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Science et changements planétaires / Sécheresse
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From the Brazilian northeast to the Semi-arid: Renewing the developmental model around agro-ecology


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 22, Number 4, 218-24, Octobre-Novembre-Décembre 2011, Articles de recherche

DOI : 10.1684/sec.2011.0322

Résumé   Summary  

Author(s) : Marc Piraux, Jean-Philippe Tonneau, Paulo Cesar Diniz, Cirad UMR TETIS Belem-PA Brésil, Université Fédérale do Para Núcleo de Ciências Agrárias e Desenvolvimento Rural Rua Augusto Correa, s/n Guamá 66 075 110 Belém – PA Brésil, Cirad UMR TETIS Campus international de Baillarguet TA C-91 Montpellier cedex 5 France, Universidade Federal Rural de Pernambuco – UFRPE Departamento de Educação Rua Dom Manoel de Medeiros, s/n Dois Irmãos 52171-900 Recife-PE Brésil.

Summary : The Semi-arid Brazilian region has always been regarded as the problem region of Brazil. It has always accumulated significant disabilities. In the field of agricultural development, the modernization of rural areas, based on the green revolution, continues to guide public actions, despite setbacks. However, an alternative project, based on the “convivência” with the Semi-Arid (living with aridity) and agro-ecology has emerged over the last twenty years. This project, supported by the ASA, the articulation of the Semi-arid region, has profoundly changed the productive systems, power relations and public policies implemented in the region. It is this evolution that we describe, focusing on conditions that allowed these changes, and on the characterization of some public policies co-constructed between civil society and the State. We show that the Semi-arid region has become a veritable territory of public action and not just a receptacle for programs decided at the national level.

Keywords : agroecology, Brazil, public action, semiarid area

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ARTICLE

sec.2011.0322

Auteur(s) : Marc Piraux1,,2 marcpiraux@uol.com.br, Jean-Philippe Tonneau3 jean-philippe.tonneau@cirad.fr, Paulo Cesar Diniz4 p.diniz@uol.com.br

1 Cirad UMR TETIS Belem-PA Brésil

2 Université Fédérale do Para Núcleo de Ciências Agrárias e Desenvolvimento Rural Rua Augusto Correa, s/n Guamá 66 075 110 Belém – PA Brésil

3 Cirad UMR TETIS Campus international de Baillarguet TA C-91 Montpellier cedex 5 France

4 Universidade Federal Rural de Pernambuco – UFRPE Departamento de Educação Rua Dom Manoel de Medeiros, s/n Dois Irmãos 52171-900 Recife-PE Brésil

Tirés à part : M. Piraux

Une grande partie du Nordeste brésilien est semi-aride. Cette région, dénommée Sertão, est considérée depuis longtemps comme la plus pauvre du Brésil, la région problème (Théry, 2005) : 12 % de la population brésilienne y habite sur un territoire grand comme trois fois la France. Malgré des évolutions favorables ces dernières décennies, le Semi-aride est toujours considéré en retard de développement. Il présente de fait de nombreux handicaps : aridité, pauvreté, manque d’infrastructures, niveaux d’alphabétisation et de production agricole faibles.

Depuis les années 1950, un projet de modernisation des espaces ruraux a orienté les actions publiques (Tonneau et al., 2005). De grandes infrastructures hydriques ont été privilégiées. Le barrage de Sobradinho sur le Rio São Francisco en est l’illustration la plus évidente. Il s’agit de transformer le Sertão. L’eau permet l’intensification de l’agriculture sur le modèle de la révolution verte et l’intégration des producteurs dans le monde marchand. Un projet de transposition du programme de ce fleuve sur d’autres bassins hydrographiques situés plus au nord est d’ailleurs prévu en vue d’étendre ce modèle (Tabarly, 2010).

