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Suicidal thoughts and behaviors in vulnerable migrants: A regional overview of the perceptions and resources of field workers Volume 95, issue 8, Octobre 2019

Figures


  • Figure 1

Tables

Introduction

Le suicide est une problématique de santé publique au niveau mondial. Le dernier rapport épidémiologique publié en 2016 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) fait état d’environ 800 000 décès par suicide dans le monde en 2012 [1]. L’un des enjeux des programmes de prévention est d’identifier les groupes de populations plus vulnérables vis-à-vis du risque suicidaire.

Dans cette étude, nous nous sommes intéressés particulièrement à l’étude de la population de migrants en situation de précarité. Les données de la littérature rapportent une incidence de conduites suicidaires augmentée dans certaines sous-populations de migrants et de groupes ethniques minoritaires par rapport à la population générale des pays [2, 3]. Cette augmentation de l’incidence des conduites suicidaires serait encore plus nette dans la population de demandeurs d’asile et réfugiés [4-9].

Par ailleurs, l’évolution des mouvements migratoires et des conditions d’accueil dans les dernières décennies a eu pour conséquences de modifier le statut social des personnes migrantes, de majorer les difficultés d’intégration et les situations d’isolement et de précarité, avec des conséquences négatives sur l’état de santé mentale des personnes. La saturation actuelle des dispositifs d’accueil, et notamment d’hébergement, majore encore davantage les difficultés dans l’accompagnement de cette population par les acteurs de terrain, soignants et travailleurs sociaux.

L’objectif de cette étude était d’explorer les perceptions et les ressources des acteurs de terrain travaillant auprès de migrants en situation de précarité en région Rhône-Alpes face à la problématique de l’idéation et des conduites suicidaires dans cette population.

Méthodologie

Une étude qualitative multicentrique a été menée, avec un recueil de données par entretiens semi-structurés collectifs et individuels. Le guide d’entretien a été élaboré à partir d’une revue de la littérature et des questionnements en résultant. Nous avons choisi de nous placer dans une approche multifactorielle du phénomène des conduites suicidaires, après en avoir étudié les déterminants psychiatriques, socioculturels et sociologiques dans cette population.

Les rubriques abordées par le guide d’entretien (tableau 1) étaient : perception de la problématique, déterminants du risque suicidaire, pratiques d’évaluation du risque suicidaire, ressources et conduites tenues face aux situations rencontrées, accès au soin, interprétariat et évaluation du risque suicidaire, vécu des professionnels, mesures identifiées pour faire face à la problématique. L’échantillon étudié comprenait des équipes de soin, des équipes de structures sociales et des interprètes intervenant auprès de migrants en situation de précarité en région Rhône-Alpes. L’objectif était de croiser les regards des différents acteurs de terrain. Le consentement des participants a été obtenu. Une analyse qualitative thématique avec triangulation des données a été réalisée sur le contenu des entretiens retranscrits, et les entretiens ont été conduits jusqu’à saturation des données. Le projet de recherche a été soumis à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) traité et inscrit au registre de l’Université Grenoble Alpes (n̊ de déclaration 0989021).

Résultats

Quatorze entretiens ont été réalisés entre juin et septembre 2017 avec un nombre total de 61 personnes interrogées. Les caractéristiques générales de la population étudiée sont présentées dans le tableau 2. Les résultats qualitatifs sont présentés ci-après, illustrés par un exemple d’arbre thématique et par quelques citations issues du corpus d’entretien1.

Confrontation à la problématique étudiée

Les acteurs de terrain avaient été confrontés à des situations de suicides, de tentatives de suicide, de crises suicidaires, d’idées suicidaires exprimées, et de conduites à risque assimilées à des équivalents suicidaires. L’incidence réelle des conduites suicidaires était inconnue, du fait des ruptures de suivi et des nombreux perdus de vue.

La fréquence de la confrontation à la problématique était très variable (occasionnelle à régulière pour les professionnels de structures sociales, rare voire exceptionnelle pour les professionnels de structures de soins généraux, rare à régulière pour les professionnels de soins psychiatriques et les interprètes), et considérée comme paradoxale du fait de l’intensité de la souffrance exprimée et de l’accumulation de facteurs de risque dans cette population.

