ARTICLE
Auteur(s) : Ibrahima
Sy1,2, Moussa KeitaMoussa KeitaMoussa KeitaMoussa Keita1, Moustapha
Ould Taleb1, Baidy Lo1, Marcel Tanner3, Guéladio
Cisse2
1Institut national de recherches en santé
publique (INRSP) BP 695 Nouakchott Mauritanie
2Centre suisse de recherches scientifiques (CSRS)
01 BP 1303 Abidjan Côte-d'Ivoire
3Institut tropical suisse (ITS) CH-4002 Bâle Suisse
Depuis les années 1970, les politiques de santé des pays
africains au sud du Sahara ont été axées sur la généralisation des
soins à travers une plus grande couverture géographique.
La mise en place de ces politiques, à l'instar de l'initiative
de Bamako sur le recouvrement des coûts en 1987,
a considérablement renforcé l'offre publique de soins [1].
Mais en dépit de cet accroissement substantiel de l'offre de soins,
les taux d'utilisation des structures de santé sont restés faibles
dans l'ensemble de ces pays [1, 2]. Cette faible utilisation qui
est souvent le fait de l'absence de prestations adaptées peut
dépendre de paramètres liés au contexte environnemental, social,
économique et culturel dans lequel évoluent les populations.
De nombreux travaux menés sur le recours aux soins et les
inégalités de santé dans certains pays africains [3-7] ont permis
de mieux saisir la nature et l'ampleur des problèmes auxquels se
heurtent les populations surtout les groupes défavorisés. Plusieurs
obstacles contraignants limitent l'accès aux soins de qualité des
populations aux pouvoirs économiques et financiers précaires. En
effet, le choix de soins est la résultante de facteurs multiples
(géographique, économique, social, culturel et organisationnel) qui
se juxtaposent selon des combinaisons complexes pour se traduire
souvent par des inégalités de santé très frappantes.
Dans une grande partie de ces travaux réalisés, la question de
l'accessibilité, de la fréquentation et du fonctionnement des
services de soins a été abordée à une échelle nationale, alors que
les recours thérapeutiques ainsi que leurs déterminants sont assez
peu documentés dans les zones urbaines. Or, l'insuffisance de soins
de qualité est encore plus préoccupante dans les villes où les
conditions environnementales, économiques et sociales peuvent
prédisposer à de nombreux risques sanitaires dans un contexte où le
système de santé peine à être performant et à répondre efficacement
aux attentes des populations, même s'il est souvent admis que les
zones urbaines offrent une large gamme de soins modernes [3, 5]. En
effet, les villes africaines notamment les capitales nationales, en
même temps qu'elles concentrent une grande part de la population du
pays accumulent l'essentiel des ressources sanitaires (hôpitaux,
polycliniques, dispensaires, cliniques privées, médecins,
spécialistes, infirmiers, etc.). Mais cette offre de soins moderne
et variée n'est bien souvent que virtuelle, tous les citadins
n'ayant pas le même accès à ces services, faute d'argent, de
couverture sociale, de conscience de la gravité de certains maux,
etc. [5].
La ville de Nouakchott, située sur la façade occidentale
maritime de la Mauritanie et peuplée de 730 000 habitants [8],
est caractéristique de cette situation observée dans les
autres contextes urbains. Avec un taux de croissance annuel
supérieur à 5 %, l'urbanisation exerce une pression non négligeable
sur l'offre de soins et impose une mobilisation de ressources
conséquentes en faveur des zones urbaines. Ainsi, la difficulté
d'assurer un investissement viable en adéquation avec les besoins
en matière de santé crée des inégalités frappantes d'accès aux
soins. De plus, le développement de quartiers défavorisés et
de campements pastoraux très éparpillés dans la ville constitue des
défis considérables pour le système de santé [6]. Cependant, malgré
les efforts des pouvoirs publics qui ont misé sur l'augmentation de
l'offre de services de soins, les résultats faibles obtenus sur
l'efficacité des prestations montrent que de nombreux
problèmes subsistent encore. En termes de structures sanitaires
publiques, la ville de Nouakchott est dotée de quatre grands
hôpitaux, de 12 centres et de 25 postes de santé inégalement
répartis entre les neuf communes [9]. À ces institutions à vocation
publique, il faut ajouter les nombreuses cliniques privées surtout
concentrées dans le centre administratif et économique de la ville.
