ARTICLE
sec.2011.0322
Auteur(s) : Marc Piraux1,,2 marcpiraux@uol.com.br,
Jean-Philippe Tonneau3 jean-philippe.tonneau@cirad.fr,
Paulo Cesar Diniz4 p.diniz@uol.com.br
1 Cirad
UMR TETIS
Belem-PA
Brésil
2 Université Fédérale do Para
Núcleo de Ciências Agrárias e Desenvolvimento Rural
Rua Augusto Correa, s/n
Guamá 66 075 110
Belém – PA
Brésil
3 Cirad
UMR TETIS
Campus international de Baillarguet
TA C-91
Montpellier cedex 5
France
4 Universidade Federal Rural de Pernambuco – UFRPE
Departamento de Educação
Rua Dom Manoel de Medeiros, s/n
Dois Irmãos
52171-900 Recife-PE
Brésil
Tirés à part : M. Piraux
Une grande partie du Nordeste brésilien est semi-aride. Cette
région, dénommée Sertão, est considérée depuis longtemps comme la
plus pauvre du Brésil, la région problème (Théry, 2005) :
12 % de la population brésilienne y habite sur un territoire
grand comme trois fois la France. Malgré des évolutions favorables
ces dernières décennies, le Semi-aride est toujours considéré en
retard de développement. Il présente de fait de nombreux
handicaps : aridité, pauvreté, manque d’infrastructures,
niveaux d’alphabétisation et de production agricole faibles.
Depuis les années 1950, un projet de modernisation des espaces
ruraux a orienté les actions publiques (Tonneau et al.,
2005). De grandes infrastructures hydriques ont été privilégiées.
Le barrage de Sobradinho sur le Rio São Francisco en est
l’illustration la plus évidente. Il s’agit de transformer le
Sertão. L’eau permet l’intensification de l’agriculture sur le
modèle de la révolution verte et l’intégration des producteurs dans
le monde marchand. Un projet de transposition du programme de ce
fleuve sur d’autres bassins hydrographiques situés plus au nord est
d’ailleurs prévu en vue d’étendre ce modèle (Tabarly, 2010).
Toutefois, un projet alternatif, basé sur la
« convivência1 » avec le
semi-aride, a émergé depuis une vingtaine d’années. Il s’agit ici,
comme le nom l’indique, d’accepter l’aridité et d’imaginer des
systèmes de production respectant mieux le fonctionnement des
écosystèmes. Ce projet a profondément modifié les rapports de
force, les systèmes productifs et les politiques publiques mises en
œuvre dans la région. Porté par l’ASA (l’Articulation du
Semi-aride), réseau riche de plus d’un millier d’associations, le
projet privilégie avant tout la mobilisation des populations
locales dans la revendication d’un modèle plus autonome et plus
respectueux de l’environnement (Silveira et al., 2001).
Les équipes du Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad) ont accompagné ce
mouvement depuis 30 ans (Caron et al., 2003) et ont pu
constater les avancées sociales qu’il a permises en milieu rural.
Nous désirons montrer en quoi le mouvement organisé autour de la
« convivência » avec le Semi-aride a contribué à
renouveler les modèles de développement dans la région. L’hypothèse
que nous voulons vérifier est la suivante : ce mouvement
a-t-il permis au Semi-aride de se constituer en un véritable
territoire d’action publique, en créant des institutions et des
politiques publiques spécifiques à la région tout en renforçant la
capacité de la société civile à intervenir dans les choix
publics ?
Dans un premier temps, nous reviendrons rapidement sur le
contexte régional et son évolution récente. Nous caractériserons
ensuite le modèle de la « convivência », en retraçant la
trajectoire historique de son affirmation. Nous analyserons plus
particulièrement le fonctionnement de l’ASA et les principales
politiques publiques qu’elle porte pour vérifier l’impact en termes
d’organisation politique. Nous en tirerons des enseignements sur
les évolutions et les perspectives d’avenir du Semi-aride
brésilien. Les recherches se sont fondées sur une analyse
bibliographique et des interviews semi-directives des acteurs clés.
