JLE

Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement

MENU

Impact de la thérapie assistée par l’animal sur le bien être chez des patients présentant une maladie d’Alzheimer (étude ELIAUT) Volume 21, numéro 4, Décembre 2023

Illustrations


  • Figure 1.

  • Figure 2.

  • Figure 3.

  • Figure 4.

Tableaux

Introduction

La prévalence de la maladie d’Alzheimer (MA) et des maladies apparentées (MA2) est estimée à plus d’un million de personnes en France, en 2019 [1]. La prise en soins des MA2 repose sur une stratégie holistique et multimodale, associant des interventions médicamenteuses et non médicamenteuses spécifiques. Une intervention non médicamenteuse peut être définie comme une intervention psychologique, corporelle, nutritionnelle, numérique ou élémentaire sur une personne visant à prévenir, soigner ou guérir, est personnalisée, intégrée et se matérialise sous la forme d’un protocole. Elle doit faire intervenir des mécanismes biopsychosociaux connus ou hypothétiques et la preuve de son efficacité doit être montrée avec des études rigoureuses [2]. Le développement de ces interventions est préconisé par la Haute Autorité de santé (HAS) [3].

L’intervention assistée par l’animal s’intègre aux interventions non médicamenteuses. L’International Association of Human-Animal Interaction Organizations définit l’intervention assistée par l’animal comme une intervention avec des objectifs orientés où l’animal est intentionnellement présent dans le but d’apporter des effets thérapeutiques. Elles sont menées par un duo humain/animal au service de l’humain (le bénéficiaire). Ces interventions peuvent avoir une visée récréative ou motivationnelle (activité assistée par l’animal), éducative (éducation assistée par l’animal), de coaching (coaching/conseil assisté par l’animal) ou thérapeutique (thérapie assistée par l’animal [TAA]). La TAA met l’accent sur l’amélioration du fonctionnement physique, cognitif, comportemental et/ou socio-affectif du bénéficiaire, en intervention individuelle ou groupale [4].

Ces programmes mettant en interaction des humains et des animaux sont en forte expansion et la recherche de preuves scientifiques de leur efficacité a été en hausse ces dernières années. Des revues ont permis de recenser les études abordant l’intérêt de l’intervention assistée par l’animal auprès de personnes âgées présentant une MA2 [5–11]. Les effectifs de ces études varient généralement entre 30 et 50 participants, une étude italienne a toutefois été menée sur sept ans auprès de 127 personnes âgées [12]. Des effets positifs ont été observés sur les symptômes psychocomportementaux liés à la démence (SPCD) comme l’agitation [13, 14] ou la dépression [15–17], sur le bien être et l’engagement [18, 19] ainsi que dans les comportements sociaux [20, 21] avec un effet de « facilitateur social » porté par l’animal [22], vecteur de complicité et de solidarité [23]. Des bénéfices concernant le fonctionnement cognitif ont également été suggérés avec un potentiel effet de ralentissement dans la progression des troubles cognitifs [12, 18, 24, 25]. L’animal, par sa simple présence mais aussi par les actions et interactions qu’il déclenche, est vecteur de stimulation pour de nombreuses fonctions cognitives [12, 17, 26].

La littérature actuelle montre ainsi des résultats encourageants concernant les bienfaits de la médiation animale dans l’accompagnement des pathologies neuro-évolutives, à des stades de troubles neurocognitifs (TNC) majeurs [13, 14], mais également à un degré plus léger de la maladie [15, 17, 25]. Toutefois, il reste nécessaire de développer des protocoles expérimentaux contrôlés et randomisés avec une méthodologie rigoureuse afin d’en consolider les preuves scientifiques [5–11, 27, 28].

Dans ce contexte, cet essai contrôlé randomisé en simple insu et monocentrique a été développé en visant à évaluer l’efficacité de la TAA sur le bien être, ainsi que sur les SPCD et les performances cognitives à la fin de l’intervention, à une semaine, à deux semaines et à quatre semaines de la fin de l’intervention chez des patients atteints de MA au stade de TNC majeur, vivant à domicile et pris en charge en hôpital de jour en service de soins de suite et de réadaptation.

Méthodes

Design

Il s’agit d’une étude interventionnelle contrôlée, randomisée, en simple insu et monocentrique.