« (…) je trouvais pas tellement de cas d’idées suicidaires ou de mise en parole. Et je me suis dit « mais comment ça se fait ? » puisque c’est des gens qui traversent des choses effroyables, dans la fuite. » (MP4, E5).

Dans l’étude de la causalité des conduites suicidaires, l’intrication entre une vulnérabilité psychiatrique en lien avec le parcours traumatique et les facteurs précipitants d’origine sociale était mise en avant. Les principaux motifs des idées et conduites suicidaires étaient la volonté d’échapper (à la souffrance, aux symptômes d’état de stress post-traumatique [ESPT], à une situation sociale sans issue ou à la perte de sens), un « lâchage » du fait de l’épuisement, une intention de communication (souffrance post-traumatique, revendication sociale, demande d’aide) ou la volonté d’éviter le retour dans le pays d’origine.

Déterminants du risque suicidaire dans cette population

Le risque suicidaire était unanimement considéré comme multifactoriel, avec des facteurs de risque au niveau de la population, des facteurs de risque liés au système de soin et des facteurs de risque individuels. Une accumulation de facteurs de risque était observée dans la population étudiée (histoire de vie difficile, contexte socio-administratif fragilisant, procédure d’asile, précarité, difficultés d’accès au soin, difficultés d’évaluation clinique, multiples ruptures dans les suivis).

« La perte de sens de l’existence est un facteur de risque suicidaire. (…) tout ce qui permet de diminuer la perte de sens de l’existence nous aiderait à limiter les risques. » (E2, MP1).

Les facteurs de risque individuels étaient les antécédents traumatiques (violence physique, sexuelle, torture, incarcération), les deuils et séparations multiples, les antécédents de tentatives de suicide, les antécédents psychiatriques (ESPT, trouble psychotique). La dépression n’était pas perçue comme un déterminant pertinent du risque suicidaire dans cette population, contrairement aux autres troubles psychiatriques mentionnés. Les autres facteurs de risque identifiés étaient la réactivation traumatique par les conditions de vie actuelles ou la confrontation à un nouvel événement traumatique, l’isolement et le phénomène de désappartenance, et la précarité (absence d’hébergement ou hébergement précaire). Les individus de sexe masculins étaient décrits comme plus à risque de passage à l’acte du fait de l’impulsivité et de la moindre protection par le fait d’avoir des enfants.

Les professionnels rapportaient des signes d’alerte (l’épuisement total multifactoriel, le ressenti d’absence complète d’issue, les conduites hétéro-agressives, l’expression d’idées suicidaires avec scénario de passage à l’acte établi, l’agitation anxieuse et le repli sévère) et des situations à risque (rejet de la demande d’asile, annonce d’un événement difficile, grossesse issue d’un viol, période de vie « à la rue »).

« C’est la personne seule. Qui discute avec personne, qu’il faut se méfier. La personne qui va dire qu’il va se suicider et qu’est tout seul, attention. » (E1, AT1).

« Oui et puis avec effectivement, non seulement y a la réponse négative, c’est-à-dire pour eux quelque chose comme une injustice, de pas être crus par rapport à une histoire dramatique, et puis la double peine, qui est que effectivement ils vont se retrouver à la rue. Donc oui la question, des idées suicidaires en tout cas, émergent plus à cette période-là. » (E2, P1).

Les facteurs de protection observés étaient la dynamique globale d’espoir et de combat pour la vie relative au phénomène de migration, la résilience, la famille et notamment la maternité, l’appartenance à une communauté, la religion et la culture du pays d’origine, et la relation d’aide.

« La survie c’est les enfants. Ça interdit le passage à l’acte parce qu’il y a les enfants. » (E5, MP5).

Pratiques d’évaluation du risque suicidaire

L’évaluation du risque suicidaire était non systématique, non standardisée, réalisée sur signes d’appel, basée sur l’intime conviction des professionnels et le croisement des regards au sein de l’équipe. La fonction de soignant, l’établissement d’un lien de confiance et le respect d’une certaine temporalité facilitait l’évaluation. Les obstacles rapportés étaient l’absence de formation, la crainte d’un effet péjoratif, la difficulté d’évaluer l’environnement, les différences culturelles, les difficultés de communication et les barrières psychiques (figure 1).

« Il y a des cultures, où on peut y penser mais on a pas le droit d’en parler, la culture ne l’autorise pas. » (E5, P4).

