l'homme, seules leurs propriétés vitaminiques
ont été étudiées et on connaît maintenant
assez bien l'absorption et la transformation du b-carotène en vitamine
A.
Le métabolisme des autres caroténoïdes
comporte beaucoup d'inconnues. Parmi la cinquantaine de caroténoïdes
couramment présents dans l'alimentation, seulement une vingtaine
est retrouvée dans le sang et les tissus chez l'homme. Il faut
cependant noter que l'étude des caroténoïdes a été
freinée par le manque de techniques sensibles et précises
susceptibles d'être utilisées pour leur séparation
et leur quantification. Depuis quelques années, se développent
des techniques CLHP qui permettront d'avancer dans la compréhension
et l'intérêt de ces molécules.
En effet, les caroténoïdes, outre leur propriété
provitaminique A (a- et b-carotènes, b-cryptoxanthine) possèdent
des propriétés antiradicalaires qui peuvent expliquer leurs
effets bénéfiques contre différentes formes de cancers
et contre les maladies cardiovasculaires. De plus, leurs propriétés
anticancérigènes pourraient être en relation avec
leur effet de stimulation sur les gaps junctions, leur action immunomodulatrice
ou leur capacité à agir sur des enzymes impliquées
dans la cancérogenèse.
Si de nombreuses études épidémiologiques
suggèrent que les concentrations élevées en caroténoïdes
circulants ont un effet protecteur contre cancers et maladies cardiovasculaires,
les études de supplémentation ont été décevantes
du moins lorsqu'elles ont été faites dans des populations
qui au départ avaient un taux de caroténoïdes circulants
dans l'intervalle de normalité. En effet, le taux de cancers ou
des maladies cardiovasculaires n'a pas été, au mieux, différent
de celui de la population témoin, et dans deux études il
a été supérieur. Il faut noter qu'il s'agit de monosupplémentation
(b-carotène) ou de bi-supplémentation (b-carotène
+ vitamine E ou b-carotène + vitamine A). Les résultats
de l'étude Suvimax qui comporte une polysupplémentation
à des doses supraphysiologiques seront intéressants.
Les résultats des études de supplémentation
ont été surprenants car les études de toxicité
aiguë ou chronique avaient fait apparaître une innocuité
quasi totale pour le b-carotène. Seule la canthaxanthine absorbée
à long terme pouvait conduire à des rétinopathies
dues à des dépôts de microcristaux. Lutéine
et zéaxanthine constituants de la macula et de la rétine
pourraient cependant être très utiles pour lutter contre
la dégénérescence maculaire. Il est important de
noter que les caroténoïdes ne sont pas interchangeables, ils
ont chacun des propriétés spécifiques.
Article reçu le 4 décembre 1998, accepté
le 11 janvier 1999.
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