Population

Les patients ont été recrutés au sein de l’hôpital de jour (HDJ) de l’hôpital des Charpennes (Villeurbanne) des Hospices civils de Lyon, en service de soins de suite et de réadaptation (SSR). L’HDJ SSR de l’hôpital des Charpennes reçoit, entre autres, une population atteinte de MA2 au stade du TNC majeur. Au sein de cette population, le nombre de patients pouvant être inclus dans l’étude a été déterminé en fonction du nombre de patients présents sur la structure au moment des ateliers. Ce service reçoit en moyenne 16 patients par jour, cinq jours par semaine, ce qui nous permettait d’envisager un recrutement de 40 patients. Habituellement, chaque patient est accueilli deux jours par semaine sur six mois et participe à divers ateliers de stimulation, animés par une équipe pluridisciplinaire, en parallèle d’un suivi psychologique et médical. L’étude était proposée à tous les patients présents à l’HDJ répondant aux critères d’inclusion et de non-inclusion.

Les critères d’inclusion étaient : être âgé de plus de 65 ans inclus et remplir les critères diagnostiques de MA [29] au stade TNC majeur avec ou sans participation vasculaire, participer à une prise en soins à l’HDJ des Charpennes, être affilié ou ayant droit à un régime de sécurité sociale. La non-opposition était recueillie après information de chaque patient. Le diagnostic de MA était posé par un médecin expérimenté, à l’aide des critères diagnostiques internationaux [29], ainsi qu’après évaluation cognitive et/ou neuroradiologique.

Les critères de non-inclusion étaient : la présentation d’un trouble cognitif d’étiologie différente que la MA, la présentation d’une pathologie sévère, évolutive ou instable dont la nature peut interférer avec la réalisation de l’étude, la présentation d’une surdité ou cécité pouvant compromettre l’évaluation du patient ou sa participation aux séances, être sous tutelle ou curatelle, le refus d’être en contact avec un animal ou présenter une allergie aux chiens et une prise en soin se terminant avant les 13 semaines nécessaires à l’étude. Les critères de non-inclusion ont été vérifiés lors de l’interrogatoire du patient et de ses proches ainsi qu’à l’examen de son dossier médical (explorations neuropsychologiques, biologiques et neuroradiologiques).

Les patients ont été répartis aléatoirement dans le groupe TAA ou dans le groupe témoin, en utilisant une liste de randomisation générée par ordinateur (Microsoft Excel 2020). La randomisation a été centralisée avec une répartition 1 : 1, et par bloc de huit patients présents et éligibles pour l’étude. L’étude a été réalisée entre février 2016 et janvier 2019.

L’équipe

Le chien Eliott

Jusqu’en 2010, des patients hospitalisés en service de soins de longue durée bénéficiaient de passages de chiens visiteurs avec des intervenants de l’École de chiens guides d’aveugles de Lyon et du Centre-Est (Misérieux). Leur passage était très apprécié par les patients et les équipes soignantes, ce qui a donné naissance à l’idée d’un jeune chien unique à demeurer dans l’établissement. L’hôpital des Charpennes a alors décidé d’accueillir un chien réformé pour cause mineure, sans trouble du comportement, avec un programme et un lieu de repos adaptés à ses besoins (figure 1). Parallèlement, à l’école de Misérieux, Eliott, un labrador croisé golden retriever, avait deux ans et terminait sa formation de chiens guides d’aveugles. N’ayant pas réussi son examen final, car il présentait une phobie du bruit des engins de travaux, il a été réformé et a été intégré à l’hôpital des Charpennes, expérience novatrice dans le domaine. Sur ses temps de présence, il intervient avec divers professionnels de santé (ergothérapeute, kinésithérapeute, animatrice, psychologue et psychomotricienne) auprès de patients présentant des problématiques variées : accidents vasculaires cérébraux [30], MA2 et résidents dans des services de soins de longue durée. Les intervenants et Eliott se côtoient beaucoup et une relation de confiance s’est instaurée. Il est très habitué à la population de personnes âgées et va très facilement vers les patients.

