ARTICLE
Auteur(s) : Houphouët
Félix Yapi1, Hugues Ahiboh2, Eric
Yayo2, Angele Edjeme2, Marie Laure
Attoungbre-Hauhouot2, Joseph Djaman
Allico1,3, Dagui Monnet2
1Laboratoire de pharmacodynamie biochimique UFR
biosciences Université de Cocody-Abidjan 22 BP 1679
Abidjan 22 Côte-d’Ivoire
2Laboratoire de biologie et biochimie
moléculaire UFR sciences pharmaceutiques et biologiques
Université de Cocody-Abidjan BPV34 Abidjan Côte d’Ivoire
3Institut Pasteur de Côte-d’Ivoire Laboratoire
de biochimie clinique et fondamentale 01BP490 Abidjan 01
Côte d’Ivoire
Dans le monde et particulièrement en Afrique Subsaharienne, les
carences ou les déficits en oligoéléments constituent un réel
problème de santé publique pour les pouvoirs publics à cause de
l’alimentation insuffisante [1-4]. Les oligoéléments apportés
par l’alimentation sont pour la plupart impliqués dans les
réactions biochimiques de l’organisme constituant de ce fait des
éléments indispensables et nécessaires aux métabolismes
biochimiques [3, 4]. Le rôle de microéléments comme la
vitamine A, le zinc, a été établi dans la sécrétion de certaines
protéines de l’immunité et de la réaction inflammatoire [3-7].
Cependant, le rôle du fer sur la sécrétion des protéines
inflammatoires, immunitaires et nutritionnelles reste à élucider.
Cette étude se propose donc de préciser l’influence du déficit en
fer sur les marqueurs protéiques mesurés chez l’enfant.
Matériel et méthodes
Matériel
Les enfants scolarisés de l’étude, vus au laboratoire de l’Hôpital,
ont un âge compris entre 5 et 15 ans et sont tous scolarisés
dans le département d’Adzope. Tous les enfants ayant des parasites
susceptibles d’influencer le fer sérique, les protéines sériques et
l’hémogramme notamment le Plasmodium falciparum, les
protozoaires (Giardia intestinalis,
Trichomonas intestinalis), les nématodes
(Ascaris lumbricoïdes, Ankylostomes) ont été exclus de l’étude
[8, 9].
L’échantillon est composé de 186 enfants. Parmi ces enfants, 80
ont présenté un déficit en fer, tandis que 106 ont présenté un
statut en fer normal.
Méthodes
Les prélèvements sanguins ont été effectués chez les enfants dans
des tubes sans anticoagulant pour l’obtention du sérum.
Le sérum a été séparé et fractionné pour le dosage des
protéines et le fer. Chez tous les enfants, les protéines
inflammatoires (protéine C réactive [CRP], haptoglobine [Hp],
Orosomucoïde ou α1-GPA), immunitaires (IgA, IgG, IgM) et
nutritionnelles (Albumine [Alb], retinol binding protein [RBP],
préalbumine [TBPA]) ont été dosées par la technique
d’immunodiffusion radiale de Mancini [10]. La ferritinémie a
été mesurée par une méthode spécifique immunoenzymatique [11].
Le sang total prélevé dans des tubes avec anticoagulant (EDTA) a
permis de déterminer le taux d’hémoglobine (Hb), la teneur
corpusculaire moyenne en hémoglobine (TCMH) et le volume globulaire
moyen (VGM) à l’aide d’un semi-automatique de globules.
La méthode de Ritchie simplifiée [12] a été utilisée pour
observer les parasites intestinaux dans les selles recueillies dans
des boîtes de pétri.
Le statut déficitaire en fer a été défini pour un fer sérique
inférieur à 30 μg/dL [13], une ferritinémie inférieure à
20 μg/L, une Hb inférieure à 11 g/dL, un TCMH inférieur à
80 fl, la CRP inférieure à 6 mg/L et le VGM inférieur à
80 fl [14]. Le statut en fer est normal si le fer sérique
est supérieur à 30 μg/dL, la ferritinémie supérieure à
20 μg/L, l’Hb supérieure à 11 g/dL, le TCMH supérieur à
80 fl et le VGM supérieur à 80 fl [14]. L’état
nutritionnel a été évalué par le rapport poids/taille (P/T) qui est
de loin le plus utilisé, calculé par le logiciel Epinut [15]
contrairement aux courbes de croissance dans l’intervalle d’âge
considéré. L’état nutritionnel est normal si le rapport P/T est
compris entre 90 et 110 % pendant que la malnutrition est observée
si le rapport P/T est inférieur à 90 % [16].
L’index pronostique nutritionnel et inflammatoire (PINI) comme
l’ont proposé Ingenbleek et Carpentier [17] (PINI = CRP ×
Orosomucoïde/TBPA × Alb) a été déterminé afin d’apprécier
simultanément l’état inflammatoire et nutritionnel. Un PINI
inférieur ou égal à 2 ne traduit pas de risque inflammatoire et/ou
nutritionnel vital ; tandis qu’un PINI supérieur à 25 est en faveur
d’une dénutrition et/ou d’un processus inflammatoire sévères.
Résultats
L’analyse croisée entre la population d’enfants présentant un
déficit en fer et ceux présentant un statut normal en fer a été
faite. Cette analyse a montré que le déficit en fer est associé à
une baisse des IgG (p < 0,05) alors que les autres
immunoglobulines (A et M) restent stables (p > 0,05) (tableau 1).
