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Prévalences et polyparasitisme des protozoaires intestinaux et répartition spatiale d’Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar et Giardia intestinalis chez des élèves en zone rurale de la région de Man en Côte-d’Ivoire


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 18, Numéro 4, 215-22, octobre-novembre-décembre 2008, Étude originale

DOI : 10.1684/san.2008.0131

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Mamadou Ouattara, Kigbafori Dieudonné Silué, Aya Nicaise N’Guéssan, Ahoua Yapi, Matthys Barbara, Giovanna Raso, Juerg Utzinger, Éliezer N’Goran , UFR biosciences université d’Abidjan-Cocody 02 BP819 Abidjan Côte-d’Ivoire, Centre suisse de recherches scientifiques 22 BP 770 Abidjan Côte-d’Ivoire, Swiss Centre for International Health Swiss Tropical Institute Socinstrasse, 57 Postfach CH-4002 Basel Switzerland, Molecular Parasitology Laboratory Queensland Institute of Medical Research Brisbane Queensland 4006 Australia, School of Population Health University of Queensland Herston Road, Brisbane QLD 4006 Australia, Department of Public Health and Epidemiology Swiss Tropical Institute P.O. Box, CH-4002 Basel Switzerland.

Résumé : Une enquête épidémiologique transversale a été menée dans la région de Man, à l’ouest de la Côte-d’Ivoire. Les objectifs étaient de déterminer les prévalences des protozoaires intestinaux, d’évaluer le polyparasitisme et d’établir la répartition spatiale des espèces de protozoaires pathogènes, Entamoeba histolytica et Giardia intestinalis. Au total, 4 466 échantillons de selles prélevés chez des élèves âgés de 6 à 16 ans de 57 écoles primaires ont été analysés au microscope optique après concentration par formol-éther, suite à une conservation dans le liquide d’acétate de sodium-acide acétique-formol (SAF). Les espèces de protozoaires intestinaux prédominantes dans notre échantillon ont été Endolimax nanus (83,8 %) et Entamoeba coli (74,7 %). Les prévalences régionales de G. intestinalis et d’E. histolytica/Entamoeba dispar ont été de 17,5 et 11,3 % respectivement, et ces deux espèces ont été retrouvées dans chacune des 57 écoles. Des prévalences de plus de 15 % ont été observées dans six villages pour E. histolytica/E. dispar dont une disparité a été observée dans la répartition géographique. En revanche, trois grands foyers de transmission de G. intestinalis ont été identifiés. Le polyparasitisme à protozoaires intestinaux est très fréquent dans cette région avec 80,2 % d’individus portant au moins deux espèces. Nos travaux confirment la présence et l’ampleur des protozoaires intestinaux dans la région de Man. La carte de distribution spatiale des principaux foyers de transmission de ces protozoaires pourrait contribuer à l’élaboration d’un programme de lutte ciblée, intégrant les mesures chimiothérapiques et préventives.

Mots-clés : Côte-d’Ivoire, polyparasitisme, protozoaires intestinaux

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Mamadou Ouattara1, Kigbafori Dieudonné Silué1,2, Aya Nicaise N’Guéssan1, Ahoua Yapi1, Matthys Barbara3, Giovanna Raso4,5, Juerg Utzinger6, Éliezer N’Goran1,2

1UFR biosciences université d’Abidjan-Cocody 02 BP819 Abidjan Côte-d’Ivoire
2Centre suisse de recherches scientifiques 22 BP 770 Abidjan Côte-d’Ivoire
3Swiss Centre for International Health Swiss Tropical Institute Socinstrasse, 57 Postfach CH-4002 Basel Switzerland
4Molecular Parasitology Laboratory Queensland Institute of Medical Research Brisbane Queensland 4006 Australia
5School of Population Health University of Queensland Herston Road, Brisbane QLD 4006 Australia
6Department of Public Health and Epidemiology Swiss Tropical Institute P.O. Box, CH-4002 Basel Switzerland

