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Enquête épidémiologique sur la consommation des substances addictives par les adolescents du Gabon


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 21, Numéro 3, 149-52, Juil-Août-Sept, Études originales

DOI : 10.1684/san.2011.0253

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Mylène Mimbila-Mayi, Yolande Nzame Vierin, Arlette Biloghe, André Moussavou-Mouyama, Université des sciences de la santé département de pédiatrie Libreville Gabon.

Résumé : Objectif : l’objectif était d’étudier les caractéristiques de la consommation de substances addictives par les adolescents au Gabon. Population et méthodes : nous discutons les résultats d’une enquête transversale et descriptive menée dans six villes du Gabon durant l’année 2008 et au cours de laquelle 1 469 adolescents âgés de 10 à 19 ans ont été interrogés à l’aide d’un questionnaire anonyme. Résultats : l’alcool était la substance addictive la plus consommée (55,5 %), devant le tabac (21,5 %) et les substances illicites (5 %) que sont le cannabis et la cocaïne. Les adolescents ayant déjà été ivres représentaient 47,6 % de la population. La polyconsommation alcool-tabac et drogue était retrouvée chez 4,5 % d’entre eux. Nos résultats montrent l’importance de la consommation de substances addictives chez les adolescents au Gabon et l’existence de groupes à risque d’addiction et d’abus. Des stratégies de prévention sont nécessaires.

Mots-clés : addiction, adolescent, alcool, cannabis, cocaïne, Gabon, tabac

ARTICLE

san.2011.0253

Auteur(s) : Mylène Mimbila-Mayia mimbilamylene@yahoo.fr, Yolande Nzame Vierin, Arlette Biloghe, André Moussavou-Mouyama

Université des sciences de la santé département de pédiatrie Libreville Gabon

Tirés à part : M. Mimbila-Mayi

a BP 2758, Libreville, Gabon.

L’adolescence est une période à risque d’initiation à la consommation de substances addictives [1]. Que cette consommation soit légale (alcool, tabac) ou illicite (cannabis, cocaïne), elle peut être à l’origine de pathologies physiques ou mentales, ou de conduites dangereuses. Celles-là engendrent un coÛt social important [2]. En effet, le tabac tue près de cinq millions de personnes par an [3] et reste la première cause de décès évitable dans le monde. L’abus d’alcool est responsable de 3 % des décès dans le monde et de 30 à 50 % des décès d’adolescents par accidents de la voie publique [4]. Enfin, le cannabis est quant à lui responsable des troubles psychiatriques graves tels que la schizophrénie [5].

Il existe une corrélation nette entre l’âge, et surtout la précocité de l’initiation à la consommation d’une drogue, ainsi que ses motivations, et les abus et la dépendance constatés à l’âge adulte [6].

La connaissance de la consommation de substances addictives chez l’adolescent est donc primordiale pour la mise en place des politiques de lutte contre l’usage des drogues. Notre étude avait pour but d’analyser les caractéristiques de la consommation de substances addictives par les adolescents gabonais en 2008.

Population et méthode

Il s’agit d’une enquête transversale et descriptive menée du 1er janvier au 31 décembre 2008 à Libreville, capitale du pays, et sa banlieue Owendo, ainsi que dans quatre autres villes du Gabon (Port-Gentil, Franceville, Koula-Moutou et Mouila). Les adolescents ont été interrogés à la sortie des établissements scolaires ou universitaires et sur certains lieux publics. Les données ont été recueillies sur la base d’un questionnaire anonyme par des enquêteurs préalablement formés. Le consentement de chaque adolescent a été préalablement obtenu. Les caractéristiques sociodémographiques et les types de substances addictives consommées ont été étudiés. Les données ont été saisies et analysées à partir du logiciel EPI info 2000. Les résultats ont été exprimés en pourcentages.

Résultats

Ce sont 1 469) adolescents qui ont été interrogés : 72,7 % provenaient de Libreville et 27,3 % de l’intérieur du pays.

Caractères généraux

Ils étaient âgés de 10 à 19 ans, avec un sex-ratio de 0,9.