Toutefois, un projet alternatif, basé sur la « convivência1 » avec le semi-aride, a émergé depuis une vingtaine d’années. Il s’agit ici, comme le nom l’indique, d’accepter l’aridité et d’imaginer des systèmes de production respectant mieux le fonctionnement des écosystèmes. Ce projet a profondément modifié les rapports de force, les systèmes productifs et les politiques publiques mises en œuvre dans la région. Porté par l’ASA (l’Articulation du Semi-aride), réseau riche de plus d’un millier d’associations, le projet privilégie avant tout la mobilisation des populations locales dans la revendication d’un modèle plus autonome et plus respectueux de l’environnement (Silveira et al., 2001).

Les équipes du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) ont accompagné ce mouvement depuis 30 ans (Caron et al., 2003) et ont pu constater les avancées sociales qu’il a permises en milieu rural. Nous désirons montrer en quoi le mouvement organisé autour de la « convivência » avec le Semi-aride a contribué à renouveler les modèles de développement dans la région. L’hypothèse que nous voulons vérifier est la suivante : ce mouvement a-t-il permis au Semi-aride de se constituer en un véritable territoire d’action publique, en créant des institutions et des politiques publiques spécifiques à la région tout en renforçant la capacité de la société civile à intervenir dans les choix publics ?

Dans un premier temps, nous reviendrons rapidement sur le contexte régional et son évolution récente. Nous caractériserons ensuite le modèle de la « convivência », en retraçant la trajectoire historique de son affirmation. Nous analyserons plus particulièrement le fonctionnement de l’ASA et les principales politiques publiques qu’elle porte pour vérifier l’impact en termes d’organisation politique. Nous en tirerons des enseignements sur les évolutions et les perspectives d’avenir du Semi-aride brésilien. Les recherches se sont fondées sur une analyse bibliographique et des interviews semi-directives des acteurs clés. Une vingtaine d’enquêtes ont été réalisées. L’objectif était une approche compréhensive des processus de construction du territoire d’action publique.

Contexte du Semi-aride brésilien

La région semi-aride brésilienne regroupe le nord des États du Minas Gerais et de l’Espírito Santo, ainsi que les zones centrales des États du Nordeste (figure 1) : 22 millions de personnes, 3,5 millions de familles agricoles, soit 12 % de la population brésilienne, y vivent sur 868 millions de km2. Mais le produit intérieur brut (PIB) de cette région ne représente que de 4 % du PIB du Brésil (Araújo, 2010). Cette « sous-production » n’est qu’un aspect, le plus mis en avant, d’une réalité complexe, tant dans ses aspects géophysiques que dans ceux liés à l’occupation humaine et à l’exploitation des ressources.

Vulnérabilité de l’agriculture du Semi-aride brésilien et évolution des modes de production

La vulnérabilité de l’agriculture dans le Semi-aride brésilien est révélée périodiquement par les sécheresses. L’aridité est de fait le caractère dominant du Sertão. Les précipitations moyennes annuelles sont de 750 mm et de moins de 500 mm dans la partie centrale alors que l’évapotranspiration annuelle moyenne est supérieure à 2 000 mm. La région se caractérise surtout par l’irrégularité spatio-temporelle des pluies qui peut se traduire par des périodes de sécheresse très longues (Angelotti, 2009).

Mais la vulnérabilité de l’agriculture est aussi d’origine sociale. La concentration des terres aux mains d’une élite a créé une classe de paysans « sans-terre ». Le système bovin/coton a longtemps structuré la région (ESPLAR, 1991). Des métayers cultivaient le coton en association avec les plantes vivrières. Dans les années 1970, ce système disparaît à cause de l’apparition du bicudo (Anthonum grandis), insecte hémiptère parasite du coton, et de coÛts de production trop élevés.