Les maladies liées à la contamination de l’environnement par des micro-organismes, dont les helminthes et les protozoaires intestinaux, sont nombreuses dans les pays en voie de développement [1]. Leur forte expansion dans certaines zones de ces pays est due essentiellement aux conditions climatiques favorables, au manque d’hygiène et d’assainissement et au faible niveau socioéconomique [2-4]. Avec les nouveaux efforts effectués pour mieux comprendre l’épidémiologie des helminthiases et la disponibilité d’outils simples, moins coûteux et efficaces pour lutter contre ces affections (la chimiothérapie avec l’albendazole et le mébendazole), leur contrôle est en train de faire des progrès [5, 6]. En revanche, relativement peu d’études sont menées dans ce sens sur les protozoaires intestinaux [7]. Cela est surprenant, car l’amibiase due au protozoaire Entamoeba histolytica, est très répandue dans le monde. Environ 480 millions d’individus sont infestés à travers le monde par cette parasitose, dont 40 000 à 110 000 en meurent chaque année [8, 9]. Elle est désignée comme la deuxième cause de mortalité due à des protozoaires après le paludisme [8]. Elle est particulièrement fréquente dans les régions tropicales et subtropicales [10]. Elle sévit également dans certains pays d’Europe comme l’Espagne et les Pays-Bas, vraisemblablement de manière importante pour aboutir à des abcès hépatiques autochtones [11, 12]. La giardiase qui est une parasitose cosmopolite est due à un autre protozoaire intestinal appelé Giardia intestinalis. Bien présente dans les pays tempérés et développés, elle cause la diarrhée chronique et figure parmi les premières parasitoses intestinales chez les enfants [13]. Elle sévit dans les zones tropicales et est rencontrée dans certaines grandes régions d’Afrique [14, 15]. En Afrique subsaharienne, très peu d’études épidémiologiques ont été menées sur les protozoaires intestinaux pathogènes [7], bien qu’ils soient plus fréquents que les helminthes dans certaines régions [16]. Certaines études précédentes ont montré une forte prévalence de ces protozoaires intestinaux en Côte-d’Ivoire, notamment à l’ouest dans la région semi-montagneuse de Man [17, 18]. La connaissance de la répartition spatiale de ces parasites est nécessaire à l’élaboration de stratégies de lutte intégrée et efficace [19, 20]. La présente étude transversale a pour objectif d’évaluer la prévalence et le polyparasitisme des espèces de protozoaires intestinaux chez les enfants d’âge scolaire et d’établir la répartition spatiale des deux espèces de protozoaires pathogènes que sont E. histolytica et G. intestinalis dans la région semi-montagneuse de Man en Côte-d’Ivoire. Plus de 4 000 élèves ont participé à l’étude, et leurs selles ont été examinées au microscope optique. Les espèces E. histolytica et Entamoeba dispar étant morphologiquement indissociables [21], nos résultats n’ont pas pu les distinguer.

Méthodes

Zone d’étude

L’étude a été menée dans le département de Man, à l’ouest de la Côte-d’Ivoire. Ce département est situé entre les longitudes 7 et 8 ° 30’ ouest et les latitudes 7 et 8 ° nord. Il bénéficie d’un climat tropical humide. Les précipitations annuelles sont de l’ordre de 500 à 1 750 mm [22]. Ce département tire sa particularité, de son relief de montagne à altitude élevée variant de 239 à 1 357 m [22]. Il est arrosé par des cours d’eau principaux tels que le N’Zo, le Kô et le Kouin, desquels partent de nombreux affluents. La population du département de Man est estimée, en 2008, à 507 661 habitants. Cette population est à majorité paysanne, l’activité agricole occupant plus de la moitié de la population. Le café et le cacao sont les produits d’exportation les plus importants [4].