L’âge moyen était de 15,7 ans pour les garçons et de 15,4 ans pour les filles. La tranche d’âge comprise entre 10 et 14 ans représentait 33,3 % des adolescents et celle des 15 à 19 ans : 66,7 %. Ils vivaient avec leurs deux parents dans 50,1 % des cas et avec un seul dans 30,3 % des cas. La majorité des adolescents (68 %) était en issus d’un milieu socioéconomique moyen. Ils étaient scolarisés pour 97 % d’entre eux : 25 % dans le primaire, 45 % dans le premier cycle, 22,5 % dans le second cycle et 4,5 % à l’université.

Une activité sportive était pratiquée par 72 % des adolescents, le plus souvent un sport collectif (68 %), à l’école (38,5 %) ou dans leur quartier (40 %).

Consommation de tabac

Parmi les adolescents interrogés, 21,5 % ont déclaré avoir déjà fumé une cigarette : 27,5 % des garçons et 16 % des filles. L’âge moyen lors de la consommation de la première cigarette était de 12,6 ans pour les garçons et 14,9 ans pour les filles. Cette première cigarette était offerte par les parents (33 %) ou par un ami (32 %). L’adolescent lui-même en était l’instigateur dans 33,5 % des cas. Les adolescents étaient des fumeurs réguliers dans 25,3 % des cas. Parmi ces derniers, 57,5 % fumaient plus de deux cigarettes par jour. Ces fumeurs réguliers achetaient leurs cigarettes grâce à leur argent de poche (80 %) ou à un salaire (7,5 %) ; elles leur étaient sinon offertes par un ami (12,5 %).

Consommation d’alcool

Parmi les adolescents interrogés, 55,5 % ont déclaré consommer des boissons alcoolisées. Le groupe des garçons comptait 59,5 % d’adolescents déjà initiés à la consommation d’alcool et celui des filles 52 %. Le premier verre avait été payé par un des parents (53 %) ou par l’adolescent lui-même (25,5 %).

Concernant les buveurs réguliers (19,5 %), la moitié consommait plus de deux verres par jour. Dans notre échantillon, 48 % de la population avaient déjà été ivres : 53 % des garçons et 41 % des filles. Les occasions festives (fêtes de fin d’année, scolaires, familiales ou entre amis) étaient les circonstances les plus fréquentes (69 %). L’argent de poche servait à l’achat d’alcool dans 79,5 % des cas.

Consommation de drogues illicites

Dans le cadre de notre enquête, 5 % des adolescents ont déclaré consommer des drogues illicites : 7 % des garçons et 3 % des filles. Il s’agissait du cannabis (97,3 %) et de la cocaïne (2,7 %). Dans les villes de l’intérieur du pays, aucun adolescent ne consommait de cocaïne.

Ces consommateurs étaient âgés de 15 à 19 ans (96 %), l’âge moyen de la première prise de drogue était de 15 ans pour les garçons et de 15,7 ans pour les filles. Ils étaient scolarisés (98,6 %) : au collège (34 %), au lycée (61,5 %) et à l’université (3 %). Ils étaient issus de classes sociales élevées (43,8 %) ou moyennes (38,3 %). La première consommation était offerte par un ami (59 % des cas) ou par un parent (20,5 %). La consommation avait lieu au domicile familial (48 %), dans l’établissement scolaire (15 %) ou dans un lieu public (15 %). Parmi ces sujets, 39 % vivaient avec leurs deux parents, 34 % avec un seul, et 8 % vivaient seuls. Une polyaddiction alcool-tabac-drogue était notée chez 90 % de ces adolescents.

Le tableau 1 compare les caractéristiques de la consommation de substances addictives entre Libreville, sa banlieue et l’intérieur du pays.

Tableau 1 Caractéristiques de la consommation en fonction de la région.

Characteristics of the consumption according to the region.