Le Comité de lutte contre les infections nosocomiales (CLIN) de l’hôpital s’est réuni à l’arrivée du chien dans l’institution afin de structurer son arrivée et établir le cadre de ses interventions, notamment l’élaboration d’un protocole d’hygiène à suivre lors de sa présence. De ce fait, Eliott intervient auprès des patients, avec des professionnels formés, dans un cadre structuré et répondant aux précautions nécessaires de cette activité. Un document nommé « Zoothérapie – Programme Chien Thérapeutique » reprenant différents points tels que le cadre réglementaire, une charte du chien à l’hôpital, ainsi que des comptes rendus de prise en charge réalisées avec Eliott ont été donnés aux personnels soignants en contact avec le chien.

Les professionnels

L’intervenant pour le groupe TAA était une psychologue spécialisée en neuropsychologie familière du chien et pour le groupe témoin une stagiaire psychologue formée à la prise en soins groupale. Les évaluations avant, pendant et après la prise en charge, étaient réalisées en aveugle par une équipe de psychologues formés et non impliqués dans la prise en charge des patients inclus.

L’intervention

L’intervention a duré huit semaines, avec un atelier hebdomadaire de 60 minutes. Deux groupes de quatre patients étaient constitués de façon aléatoire par randomisation : un groupe TAA et un groupe témoin. La seule différence entre ces deux groupes était l’intervention du chien, à chaque atelier, dans le groupe TAA. Les deux groupes bénéficiaient de l’atelier le même jour. Chaque atelier était constitué de trois temps identiques :

  • une activité introductive de 15 minutes où le but premier était d’établir une relation avec les patients (patients-patients et patients-soignants) et de favoriser la cohésion sociale grâce à un échange libre autour d’un thème à résonance autobiographique (les lieux de vies, des métiers occupés avant la retraite, des dernières vacances…). Durant ce temps, dans le groupe TAA, chaque patient était incité à rentrer en contact avec Eliott pour le découvrir et le retrouver, afin de créer un lien avec lui et lui donner une place centrale. Les patients pouvaient, selon leur envie, l’appeler, le saluer, lui dire quelques mots, le caresser, jouer avec lui ou encore le récompenser avec des friandises. À ce moment-là, une brève sortie au jardin de l’hôpital pouvait également être réalisée, donnant l’opportunité aux patients de promener Eliott et de jouer avec lui en ayant plus d’espace ;
  • une stimulation cognitive de 40 minutes était ensuite proposée, identique dans les deux groupes, permettant de solliciter les processus mnésiques (dénomination d’images, puis rappel libre/indicé, immédiat/différé, reconnaissance) et exécutifs (tâches de barrage, manipulation de mots, planification de tâches, vitesse de traitement…). Dans le groupe TAA, des mises en contact régulières avec Eliott étaient proposées pour maintenir le lien avec lui au fil des exercices cognitifs. Eliott était nommé et appelé par la psychologue ou par les patients directement, il était également libre de ses déplacements et pouvait choisir de venir chercher de l’attention auprès des patients ;
  • enfin, cinq minutes étaient consacrées à la clôture de la séance. Dans le groupe TAA les patients étaient invités à un dernier contact avec Eliott avant de lui dire au revoir (jeux, caresses, friandises, paroles).

Le plan de l’intervention est résumé en figure 2.

Les mesures

Le critère de jugement principal de l’étude était le bien être immédiat à l’aide de l’Échelle d’évaluation instantanée du bien être (EVIBE) [31, 32]. Le bien être était évalué avant/après chaque atelier, à la fin des huit semaines d’intervention, à une semaine, deux semaines et quatre semaines de la fin de l’intervention. L’EVIBE a été créée pour répondre au besoin de mesure directe du ressenti de la qualité de vie chez des patients présentant des TNC évolués. Il s’agit d’une échelle visuelle analogique permettant au patient de rendre compte de son état de bien être. En réponse à la question : « Comment vous sentez-vous maintenant/tout de suite ? », le patient va positionner son sentiment de bien être en s’appuyant sur des pictogrammes représentant des expressions faciales simples (joie, neutre et tristesse), dont le traitement est préservé tardivement dans l’évolution de la MA. Au dos, le positionnement du patient en fonction des pictogrammes est transcrit en une valeur numérique de 0 à 5. La réponse « 0 » va correspondre au sentiment de bien être le plus faible et la réponse « 5 » au sentiment de bien être le plus élevé.