Population de l’étude et considérations éthiques

Cette étude a été menée dans toutes les écoles primaires de deux inspections de l’enseignement primaire dans la région de Man, cela définissait nos critères d’inclusion.

L’approbation institutionnelle du protocole de l’étude a été accordée par l’Institut tropical suisse (Bâle, Suisse) et par le Centre suisse de recherches scientifiques (Abidjan, Côte-d’Ivoire). L’étude a reçu la caution morale du ministère de la Santé publique et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de Côte-d’Ivoire. Ensuite, les consentements des enseignants et des parents d’élèves ont été obtenus. Les participations étaient volontaires. Tous les élèves ont bénéficié d’un déparasitage systématique à l’albendazole. Par ailleurs, les coordonnées géographiques et l’altitude de chaque village ont été relevées avec un appareil GPS (global position system de type Magellan 315, Thales Navigation, Santa Clara, États-Unis).

Collecte et analyse des selles

La liste de toutes les écoles primaires a été fournie par les inspecteurs. Les écoles situées dans la ville de Man et celles situées en zone rurale avec moins de 100 élèves ont été exclues de l’étude. Les 57 écoles restantes ont été retenues pour l’étude. Le but et les procédures de l’étude ont été ensuite expliqués aux directeurs d’école par les inspecteurs qui les ont invités à préparer les listes de classes portant les noms et prénoms, ainsi que l’âge et le sexe de chaque élève. Les prélèvements de selles ont été effectués chez tous les élèves des classes du CE1, CE2 et CM1.

Des pots de 125 mL, dotés d’une couverture, ont été distribués aux élèves, pour y recueillir leurs selles. Les selles étaient collectées le matin entre 8 et 10 h et transportées au laboratoire de la ville de Man. À l’aide d’un bâtonnet, 1 à 1,5 g de selles ont été prélevés et mis dans un tube contenant 10 mL de liquide d’acétate de sodium-acide acétique-formol (SAF) pour la fixation des selles. Après l’incorporation de l’échantillon de selle au liquide, chaque tube est étiqueté, secoué énergiquement pendant 20 à 30 secondes et stocké dans des cartons.

Deux mois après, les échantillons de selles ont été analysés au laboratoire à Abidjan par la méthode de concentration formol-éther [23, 24]. La lecture s’est effectuée par des techniciens expérimentés, au microscope optique à l’objectif ×10 et ×100. La présence ou l’absence de formes végétatives et de kystes de protozoaires intestinaux a été marquée par espèce sur des fiches de lecture. Il en a été de même pour les œufs des espèces d’helminthes.

Exploitation et analyse des données

Une double saisie des données a été effectuée avec le logiciel Excel. La validation s’est faite avec le logiciel ÉpiInfo™ version 6.04 (Centers for Disease Control and Prevention, Atlanta, États-Unis). Un test de corrélation de Spearman effectué avec le logiciel Statistica version 6.0 (StatSoft, data analysis software system, Tulsa, États-Unis) a permis de déterminer les associations entre les différentes espèces de protozoaires intestinaux. Les interprétations sont basées sur les valeurs de r (coefficient de corrélation) et p dans un intervalle de confiance (IC) de 95 %. Les associations entre les infestations de protozoaires intestinaux et certains paramètres environnementaux ont été évaluées par une régression logistique effectuée avec Stata version 9.0 (Stata corporation, College Station, États-Unis).

La carte numérique de la région a été produite avec le logiciel ArcView version 3.2 (Redlands, États-Unis). Le logiciel Paint a été utilisé pour effectuer les manipulations annexes de la carte.