La stratégie de l’État est dite « de modernisation conservatrice » (Chonchol, 1995). Il s’agissait de créer une agriculture intensive, spécialisée, « artificialisant » la nature principalement par le développement de l’irrigation et de pâturages. La BNB2 et la SUDENE3 en ont été les maîtres d’œuvre. Dans le même temps, l’État encourageait la migration des paysans pauvres pour coloniser l’Amazonie ou pour participer à l’extension de l’activité industrielle des villes du Sud. La modernisation s’est aussi appuyée sur, et donc a renforcé, les formes traditionnelles de domination du « colonélisme » et sa logique patrimonialiste.4

Limites des politiques de modernisation

Les politiques de modernisation ont été peu efficaces, en termes de production, essentiellement du fait des risques climatiques et économiques. Elles ont eu par ailleurs des impacts négatifs sur l’environnement (salinisation, érosion, baisse de fertilité des sols et destruction de la caatinga5) (Duque, 2002). Alors qu’une agriculture à faible utilisation d’intrants s’était maintenue, entraînant une pression accrue sur les ressources naturelles, les exploitations modernes ont disparu avec la suppression des financements publics au début des années 1990. Elles ont été redistribuées dans le cadre de la réforme agraire. Ces processus ont abouti à une diversité géographique et sociale forte au sein de l’agriculture familiale (Caron et Sabourin, 2001).

Ces politiques n’ont pas contribué non plus à l’amélioration des conditions sociales. Les inégalités restent fortes et la structure foncière extrêmement concentrée : 90 % des propriétés de moins de 100 hectares n’occupent aujourd’hui qu’un quart de la superficie agricole totale (Araujo, 2010). Les indicateurs sociaux de la santé, de l’éducation et du revenu sont les pires du Brésil (Atlas du développement humain au Brésil, 2000) : 81,8 % des municipalités dans la zone semi-aride ont un indice de développement humain (IDH) inférieur à 0,65 et aucune n’est dans la gamme des IDH les plus élevés (entre 0,8 et 1,0). En dehors de la production irriguée de la Vallée du São Francisco, de quelques bassins laitiers et des ceintures vertes des grandes agglomérations, l’agriculture du Sertão se marginalise. La modernisation a eu pour effet de créer des « îles de modernité dans un Sertão de pauvreté » (Silva, 2007). La part du Sertão dans l’économie nationale diminue. Certains parlent d’économie sans production.

L’État a abandonné pendant une dizaine d’années tout volontarisme en matière de politique agricole, concentrant ses efforts sur les infrastructures (routes, électricité, assainissement…) et sur les politiques sociales. De fait, l’agriculture familiale est partiellement sécurisée aujourd’hui par l’accès à la retraite et par les aides de l’assistance sociale (bourses éducation). Néanmoins, une autre action a été de développer des instances de participation au niveau des Municipes (conseil municipal de l’éducation, du développement rural…), chargées d’accompagner la mise en œuvre des politiques publiques. Malgré toutes les imperfections, ces conseils traduisaient la volonté de faire de la « politique autrement » et obligeaient à une certaine organisation de la société civile (Tonneau et Sabourin, 2009).

De la lutte contre la sécheresse à la « convivência » avec le Semi-aride

L’idée de « convivência » avec le Semi-aride au sein de la société est formulée au début des années 1990, à partir d’une contestation radicale des actions de l’État. L’intensité des sécheresses, la volonté de sortir des mesures d’urgence, de la logique des grandes infrastructures et du clientélisme, ont conduit les organisations sociales à entrer en conflit avec les instances gouvernementales en vue de modifier les pratiques de développement. Une autre voie mieux adaptée aux spécificités de la région a été explorée. Cristallisée dans la notion de « convivência », elle refuse la séparation entre le productif, le social et l’environnemental (Diniz et Piraux, 2010). Avec une composante politique forte, elle cherche à construire des stratégies plus autonomes de développement rural et une capacité accrue des populations locales à intervenir dans les choix publics. Elle souligne que la production dépend d’une démocratisation de l’accès aux biens de production (terre, eau, crédit, technologie appropriée etc.), voire à l’ensemble des biens et des services publics : éducation, santé, logement. La priorité est donnée à la satisfaction des besoins de base des populations nécessaires à l’émancipation des capacités humaines et à la valorisation des savoirs locaux (Petersen et Silveira, 2007).