Les critères de jugement secondaires étaient : i) les SPCD par l’échelle du comportement inventaire neuropsychiatrique version équipe soignante (NPI-ES) [33] ; ii) la symptomatologie dépressive actuelle par l’échelle de dépression gériatrique à 30 items (GDS 30) [34] ; iii) l’anxiété par l’échelle State-Trait Anxiety Inventory (STAI) [35] ; iv) la sévérité des troubles cognitifs par l’Alzheimer’s Disease Assessment Scale, partie cognitive (ADAS-Cog) version le groupe de réflexion sur les évaluations cognitives (GRECO) [36]. Les critères de jugement secondaires ont été évalués avant l’intervention, à la fin des huit semaines d’intervention et à quatre semaines de la fin de l’intervention (hormis l’ADAS-Cog pour l’évaluation à quatre semaines). Les temps d’évaluations et les critères de jugement sont résumés dans la figure 3.

Autres caractéristiques cliniques

L’âge, le sexe, le niveau socioculturel, le diagnostic et l’efficience cognitive globale évaluée par le Mini-Mental State Examination (MMSE) [37], ainsi que la possession ou non d’un animal à domicile ont été collectés.

Aspects réglementaires

Cette étude est une recherche en soins courants en conformité avec les obligations réglementaires. Une information concernant la participation à l’étude a été communiquée individuellement à chaque patient et la non-opposition de chaque patient a été recueillie. Le protocole a été autorisé par le Comité de protection des personnes Sud-Est IV (CPP) le 26 janvier 2016, respecte la méthodologie de référence (CNIL MR001) et a été déclaré sur (NCT02829801).

Analyse statistique

Les caractéristiques de la population ont été comparées entre les deux groupes d’étude en utilisant le test de Student pour les moyennes et le test du Khi-Deux de Pearson pour les proportions. L’effet de l’intervention sur le bien être immédiat a été évalué après chaque atelier par des modèles linéaires mixtes. L’effet de l’intervention sur le bien être (EVIBE) évalué avant l’intervention, à une semaine, à deux semaines et à quatre semaines de l’intervention, a été testé par un modèle linéaire mixte. L’effet de l’intervention, sur les critères de jugement secondaires : SPCD, dépression, anxiété et ADAS-Cog, a été testé par des modèles linéaires mixtes. Les résultats présentés correspondent à l’effet de l’interaction entre le temps et le groupe pour mesurer l’effet potentiel de l’intervention et de juger de l’efficacité de la TAA sur les critères de jugement, l’évolution des mesures dans le temps indépendamment des groupes (effet « intra-sujets »), et la différence des scores entre les groupes indépendamment du temps (effet « inter-sujets »).

Tous les tests étaient bilatéraux, et une association ayant une p inférieure à 0,05 était considérée comme significative. Les analyses ont été réalisées à l’aide du logiciel statistique SPSS (Statistical Package for the Social Sciences) version 19,0 pour Windows (SPSS Inc., Chicago, IL, USA).

Résultats

Caractéristiques de la population

Quarante-deux patients ont participé à l’étude, 42,9 % (N = 18) étaient des hommes et 57,1 % (N = 24) des femmes avec 20 patients dans le groupe témoin et 22 dans le groupe TAA. L’âge moyen du groupe témoin était de 82,5 ans et de 81,4 ans dans le groupe TAA. Dans le cadre de la démarche diagnostique par laquelle chaque patient était passé avant de participer à l’étude (via leur suivi en consultation mémoire), 95 % (N = 40) des patients avaient réalisé un bilan neuropsychologique et 9,5 % avaient bénéficié d’un dosage des biomarqueurs (trois ponctions lombaires, une tomographie par émission de positons avec traceur amyloïde AV45). Ces explorations avaient permis de faire l’hypothèse d’un diagnostic probable de MA sans participation vasculaire chez 59 % (N = 25) des patients et de probable MA avec participation vasculaire chez 41 % (N = 17) d’entre eux.

La comparaison des caractéristiques des patients entre le groupe témoin et le groupe TAA n’a pas mis en évidence de différence significative (tableau 1).

Effet de l’intervention

Critère de jugement principal – EVIBE avant/après chaque atelier

La comparaison des scores EVIBE avant et après chaque atelier n’a pas mis en évidence d’effet significatif de l’intervention sur le bien être immédiat (effet groupe, non significatif). Les résultats suggèrent toutefois une tendance à un mieux être dans les deux groupes (intervention et témoin) après les ateliers par rapport à avant l’atelier (effet temps), surtout après le premier atelier. Le tableau 2 présente les scores détaillés des mesures de l’EVIBE avant et après chaque atelier pour les deux groupes.