Ressources et conduites tenues face à la problématique étudiée

L’exploration des ressources a mis en évidence un constat majoritaire d’insuffisance. Les ressources décrites étaient la pluridisciplinarité, la formation, l’analyse de la pratique, l’interprétariat et le travail partenarial entre structures de soins, sociales et étayage par l’environnement (famille, communauté, etc).

Les situations de crise nécessitaient une orientation vers les urgences, voire une hospitalisation. Dans les autres situations, les professionnels décrivaient des mesures générales (écoute, réassurance, rationalisation, accompagnement vers les soins, suivi rapproché, information sur les recours en cas de crise, prise en charge de l’entourage), des mesures de soin (suivi rapproché, contenant et stable, psychothérapie, évaluation médicale, traitement pharmacologique) et des mesures sociales (soutien des soins, vigilance augmentée, travail d’étayage, démarches sociales).

Dans les soins, des spécificités étaient décrites : un recours à l’hospitalisation plus rare par crainte de rompre les liens créés, un passage par les urgences à éviter du fait de l’absence d’interprétariat, et de la discontinuité en termes d’interlocuteurs, un usage des psychotropes à adapter aux conditions de vie précaires, et des modalités relationnelles essentielles (accueil inconditionnel, humanisation, portage, continuité).

Difficultés d’accès aux soins et stratégies de contournement

L’accès aux soins de droit commun était compliqué du fait de difficultés non spécifiques (restriction des moyens, saturation des dispositifs et problématique de délais de consultation), d’obstacles supplémentaires, relatifs aux structures de soins (défaut de couverture sociale, accès à l’interprétariat, instabilité de l’hébergement) et aux soignants (représentations liées aux statuts de précaire et de migrant) et enfin d’obstacles chez les personnes concernées (méconnaissance, stigmatisation des soins psychiatriques, absence de ressources, troubles psychiatriques entravant la demande d’aide, loyauté envers le suivi préexistant).

Les stratégies de contournement des obstacles étaient le recours à des professionnels libéraux, ou la poursuite du suivi en dehors des missions du dispositif, l’aller-vers, l’orientation rapide des personnes en fonction de leur situation, la sensibilisation des professionnels et la disponibilité des équipes spécialisées sur les spécificités de la pratique.

Les professionnels de structures sociales utilisaient une orientation en deux temps via le médecin généraliste pour favoriser l’accès aux soins psychiatriques, un accompagnement physique et une adaptation du vocabulaire. Les approches alternatives et les médiations étaient décrites comme facilitant l’accès au soin.

Interprétariat et évaluation du risque suicidaire

Les bénéfices apportés par un interprétariat professionnel étaient : la traduction, la transmission des affects, la médiation culturelle, la relation de soutien par l’interprète. L’interprétariat professionnel était décrit comme indispensable en cas d’allophonie. Les limites rapportées étaient les difficultés d’accès en termes de disponibilité, de coût, d’organisation et de longueur des entretiens, et l’absence de formation à la santé mentale. Des craintes existaient sur l’impact de la présence d’un tiers sur l’évaluation du risque suicidaire (déformation du discours, neutralité insuffisante). Sur le plan linguistique, les interprètes ne rapportaient pas de difficultés de traduction.

Vécu des professionnels

La pratique générale des acteurs de terrain était décrite comme difficile du fait de la confrontation répétée aux récits traumatiques ayant des effets psychiques sur les professionnels, avec un envahissement de la sphère personnelle. Face à l’expression d’idées suicidaires, les professionnels exprimaient une inquiétude, une anxiété d’anticipation, un sentiment de culpabilité et parfois un vécu de manipulation. Face à un suicide, un vécu de choc, de culpabilité et de remise en cause de la pratique était exprimé.

« J’étais très très mal. (…) parce que nous on est en première ligne quand même, avec la personne, et puis le lendemain elle est plus là… »(E6, Int1).

Mesures identifiées par les professionnels

Les premières mesures rapportées étaient relatives aux personnes (amélioration des conditions de vie, prise en compte de la vulnérabilité psychique dans les procédures, accès au soin et soutien psychosocial). L’accès au centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada) pour les demandeurs d’asile, à une activité (professionnelle ou bénévole) et une place au sein de la société était particulièrement pointé comme cible d’amélioration de la qualité de vie. Les mesures de favorisation de l’accès au soin décrites étaient : la lutte contre la stigmatisation, l’« aller-vers », l’accessibilité des lieux de soins, l’accès à l’interprétariat et l’accès à des aides pour les femmes seules avec enfants.