Sur le plan technique et scientifique, elle privilégie avant tout les référentiels de l’agroécologie (Altieri, 1989). Celle-ci cherche en effet la construction de nouvelles pratiques socioproductives en harmonie avec les écosystèmes à partir d’une nouvelle utilisation des ressources offertes par leurs fonctionnalités naturelles (Griffon, 2006). Afin de mieux éclairer la rupture entre les deux référentiels (lutte contre la sécheresse versus « convivência »), le tableau 1 résume, selon l’ASA, leurs principales caractéristiques (Silveira, 2009).

Tableau 1 Comparaison des référentiels de la lutte contre la sécheresse et de la convivência (Silveira, 2009).

Lutte contre la sécheresse Convivência avec le Semi-aride
- Paradigme de la révolution verte - Paradigme de l’agroécologie
- Propositions liées à l’usage intensif de l’eau - Propositions liée à l’utilisation optimale de l’eau disponible
- Utilisation de la biodiversité exotique avec peu d’espèces - Utilisation intensive de la diversité biologique endogène et/ou adaptée localement
- Logique économique unidimensionnelle orientée vers le marché - Logique multidimensionnelle (économique, écologique et sociale)
- Vision à court terme - Vision à long terme
- Critères d’analyse axée sur la productivité - Critères d’analyse de la durabilité intégrant la productivité, la résistance, la stabilité et l’autonomie
- Met l’accent sur les limites des populations locales et de la nature - Met l’accent sur le potentiel des populations locales et des écosystèmes
- Spécialisation recherchée - système diversifié de polyculture-élevage
- La science apporte/impose les innovations - Science et culture locale coconstruisent des innovations

Des expériences locales au développement régional

Le processus s’étale sur 30 ans. Il est original dans la mesure où il s’est construit de manière intégrée autour d’un véritable projet alternatif. Comprendre son émergence nécessite de la resituer dans une trajectoire historique longue, qui pourrait se résumer en trois phases : un projet de technologies alternatives, l’institutionnalisation des réseaux locaux et enfin la création de l’ASA et de nouvelles politiques publiques.

Un projet de technologies alternatives

Le mouvement syndical, en alliance avec des ONG, explore des alternatives de développement dans des postures modestes d’expérimentation. Entre 1983 et 1988, les premières actions recensent les technologies alternatives présentes chez les agriculteurs familiaux. Les ONG engagent une réflexion conceptuelle importante, influencée par les écrits d’Altieri (1989) et l’agroécologie. Cette dernière offre une base scientifique pour la construction d’un Projet de technologies alternatives (PTA) (Leroy, 1998) qui s’organise entre 1989 et 1991 avec un forum national et trois forums régionaux (Nordeste, Sudeste et Sud). Le réseau réussit à regrouper les plus importantes ONG qui travaillent sur le développement rural. En 1993, année de grande sécheresse, 5 000 représentants du Syndicat des travailleurs ruraux se mobilisent en occupant la SUDENE, pour exiger des réponses concrètes. Le projet PTA contribue alors à l’élaboration d’un document intitulé « Actions permanentes pour le développement du Semi-aride brésilien : proposition de la société civile ». Le document propose l’adoption par le Gouvernement de programmes qui puissent élever le niveau de revenus des familles, assurer une sécurité alimentaire, permettre l’accès aux biens et aux services et ainsi développer la citoyenneté (Diniz, 2007). Les objectifs relèvent du culturel, du technique, du social et du politique. Les propositions font référence à la demande des syndicats, à la notion politique de « convivência avec le Semi-aride », et à la notion scientifique de l’agroécologie, défendues par les ONG et le PTA.

L’État fédéral décide alors de lancer des programmes de développement, comme le programme Aridas, qui contribue peu à de véritables changements (Silva, 2007). Le manque de compétences nécessaires à sa mise en place et la capacité des oligarchies locales à détourner les actions publiques pour leurs propres intérêts en sont la cause principale.