L'existence de cette offre de soins variée peut conduire ainsi à
une multitude de recours thérapeutiques possibles qui
engendrent bien souvent une mauvaise utilisation des services de
santé. À cette diversité de l'offre de soins dits modernes,
s'ajoute une diversité encore plus grande de soins d'une médecine
traditionnelle omniprésente. Ainsi, à un même mal, correspondront
des offres thérapeutiques variées, entre lesquelles le patient
devra choisir, à moins de les adopter toutes. Un des aspects
essentiels des problèmes de santé en milieu urbain est le recours
simultané et fréquent à l'un et à l'autre système de soins, le
système moderne et la thérapie traditionnelle qui sont parfois
complémentaires [5].
Exposés à diverses pathologies, de nombreux habitants des
quartiers défavorisés sont vulnérables aux risques sanitaires
multiples et variés alors qu'ils ont en général un accès limité à
l'offre de soins de qualité qui les poussent à emprunter souvent
d'autres itinéraires thérapeutiques. Cet article présente les
résultats d'une étude menée en août 2004 à Nouakchott qui a exploré
les liens entre l'utilisation des services de santé (pour IRA et
diarrhées) et les déterminants du recours aux soins dans quelques
quartiers défavorisés de Nouakchott (Médina III, Kebba Recasée et
Hay Saken). Le choix de ces deux pathologies se justifie par
la place qu'elles occupent dans la morbidité diagnostiquée.
Les infections respiratoires aiguës représentent 27,2 % des
causes de consultation, et les diarrhées constituent 14 % des
motifs de visite des centres de santé. L'objectif était de
documenter les paramètres qui déterminent les différents choix de
recours thérapeutiques des ménages afin d'aider le système de
soins à répondre aux situations sanitaires engendrées par les
modifications du milieu urbain. Expliquer les liens entre les
déterminants des recours et l'organisation spatiale et le
fonctionnement du système de soins est un préalable indispensable à
la définition d'une meilleure politique en matière d'allocation des
ressources sanitaires.
Méthode
Un ensemble d'outils géographique, épidémiologique et
socioanthropologique sont utilisés pour tenir compte des différents
niveaux d'évaluation (état de santé, services de santé et attitudes
de santé). Des méthodes quantitatives (enquête auprès des
ménages et recueil de données auprès des services de santé) ont été
employées pour analyser le niveau de fréquentation des centres de
santé. Le recours aux soins, en tant que processus soumis à
différents paramètres, a été analysé à l'aide de méthodes
qualitatives (entretiens guidés ou libres). Ces données
recueillies auprès des ménages ont été ensuite confrontées ou
complétées avec les diverses sources de l'annuaire de statistique
sanitaire de la ville.
Choix de la zone d'étude
Le choix des quartiers à étudier a été effectué sur la base d'une
démarche combinant diverses méthodes. Le recours à la
cartographie d'un certain nombre d'indicateurs relatifs à la
distribution des services de santé a été un préalable ayant permis
de localiser les facteurs géographiques susceptibles d'influer sur
les choix de recours aux soins des populations. Ensuite, une
démarche épidémiologique a conduit à une série de rencontres avec
les personnels de santé de trois communes (Tevragh Zeina, EL Mina
et Dar Naim) afin de cerner globalement les pathologies les plus
récurrentes et à avoir une idée sur le niveau de fréquentation des
services de soins. Sur la base de l'éclairage fourni par les
informations sur les structures sanitaires, il a été effectué un
choix raisonné des quartiers à étudier. Les sites à choisir
devaient être caractéristiques des quartiers défavorisés où la
nature et l'ampleur des problèmes de santé pouvaient permettre de
connaître les itinéraires thérapeutiques des habitants.