Résultats

Prévalences des espèces de protozoaires intestinaux

Dans les 57 écoles, 5 448 élèves ont été enregistrés sur les listes des classes concernées par l’étude. Parmi eux, 429 étaient absents lors de l’étude et 553 ont refusé de fournir des selles. Au total, 4 466 échantillons de selles, soit 82 %, ont été examinés au microscope optique au laboratoire, parmi lesquels 4 398 (98,5 %) sont infestés par des protozoaires intestinaux. Les espèces Endolimax nanus et Entamoeba coli sont les plus fréquentes avec 3 741 (83,8 %) et 3 337 (74,7 %) individus infestés, respectivement. Pour les espèces pathogènes (sauf E. dispar), 783 élèves, soit (17,5 %), sont infestés par G. intestinalis et 504 (11,3 %) par E. histolytica (non différenciée d’E. dispar). Les espèces de protozoaires intestinaux peu ou non pathogènes, Iodamoeba bütschlii, Chilomastix mesnili, Blastocystis hominis et Entamoeba hartmanni ont été observées à des prévalences également importantes (tableau 1).

Tableau 1 Prévalences des espèces de protozoaires intestinaux déterminées par la méthode de concentration formol-éther après conservation d’échantillons de selles dans le liquide sodium-acide acétique-formol (SAF) chez 4 466 élèves de 57 écoles primaires de la région de Man.Table 1. Prevalence of intestinal protozoa species determined by the formalin-ether stool concentration method after preservation in SAF liquid of stool samples from 4466 pupils from 57 primary schools of the Man area.

Espèces

Nombre d’écoles infestées

Nombre d’élèves infestés

  • Sur 4 466 élèves prélevés
  • Prévalences (IC 95 %)


Protozoaires intestinaux pathogènes

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

57/57

504

11,3 (10,0-12,9)

Giardia intestinalis

57/57

783

17,5 (16,1-19,4)

Total nombre d’élèves parasités

1 202

26,9 (25,1-28,7)

Autres protozoaires intestinaux

Entamoeba coli

57/57

3 337

74,7 (71,4-77,2)

Endolimax nanus

57/57

3 741

83,8 (80,6-87,1)

Iodamoeba bütschlii

55/57

740

16,6 (13,4-18,3)

Chilomastix mesnili

57/57

677

15,2 (12,4-17,3)

Blastocystis hominis

56/57

464

10,4 (9,0-11,9)

Entamoeba hartmanni

48/57

309

6,9 (5,1-7,9)

Total nombre d’élèves parasités

4 335

97,1 (95,9-98,3)

Polyparasitisme à espèces de protozoaires intestinaux

Sur les 4 466 individus ayant fourni des échantillons de selles, 68 ne sont infestés par aucune espèce de protozoaires intestinaux. Un total de 3 548 (79,4 %) individus sont infestés par au moins deux espèces de protozoaires intestinaux. Les deux espèces de protozoaires pathogènes ont été identifiées à la fois chez 83 individus, soit 1,9 %. On dénombre 1 138 (25,5 %) individus qui portent chacun au moins une espèce pathogène et une non pathogène de protozoaires intestinaux. L’infestation multiple à espèces de protozoaires non pathogènes est la plus importante avec 3 302 (73,9 %) d’individus concernés. En termes de nombre d’espèces de protozoaires intestinaux présentes par individu, les doubles infestations sont les plus fréquentes avec un taux de 37,1 %. Des infestations à cinq et six espèces ont été également rencontrées (figure 1). La distribution du polyparasitisme par âge (figure 1A) n’a montré aucune différence significative entre la catégorie de six à dix ans et celle de 11 à 15 ans (χ2 = 0,13 ; dL = 1 ; p = 0,71). Cette distribution selon le sexe (figure 1B) ne présente non plus aucune différence significative (χ2 = 1,45 ; dL = 1 ; p = 0,22).