Effet global de l’intervention sur l’EVIBE à quatre semaines

L’effet de l’intervention était associé à une augmentation significative du score EVIBE dans le groupe TAA à quatre semaines de l’intervention (interaction entre le groupe et le temps p = 0,048). La moyenne des scores EVIBE mesurés lors des cinq évaluations successives n’était pas différente statistiquement entre les groupes (p = 0,07), et les scores EVIBE moyens n’ont pas évolué significativement dans le temps (pas de tendance linéaire) (p = 0,54). Après ajustement du modèle sur l’âge, le sexe, le MMSE à l’inclusion, le fait de posséder un animal, le score NPI à l’inclusion et le niveau d’étude, l’effet de l’intervention sur le score EVIBE n’était plus significatif (p = 0,095). Les scores EVIBE moyens des cinq évaluations pour les deux groupes sont présentés dans la figure 4.

Critères de jugement secondaire – NPI-ES, GDS, STAI, ADAS-Cog

Les résultats ne mettent pas en évidence d’effet significatif sur les SPCD, la dépression, l’anxiété ou la cognition (tableau 3).

Discussion

Cette étude contrôlée randomisée met en évidence un effet positif de faible ampleur de la TAA sur le bien être de patients présentant une MA à quatre semaines de l’intervention, en comparaison à un groupe témoin. Cet effet est observé dans le modèle statistique brut, mais, toutefois, il ne perdure pas après ajustement du modèle. Concernant le sentiment de bien être avant et après chaque atelier, les résultats suggèrent une tendance à la hausse, dans les deux groupes. Cet état de mieux être ponctuel est donc observé quel que soit le type d’intervention et peut être lié à l’effet d’une activité psychosociale et à celui de la stimulation cognitive. Le démarrage d’une nouvelle activité de ce type pourrait à lui seul modifier le bien être lors de la prise en soin, soulevant la question de l’intérêt de faire appel à l’animal pour des programmes d’interventions non médicamenteuses. Cette interrogation a notamment été soulevée lors d’une étude en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), qui retrouvait une valeur ajoutée de la présence animale par rapport à des ateliers collectifs similaires sans animal, avec des périodes plus longues et plus fréquentes d’émotions positives et d’interactions sociales [20]. Dans notre étude, les observations cliniques qualitatives réalisées par les psychologues en charge des ateliers et celles de l’équipe soignante de l’HDJ allaient dans le sens de cette plus-value de la présence d’Eliott par rapport à d’autres ateliers collectifs, mais cela n’a pas été évalué dans la présente étude. Un attachement durable à Eliott, une levée de l’apathie, une meilleure adhésion et motivation à la prise en soin ainsi qu’une cohésion de groupe étaient rapportés par les soignants juste avant et après les ateliers. La présence d’Eliott et les activités réalisées autour de lui étaient facteurs d’échanges verbaux et non verbaux entre les patients, favorisant une dynamique de groupe (par exemple en se lançant à distance son jouet avant de lui faire aller le chercher, en faisant des commentaires sur la façon dont Eliott se couchait devant tel patient pour être caressé ou comment il se comportait pour réclamer des friandises…).

Afin de pouvoir se rapprocher au plus près de l’effet spécifique d’Eliott en comparaison au groupe témoin, il était proposé exactement les mêmes exercices cognitifs dans les deux groupes. Ainsi, dans le groupe TAA, Eliott devait venir s’ajouter à ce temps de stimulation cognitive et occuper une place centrale en séance. Il était, dans un premier temps, évoqué et pensé au moment de l’inclusion dans l’étude (« dans cette étude, vous serez peut-être amené à voir un chien… ») puis, surtout, présenté à la première séance avec des informations données autour de son histoire, sa formation, sa race, son âge… Lors des séances ultérieures, il était fréquent d’entendre les patients verbaliser des attentes sur son arrivée, pouvant même parfois montrer une frustration à l’arrivée de la psychologue si elle n’était pas tout de suite accompagnée d’Eliott. À chaque fin de session, des photos d’Eliott et de moments en séances étaient distribuées aux patients. Ainsi, par les comportements des patients, d’Eliott et de la psychologue, les séances étaient spontanément tournées autour de l’animal.