Une vingtaine d’enquêtes ont été réalisées. L’objectif était une
approche compréhensive des processus de construction du territoire
d’action publique.
Contexte du Semi-aride brésilien
La région semi-aride brésilienne regroupe le nord des États du
Minas Gerais et de l’Espírito Santo, ainsi que les zones centrales
des États du Nordeste (figure 1) :
22 millions de personnes, 3,5 millions de familles
agricoles, soit 12 % de la population brésilienne, y vivent
sur 868 millions de km2. Mais le produit intérieur
brut (PIB) de cette région ne représente que de 4 % du PIB du
Brésil (Araújo, 2010). Cette « sous-production » n’est
qu’un aspect, le plus mis en avant, d’une réalité complexe, tant
dans ses aspects géophysiques que dans ceux liés à l’occupation
humaine et à l’exploitation des ressources.
Vulnérabilité de l’agriculture du Semi-aride brésilien et
évolution des modes de production
La vulnérabilité de l’agriculture dans le Semi-aride brésilien
est révélée périodiquement par les sécheresses. L’aridité est de
fait le caractère dominant du Sertão. Les précipitations moyennes
annuelles sont de 750 mm et de moins de 500 mm dans la
partie centrale alors que l’évapotranspiration annuelle moyenne est
supérieure à 2 000 mm. La région se caractérise surtout
par l’irrégularité spatio-temporelle des pluies qui peut se
traduire par des périodes de sécheresse très longues (Angelotti,
2009).
Mais la vulnérabilité de l’agriculture est aussi d’origine
sociale. La concentration des terres aux mains d’une élite a créé
une classe de paysans « sans-terre ». Le système
bovin/coton a longtemps structuré la région (ESPLAR, 1991). Des
métayers cultivaient le coton en association avec les plantes
vivrières. Dans les années 1970, ce système disparaît à cause de
l’apparition du bicudo (Anthonum grandis), insecte hémiptère
parasite du coton, et de coÛts de production trop élevés.
La stratégie de l’État est dite « de modernisation
conservatrice » (Chonchol, 1995). Il s’agissait de créer une
agriculture intensive, spécialisée, « artificialisant »
la nature principalement par le développement de l’irrigation et de
pâturages. La BNB2 et la SUDENE3 en ont été les maîtres d’œuvre. Dans
le même temps, l’État encourageait la migration des paysans pauvres
pour coloniser l’Amazonie ou pour participer à l’extension de
l’activité industrielle des villes du Sud. La modernisation s’est
aussi appuyée sur, et donc a renforcé, les formes traditionnelles
de domination du « colonélisme » et sa logique
patrimonialiste.4
Limites des politiques de modernisation
Les politiques de modernisation ont été peu efficaces, en termes
de production, essentiellement du fait des risques climatiques et
économiques. Elles ont eu par ailleurs des impacts négatifs sur
l’environnement (salinisation, érosion, baisse de fertilité des
sols et destruction de la caatinga5) (Duque, 2002). Alors qu’une agriculture à
faible utilisation d’intrants s’était maintenue, entraînant une
pression accrue sur les ressources naturelles, les exploitations
modernes ont disparu avec la suppression des financements publics
au début des années 1990. Elles ont été redistribuées dans le cadre
de la réforme agraire. Ces processus ont abouti à une diversité
géographique et sociale forte au sein de l’agriculture familiale
(Caron et Sabourin, 2001).