Le choix devait ainsi comporter un quartier anciennement
urbanisé, un quartier précaire en cours de restructuration et un
quartier spontané d'occupation illégale.
Ainsi, l'enquête a été menée dans trois quartiers de la ville
(figure 1) :
Médina III localisé dans la commune de Tevragh-Zeina (nord-ouest de
la ville) qui est un ancien quartier aménagé et équipé à l'origine
mais en voie de paupérisation ; Kebba Recasée situé dans la commune
d'El Mina (sud-ouest de la ville) qui est un quartier né d'une
opération de restructuration avec des équipements prévus mais non
encore réalisés ; Hay Saken localisé dans la commune de Dar Naim
(nord-est de la ville) qui est un quartier spontané, irrégulier et
précaire dépourvu d'équipements et de services urbains.
Collecte des données
Pour une collecte optimale des informations, il a été procédé à une
localisation précise des quartiers et à une identification des
îlots sélectionnés sur un fonds de carte existant de la ville.
Chaque zone à enquêter était divisée en entités géographiques bien
délimitées par les coordonnées GPS.
La taille de l'échantillon a été estimée à l'aide du logiciel
ÉpiInfo™ avec un intervalle de confiance de 95 % sur la base de
données fournies par l'Office national de statistique (ONS, 2004).
Cette méthode de sondage a permis de déterminer un échantillon
total de 836 ménages répartis de la manière suivante :
217 ménages à Médina III, 336 ménages à Kebba Recasée et 283
ménages à Hay Saken.
Pour définir les unités spatiales sur lesquelles porte
l'enquête, il a été identifié un îlot sur deux de même alignement
dans chaque quartier par un système de numérotage sur une carte.
Il a été ensuite procédé, en août 2004, à l'administration
auprès des ménages d'un questionnaire comportant les rubriques
suivantes : caractéristiques sociodémographiques, conditions
socio-économiques, fréquence et distribution des pathologies les
plus récurrentes, itinéraires thérapeutiques, perception de la
maladie, représentation du système de santé. La méthode
d'enquête est l'échantillonnage aléatoire simple qui a consisté à
choisir d'abord le premier ménage au début de chaque îlot
sélectionné, les suivants étant retenus selon un pas de sondage de
cinq maisons jusqu'à ce que l'effectif de l'échantillon cible soit
atteint dans chaque quartier. Le questionnaire était
administré au chef de ménage (homme ou femme) considéré comme le
répondant de l'enquête ou une autre personne désignée par
celui-ci.
Ces données quantitatives ont été complétées par les
statistiques provenant des services de santé et les informations
mobilisées à l'aide des entretiens libres ou guidées auprès d'un
groupe de ménages dans chaque quartier sélectionné.
Analyse des données collectées
Les données collectées ont été saisies sur ÉpiInfo™ 2000 puis
traitées sur SPSS 10 selon des questions d'analyse bien précises
pour montrer les liaisons entre les différentes variables étudiées.
Il a ensuite été effectué une analyse statistique descriptive
simple avec une comparaison de fréquences des différents recours
thérapeutiques pour chaque pathologie étudiée. Pour connaître le
niveau d'utilisation des structures de santé, il a été effectué un
croisement des données entre les recours aux services de soins
et les différents facteurs susceptibles d'influer sur les choix
thérapeutiques.
Cette analyse a permis de réaliser des tableaux de fréquences
des différents recours thérapeutiques et des tableaux croisés
dynamiques entre utilisation des services de santé et facteurs
influençant potentiellement les décisions des ménages en termes de
soins. Les données de registres de consultation dans les
centres de santé, recueillies auprès de la Direction régionale de
la promotion sanitaire et sociale (DRPSS), ont permis de calculer
des indicateurs relatifs aux recours aux soins modernes.