Il a été observé que le déficit en fer est associé avec la
baisse de la TBPA et l’Alb (p < 0,05). Il n’a pas été
observé de variation de protéines inflammatoires dans les deux
catégories d’enfants (p > 0,05). Le PINI inférieur ou égal
à 2, logiquement en absence de variation des protéines de
l’inflammation, ne montre pas de risque inflammatoire et/ou
nutritionnel vital. Les variations de la numération globulaire
suivent celles du déficit en fer. Enfin, il n’a pas été observé de
malnutrition protéinoénergétique si l’on considère la moyenne du
rapport poids/taille (P/T = 96,58 ± 2,4 %) entre les enfants ayant
un déficit en fer et ceux ayant un statut normal en fer (98,7 ± 4,3
%).
Tableau 1 Profil protéique et déficit en fer.Table 1.
Protein profile in iron deficiency.
|
Protéines inflammatoires
|
Protéines nutritionnelles
|
Protéines immunitaires
|
|
CRP moyenne ± écart-type (mg/L)
|
Hp moyenne ± écart-type (g/L)
|
α1-GPA moyenne ± écart-type (g/L)
|
RBP moyenne ± écart-type (mg/L)
|
TBPA moyenne ± écart-type (mg/L)
|
Alb moyenne ± écart-type (g/L)
|
PINI moyenne ± écart-type
|
IgA moyenne ± écart-type (g/L)
|
IgG moyenne ± écart-type (g/L)
|
IgM moyenne ± écart-type (g/L)
|
|
Enfant ayant un déficit en fer (n = 80)
|
5,05 ± 1,30
|
0,53 ± 0,29
|
1,55 ± 0,65
|
33,80 ± 9,58
|
230,40* ± 50,56
|
37,80* ± 15,57
|
0,97 ± 0,53
|
4,43 ± 1,86
|
29,95* ± 21,45
|
2,07 ± 0,95
|
|
Enfant à statut normal (n = 106)
|
4,98 ± 1,30
|
0,54 ± 0,32
|
1,45 ± 0,62
|
34,64 ± 10,10
|
250,20 ± 48,40
|
43,55 ± 15,60
|
0,89 ± 0,64
|
4,50 ± 1,70
|
36,54 ± 22,20
|
2,10 ± 0,97
|
Discussion
Il est décrit que l’état de malnutrition correspond à un déficit
global, touchant les oligoéléments et l’immunité, expliquant
l’association entre le déficit en fer, la diminution de l’IgG, de
l’albumine et de la TBPA. Il est alors surprenant de
constater, dans notre étude, la faible diminution des protéines de
l’inflammation dont la synthèse est de même type que l’albumine.
En effet, les diminutions des concentrations des IgG, de la
TBPA, de l’Alb associées au déficit en fer indiquent que le fer
pourrait jouer un rôle prépondérant dans la sécrétion des protéines
sériques [18, 19]. Ainsi, les IgG représentant la principale
protéine de défense de l’organisme de la lignée lymphocytaire B
[20] sont abaissées chez les sujets présentant un déficit en fer,
quand on les compare avec ceux présentant un statut en fer normal.
À l’instar des travaux de Soyano et Gomez [18], de Golovin et
Sokolova [19], et Stephen [21], la baisse des IgG, associée au
déficit en fer, pourrait être attribuée au rôle que le fer joue
dans la prolifération et la maturation des cellules lymphocytaires.
En effet, le fer rentre dans la composition des substances
biologiques utilisées dans le mécanisme de la prolifération et de
la maturation cellulaire des lymphocytes.
Ainsi, la réduction ou le déficit en fer entraînerait un
ralentissement du mécanisme réactionnel de la prolifération et
maturation cellulaire, c’est-à-dire à une diminution des cellules
lymphocytaires B, ce qui conduit à une réduction de la synthèse des
IgG.
La baisse de l’Alb et de la TBPA, associée au déficit en fer en
l’absence de tout signe de malnutrition (rapport P/T > 96 %) et
de risque inflammatoire (PINI < 2) dans les deux catégories
d’enfants, montre que le statut en fer influence la sécrétion
protéique. En effet, selon les travaux de Laura et al. [22] et
de Janet et al. [3], le déficit en fer aurait pour conséquence
une restriction énergétique des tissus cellulaires. Cette
restriction énergétique entraînerait une réduction des ARN
(transcription et traduction), ce qui diminuerait l’activité de la
population des ribosomes dans les tissus. Les conséquences de
cette inactivité des ribosomes sont la réduction de la synthèse des
acides aminés dans les cellules d’où la réduction de la synthèse
protéique.
L’absence de variation des protéines de l’inflammatoire
notamment la CRP, et l’α1-GPA indique qu’il n’existe pas
de processus inflammatoire chez les sujets présentant un déficit en
fer. Toutefois, les IgG, l’IgA et l’α1-GPA sont élevés
par rapport aux enfants occidentaux en dépit du déficit en fer [23,
24]. Cette élévation de ces protéines pourrait être attribuée à
l’exposition à l’environnement tropical forestier de notre
pays.
Conclusion
Cette étude effectuée chez les enfants apparemment sans signe
clinique de déficit en fer montre que les profils immunologiques,
nutritionnels perturbés, pourraient être associés au déficit en
fer. Les différentes protéines concernées sont notamment les
IgG, la TBPA et l’Alb. Une attention particulière pourrait être
accordée par les pouvoirs publics à l’alimentation des enfants, le
plus souvent monotone et pauvre en micronutriments notamment en
fer, en vitamine A et en zinc.
Références
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