Ces politiques n’ont pas contribué non plus à l’amélioration des
conditions sociales. Les inégalités restent fortes et la structure
foncière extrêmement concentrée : 90 % des propriétés de
moins de 100 hectares n’occupent aujourd’hui qu’un quart de la
superficie agricole totale (Araujo, 2010). Les indicateurs sociaux
de la santé, de l’éducation et du revenu sont les pires du Brésil
(Atlas du développement humain au Brésil, 2000) : 81,8 %
des municipalités dans la zone semi-aride ont un indice de
développement humain (IDH) inférieur à 0,65 et aucune n’est dans la
gamme des IDH les plus élevés (entre 0,8 et 1,0). En dehors de la
production irriguée de la Vallée du São Francisco, de quelques
bassins laitiers et des ceintures vertes des grandes
agglomérations, l’agriculture du Sertão se marginalise. La
modernisation a eu pour effet de créer des « îles de modernité
dans un Sertão de pauvreté » (Silva, 2007). La part du Sertão
dans l’économie nationale diminue. Certains parlent d’économie sans
production.
L’État a abandonné pendant une dizaine d’années tout
volontarisme en matière de politique agricole, concentrant ses
efforts sur les infrastructures (routes, électricité,
assainissement…) et sur les politiques sociales. De fait,
l’agriculture familiale est partiellement sécurisée aujourd’hui par
l’accès à la retraite et par les aides de l’assistance sociale
(bourses éducation). Néanmoins, une autre action a été de
développer des instances de participation au niveau des
Municipes (conseil municipal de l’éducation, du
développement rural…), chargées d’accompagner la mise en œuvre des
politiques publiques. Malgré toutes les imperfections, ces conseils
traduisaient la volonté de faire de la « politique
autrement » et obligeaient à une certaine organisation de la
société civile (Tonneau et Sabourin, 2009).
De la lutte contre la sécheresse à la « convivência »
avec le Semi-aride
L’idée de « convivência » avec le Semi-aride au sein
de la société est formulée au début des années 1990, à partir d’une
contestation radicale des actions de l’État. L’intensité des
sécheresses, la volonté de sortir des mesures d’urgence, de la
logique des grandes infrastructures et du clientélisme, ont conduit
les organisations sociales à entrer en conflit avec les instances
gouvernementales en vue de modifier les pratiques de développement.
Une autre voie mieux adaptée aux spécificités de la région a été
explorée. Cristallisée dans la notion de « convivência »,
elle refuse la séparation entre le productif, le social et
l’environnemental (Diniz et Piraux, 2010). Avec une composante
politique forte, elle cherche à construire des stratégies plus
autonomes de développement rural et une capacité accrue des
populations locales à intervenir dans les choix publics. Elle
souligne que la production dépend d’une démocratisation de l’accès
aux biens de production (terre, eau, crédit, technologie appropriée
etc.), voire à l’ensemble des biens et des services publics :
éducation, santé, logement. La priorité est donnée à la
satisfaction des besoins de base des populations nécessaires à
l’émancipation des capacités humaines et à la valorisation des
savoirs locaux (Petersen et Silveira, 2007).
Sur le plan technique et scientifique, elle privilégie avant
tout les référentiels de l’agroécologie (Altieri, 1989). Celle-ci
cherche en effet la construction de nouvelles pratiques
socioproductives en harmonie avec les écosystèmes à partir d’une
nouvelle utilisation des ressources offertes par leurs
fonctionnalités naturelles (Griffon, 2006). Afin de mieux éclairer
la rupture entre les deux référentiels (lutte contre la sécheresse
versus « convivência »), le tableau 1 résume, selon l’ASA, leurs principales
caractéristiques (Silveira, 2009).
Tableau 1 Comparaison des référentiels de la lutte contre
la sécheresse et de la convivência (Silveira, 2009).