Résultats
Les taux de fréquentation des services de santé pour les infections
respiratoires aiguës et les diarrhées fournissent un aperçu général
sur la variété de recours aux soins ainsi que sur les déterminants
de l'utilisation des structures sanitaires. Alors qu'elles sont
confrontées à ces deux maladies, peu de personnes semblent se
rendre dans les centres de santé publics. Différentes hypothèses
peuvent expliquer cette tendance comme une difficulté d'accès aux
structures de soins modernes (distance, coût) ou une perception
particulière de ces pathologies qui amènerait les malades vers
d'autres recours (automédication, tradipraticiens).
Les résultats de l'étude montrent une prévalence de 27,9 % pour
les infections respiratoires aiguës et de 17,2 % pour les maladies
diarrhéiques durant les deux semaines ayant précédé l'enquête. Avec
une variation plus ou moins légère entre les trois quartiers (tableau 1), 54,6 % des personnes affectées
ont eu recours à une consultation pour un traitement médical des
IRA et 42,9 % pour les soins des diarrhées, soit un taux moyen de
48,7 % pour l'ensemble des pathologies concernées. Cependant, seule
la moitié des personnes ayant eu recours aux soins ont fréquenté
les services de santé publics. La distribution du recours aux
soins de santé par quartier et par pathologie montre que les
consultations sont plus nombreuses pour Kebba Recasée (62,4 %)
concernant les IRA et pour Hay Saken (54,8 %) à propos des
diarrhées.
Une partie des ménages enquêtés déclarent recourir à
l'automédication pour les IRA (12,0 %) et les diarrhées (12,5 %).
Les médicaments que les ménages se procurent auprès de
pharmacies, de boutiques et de marchands ambulants constituent
l'univers de l'automédication moderne (10,0 %). Ce type de
traitement médical est fortement concentré dans le quartier de
Médina III aussi bien pour les IRA (13,3 %) que pour les diarrhées
(21,9 %). Les ménages utilisant des plantes médicinales et
certains produits exotiques comme remèdes pratiquent
l'automédication traditionnelle (3,8 %). Les plantes
médicinales comme le « bissap » (hibiscus ou oseille de Guinée), la
menthe et le massage à l'huile et au vinaigre constituent les
remèdes traditionnels les plus utilisés par les ménages (26,7 %)
pour soigner les IRA, tandis que les feuilles ou les fruits de
baobab et la bouillie sont les plus employés dans le
traitement traditionnel des diarrhées (33,3 %).
L'automédication traditionnelle est beaucoup concentrée à Hay Saken
(4,7 %) pour les IRA et à Médina III (7,7 %) pour les
diarrhées.
La thérapie traditionnelle qui est un type de traitement
prescrit par un guérisseur ou un marabout est un recours faiblement
utilisé par les ménages aussi bien pour les IRA (2,6 %) que
pour les diarrhées (0,5 %). Ce recours thérapeutique est
beaucoup plus important à Médina III (4,4 %) pour les IRA et à
Kebba Recasée (1,4 %) pour les diarrhées. Une partie des ménages
enquêtés déclarent ne pas avoir recours à la consultation (27,5 %),
tandis qu'une autre partie n'a pas répondu à la question posée (9,2
%).
Ces itinéraires thérapeutiques variés s'expliquent par divers
facteurs déterminants. Le premier de ces facteurs semble être
la couverture sanitaire. En termes d'établissements sanitaires
publics, la Moughataa (département et commune) de Tevragh Zeina
(Médina III) dispose de deux hôpitaux, d'une polyclinique et
d'un centre de santé, tandis que celle de Dar Naim (Hay Saken)
possède un hôpital, un centre de santé et un poste de santé et
celle d'El Mina (Kebba Recasée) abrite un centre de santé et deux
postes de santé. Les habitants de ces entités géographiques se
trouvent alors à une distance maximale de 2 à 3 km d'un centre
de santé. Les quartiers étudiés se situent dans des communes
où le recours aux soins (0,6 recours/personne par année) est
supérieur à la moyenne urbaine (0,4 recours/personne par année).