Libreville (n = 1068) Intérieur (n = 401) Population (n = 1469)
n (%) Début (ans) n (%) Début (ans) n (%) Début (ans)
Tabac 254 (23,8) 13,8 62 (15,5) 13,7 316 (21,5) 13,8
Alcool 615 (57,8) 200 (49,9) 815 (55,5)
 Ivresse 311 (29,1) 77 (19,2) 388 (26,4)
Drogues 57 (5,3) 15,1 16 (4,0) 15,3 73 (5,0) 15,3
 Cannabis 55 (5,1) 16 (4,0) 71 (4,8)
 Cocaïne 2 (0,2) 0 (0,0) 2 (0,1)

Discussion

Ce travail nous a permis d’étudier la nature des substances addictives consommées par les adolescents gabonais et les principales caractéristiques de cette consommation.

Les limites de notre étude ont été : la présence d’un enquêteur, qui a pu influencer les réponses des adolescents, l’absence d’une enquête plus poussée sur les habitudes de consommation des différentes substances étudiées chez les parents ou tuteurs, la recherche d’un sentiment d’abus ou de dépendance chez ces adolescents par rapport à leur consommation, le désir de sevrage pour les consommateurs réguliers et enfin l’étude de la qualité réelle de la scolarisation et de l’insertion sociofamiliale.

Toutefois, les informations recueillies nous ont permis de répondre aux questions générales orientées par notre premier objectif.

L’alcool était la substance addictive la plus souvent consommée : 55,5 % des adolescents avaient consommé des boissons alcoolisées. Ce taux variait peu en fonction du sexe et de la région où ils vivaient. C’est moins qu’au Burkina Faso (63,5 %) [7]. Les études européennes en milieu scolaire (HBSC et ESPAD) menées en 2005 à 2006 retrouvaient qu’à 11 ans, 59 % des élèves avaient déjà consommé de l’alcool dans leur vie et 84 % à 15 ans [4]. Les filles consommaient plus tard et moins régulièrement que les garçons. À Libreville, la consommation était plus régulière qu’en province (21,4 % versus 14 %) et les ivresses plus fréquentes (50,5 % versus 38,5 %), en partie du fait d’éventuelles difficultés d’approvisionnement (produit plus cher et niveau socioéconomique plus faible à l’intérieur du pays). L’initiation se faisait le plus souvent dans le milieu familial. Un quart de ces consommateurs avaient déjà été ivres (26,4 %). En 2006, le taux d’ivresse des adolescents européens était plus important (41 % à 15 ans) et en hausse, alors que le nombre d’initiations à l’alcool diminuait [6].

La consommation de tabac arrivait en seconde position : 21,5 %. Le taux de fumeurs interrogés à l’intérieur du pays était moins élevé qu’à Libreville (15,5 % versus 23,8 %). Il était proche de celui retrouvé à Ouidah au Bénin (23,1 %) [8] mais plus faible que chez les adolescents européens âgés de 15 ans (62 %) [9]. Selon l’OMS, la majorité des adolescents qui fument leur première cigarette dans le monde ont moins de 10 ans [10, 11]. L’âge moyen de la première cigarette dans notre étude était de 13,8 ans. Il était le même à Libreville et à l’intérieur du pays. Cet âge semble avoir baissé : Nzoussi à Libreville retrouvait en 2000 un âge moyen de 15 ans [12]. Les garçons fumaient plus tôt et plus que les filles ; ces résultats rejoignent ceux de Choquet, qui par ailleurs avait observé chez les fumeurs une inversion du rapport garçons-filles à partir de 16 ans [9]. Le pourcentage de fumeurs réguliers est proche également : 25,3 % dans notre étude et 24 % à 16 ans pour Choquet [9]. Le rôle initiateur des pairs était le plus important, même si celui de la famille restait significatif.

Cannabis et cocaïne étaient les deux autres substances consommées (5 %). Le taux de consommation de substances illicites au Gabon était supérieur à celui de Guella (1 %) mais nettement inférieur à celui de Phan (plus de 30 % entre 15 et 19 ans) [5]. Véritable problème de santé publique en Europe, notamment la consommation de cannabis, l’usage de drogues illicites reste une pratique rare chez l’adolescent gabonais. Les garçons en usaient deux fois plus que les filles, le pourcentage de fumeurs de cannabis est le même à Libreville et en province, alors que la cocaïne était exclusivement consommée à Libreville. Nous pouvons l’expliquer par le caractère illicite de cette drogue et par des difficultés d’approvisionnement. Ce fait était encore confirmé par le niveau socioéconomique élevé des consommateurs. Le rôle des pairs dans la consommation initiale est ici confirmé. L’âge de l’initiation était plus tardif que pour les autres substances. L’association à une polyaddiction était souvent retrouvée, et ce autant chez les filles que chez les garçons. Le taux et la précocité des relations sexuelles dans ce groupe était plus élevés : 89 % des consommateurs de cannabis ou de cocaïne avaient déjà eu un rapport sexuel, et dans 76 % des cas avant l’âge de 15 ans, alors que dans la population générale d’adolescents, seuls 48,6 % ont déjà eu un rapport sexuel, et que l’âge moyen du premier rapport sexuel est de 15 ans.