| Lutte contre la sécheresse |
Convivência avec le Semi-aride |
| - Paradigme de la révolution verte |
- Paradigme de l’agroécologie |
| - Propositions liées à l’usage intensif de
l’eau |
- Propositions liée à l’utilisation optimale de
l’eau disponible |
| - Utilisation de la biodiversité exotique avec peu
d’espèces |
- Utilisation intensive de la diversité biologique
endogène et/ou adaptée localement |
| - Logique économique unidimensionnelle orientée
vers le marché |
- Logique multidimensionnelle (économique,
écologique et sociale) |
| - Vision à court terme |
- Vision à long terme |
| - Critères d’analyse axée sur la productivité |
- Critères d’analyse de la durabilité intégrant la
productivité, la résistance, la stabilité et l’autonomie |
| - Met l’accent sur les limites des populations
locales et de la nature |
- Met l’accent sur le potentiel des populations
locales et des écosystèmes |
| - Spécialisation recherchée |
- système diversifié de polyculture-élevage |
| - La science apporte/impose les innovations |
- Science et culture locale coconstruisent des
innovations |
Des expériences locales au développement régional
Le processus s’étale sur 30 ans. Il est original dans la
mesure où il s’est construit de manière intégrée autour d’un
véritable projet alternatif. Comprendre son émergence nécessite de
la resituer dans une trajectoire historique longue, qui pourrait se
résumer en trois phases : un projet de technologies
alternatives, l’institutionnalisation des réseaux locaux et enfin
la création de l’ASA et de nouvelles politiques publiques.
Un projet de technologies alternatives
Le mouvement syndical, en alliance avec des ONG, explore des
alternatives de développement dans des postures modestes
d’expérimentation. Entre 1983 et 1988, les premières
actions recensent les technologies alternatives présentes chez les
agriculteurs familiaux. Les ONG engagent une réflexion conceptuelle
importante, influencée par les écrits d’Altieri (1989) et
l’agroécologie. Cette dernière offre une base scientifique pour la
construction d’un Projet de technologies alternatives (PTA) (Leroy,
1998) qui s’organise entre 1989 et 1991 avec un forum
national et trois forums régionaux (Nordeste, Sudeste et Sud). Le
réseau réussit à regrouper les plus importantes ONG qui travaillent
sur le développement rural. En 1993, année de grande sécheresse,
5 000 représentants du Syndicat des travailleurs ruraux se
mobilisent en occupant la SUDENE, pour exiger des réponses
concrètes. Le projet PTA contribue alors à l’élaboration d’un
document intitulé « Actions permanentes pour le
développement du Semi-aride brésilien : proposition de la
société civile ». Le document propose l’adoption par le
Gouvernement de programmes qui puissent élever le niveau de revenus
des familles, assurer une sécurité alimentaire, permettre l’accès
aux biens et aux services et ainsi développer la citoyenneté
(Diniz, 2007). Les objectifs relèvent du culturel, du technique, du
social et du politique. Les propositions font référence à la
demande des syndicats, à la notion politique de
« convivência avec le Semi-aride », et à la notion
scientifique de l’agroécologie, défendues par les ONG et le
PTA.
L’État fédéral décide alors de lancer des programmes de
développement, comme le programme Aridas, qui contribue peu à de
véritables changements (Silva, 2007). Le manque de compétences
nécessaires à sa mise en place et la capacité des oligarchies
locales à détourner les actions publiques pour leurs propres
intérêts en sont la cause principale.
Une mobilisation et une institutionnalisation des réseaux
locaux
À la même époque, les mouvements sociaux participent à
l’institutionnalisation de réseaux locaux, dont l’enjeu est de
mettre en réseau le travail d’expérimentations et de construction
de références, nécessaires pour consolider le projet politique de
la « convivência » (Sabourin et al., 2005). Par
exemple, dans la Paraíba, un projet de développement est élaboré et
une structure fonctionnelle (l’Articulation du Semi-aride Paraíba,
ASA-Pb) est capable de le porter. Ce réseau, en association avec
l’État, organise la distribution de 115 tonnes de semences, qui
donne naissance à 113 banques de semences communautaires et à une
loi votée par l’État de la Paraíba pour viabiliser ce programme
(Silveira et al., 2001). Ces banques deviennent d’ailleurs
une innovation importante du futur travail de l’Articulation.