Une mobilisation et une institutionnalisation des réseaux locaux

À la même époque, les mouvements sociaux participent à l’institutionnalisation de réseaux locaux, dont l’enjeu est de mettre en réseau le travail d’expérimentations et de construction de références, nécessaires pour consolider le projet politique de la « convivência » (Sabourin et al., 2005). Par exemple, dans la Paraíba, un projet de développement est élaboré et une structure fonctionnelle (l’Articulation du Semi-aride Paraíba, ASA-Pb) est capable de le porter. Ce réseau, en association avec l’État, organise la distribution de 115 tonnes de semences, qui donne naissance à 113 banques de semences communautaires et à une loi votée par l’État de la Paraíba pour viabiliser ce programme (Silveira et al., 2001). Ces banques deviennent d’ailleurs une innovation importante du futur travail de l’Articulation.

L’ASA et de nouvelles politiques publiques

Les années qui suivent l’occupation de la SUDENE bénéficient d’une pluviométrie relativement abondante dans le Semi-aride. Les mobilisations sociales en sont affectées. Celles-ci reprennent en 1999, lors d’un nouveau cycle de sécheresse et à l’occasion de la conférence de l’ONU sur la mise en œuvre de la Convention liée au combat de la désertification et de la sécheresse (ICID). La société civile profite de l’événement pour organiser un forum parallèle. Le projet PTA y joue un rôle prépondérant, s’affirmant comme un espace d’articulation politique de la société civile, ce qui donne naissance à l’ASA-Brasil. Celle-ci rassemble aujourd’hui plus de 1 200 organismes de la société civile, des syndicats, des associations, des ONG, des églises, etc. Ses actions se basent sur la « Déclaration du Semi-aride » qui s’organise autour de trois piliers : l’usage durable des ressources naturelles ; la démocratisation de l’accès aux moyens de production ; la prise en compte des nécessités et des potentialités des populations locales. La rencontre nationale annuelle de l’ASA, considérée comme l’espace politique le plus important, permet de discuter des politiques publiques et de confronter les expériences locales.

Forte de ses succès et de sa légitimité, l’ASA se préoccupe alors de faire reconnaître son projet par l’État fédéral. L’enjeu est de le traduire en politiques publiques. Le moment est propice. L’arrivée de Lula en 2003 à la présidence de la République et de manière plus fondamentale, la prise en compte des enjeux du développement durable, font que les idées de l’ASA apparaissent pertinentes pour nombre de techniciens gouvernementaux, pour beaucoup d’ailleurs issus de la société civile. Des politiques sont coconstruites. D’autres ont été influencées.

Des politiques publiques spécifiques

Les programmes « Un million de citernes » et « Une terre et deux eaux »

Le programme phare de l’ASA est celui de la construction de citernes « en plaques6 ». Il constitue une proposition alternative car rendant autonome l’agriculteur pour l’eau de boisson, approvisionné lors des sécheresses par des camions citernes. L’efficacité des citernes mises au point et l’adhésion rapide de la population ont rendu l’expérience de l’ASA incontournable. L’État la reconnaît. La négociation avec le Gouvernement fédéral, s’est concrétisée en 2003 par un programme de politique publique, le P1MC, « Programme de Formation et Mobilisation pour la Convivência avec le Semi-aride : un million de citernes ». Inséré au sein du programme « Fome Zéro » (Faim Zéro) du Gouvernement Lula, il est financé par la Fédération brésilienne des banques. Le titre du programme traduit bien l’importance donnée aux processus éducatifs, à la transformation sociale et à la participation populaire pour « l’accès, la gestion et la valorisation de l’eau, comme droit essentiel de la vie et de la citoyenneté » (Diniz, 2007). Le programme est mis en place après deux phases expérimentales financées par le ministère de l’Environnement puis par l’Agence nationale de l’eau en 2001 et 2002. Ces phases ont permis le renforcement institutionnel des organisations locales et la négociation d’un cadre technique et juridique nécessaire à l’exécution du projet définitif du P1MC. Une structure spécifique, bénéficiant d’un statut juridique compatible avec la gestion de fonds publics7 est créée. Elle compte une unité centrale au niveau national et des unités déconcentrées au niveau des États fédérés (ASA-Paraíba, par exemple) et des territoires d’action (des syndicats agricoles, par exemple). Cette démarche de développement est originale car pensée et mise en place par la société civile au sein de niveaux d’organisation différenciés (du national au local). Les unités de gestion décentralisées sont en effet responsables de la planification locale des actions : diagnostic participatif des communautés, formation des maçons, visites d’échanges, et surtout formation des communautés. Celles-ci développent alors une capacité à construire des propositions locales de « convivência » qui dépassent la seule thématique de l’eau.