Les mesures relatives à la pratique des professionnels concernaient les ressources et les possibilités de relais (renforcement des dispositifs, circuits d’orientation plus efficaces, orientations rapides en cas de crise), de formation, et de renforcement des liens partenariaux (coopération, échange, partage de savoirs). Les formations nécessaires étaient : la formation à l’interculturalité pour les soignants ; la formation à l’évaluation du risque suicidaire en général et dans ce public, à l’orientation et à la prévention pour les travailleurs sociaux ; la formation des bénévoles et de personnes relais au sein de la communauté ; la formation des interprètes à la santé mentale. Enfin, les professionnels étaient demandeurs d’une aide concernant l’accompagnement post-suicide (prise en charge des pairs et des professionnels).

Discussion

Les limites de notre étude étaient l’utilisation d’entretiens semi-directifs (pouvant induire un biais de courtoisie dans les réponses obtenues), l’inclusion d’une population hétérogène en termes de professions et de contexte de travail (ne permettant pas d’obtenir des résultats spécifiques par sous-groupe) et le faible taux de recrutement dans la population des interprètes.

Perceptions de la problématique

Dans la perception des acteurs de terrain, les conduites suicidaires semblaient déterminées par l’intrication d’une vulnérabilité (en lien avec le parcours de vie, et/ou une pathologie psychiatrique) et de facteurs de stress d’origine sociale. Ces résultats rejoignent le modèle théorique « vulnérabilité-stress » utilisé en suicidologie, avec une vulnérabilité basale elle-même multifactorielle (épigénétique, neurobiologique, post-traumatique et sociologique) [10]. La perception des professionnels concordait avec les données de la littérature concernant le risque suicidaire objectif augmenté dans la population étudiée, du fait d’une accumulation de facteurs de risque [11].

Les motivations au passage à l’acte les plus fréquemment rapportées étaient la volonté d’échapper (à la souffrance, aux symptômes de l’ESPT notamment l’insomnie et les reviviscences, à la situation sociale vécue comme sans issue, ou à un sentiment de perte de sens de l’existence), un « lâchage » en lien avec l’épuisement ressenti entraînant un passage à l’acte impulsif, une volonté d’évitement à tout prix du retour au pays, et enfin une volonté de communication (de la souffrance, d’une revendication sociale ou d’une demande d’aide). Ces derniers résultats concordent avec les travaux de Knizek et Hjelmeland sur l’interprétation des conduites suicidaires en tant que mode de communication [12], et soulignent l’intérêt en pratique clinique de la prise en compte de la parole ou de la demande exprimée à travers ces conduites.

L’analyse du contenu des entretiens a permis d’identifier des facteurs de risque supposés dans cette population, liés à l’histoire de vie, aux antécédents psychiatriques (notamment ESPT et troubles psychotiques), aux conditions de vie actuelles, et aux difficultés d’accès au soin et d’évaluation [9, 13]. Elle a également permis de mettre en évidence des facteurs protecteurs : la dynamique d’espoir et de combativité en lien avec la migration, les relations familiales et notamment la maternité, l’appartenance à une communauté, la religion et la culture du pays d’origine. Ces résultats concordent également avec les études réalisées sur les populations de demandeurs d’asile et réfugiés [4, 5, 9, 14].

Deux populations ont été identifiées comme particulièrement à risque : les demandeurs d’asile (notamment ceux n’ayant pas accès à un hébergement et à des ressources) [15–17], et les personnes déboutées du droit d’asile, en situation irrégulière ou en cours de demande de droit au séjour. Des signes d’alerte vis-à-vis d’un risque de passage à l’acte ont pu être décrits : épuisement physique et psychique sévère, expression de désespoir devant l’absence totale d’issue envisagée, impulsivité et hétéro-agressivité ressentie ou agie, expression d’idées suicidaires avec scénario, agitation anxieuse réactionnelle à l’annonce d’un événement négatif, et repli sévère.