La grande majorité des consommateurs était scolarisée, contrairement aux études européennes où cannabis et cocaïne sont associés à des difficultés scolaires, sociales et psychologiques [13].

Conclusion

La consommation de substances addictives par l’adolescent gabonais est une réalité à laquelle doivent faire face les pouvoirs publics.

L’alcool puis le tabac sont les premières substances addictives consommées par ces sujets. Le rôle de l’environnement familial dans l’initiation a été souligné.

La consommation des substances illicites, cannabis essentiellement, et cocaïne, est plus tardive. Même si elle reste marginale, elle constitue un plus grand facteur de risque par son association très fréquente à la polyconsommation (alcool et tabac) et à d’autres comportements à risque comme les rapports sexuels précoces.

Le Gabon doit intensifier les stratégies orientées vers les adolescents et les jeunes pour sensibiliser les abstinents et aider les autres au sevrage sans stigmatisation. La lutte doit être conduite à tous les niveaux de la société en commençant par les familles et les éducateurs, en associant également les pairs. Une lutte efficace doit s’insérer dans une politique globale de santé de l’adolescent.

Remerciements et autres mentions

Financement : aucun ; conflits d’intérêts : aucun.

Références

1. Marcelli D. Du lien précoce de l’addiction : quelques hypothèses sur les racines de la dépendance à l’adolescence. Neuropsychiatr Enfance Adolesc 1994 ; 42 : 279-284.

2. Michel G, Purper-Ouakil D, Mouren-Simeoni MC. Clinique et recherche sur les conduites à risques chez l’adolescent. Neuropsychiatr Enfance adolesc 2008:54: 62-76.

3. WHO. Global school-based student health survey. Novembre 2007.

4. Picherot G, Urbain J, Dreno L, et al. L’alcoolisation des adolescents : une précocité inquiétante ?. Arch Pediatr 2010 ; 7 : 583-587.

5. Phan O, Corcos M, Girardon N et al. Abus et dépendance au cannabis à l’adolescence. EMC (Esievier SAS,Paris), Psychiatr/Pédopsychiatrie, 37-216-G-40, 2005.

6. Beck F, Legleye S. Sociologie et épidémiologie des consommations de substances psychoactives de l’adolescent. Encéphale 2009 ; Supplément 6S190-S201.

7. Guella G, Woog V Santé sexuelle et reproductive des adolescents au Burkina Faso. Résultat d’une enquête nationale en 2004. Occasional report no 21. Avril 2006.

8. Makoutode M, Sawadogo M, Capo-Chichi MT, et al. Prévalence du tabagisme dans la ville de Ouidah au Bénin. Med Afr Noire 2006 ; no 53105396544.

9. Choquet M. Le tabagisme des jeunes dans sept pays européens. BEH 2006 ; no 21/22148-150.

10. Mackey J, Eriksen M, Shayfey O et al. The tobacco atlas. 2nd edition. Atlanta GA : American Cancer Society, 2006.

11. Lando HA, Hipple BJ, Muramoto M Le tabagisme, sujet de préoccupation majeur pour la santé des enfants dans le monde. Bull Health Organ 2010 ; 88 : 2.

12. Nzoussi N. La santé des jeunes en milieu scolaire : les tendances 2000-2001. Comportements, modes de vie et problèmes de santé des jeunes au Gabon. AoÛt 2004.

13. Alvin P, Marcellin D. Consommation de produits. In : Médecine de l’adolescent. Paris: Masson, 2005: 343-57.


 

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