Avec 351 140 citernes construites aujourd’hui (figure 2), assurant ainsi de l’eau de boisson à plus de 1,5 million de personnes, ce programme a eu d’importants résultats sociaux, économiques et politiques, liés notamment à l’augmentation de la fréquentation scolaire, la diversification des revenus liés à l’augmentation du temps disponible (non dévolu au transport de l’eau) et la diminution de maladies liées à la contamination de l’eau (Diniz, 2007). Sur 140 000 bénéficiaires, une diminution de 4,2 % de l’incidence des vers intestinaux a pu être constatée (ASA-Brasil, 1999). La démocratisation de la gestion de l’eau, l’accroissement des liens sociaux entre communautés, le sens des responsabilités, l’apprentissage et l’autonomie sont, d’après les personnes interrogées, la meilleure garantie de la durabilité du processus en cours. L’innovation n’a donc pas été seulement technique mais aussi sociale et institutionnelle. Les résultats positifs et originaux ont d’ailleurs été reconnus par un prix de l’Organisation des Nations unies.

La principale difficulté réside dans le respect des normes établies par l’État dont les règles de fonctionnement sont davantage élaborées pour les organismes publics. Ce fut le cas des fonds rotatifs mis en place au départ du programme, qui avait pour objectifs de renforcer la solidarité entre les bénéficiaires et de démultiplier le nombre de citernes, dispositif finalement refusé par le Gouvernement, revendiquant la gratuité des citernes.

Dans la continuité, un autre programme de développement a été mis en place par l’ASA sur le même modèle. C’est le « P1+2, 1 terre et 2 eaux ». Le qualificatif « 1 terre » met l’accent sur la nécessité de la réforme agraire. Le qualificatif « 2 eaux » signifie qu’il faut aller au-delà de la fourniture de l’eau de boisson, pour favoriser une bonne gestion de la ressource pour la production et la promotion de la sécurité alimentaire. L’objectif de la phase de démonstration, lancée en 2007, est d’expérimenter et de référencer les expériences locales8 et d’organiser un processus d’échange et de mise en réseau. Les résultats orienteront le programme à une plus grande échelle. La méthode retenue souligne l’importance de l’expérimentation sociale et technique préalable à la mise en œuvre de politiques publiques.

Des politiques territoriales de consolidation de la « convivência » et de l’agroécologie

L’ASA Brasil a eu une forte influence dans la formulation de plusieurs programmes gouvernementaux en s’appuyant sur les référentiels de « convivência » et de l’agroécologie. Nous en donnons trois exemples. Le programme Conviver (« Programa de Desenvolvimento Integrado e Sustentável do Semi-Árido ») mis en place par le ministère de l’Intégration nationale, veut répondre aux défis d’articulation des divers programmes de lutte contre la pauvreté et la faim et la promotion de la sécurité alimentaire, de la santé et de l’éducation avec les programmes de développement régional. Le Pronaf9 « Semi-aride et agroécologie » est une diversification des modalités du crédit, relatives aux infrastructures hydriques et la mise en place de systèmes agroécologiques. Enfin, la nouvelle politique nationale d’assistance technique (Pnater) repose sur un référentiel axé sur l’approche agroécologique.