Les taux de recours dans les communes de Tevragh-Zeina (0,8
recours/personne par année), de Dar-Naim (0,6 recours/personne par
année) et d'El Mina (0,5 recours/personne par année) figurent parmi
les plus élevés dans la ville. Ce niveau de fréquentation des
services de santé montre que les quartiers étudiés disposent d'une
bonne accessibilité géographique.
Les résultats montrent que la consommation des soins médicaux ne
dépend pas forcément des conditions financières des malades et
qu'il n'existe pas de différence significative entre ménages
pauvres et ménages non pauvres (selon le seuil national de pauvreté
de 67 316 ouguiyas, soit 269,2 dollars US/an). À
l'exception des habitants de Médina III, les malades des ménages
pauvres fréquentent et utilisent plus les services de santé (60,3
%) que les ménages non pauvres aussi bien pour les IRA que pour les
diarrhées (tableau 2). Cette tendance
pourrait s'expliquer par le fait que les ménages pauvres
enregistrent 80,8 % des personnes ayant eu des épisodes morbides.
Les ménages dépensent annuellement en moyenne
9 644 ouguiyas (41,9 dollars US) pour la santé.
Les dépenses les plus élevées se situent à
16 147 ouguiyas (70,2 dollars US) et les plus
faibles à 6 190 ouguiyas (26,9 dollars US). Malgré
le niveau très bas des dépenses pour la santé, 20,6 % des personnes
affectées déclarent consulter rarement un service de santé faute de
moyens financiers pour couvrir les frais des prescriptions
médicales et préfèrent engager d'autres itinéraires
thérapeutiques.
Les contraintes socioculturelles sont des éléments agissant sur
les choix de recours aux soins à travers le prisme de la perception
de la maladie. L'utilisation des services de santé est largement
influencée par la gravité perçue de la maladie qui dépend par
ailleurs d'une bonne connaissance de la pathologie et sans doute
donc du niveau d'instruction. Cependant, les résultats montrent que
le niveau d'instruction n'influe pas significativement sur
l'utilisation des services de santé. La population non
scolarisée qui représente 60,3 % des malades est celle qui
enregistre le taux de recours aux soins de santé le plus élevé
(55,1 %). Une partie non négligeable des ménages considère que les
IRA (32,4 %) et les diarrhées (30 %) ne sont pas des maladies assez
graves pour nécessiter à leur première apparition un recours aux
soins auprès des structures sanitaires.
Des facteurs liés à l'organisation et au fonctionnement des
services de santé influent aussi sur les choix de recours aux
soins. Ces éléments sont relatifs à l'accès aux ressources de
la structure de santé, à la qualité de l'accueil du personnel
soignant et des soins offerts, aux horaires d'activités, à l'état
de l'hygiène de la structure qui sont des paramètres essentiels
dans l'option de recours aux soins. D'après les entretiens avec
certains chefs de ménage des quartiers couverts par l'enquête, tous
ces facteurs contraignent certains malades à se détourner du
système de santé mis en place par l'État au profit des cliniques
privées. D'ailleurs, une partie des ménages interrogés (13,7 %)
déclarent que l'organisation et le fonctionnement des centres
de santé sont particulièrement mauvais et inefficaces.
Tableau 1 Recours thérapeutiques pour les IRA et les
diarrhées (%).Table 1. Health care utilisation for acute
respiratory infection and for diarrhea (%).
|
Consultation médicale
|
Automédication
|
Tradipraticiens
|
Sans consultation
|
Sans réponse
|
Total
|
|
Quartier
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
|
Hay Saken
|
59,1
|
54,8
|
13,7
|
7,1
|
2,3
|
0,0
|
17,5
|
29,3
|
7,4
|
8,8
|
100
|
100
|
|
Médina III
|
42,2
|
28,2
|
13,3
|
21,9
|
4,4
|
0,0
|
28,3
|
35,3
|
11,8
|
10,2
|
100
|
100
|
|
Kebba Recasée
|
62,4
|
45,7
|
8,9
|
8,6
|
1,0
|
1,4
|
21,5
|
33,4
|
6,2
|
10,9
|
100
|
100
|
|
Moyenne
|
54,6
|
42,9
|
12,0
|
12,5
|
2,6
|
0,5
|
22,4
|
32,7
|
8,5
|
10,0
|
100
|
100
|
Tableau 2 Recours aux soins selon les caractéristiques
socio-économiques (%).Table 2. Health care utilisation according to
socio-economic characteristics.