L’ASA et de nouvelles politiques publiques
Les années qui suivent l’occupation de la SUDENE bénéficient
d’une pluviométrie relativement abondante dans le Semi-aride. Les
mobilisations sociales en sont affectées. Celles-ci reprennent en
1999, lors d’un nouveau cycle de sécheresse et à l’occasion de la
conférence de l’ONU sur la mise en œuvre de la Convention liée au
combat de la désertification et de la sécheresse (ICID). La société
civile profite de l’événement pour organiser un forum parallèle. Le
projet PTA y joue un rôle prépondérant, s’affirmant comme un espace
d’articulation politique de la société civile, ce qui donne
naissance à l’ASA-Brasil. Celle-ci rassemble aujourd’hui plus de
1 200 organismes de la société civile, des syndicats, des
associations, des ONG, des églises, etc. Ses actions se basent sur
la « Déclaration du Semi-aride » qui s’organise
autour de trois piliers : l’usage durable des ressources
naturelles ; la démocratisation de l’accès aux moyens de
production ; la prise en compte des nécessités et des
potentialités des populations locales. La rencontre nationale
annuelle de l’ASA, considérée comme l’espace politique le plus
important, permet de discuter des politiques publiques et de
confronter les expériences locales.
Forte de ses succès et de sa légitimité, l’ASA se préoccupe
alors de faire reconnaître son projet par l’État fédéral. L’enjeu
est de le traduire en politiques publiques. Le moment est propice.
L’arrivée de Lula en 2003 à la présidence de la République et de
manière plus fondamentale, la prise en compte des enjeux du
développement durable, font que les idées de l’ASA apparaissent
pertinentes pour nombre de techniciens gouvernementaux, pour
beaucoup d’ailleurs issus de la société civile. Des politiques sont
coconstruites. D’autres ont été influencées.
Des politiques publiques spécifiques
Les programmes « Un million de citernes » et
« Une terre et deux eaux »
Le programme phare de l’ASA est celui de la construction de
citernes « en plaques6 ».
Il constitue une proposition alternative car rendant autonome
l’agriculteur pour l’eau de boisson, approvisionné lors des
sécheresses par des camions citernes. L’efficacité des citernes
mises au point et l’adhésion rapide de la population ont rendu
l’expérience de l’ASA incontournable. L’État la reconnaît. La
négociation avec le Gouvernement fédéral, s’est concrétisée en 2003
par un programme de politique publique, le P1MC,
« Programme de Formation et Mobilisation pour la
Convivência avec le Semi-aride : un million de
citernes ». Inséré au sein du programme « Fome
Zéro » (Faim Zéro) du Gouvernement Lula, il est financé
par la Fédération brésilienne des banques. Le titre du programme
traduit bien l’importance donnée aux processus éducatifs, à la
transformation sociale et à la participation populaire pour
« l’accès, la gestion et la valorisation de l’eau, comme
droit essentiel de la vie et de la citoyenneté » (Diniz,
2007). Le programme est mis en place après deux phases
expérimentales financées par le ministère de l’Environnement puis
par l’Agence nationale de l’eau en 2001 et 2002. Ces
phases ont permis le renforcement institutionnel des organisations
locales et la négociation d’un cadre technique et juridique
nécessaire à l’exécution du projet définitif du P1MC. Une structure
spécifique, bénéficiant d’un statut juridique compatible avec la
gestion de fonds publics7 est créée.
Elle compte une unité centrale au niveau national et des unités
déconcentrées au niveau des États fédérés (ASA-Paraíba, par
exemple) et des territoires d’action (des syndicats agricoles, par
exemple). Cette démarche de développement est originale car pensée
et mise en place par la société civile au sein de niveaux
d’organisation différenciés (du national au local). Les unités de
gestion décentralisées sont en effet responsables de la
planification locale des actions : diagnostic participatif des
communautés, formation des maçons, visites d’échanges, et surtout
formation des communautés. Celles-ci développent alors une capacité
à construire des propositions locales de « convivência »
qui dépassent la seule thématique de l’eau.
