ARTICLE
L'anémie du prématuré est caractérisée
par de faibles taux d'érythropoïétine (EPO) dont les
concentrations basses sont notamment dues à l'absence de relais
immédiat entre les centres de production hépatique et rénal.
Ces observations ont amené les cliniciens à instaurer de
nouveaux protocoles de prise en charge de l'anémie chez le nouveau-né.
Ils disposent actuellement de deux alternatives principales : prévenir
l'anémie par l'administration d'érythropoïétine
recombinante (Rhu-EPO) et avoir recours à la transfusion seulement
en cas d'échec, ou bien transfuser les enfants lorsqu'une anémie
symptomatique apparaît.
Il nous a semblé intéressant de réaliser une étude
coût-efficacité de la prévention par l'EPO versus
transfusion sanguine afin de comparer ces deux stratégies qui diffèrent
à la fois par leurs coûts et leurs effets.
Cette étude est adaptée aux pratiques cliniques actuellement
en vigueur dans le service de néonatalogie de l'hôpital pédiatrique
Debrousse (Lyon).
Méthodes
Revue de la littérature
Une revue de la littérature nous a permis de sélectionner
l'étude de Maier et al. [4] randomisée versus
placebo, en adéquation avec les pratiques cliniques actuellement
en vigueur dans le service de néonatalogie de l'hôpital Debrousse
; cette étude porte sur des nouveau-nés d'âge gestationnel
inférieur ou égal à 34 semaines d'aménorrhée
; l'érythropoïétine est administrée à
la dose de 250 UI par kg 3 fois par semaine, pendant 6 semaines. Nous
avons obtenu les probabilités de réussite du traitement
préventif par l'EPO et le nombre moyen de transfusions par enfant
dans le groupe traité et dans le groupe placebo.
Nous avons pris en compte le risque résiduel de transmission
d'une infection virale par les virus VIH, VHB, VHC. Ce risque nous a été
communiqué par l'ETS de Lyon-Gerland [3].
Coût des deux stratégies
Le calcul des coûts de deux stratégies thérapeutiques
a été réalisé sur la base des pratiques cliniques
du service.
* Traitement par EPO. Deux coûts différents ont
été pris en compte selon le nombre d'enfants sous EPO présents
simultanément dans le service. Un coût maximal a donc été
considéré quand seulement un enfant recevait de l'EPO, un
coût minimal quand sept enfants (recrutement maximal du service)
bénéficiaient du traitement en même temps (le conditionnement
de l'EPO permettant d'assurer les injections un jour donné). Les
différents prix nous ont été communiqués par
le service de comptabilité analytique des Hospices civils de Lyon.
* Supplémentation en fer. Les nouveau-nés bénéficient
d'une supplémentation en fer lorsqu'ils sont hospitalisés.
Cela permet d'éviter la survenue d'une carence martiale qui peut
notamment apparaître en cas de traitement par EPO. Ceux qui ne reçoivent
pas d'EPO bénéficient également de cette supplémentation.
C'est pourquoi nous n'avons pas pris en compte le coût de ce traitement
dans notre étude comparative.
* Transfusion. Nous avons pris en compte le coût d'un CGR
(concentré de globules rouges) déleucocyté, irradié,
phénotypé ayant la qualification CMV-négatif ainsi
que le coût des dispositifs médicaux nécessaires pour
une transfusion.
* Suivi thérapeutique. Ce coût n'a pas été
pris en compte car la nature et la fréquence des différents
examens ne diffèrent pas selon la stratégie de traitement.
Résultats
Efficacité des deux stratégies
Le nombre moyen de transfusions nécessaires chez les enfants
bénéficiant du traitement préventif par EPO ou n'en
bénéficiant pas ainsi que la probabilité de recevoir
au moins une transfusion dans les deux cas sont exposés dans le
tableau I.
Risque viral post-transfusionnel
Selon les informations qui nous ont été communiquées
par le groupe Rétrovirus de la Société française
de transfusion sanguine [3], les risques résiduels de transmission
de maladies virales lors d'une transfusion sont les suivants : VIH (1
sur 1 000 000), VHB (5,6 sur 1 000 000), VHC (4,9 sur 1 000 000).
Coût des traitements
Les coûts de traitement par l'érythropoïétine
recombinante sont rassemblés dans le tableau
II. On obtient donc un coût minimal de 994,10 F et un coût
maximal de 1 714,90 F pour l'ensemble du traitement pour un enfant.
Le coût d'une transfusion s'élève à 1 196
F (concentré de globules rouges 1 185,60 F, matériel nécessaire
à la transfusion 10,40 F).