|
Malades non pauvres
|
Malades pauvres
|
Malades instruits
|
Malades non instruits
|
|
Quartier
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
IRA
|
Diarrhée
|
|
Hay Saken
|
34,2
|
19,4
|
65,8
|
80,6
|
38,9
|
17,5
|
61,1
|
82,5
|
|
Médina III
|
60,0
|
73,7
|
40,0
|
26,3
|
57,1
|
87,7
|
42,9
|
12,3
|
|
Kebba Recasée
|
25,8
|
24,6
|
74,8
|
75,4
|
34,2
|
26,4
|
58,3
|
73,6
|
|
Moyenne
|
40,0
|
39,2
|
60,0
|
60,7
|
45,9
|
43,8
|
54,1
|
56,2
|
Discussion
L'étude du système de santé dans la ville de Nouakchott a permis de
révéler l'état de l'offre de soins qui détermine quelque peu les
itinéraires thérapeutiques variés selon les pathologies, les
espaces et les catégories sociales. Malgré les réalités prosaïques
qu'elle cache, la fréquentation des structures sanitaires pour les
IRA et les diarrhées donne une indication du niveau de recours aux
soins modernes. Cependant, il faut souligner que ce recours ne se
fait en général qu'en deuxième intention après avoir pratiqué
l'automédication ou usé de la thérapie traditionnelle. Le taux
de recours aux soins de santé ne concerne en grande partie que les
atteintes sévères ou les cas en aggravation où le centre de santé
apparaît comme le dernier recours pour les plaignants après avoir
essayé de multiples remèdes. De plus, si les consultations
auprès de cliniques privées, de médecins et d'infirmiers
particuliers ne sont pas comptabilisées, le niveau de recours aux
soins dans les centres de santé se situerait à peu près au même
niveau que les taux de consultation pour les IRA (27,2 %) et les
diarrhées (14 %) contenus dans l'annuaire sanitaire de la
Mauritanie de 2005 concernant les districts sanitaires de
Nouakchott [9].
Selon la manière dont la maladie est jugée, il est possible de
comprendre la diversité des recours aux soins par les
considérations qui peuvent entourer une pathologie médicale pour
passer de la maladie aux systèmes de santé. La diversité des
itinéraires thérapeutiques montre que les choix de recours aux
soins sont déterminés par de nombreux facteurs dont certains
interagissent de manière dynamique.
L'utilisation des services de santé peut-être liée à la
distance, et la fréquentation est souvent la plus importante pour
les quartiers abritant une structure sanitaire. Dans les quartiers
étudiés, le niveau de fréquentation des services de santé publics
apparaît faible par rapport au niveau de l'accessibilité
géographique située à 70 % et au nombre moyen de six recours par
habitant et par an. La couverture géographique sanitaire
répondant aux normes définies par l'OMS relatives à la distance
maximale de 5 km pour l'accès à un centre de santé,
l'organisation du système de soins à Nouakchott n'induit donc pas
des inégalités spatiales concernant l'accessibilité aux structures
de soins même si le manque d'infrastructures routières et de moyens
de transport peut être un facteur limitant le recours aux soins
[3, 4]. Toutefois, il importe de préciser que le niveau
d'utilisation des centres de santé dépend aussi du type de
pathologie.
Une bonne couverture sanitaire ne signifie pas pour autant une
grande affluence ou une forte fréquentation des formations
sanitaires. Des facteurs liés à l'environnement économique du
ménage jouent un rôle central dans la prise de décision du recours
thérapeutique. Très souvent, les personnes nouvellement affectées
cherchent d'abord les solutions les moins coûteuses et
contraignantes (distance, temps) pour les soins médicaux [10, 11].