Avec 351 140 citernes construites aujourd’hui (figure 2), assurant
ainsi de l’eau de boisson à plus de 1,5 million de personnes,
ce programme a eu d’importants résultats sociaux, économiques et
politiques, liés notamment à l’augmentation de la fréquentation
scolaire, la diversification des revenus liés à l’augmentation du
temps disponible (non dévolu au transport de l’eau) et la
diminution de maladies liées à la contamination de l’eau (Diniz,
2007). Sur 140 000 bénéficiaires, une diminution de
4,2 % de l’incidence des vers intestinaux a pu être constatée
(ASA-Brasil, 1999). La démocratisation de la gestion de l’eau,
l’accroissement des liens sociaux entre communautés, le sens des
responsabilités, l’apprentissage et l’autonomie sont, d’après les
personnes interrogées, la meilleure garantie de la durabilité du
processus en cours. L’innovation n’a donc pas été seulement
technique mais aussi sociale et institutionnelle. Les résultats
positifs et originaux ont d’ailleurs été reconnus par un prix de
l’Organisation des Nations unies.
La principale difficulté réside dans le respect des normes
établies par l’État dont les règles de fonctionnement sont
davantage élaborées pour les organismes publics. Ce fut le cas des
fonds rotatifs mis en place au départ du programme, qui avait pour
objectifs de renforcer la solidarité entre les bénéficiaires et de
démultiplier le nombre de citernes, dispositif finalement refusé
par le Gouvernement, revendiquant la gratuité des citernes.
Dans la continuité, un autre programme de développement a été
mis en place par l’ASA sur le même modèle. C’est le « P1+2, 1
terre et 2 eaux ». Le qualificatif « 1 terre » met
l’accent sur la nécessité de la réforme agraire. Le qualificatif
« 2 eaux » signifie qu’il faut aller au-delà de la
fourniture de l’eau de boisson, pour favoriser une bonne gestion de
la ressource pour la production et la promotion de la sécurité
alimentaire. L’objectif de la phase de démonstration, lancée en
2007, est d’expérimenter et de référencer les expériences locales8 et d’organiser un processus d’échange
et de mise en réseau. Les résultats orienteront le programme à une
plus grande échelle. La méthode retenue souligne l’importance de
l’expérimentation sociale et technique préalable à la mise en œuvre
de politiques publiques.
Des politiques territoriales de consolidation de la
« convivência » et de l’agroécologie
L’ASA Brasil a eu une forte influence dans la formulation de
plusieurs programmes gouvernementaux en s’appuyant sur les
référentiels de « convivência » et de l’agroécologie.
Nous en donnons trois exemples. Le programme Conviver
(« Programa de Desenvolvimento Integrado e Sustentável do
Semi-Árido ») mis en place par le ministère de
l’Intégration nationale, veut répondre aux défis d’articulation des
divers programmes de lutte contre la pauvreté et la faim et la
promotion de la sécurité alimentaire, de la santé et de l’éducation
avec les programmes de développement régional. Le Pronaf9 « Semi-aride et agroécologie »
est une diversification des modalités du crédit, relatives aux
infrastructures hydriques et la mise en place de systèmes
agroécologiques. Enfin, la nouvelle politique nationale
d’assistance technique (Pnater) repose sur un référentiel axé sur
l’approche agroécologique.