Répartition géographique des espèces de protozoaires pathogènes

Les espèces E. histolytica (non différenciée d’E. dispar) et G. intestinalis sont présentes dans les 57 villages échantillonnés (figure 2). La prévalence de mono-infestation à E. histolytica/E. dispar varie entre 1,8 % à Lamapleu et 29,8 % à Sokourala. Ce parasite est observé sur toute l’étendue de la zone sans véritable zone de focalisation. Des prévalences de plus de 15 % de mono-infestation à cette espèce ont été observées dans six villages dispersés sur l’ensemble de la zone. Il s’agit des villages de Sokourala au nord, Fagnampleu et Glayogouin à l’est, Gotongouiné II et Mélagouiné à l’ouest et Yadoulé au sud de la ville de Man. La prévalence de mono-infestation à G. intestinalis varie entre 4,9 % à Bofésso et 30,9 % à Lamapleu. Trois zones de fortes prévalences de ce parasite se dégagent : la première est constituée par les localités de Sangouiné, Bloleu, Saguipleu, Doulé, Gotongouiné et Yadoulé ; la deuxième est constituée par les villages de Gboalé, Krikouma, Bigouin et Dompleu, tous situés au long d’un même cours d’eau et la troisième est composée des localités de Gbatongouin, Guépleu, Gouimpleu, Dainé 2, Biakalé et Lamapleu. La mono-infestation à G. intestinalis est plus fréquente que celle d’E. histolytica/E. dispar dans 82,5 % des localités. La co-infestation à ces deux espèces atteint 5 % à Mélapleu, Sandougou et Gouagonopleu.

Relations entre différentes espèces de protozoaires intestinaux

Le tableau 2 montre toutes les associations significatives qui ont été observées entre les espèces de protozoaires identifiées. E. histolytica/E. dispar a une liaison significative avec trois espèces de protozoaires : E. hartmanni, I. bütschlii et C. mesnili. L’espèce G. intestinalis a une liaison significative avec B. hominis et E. coli.

Aucune liaison significative n’a été observée entre ces deux espèces de protozoaires intestinaux pathogènes. De nombreuses liaisons significatives entre espèces de protozoaires intestinaux non pathogènes ont été identifiées (tableau 2).

Tableau 2 Associations significatives entre les infestations des différentes espèces de protozoaires intestinaux.Table 2. Significant associations between infestations of various species of intestinal protozoa.

Espèces

Espèces associées

r

p

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

Entamoeba hartmanni

0,518

< 0,001

Iodamoeba bütschlii

0,546

< 0,001

Chilomastix mesnili

0,508

< 0,001

Giardia intestinalis

Entamoeba coli

–0,320

0,015

Blastocystis hominis

0,362

0,006

Entamoeba hartmanni

Iodamoeba bütschlii

0,505

< 0,001

Chilomastix mesnili

0,686

< 0,001

Entamoeba coli

0,429

< 0,001

Entamoeba coli

Endolimax nanus

0,487

0,001

Iodamoeba bütschlii

0,306

0,020

Chilomastix mesnili

0,356

0,007

Blastocystis hominis

–0,391

0,003

Endolimax nanus

Iodamoeba bütschlii

0,311

0,018

Chilomastix mesnili

Blastocystis hominis

–0,03445

0,009

Iodamoeba bütschlii

0,7132

< 0,001

Associations entre espèces de protozoaires intestinaux et paramètres environnementaux

Les associations entre les espèces de protozoaires intestinaux et les paramètres environnementaux pris en compte dans cette étude que sont les cours d’eau principaux, les affluents principaux, les affluents secondaires, les routes bitumées, les routes non bitumées et les pistes, ont été explorées. Les résultats de la régression logistique effectuée (tableau 3) montrent une association significative entre les affluents secondaires et E. histolytica/E. dispar (odds ratio [OR] = 1,15 ; IC 95 % = [1,01-1,30]). L’association est également significative entre ces affluents secondaires et E. nanus (OR = 0,93 ; IC 95 % = [0,87-0,98]).

Tableau 3 Associations entre paramètres de l’environnement et infestations des espèces de protozoaires intestinaux pathogènes dans 57 villages de la région de Man.Table 3. Associations between environmental variables and intestinal infestation by pathogenic protozoa in 57 villages of the area of Man.