Dans la littérature existante, les troubles psychiatriques seraient moins fréquemment présents chez les suicidants dans plusieurs populations de migrants, en faisant un facteur de risque moins pertinent qu’en population générale, à la différence des conflits intra-familiaux, du stress en lien avec l’acculturation et la discrimination, ainsi que des difficultés d’accès aux soins [13, 18]. Les troubles psychiatriques (et en particulier l’ESPT et la dépression) semblent cependant rester un facteur de risque pertinent dans la population de demandeurs d’asile et réfugiés [6]. La perception des acteurs de terrain interrogés dans notre étude de la dépression comme un déterminant non pertinent du risque suicidaire dans cette population diffère donc partiellement des résultats de la littérature. Cette différence peut s’expliquer par la relative rareté des épisodes dépressifs majeurs observés dans leur pratique, en comparaison à la prévalence de l’ESPT, mais également par la grande variabilité des situations au sein d’une population aussi large et hétérogène que celle des « migrants en situation de précarité ».

Dans les conditions de vie actuelles, les facteurs de risque étaient la réactivation traumatique par un nouvel événement ou par les conditions de vie précaires, la précarité et notamment l’absence d’hébergement, l’isolement et le vécu de désappartenance et d’inexistence au monde. Ces résultats concordent également avec la littérature sociologique [19, 20].

Difficultés identifiées

L’analyse des résultats qualitatifs nous a permis d’identifier plusieurs points de difficulté relevés par les professionnels dans la confrontation à la problématique étudiée.

Un contexte social fragilisant

Comme les données issues de la littérature médicale et sociologique, nos résultats suggèrent une place importante des facteurs sociaux en jeu dans cette problématique, tels que la souffrance sociale (isolement et sentiment de perte de sens de l’existence, favorisés par le défaut d’accès à une activité professionnelle et/ou à des droits sociaux), le recours aux conduites suicidaires dans un contexte d’injonction à la vulnérabilité, ou les conduites suicidaires rentrant dans le cadre de revendications sociales [19-21]. Notre étude pointe les difficultés sociales comme étant à la fois facteur de risque et obstacle à l’évaluation (à travers la difficulté à évaluer l’environnement), et à l’accès aux soins (ressources insuffisantes, éloignement).

Des différences culturelles à prendre en compte

De nombreux auteurs plaident pour la prise en compte de la culture en suicidologie, et son impact sur l’évaluation du risque suicidaire et les modalités de prévention et de prise en charge [22-24]. Nos résultats ont également mis en évidence la place importante des différences culturelles dans les situations rencontrées. Les facteurs protecteurs liés aux différences culturelles identifiés sont la religion (à travers les croyances religieuses mais surtout l’appartenance à une communauté) et la culture traditionnelle du pays d’origine (à travers le lien à la communauté, et les barrières morales vis-à-vis du suicide). Cependant, ces facteurs peuvent également constituer des obstacles à l’expression des idées suicidaires et à la demande d’aide (stigmatisation ou condamnation des conduites suicidaires).

Les autres obstacles à l’évaluation du risque suicidaire et à l’orientation vers un suivi liés à la situation transculturelle sont les différences identifiées en termes d’expression des affects, la méconnaissance ou la stigmatisation des soins psychiques existants ou le doute sur leur efficacité. Du point de vue des professionnels, il peut aussi exister une crainte d’un impact négatif de l’abord de la question du suicide sur la relation d’aide du fait des différences culturelles, faisant obstacle à l’évaluation.

Les obstacles à la communication : l’allophonie et les troubles présentés

L’allophonie de certaines personnes induisant des difficultés majeures de communication et de compréhension est identifiée comme un obstacle à l’évaluation du risque suicidaire et à l’accès aux soins, et par conséquent un facteur de risque de conduites suicidaires. Ces résultats confirment l’importance de l’interprétariat en santé mentale [25, 26] et particulièrement dans la pratique de l’évaluation du risque suicidaire.

De même, les troubles psychiatriques présentés, notamment la présence d’un ESPT avec symptômes de dissociation des affects, entravant la communication, sont pointés comme à la fois facteur de risque d’idéation et de conduites suicidaires, mais également obstacle à l’évaluation et à l’accès aux soins.