Ainsi, dans les quartiers défavorisés, que les ménages soient
pauvres ou non pauvres, les malades ont tous tendance à se
consulter pour les atteintes sévères ou lorsque la maladie
s'aggrave. Des études montrent que les considérations d'ordre
économique s'avèrent avoir un poids important dans le type de
recours thérapeutiques et induisent à des inégalités d'accès aux
soins entre ménages de revenus différents [12, 13], même si
d'autres travaux tentent de démontrer que le niveau de revenu ne
détermine pas forcément l'utilisation des services de santé [14].
Pour certains malades, les contraintes financières constituent plus
un obstacle à l'accès aux soins modernes que la barrière physique,
compte tenu de l'existence d'une accessibilité géographique
acceptable. Dès lors, la décision d'un recours en première
intention à l'automédication ou à la thérapie traditionnelle est
plus liée au coût moindre ou à la gratuité des soins qu'à un
choix thérapeutique raisonné. Ces types de recours s'expriment
à travers leur approche souple et flexible intégrant la capacité
financière des malades et sont considérés comme des moyens de
minimiser les dépenses pour les soins et de gérer de façon «
domestique » la santé des membres de la famille [7, 15, 16].
Le choix du recours peut également dépendre fortement de la
perception d'un caractère de gravité de la pathologie modifiant dès
lors l'attitude des personnes qui ne réagissent pas lors de la
survenue d'un épisode morbide d'apparence banale. Souvent, c'est
l'aggravation de l'état de santé qui conduit à un recours «
spécialisé » (guérisseur ou dispensaire) dont le choix dépend de la
perception de la maladie [17, 18]. Dans les quartiers étudiés, les
représentations populaires banalisent les fièvres qui surviennent
et expliquent que la maladie se gère dans un premier temps de
manière domestique à travers l'automédication [19, 20]. L'univers
du malade se déplace progressivement vers celui du guérisseur
traditionnel ou du personnel des structures de santé lorsque le
recours aux remèdes traditionnels s'avère inefficace et que la
pathologie commence à rentrer dans une phase critique et délicate.
Ainsi, la perception d'un caractère de gravité de la maladie
modifie l'attitude des personnes. Celle-ci les incite alors à
s'adresser à un recours « spécialisé » plutôt que « domestique ».
Ces comportements face à la maladie permettent de comprendre
pourquoi les ménages ne considèrent pas les IRA et lesdiarrhées
comme des pathologies graves pour recourir systémiquement dans
l'immédiat aux services de santé dès leur apparition. Cependant,
qu'ils soient instruits ou non, les malades ont tous tendance à
recourir à une consultation lorsque l'état de leur santé s'aggrave
ou pour les affections graves d'emblée.
Les facteurs organisationnels et fonctionnels des structures de
soins exercent une influence non négligeable sur les décisions et
choix concernant les itinéraires thérapeutiques. L'attitude du
personnel de santé perçue comme antipathique et visiblement peu
accueillant vis-à-vis des patients, l'absentéisme élevé ou les
retards au travail, les mauvais diagnostics cliniques, l'absence
d'attention à l'égard des plaignants, l'inégal accès aux ressources
disponibles dans les centres de santé, etc. sont considérés comme
autant d'obstacles qui limitent l'utilisation des structures
soignantes. Ces raisons expliquent qu'une personne malade
habitant à côté d'une structure de soins préfère aller se faire
consulter dans une autre située à une distance très éloignée
nécessitant un coût et un temps de trajet, tout simplement parce
qu'elle est assurée d'y trouver une prise en charge correcte et un
service de soins de qualité [21-23].