Bien qu’il ne s’agisse pas de l’objectif de l’étude qui n’a pas montré de bénéfice quantitatif de la TAA dans ce contexte, ces observations suggèrent un intérêt de la TAA pour mettre temporairement à distance les symptômes de la maladie et permettre aux personnes de ressentir une utilité, une responsabilité et retrouver du sens en étant responsable et en prenant soin d’un chien [38]. De plus, sur le plan cognitif, des performances mnésiques « inattendues » (rappel d’éléments concernant Eliott vus la semaine précédente, contrastant avec l’amnésie retrouvée pour d’autres évènements) et une meilleure mobilisation attentionnelle étaient notées. Ainsi, bien qu’aucun effet n’ait été retrouvé sur la sphère cognitive dans cette étude, les observations faites par les psychologues au cours des ateliers et les témoignages des équipes soignantes suggèrent une mobilisation cognitive favorisée par la présence d’Eliott. Ces réflexions amènent à se questionner sur l’évaluation de la cognition via une batterie globale telle que l’ADAS-Cog, et il pourrait être intéressant d’explorer davantage l’effet de la TAA sur les performances mnésiques ou la mobilisation attentionnelle, par exemple. Il n’a pas été proposé ici de mesurer l’éventuel effet de l’intervention en fonction du niveau de l’atteinte cognitive. Bien que les groupes de prises en soin à l’HDJ soient construits de manière à ce que les patients aient globalement un niveau homogène de troubles cognitifs, il aurait été intéressant de regarder si les patients avec les meilleurs scores MMSE et ADAS-Cog tiraient davantage de bénéfices des ateliers, notamment des ateliers TAA.

Les bienfaits de la TAA sur les performances cognitives ont été récemment observés dans une étude récente auprès de patients âgés avec TNC accueillis également en structure de type HDJ [18]. Les auteurs mesuraient aussi, entre autres, le bien être et les fonctions cognitives, mais avec un groupe de sujet témoin plus réduit qu’ici.

Il est intéressant de réfléchir également aux facteurs directement liés au choix de l’animal sollicité pour l’intervention. Pour cette étude, nous avons fait appel à Eliott, labrador mâle, réformé après deux années de formation de chien guide d’aveugle. Les chiens guide d’aveugle sont identifiés, avec les chiens d’assistance et les chiens de médiation, comme chiens d’aide à la personne [39]. Ici, on peut s’interroger sur l’impact de l’éducation qu’a reçue Eliott sur son comportement en ateliers, concernant sa capacité d’initiative, par exemple. Son avancée en âge entre le début et la fin de l’étude a pu aussi rentrer en compte dans ses interactions avec les patients. Les questionnements autour de la sélection du chien de médiation animale, de ses comportements et de son bien être dans ce type d’interventions sont aujourd’hui de plus en plus étudiés [40]. Enfin, son statut de chien à demeure à l’hôpital est également une variable à souligner, en comparaison aux études faisant appel à des intervenants extérieurs aux institutions. Il pourrait être pertinent d’étudier les différences en termes de relations et de liens entre l’animal, les professionnels de santé et les bénéficiaires dans les deux cas.

Nous pouvons également discuter de l’impact du type d’institutions dans lequel se déroule la TAA. Ici, les patients étaient pris en soin en HDJ et vivaient encore à domicile, comme dans de précédentes études [17, 18]. Les effets de la TAA ont également été explorés auprès de personnes institutionnalisées [14, 15], y compris dans des services renforcés [13] où les bénéfices de la présence animale pouvaient être limités par la maladie et des SPCD plus importants. Il est donc essentiel d’adapter les programmes de TAA aux profils cognitifs du TNC, afin d’optimiser l’engagement des bénéficiaires dans les séances [41].