Un constat de difficultés d’accès aux soins entravant les pratiques

Les difficultés d’accès aux soins rapportées sont relatives aux facteurs décrits ci-dessus (contexte social, différences culturelles, allophonie), mais également aux difficultés non spécifiques de ce public (restriction des ressources, saturation des dispositifs, problématique de délais), auxquelles s’ajoutent les représentations des soignants sur cette population. Ces difficultés peuvent induire un obstacle à l’évaluation du risque suicidaire, par défaut de solution d’aval pour les acteurs de terrain.

Un besoin de formation exprimé

L’absence de formation (à l’évaluation du risque suicidaire ou à l’interculturalité et son impact sur cette problématique) figure parmi les obstacles à l’évaluation du risque suicidaire. Cette absence ou insuffisance de formation peut faire craindre aux professionnels un effet péjoratif de l’exploration des idées suicidaires (déclencher des idées suicidaires, ne pas pouvoir poursuivre l’évaluation de manière satisfaisante).

Ressources identifiées

Elle a également identifié des ressources utilisées par les professionnels pour faire face à des situations à risque. Le nécessaire travail de partenariat entre structures de soins et structures sociales a été rappelé, avec une prise en charge devant le plus souvent associer suivi psychiatrique et/ou psychologique, mesures sociales et étayage par des tiers, dans l’objectif de construire un maillage réconfortant autour des personnes. Par ailleurs, l’accès à un interprétariat professionnel semble indispensable à une évaluation satisfaisante du risque suicidaire chez les personnes allophones, à travers les missions de traduction, de médiation culturelle et de soutien. Enfin, les acteurs de terrain ont exprimé un vécu de difficultés, tant dans la pratique générale que dans la confrontation à des situations d’idéation ou de conduites suicidaires, pointant l’intérêt d’un étayage d’équipe et d’un espace de parole pour les professionnels.

Pistes d’amélioration

Ce travail a conduit à proposer des pistes d’amélioration à travers les mesures identifiées par les professionnels pour faire face à la problématique étudiée. Certaines relèvent de la dimension politique de la prise en charge globale des migrants ou de la dimension de solidarité citoyenne. D’autres mesures relèvent de l’engagement des institutions et des professionnels dans la lutte pour l’accès au soin : information des personnes concernées et des professionnels, lutte contre la stigmatisation des troubles psychiatriques et des conduites suicidaires, démarches d’aller-vers et d’accessibilité des lieux de soins, et accès à l’interprétariat. Un renforcement du dialogue entre les structures de soins généraux, de soins psychiatriques et d’accompagnement social semble également nécessaire, pour améliorer la coopération dans les situations complexes et faciliter les orientations.

Enfin, le besoin et l’intérêt des acteurs de terrain pour une formation approfondie à plusieurs niveaux ont été exprimés, notamment concernant l’évaluation du risque suicidaire, la lutte contre les préjugés concernant le suicide, et l’impact de l’interculturalité dans la pratique de cette évaluation dans la population étudiée. Une implication pratique de ce travail de recherche pourrait donc être de proposer aux acteurs de terrain voire à des membres relais au sein de la communauté, un accès à la formation, en impliquant à la fois des sources médicales et héritées des sciences humaines et sociales.

Conclusion

Ce travail a permis d’explorer les perceptions et les ressources des acteurs de terrain sur la problématique des idées et conduites suicidaires des migrants en situation de précarité. Par cette rencontre enrichissante des professionnels, nous avons pu compléter notre étude théorique de cette problématique et souligner son caractère profondément psychosocial, les situations cliniques rapportées ne pouvant se comprendre que dans leur rapport à l’environnement. Nous avons proposé des pistes d’amélioration concrètes, notamment en termes d’accès à la formation des professionnels. Cette étude qualitative se limitant aux perceptions des professionnels, il serait intéressant d’explorer également cette problématique du point de vue des personnes concernées.

Liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts en rapport avec cet article.


1 Chaque citation est suivie de la référence de l’entretien (Ex : E1 = Entretien 1) et de la fonction de son auteur [MP (Médecin Psychiatre), M (Médecin autre spécialité), P (Psychologue), I (Infirmier), EI (Etudiant Infirmier), IS (Intervenant Social), AS (Assistante sociale), CS (Cadre de Santé), S (Secrétaire), J (Juriste), RS (Responsable de Service), AT (Agent Technique), AA (Agent d’Accueil), Int (Interprète)].

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