Dans les quartiers défavorisés étudiés, les itinéraires
thérapeutiques multiples sont le résultat des interactions entre
les types de pathologies et les différents facteurs influençant
l'utilisation des services de santé. La connaissance de ces
liens est un préalable indispensable à la définition d'une
meilleure politique de santé. La couverture sanitaire assurant
une bonne accessibilité géographique aux structures de soins, les
pesanteurs sociales, économiques et culturelles semblent être les
paramètres qui tendent à réduire la fréquentation et à induire des
inégalités de santé. Aussi, la banalisation de certaines
pathologies comme les IRA et les diarrhées, combinée à la pauvreté
des ménages urbains, peut conduire à se détourner du système de
santé. Le développement de telles attitudes qui consistent à
traiter certaines maladies sans diagnostic clinique au préalable
constitue un grave problème de santé publique si l'on considère que
des pathologies comme les IRA et les diarrhées affectent
majoritairement les jeunes enfants souvent plus vulnérables
[24]. Ces attitudes illustrent également, bien que le manque
de performance du système de santé ne permette pas de garantir
l'état de santé de la population, la protection financière des
ménages contre les coûts de la maladie et des soins et la
satisfaction de la population quant aux procédés et résultats
[25-27]. En se focalisant sur les espaces urbains défavorisés,
l'analyse de l'organisation et du fonctionnement du système de
soins dans la ville aide à proposer des solutions permettant
l'amélioration de la qualité des prestations dans les services de
santé. L'approche développée doit permettre d'apporter des
réponses à la question de l'adéquation du système de soins à
la situation sanitaire de la ville de Nouakchott.
Conclusion
Cette étude a permis d'analyser l'organisation et le fonctionnement
du système de santé à Nouakchott à travers l'approche des
itinéraires thérapeutiques liés à deux pathologies très fréquentes
au sein de la population urbaine. La diversité de l'offre de
soins de santé, l'accessibilité géographique, économique et
socioculturelle aux soins et les choix des itinéraires
thérapeutiques sont autant de facteurs qui interagissent de manière
dynamique dans le cadre des systèmes de santé. Sous ce
rapport, les systèmes de santé renvoient à l'ensemble des facteurs
entourant l'offre de soins aussi bien modernes que traditionnels
qui déterminent les choix pour les itinéraires thérapeutiques.
Les systèmes de santé, ce sont les manières d'offrir
des soins mais également les manières de se soigner, c'est-à-dire
que ceux-ci sont constitués des paramètres d'ordre politique,
géographique, économique, social et culturel qui apparaissent comme
des déterminants de santé essentiels.
Les interventions possibles pour faciliter l'utilisation des
services de santé doivent viser à une meilleure qualité des soins
et à l'établissement d'un rapport de confiance entre le malade et
le thérapeute. Il s'agira de rapprocher les soignants des
malades, et les services de santé de leur environnement humain,
social, culturel et économique d'où la nécessité de disposer d'une
bien meilleure information sur l'organisation des soins et d'une
plus vaste expérience des diverses approches susceptibles
d'améliorer la performance des services de santé. Le type
d'informations présenté dans cet article est essentiel dans l'aide
aux décideurs à faire des choix éclairés en matière de politiques
de santé urbaine.
Remerciements
Cette étude est le fruit d'une collaboration scientifique entre
l'Institut national de recherches en santé publique (INRSP) et le
Centre suisse de recherche scientifique (CSRS) dans le cadre du
programme NCCR-NS (Swiss National Centre of Competence in Research
North-South) intitulé : « partenariats scientifiques pour
l'atténuation des syndromes du changement global ». Le Fonds
national suisse de la recherche scientifique et la Direction du
développement et de la coopération suisse sont remerciés pour avoir
financé les activités de ce programme. Les remerciements
s'adressent également à l'ensemble de l'équipe de la coordination
nationale (coordinateur, pays, enseignants-chercheurs, étudiants,
etc.) du NCCR-NS en Mauritanie qui a réalisé l'enquête ainsi qu'à
la coordination régionale dudit programme basée à Abidjan en
Côte-d'Ivoire pour le soutien technique et scientifique à la
réalisation de l'étude sur le terrain.
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