Cette étude présente des limites à prendre en compte pour l’interprétation des résultats. La taille limitée de l’échantillon et le nombre effectif de patients présents sur toute la durée de l’étude (21/42) pourrait expliquer l’observation d’effets de faible ampleur ou non significatifs. Ces limites s’expliquent par les aléas des soins courants en ambulatoire (assiduité des patients, organisation institutionnelle), les aléas qui viennent complexifier la mise en place et le respect rigoureux d’un protocole expérimental. De plus, au-delà de l’évaluation quantitative des effets de la TAA chez les bénéficiaires, de futures études, qualitatives, et évaluant aussi l’éventuel intérêt de la TAA chez les professionnels de santé, seraient pertinentes. Enfin, pour cette étude, nous avons choisi de mesure le bien être avec l’échelle de l’EVIBE, précédemment validée auprès de personnes âgées avec TNC majeur [39]. L’utilisation de cette échelle et l’impact sur les scores obtenus peuvent néanmoins être discutés. En effet, bien que le curseur ait été systématiquement replacé au centre de l’échelle par la psychologue procédant aux évaluations, on peut imaginer un possible effet d’adhésion de la part des patients au score moyen déjà affiché lorsque l’EVIBE était présentée aux patients. Il serait également intéressant de comparer des scores obtenus à l’EVIBE en séparant les patients dans des pièces différentes à ceux obtenus quand les patients sont ensemble dans une même pièce comme ici, où les patients pouvaient avoir tendance à répondre par mimétisme (en plaçant le curseur au même endroit que le voisin, par exemple). Enfin, il pourrait être pertinent de revoir la temporalité de l’utilisation de l’échelle de l’EVIBE (ou d’un autre outil, par exemple une grille d’observation comportementale) en la proposant au cours des ateliers de TAA, afin d’avoir une idée du bien être déclenché immédiatement par l’animal et non à distance de son intervention, aussi courte soit-elle. L’évaluation instantanée de l’effet d’une intervention non médicamenteuse apparaît d’autant plus réaliste et représentative de son intérêt chez un public souffrant de difficultés dans le rapport au temps.

L’évaluation du bien être, quelle que soit sa forme, apparaît comme un point essentiel à explorer dans l’accompagnement des personnes âgées avec TNC, et il s’agit d’un critère de jugement pertinent cliniquement.

La mesure et la quantification des effets de la TAA avec une méthodologie scientifique rigoureuse telle qu’exigée par les études contrôlées et randomisées peuvent aussi être discutées, puisqu’ils concernent des expériences vécues de manière individuelle avec un autre être vivant, donc difficilement standardisables, et de futures études, notamment qualitatives et rigoureuses, pourront être menées.

Conclusion

Cette étude randomisée et contrôlée avait pour objectif d’évaluer l’effet de la TAA par le chien sur le bien être, les SPCD, l’anxiété, la dépression et la cognition de patients présentant une MA. Les résultats montrent un effet bénéfique de l’intervention sur le bien être à quatre semaines de l’intervention, mais pas sur les autres critères mesurés. Ils invitent à poursuivre l’investigation des potentiels intérêts de la TAA, notamment sur le bien être. Dans cette étude, nous avons choisi de coupler la TAA à un programme de stimulation cognitive, et il pourrait être intéressant de se focaliser davantage sur l’effet de la TAA seule, sans programme cognitif ou davantage ajusté à l’animal. Enfin, la mesure des effets sur les bénéficiaires auprès des équipes soignantes pourrait être proposée pour compléter les évaluations. Ce travail s’inscrit au sein des multiples interventions réalisées grâce à la présence d’Eliott de 2011 à 2021. Désireuses de faire profiter à d’autres patients ce type d’interventions non médicamenteuses, les équipes sont en cours de réflexion pour démarrer de nouveaux projets de TAA à l’hôpital des Charpennes.

Remerciements :

Cette étude a été rendue possible grâce à la participation de nombreux psychologues spécialisés en neuropsychologie et ex-étudiantes en psychologie, que les auteurs tiennent à remercier chaleureusement : Clémentine Aubry, Romain Bachelet, Loraine Beaumont, Sylvain Calvi, Cynthia Claus, Rebecca Daupin, Floriane Delphin-Combe, Emma Nouvel, Joanna Peyrache et Hélène Saint-Martin. Un grand merci à Anthony Bathsavanis, Maud Corbelle et Elodie Pongan pour leur investissement dans la mise en place de cette étude. Nous remercions également Mme Karine Goldet et l’équipe du Centre de recherche clinique cerveau-vieillissement-fragilité (CRC V.C.F.). Les auteurs remercient les membres du conseil d’administration de l’Association des jeunes gériatres (AJG, Paris, France) pour la relecture et les conseils lors de l’élaboration de cet article. Enfin, des remerciements sont adressés pour le regard éthologique apporté par la Dr Alice Mignot dans l’écriture de cet article et la réflexion autour du travail en TAA.

Liens d’intérêt :

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt en rapport avec l’article.