Analyse coût-efficacité
Afin de réaliser l'étude coût-efficacité,
nous avons construit un arbre de décision dans lequel figurent
les deux stratégies de traitement (figure
1). Les nuds de décision indiquent les choix à
la disposition du clinicien au moment où la décision doit
être prise et les nuds de chance correspondent à des
phénomènes aléatoires. Le coût final attendu
pour chaque alternative a été calculé en multipliant
le coût du traitement par la probabilité de survenue des
événements liés à chaque stratégie.
Le coût total des traitements (Ct) préventifs de l'anémie
par EPO est :
CtEPO = 0,5 x 1 354,5 + 0,5 (1 354,5 + 1,73
x 1 196) = 2 389 F
Le coût total des transfusions pendant la période d'anémie
est :
Ctnon EPO = 0,67 (1,86 x 1 196) + 0,33 x 0
= 1 490,45 F
Analyse de sensibilité
Nous avons fait varier le coût du traitement par EPO dans l'intervalle
[994,10-1 714,90] qui représente les deux valeurs extrêmes
selon le nombre d'enfants hospitalisés. Nos résultats restent
inchangés.
Discussion
La revue de la littérature montre que le traitement préventif
par l'érythropoïétine recombinante diminue significativement
le nombre de transfusions par enfant quand on utilise la dose de 250 UI/kg
trois fois par semaine pendant six semaines [4, 6].
Notre étude conclut que le coût de la prévention
de l'anémie du prématuré est de 2 389 F, soit 900
F de plus que le traitement par transfusion seule. Nous avons volontairement
omis de chiffrer les coûts du risque résiduel de transmission
virale.
Cependant, des arguments en faveur de l'érythropoïétine
viennent contrebalancer les conclusions de notre évaluation économique.
L'érythropoïétine possède une excellente tolérance.
En effet, ses effets secondaires se limitent, chez le prématuré,
à une déplétion en fer (facilement traitée
par une supplémentation martiale adaptée) et à de
rares cas de réactions anaphylactiques [2]. De plus, contrairement
à ce qui apparaît lors de la transfusion sanguine, sa production
endogène n'est pas supprimée lors du traitement préventif.
Cela permet de réduire les besoins de transfusions multiples [5].
Des efforts restent à faire pour tenter d'optimiser la supplémentation
orale sur le plan de l'absorption digestive du fer. Cela pourrait avoir
comme conséquence l'augmentation de l'effet préventif de
l'érythropoïétine [1, 7].
D'autre part, il nous semble important de considérer les différents
risques liés à la transfusion sanguine, tout particulièrement
celui de transmission virale (la transmission de l'hépatite C étant
un souci majeur car il s'agit de l'infection virale la plus commune) et
celui d'allo-immunisation [2].
Enfin, les difficultés actuelles d'approvisionnement des centres
de transfusion sanguine sont des arguments en faveur de solutions alternatives
à la transfusion.
CONCLUSION Du
point de vue d'un système économique de santé, la comparaison
des coûts nous montre que la transfusion sanguine est préférable
au traitement préventif par l'érythropoïétine.
Cependant, la diminution significative des transfusions pour les prématurés
sous érythropoïétine et les nombreux arguments cliniques
en faveur de cette stratégie nous semblent en faveur du développement
du traitement préventifREFERENCES
1. Bechensteen AG, Haga P, Halvorsen S, et al. Erythropoietin,
protein, and iron supplementation and the prevention of anaemia of prematurity.
Arch Dis Child 1993 ; 69 : 19-23.
2. Boehringer-Mannheim. Recormon®, epoietin
bêta, dossier scientifique.
3. Courouce AM, Pillonel J. Transfusion-transmetted viral
infections. N Engl J Med 1996 ; 335 : 1609-10.
4. Maier RF, Obladen M, Scigella P, et al. The effect
of epoietin bêta (recombinant human erythropoietin) on the need
for transfusion in very low birth-weight infants. N Engl J Med
1994 ; 330 : 1173-8.
5. Meyer MP, Haworth C, McNeill L. Is use of recombinant
erythropoietin in anaemia of prematurity cost-effective ? S Afr Med
J 1996 ; 86 : 251-3.
6. Soubasi V, Kremenopoulos G, Diamandi E, et al.
Follow-up of very low birth infants after erythropoietin treatment to
prevent anemia of prematurity. J Pediatr 1995 ; 127 : 291-7.
7. Widness JA, Lombart KA, Ziegler EE, et al. Erythrocyte
incorporation and absorption of 58Fe in premature infants treated with
erythropoietin. Pediatr Res 1997 ; 41 : 416-23.
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