Conclusion

Nous avons voulu caractériser les profondes évolutions des référentiels des modèles de développement que connaissait le Semi-aride au travers du mouvement de la « convivência » et de l’agroécologie. Ce mouvement s’est inscrit dans une rupture avec les principes et l’idéologie qui guidaient l’action publique, en gardant toutefois une capacité de négocier ses actions avec l’État. La coconstruction et le partenariat ont été à la base des démarches de l’ASA. Le Semi-aride brésilien est devenu un véritable territoire d’action publique, aboutissant à une modification significative des interventions publiques dans la région, à l’apparition de nouvelles institutions et à l’élaboration de politiques publiques spécifiques. Le changement est d’importance car autrefois il n’était qu’une région réceptacle de politiques publiques décidées au niveau national, sans prise en compte de ses spécificités. Le processus d’expérimentation a été fondamental (Piraux et al., 2010). Il constitue des systèmes d’innovations (Amable, 2001) dans le sens où l’innovation est tout autant technique, sociale et institutionnelle, qu’elle a une évidente portée culturelle et qu’elle engendre in fine un positionnement politique collectif. Partant du souci de résoudre des problèmes sociaux engendrés par le manque d’eau, aggravés par l’inadéquation des propositions techniques des pouvoirs publics et les méthodes interventionnistes d’un État relativement centralisé, ces processus d’innovation s’inscrivent dans une aspiration à créer des milieux de vie responsabilisés (Bouchard, 2005). Pour comprendre la portée de ces changements, nous les avons replacés dans une trajectoire historique permettant de les lier aux transformations politiques et institutionnelles que le Brésil a connues.

Les succès sont au rendez-vous mais les défis que doit relever l’ASA aujourd’hui sont nombreux : meilleure articulation avec les politiques territoriales du gouvernement fédéral, renforcement des compétences locales, construction plus solide de références locales qui manquent encore pour guider l’action et enfin, capacité à organiser une réflexion commune sur les différents projets existants pour les agricultures présentes dans le Semi-aride. Les modèles de développement y sont encore aujourd’hui en vive opposition. Va-t-on ainsi vers une partition et une spécialisation des espaces entre des zones d’artificialisation très modernes avec une agriculture entrepreneuriale, des zones d’agricultures patronales d’élevage plus extensif et des zones où une agriculture familiale réhabilite ses savoirs et ses pratiques en vue de son autonomie, du maintien de l’emploi en milieu rural et la conservation d’une biodiversité menacée ? Ou le Semi-aride réussira-t-il une meilleure intégration entre ces espaces ? Tout porte à croire, vu les évolutions actuelles, que le premier scénario, celui de la partition des espaces, est en cours de réalisation. Ce n’est peut-être pas la meilleure voie pour affronter des perspectives qui apparaissent difficiles. Les scénarios sur les changements climatiques montrent en effet que la région sera une des plus affectées au Brésil avec des épisodes de sécheresse renforcés (Angeloti, 2009). Elle devra donc nécessairement continuer à innover d’un point de vue technique et social afin de mieux garantir l’articulation et la cohérence des politiques publiques et assurer le bien-être de la population.

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1 Ce terme signifie littéralement « vivre avec », et marque le fait de coexister avec et non de combattre la sécheresse. Nous avons préféré dans le cadre de cet article utiliser le terme originel.

2 Banque du Nordeste brésilien.

3 Société de développement du Nordeste.

4 On entend logique patrimonialiste, au sens de Marx Weber, c’est-à-dire, la préservation de l’intérêt personnel dans les charges électives, la désignation et l’intéressement des collaborateurs, la personnalisation des relations avec les administrés, le recours à la récompense, etc.

5 La végétation typique dans les zones semi-arides est la caatinga, une savane sèche très riche en espèces endémiques xéromorphes. Le biome caatinga occupe aujourd’hui 7 % du territoire national. Elle a été sévèrement dégradée. Elle a perdu dans les dix dernières années, 30 % de sa couverture originale (Roccha, 2009). Environ 45 % de sa superficie initiale a été déboisée. Entre 2002 et 2008, le taux annuel moyen de déforestation était de 2 763 km2.

6 Il s’agit de citernes semi-enterrées de forme arrondie, construites à partir de petites plaques de béton.

7 Ce statut est celui d’OSCIP (Organisation de la société civile d’intérêt public), correspondant à celui de loi 1901, en France.

8 Il s’agit avant tout de barrages souterrains, de murs en pierre, de cordons pierreux, de pratiques culturales nouvelles.

9 Programme de renforcement de l’agriculture familiale.


 

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