Paramètres environnementaux

Protozoaires intestinaux pathogènes

OR [IC 95 %]

p

Affluents secondaires

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

1,15 [1,01-1,30]

0,025a

Giardia intestinalis

0,97 [0,88-1,06]

0,526

Affluents principaux

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

0,94 [0,84-1,05]

0,252

Giardia intestinalis

0,91 [0,83-1,01]

0,096

Cours principaux

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

1,02 [0,91-1,15]

0,667

Giardia intestinalis

1,04 [0,94-1,15]

0,395

Routes bitumées

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

1,00 [0,87-1,14]

0,963

Giardia intestinalis

1,10 [0,98-1,24]

0,081

Routes non bitumées

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

1,00 [0,90-1,11]

0,932

Giardia intestinalis

0,91 [0,82-1,00]

0,064

Pistes

Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar

0,99 [0,87-1,12]

0,907

Giardia intestinalis

1,03 [0,92-1,14]

0,570

aAssociation significative au seuil de 5 %.

Discussion

Huit espèces de protozoaires intestinaux ont été déterminées dans notre échantillon de plus de 4 000 élèves répartis entre 57 villages de la région de Man à l’ouest de la Côte-d’Ivoire. La méthode utilisée pour l’analyse microscopique des selles est la concentration formol-éther [23, 24]. La microscopie optique ne permet pas de distinguer les espèces E. histolytica et E. dispar, si bien que ces parasites ont été désignés par le complexe E. histolytica/E. dispar. Des techniques plus spécialisées, comme la réaction des chaînes en polymérase (RCP), permettent, à ce jour, de les distinguer [21, 25]. Malheureusement, ces méthodes restent encore inaccessibles dans la plupart des pays en voie de développement.

La forte prévalence de E. coli a été déjà signalée dans cette région [18, 26] et dans d’autres régions de Côte-d’Ivoire [2, 7]. Cette étude montre toute l’ampleur de G. intestinalis en zone rurale où il semble plus fréquent [27] qu’en zone urbaine [2, 7, 26]. Ce protozoaire est également parasite d’animaux domestiques comme le chien et le chat qui peuvent jouer le rôle de réservoirs potentiels [28, 29]. Ces animaux, et particulièrement le chien dont l’utilisation est plus grande en zone rurale, pourraient contribuer à la forte prévalence de ce parasite dans cette zone. La prévalence de E. histolytica/E. dispar obtenue dans cette étude a été observée chez des élèves. Elle est plus faible que celles obtenues par d’autres travaux réalisés chez la population entière de certaines zones rurales dans cette même région [27] et particulièrement dans le village de Guepleu [18]. Les déparasitages, effectués suite à ces travaux précédents, pourraient expliquer la baisse de la prévalence de ce parasite. La prévalence de ce parasite est également plus faible que celle obtenue à Agboville au sud-est de la Côte-d’Ivoire [7].

Un taux de 79,4 % d’individus est polyparasité par des espèces de protozoaires intestinaux. Ce résultat indique l’intensité du polyparasitisme en milieu rural à l’échelle régionale comme l’ont montré certaines études antérieures dans cette région [17, 18] et dans d’autres régions d’Afrique. Nos résultats montrent que le polyparasitisme à protozoaires intestinaux est indépendant de l’âge et du sexe. Ces observations montrent toute la précarité de l’hygiène et l’exposition homogène des populations aux risques d’infestation dans cette région. Elles permettent de mettre un accent particulier sur la sensibilisation de toutes les populations rurales dont l’assurance d’hygiène corporelle et l’accessibilité à l’eau potable semblent difficiles.