Conclusion
Nous avons voulu caractériser les profondes évolutions des
référentiels des modèles de développement que connaissait le
Semi-aride au travers du mouvement de la « convivência »
et de l’agroécologie. Ce mouvement s’est inscrit dans une rupture
avec les principes et l’idéologie qui guidaient l’action publique,
en gardant toutefois une capacité de négocier ses actions avec
l’État. La coconstruction et le partenariat ont été à la base des
démarches de l’ASA. Le Semi-aride brésilien est devenu un véritable
territoire d’action publique, aboutissant à une modification
significative des interventions publiques dans la région, à
l’apparition de nouvelles institutions et à l’élaboration de
politiques publiques spécifiques. Le changement est d’importance
car autrefois il n’était qu’une région réceptacle de politiques
publiques décidées au niveau national, sans prise en compte de ses
spécificités. Le processus d’expérimentation a été fondamental
(Piraux et al., 2010). Il constitue des systèmes
d’innovations (Amable, 2001) dans le sens où l’innovation est tout
autant technique, sociale et institutionnelle, qu’elle a une
évidente portée culturelle et qu’elle engendre in fine un
positionnement politique collectif. Partant du souci de résoudre
des problèmes sociaux engendrés par le manque d’eau, aggravés par
l’inadéquation des propositions techniques des pouvoirs publics et
les méthodes interventionnistes d’un État relativement centralisé,
ces processus d’innovation s’inscrivent dans une aspiration à créer
des milieux de vie responsabilisés (Bouchard, 2005). Pour
comprendre la portée de ces changements, nous les avons replacés
dans une trajectoire historique permettant de les lier aux
transformations politiques et institutionnelles que le Brésil a
connues.
Les succès sont au rendez-vous mais les défis que doit relever
l’ASA aujourd’hui sont nombreux : meilleure articulation avec
les politiques territoriales du gouvernement fédéral, renforcement
des compétences locales, construction plus solide de références
locales qui manquent encore pour guider l’action et enfin, capacité
à organiser une réflexion commune sur les différents projets
existants pour les agricultures présentes dans le Semi-aride. Les
modèles de développement y sont encore aujourd’hui en vive
opposition. Va-t-on ainsi vers une partition et une spécialisation
des espaces entre des zones d’artificialisation très modernes avec
une agriculture entrepreneuriale, des zones d’agricultures
patronales d’élevage plus extensif et des zones où une agriculture
familiale réhabilite ses savoirs et ses pratiques en vue de son
autonomie, du maintien de l’emploi en milieu rural et la
conservation d’une biodiversité menacée ? Ou le Semi-aride
réussira-t-il une meilleure intégration entre ces espaces ?
Tout porte à croire, vu les évolutions actuelles, que le premier
scénario, celui de la partition des espaces, est en cours de
réalisation. Ce n’est peut-être pas la meilleure voie pour
affronter des perspectives qui apparaissent difficiles. Les
scénarios sur les changements climatiques montrent en effet que la
région sera une des plus affectées au Brésil avec des épisodes de
sécheresse renforcés (Angeloti, 2009). Elle devra donc
nécessairement continuer à innover d’un point de vue technique et
social afin de mieux garantir l’articulation et la cohérence des
politiques publiques et assurer le bien-être de la population.
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1 Ce terme signifie littéralement
« vivre avec », et marque le fait de coexister avec et
non de combattre la sécheresse. Nous avons préféré dans le cadre de
cet article utiliser le terme originel.
2 Banque du Nordeste brésilien.
3 Société de développement du Nordeste.
4 On entend logique patrimonialiste, au sens
de Marx Weber, c’est-à-dire, la préservation de l’intérêt personnel
dans les charges électives, la désignation et l’intéressement des
collaborateurs, la personnalisation des relations avec les
administrés, le recours à la récompense, etc.
5 La végétation typique dans les zones
semi-arides est la caatinga, une savane sèche très riche en
espèces endémiques xéromorphes. Le biome caatinga occupe
aujourd’hui 7 % du territoire national. Elle a été sévèrement
dégradée. Elle a perdu dans les dix dernières années, 30 % de sa
couverture originale (Roccha, 2009). Environ 45 % de sa
superficie initiale a été déboisée. Entre 2002 et 2008, le taux
annuel moyen de déforestation était de
2 763 km2.
6 Il s’agit de citernes semi-enterrées de
forme arrondie, construites à partir de petites plaques de
béton.
7 Ce statut est celui d’OSCIP
(Organisation de la société civile d’intérêt public),
correspondant à celui de loi 1901, en France.
8 Il s’agit avant tout de barrages
souterrains, de murs en pierre, de cordons pierreux, de pratiques
culturales nouvelles.
9 Programme de renforcement de l’agriculture
familiale.
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