Les protozoaires intestinaux E. histolytica/E. dispar et G. intestinalis sont présents dans tous les villages prospectés. Ce résultat confirme leur caractère cosmopolite. La répartition d’E. histolytica/E. dispar est hétérogène dans la région de Man. Les fortes prévalences observées dans certains villages seraient liées aux conditions de l’environnement immédiat et aux comportements des populations. Cette disparité a également été constatée dans le complexe hydroagricole du Sourou, au Burkina Faso [30]. La zone de fortes prévalences de G. intestinalis, composée de Sangouiné, de Bloleu, de Saguipleu, de Doulé, de Gotongouiné et de Yadoulé, est une zone de basse altitude (< 400 m d’élévation) par rapport aux autres plus élevées de la région. La mauvaise gestion du péril fécal dans cette basse altitude favoriserait l’accumulation des parasites en provenance des zones situées au nord et dont les altitudes sont plus élevées. La zone de Gboalé, de Krikouma et de Bigouin, s’articule autour d’un même cours d’eau (le Nyon) et ses affluents. Celui-ci joue probablement un rôle dans la forte infestation de ces villages. Ce même constat a été fait dans le complexe du Sourou [30]. La plupart des localités de la troisième zone de fortes prévalences font partie des villages les plus pauvres, selon les travaux de Raso et al. [4]. Le faible niveau socioéconomique de ces populations impliquerait des conditions précaires d’hygiène, ce qui expliquerait la forte prévalence de ce parasite dans ces villages.

Contrairement aux résultats de certains travaux antérieurs [17, 27] dans cette étude, aucune liaison significative entre E. histolytica/E. dispar et E. coli n’a été déterminée. Nous avons, en plus, observé que E. histolytica/E. dispar est significativement lié à I. bütschlii et à C. mesnili, des liaisons qui n’ont pas été révélées par les travaux précédents dans cette région.

De tous les paramètres environnementaux pris en compte dans cette étude, les affluents secondaires sont significativement liés à des espèces de protozoaires intestinaux. Ces affluents bordent la plupart des villages et constituent des lieux privilégiés pour la lessive, la baignade et de prélèvement d’eau de consommation. Ces affluents accueillent également les eaux de ruissellement, très souvent chargées de kystes et d’œufs de parasites intestinaux. Le contact presque permanent que la population entretient avec ces affluents, du fait des activités liées à l’eau, l’expose à une forte contamination.

Conclusion

Les protozoaires intestinaux sont fortement présents dans la région de Man. Les espèces E. nanus et E. coli sont les deux espèces prédominantes. Le polyparasitisme à protozoaires intestinaux est très commun dans cette région avec plus de 79 % d’infestation multiple. Les deux espèces E. histolytica/E. dispar et G. intestinalis sont présentes dans tous les villages prospectés dans cette zone. La répartition spatiale de E. histolytica/E. dispar montre une dispersion de l’espèce à travers tout le département. En revanche, trois zones de focalisation de G. intestinalis ont été identifiées et devraient faire prioritairement l’objet d’un déparasitage systématique de masse. La proximité des affluents secondaires constitue le facteur environnemental qui influence de façon significative la répartition géographique de E. histolytica/E. dispar dans cette région.

Les résultats de cette étude montrent toute l’ampleur des protozoaires intestinaux et du polyparasitisme à protozoaires intestinaux dans cette région. Ayant conduit, en plus, à l’identification des grands foyers de ces parasitoses et la détermination de certains facteurs environnementaux associés à leur transmission, ces travaux devraient aider à sensibiliser les pouvoirs publics et les populations, à cibler la lutte chimiothérapique et à élaborer un programme de lutte intégré contre ces parasitoses dans cette région.

Remerciements

Nous remercions les inspecteurs de l’enseignement primaire, les directeurs et les instituteurs des écoles primaires de la région de Man. Nous remercions, très particulièrement, le Centre suisse de recherches scientifiques (CSRS) en Côte-d’Ivoire, grâce à qui, ce travail a bénéficié d’un financement. Nos remerciements vont, également, à l’endroit des techniciens de laboratoire, Lohourignon K.L., Brou S. et Traoré M., pour le travail de qualité qu’ils ont accompli.

Références

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