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Enquête de surveillance intégrée du VIH et des autres infections sexuellement transmissibles chez les travailleuses du sexe au Bénin en 2002


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 17, Numéro 3, 143-51, juillet-août-septembre 2007, Étude originale

DOI : 10.1684/san.2007.0080

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Arsène Bienvenu Ahoyo, Michel Alary, Honoré Méda, Marguerite Ndour, Georges Batona, Raphaël Bitéra, Charles Adjoni, Valentine Kiki-F Medegan, Anne Claude Labbé, Toussaint Adjimon , Unité de recherche en santé des populations, Centre hospitalier affilié universitaire de Québec (CHA), Université Laval, 1050, Chemin Sainte Foy, Québec, G1S 4L8, Canada, Projet Sida 3, Cotonou, Bénin, Programme national de lutte contre le sida (PNLS), Cotonou, Bénin, Hôpital Maisonneuvre Rosemont, Montréal, Canada, Centre de formation et de recherche en matière de populations (Ceforp), Cotonou, Bénin.

Résumé : Dans le cadre de l’implantation et du suivi de programmes de prévention visant les travailleuses du sexe (TS) et leurs clients masculins en république du Bénin, une étude transversale a été réalisée en 2002 auprès de 723 TS dans quatre grandes villes de ce pays (Cotonou, Abomey-Bohicon, Parakou, Porto-Novo). Le but est de connaître la prévalence du VIH et des infections génitales à Neisseria gonorrhoeae (NG) et à Chlamydia trachomatis (CT) ainsi que les caractéristiques sociodémographiques et comportementales qui y sont associées. Les prévalences globales du VIH, de NG et CT étaient respectivement de 46, 20,4 et 6 % chez les TS. La prévalence du VIH (38,5 %) et des infections sexuellement transmissibles (IST) (14 % pour NG et 4,8 % pour CT) était plus faible chez les TS de Cotonou comparativement aux autres villes. En analyse multivariée par régression logistique, la prévalence du VIH était significativement associée à la présence de gonorrhée (rapport de cote de prévalence (RCP) \= 2,77 \; intervalle de confiance à 95 % (IC95 %) : 1,30-5,87), à l’âge plus avancé (p \= 0,0126 \; test de tendance), à l’origine nigériane (RCP \= 0,47 \; IC95 % : 0,24-0,89) et au nombre de clients payant durant les sept derniers jours (> 10) (RCP \= 2,41 \; IC95 % : 1,23-4,71). La prévalence de l’infection par NG et/ou CT (NG/CT) était positivement associée à la présence d’infection au VIH (RCP \= 2,22 \; IC95 % : 1,24-3,95) alors que l’utilisation à 100 % du condom constituait un facteur protecteur pour ces infections (RCP \= 0,48 \; IC95 % : 0,25-0,91). Ainsi, dans les pays en développement, particulièrement en Afrique subsaharienne, les interventions auprès des TS, aussi bien professionnelles que non professionnelles, devraient constituer une des priorités dans la prévention du VIH.

Mots-clés : Bénin, maladie sexuellement transmissible, prévention, prostitution, VIH

ARTICLE

Auteur(s) : Arsène Bienvenu Ahoyo1, Michel Alary1, Honoré Méda2, Marguerite Ndour2, Georges Batona2, Raphaël Bitéra2, Charles Adjoni3, Valentine Kiki-F Medegan3, Anne Claude Labbé4, Toussaint Adjimon5

1Unité de recherche en santé des populations, Centre hospitalier affilié universitaire de Québec (CHA), Université Laval, 1050, Chemin Sainte Foy, Québec, G1S 4L8, Canada
2Projet Sida 3, Cotonou, Bénin
3Programme national de lutte contre le sida (PNLS), Cotonou, Bénin
4Hôpital Maisonneuvre Rosemont, Montréal, Canada
5Centre de formation et de recherche en matière de populations (Ceforp), Cotonou, Bénin

Il est reconnu que la prostitution est identifiée comme une source centrale dans la dynamique de transmission des IST et de l’infection par le VIH, surtout dans les pays en développement [1]. En effet, les travailleuses du sexe (TS) sont considérées comme étant à très haut risque pour l’acquisition et la transmission du VIH [2] et ont souvent été décrites comme un petit groupe hautement surexposé et vulnérable dans lequel l’infection est hyper-endémique et duquel elle se répand à la population générale [3]. Dans les pays où la transmission hétérosexuelle est prédominante, les TS constituent le groupe clé le plus important [4, 5].

Depuis 1993, une intervention auprès des TS pilotée par le Projet canadien de lutte contre le sida en Afrique de l’Ouest est en cours à Cotonou, la capitale du Bénin (population d’environ 800 000 habitants). Suite aux résultats encourageants sur la diminution de la prévalence du VIH et des infections sexuellement transmissibles (IST) dans le temps, des changements de comportements à risque chez les TS peuvent être en partie attribués à cette intervention qui s’est étendue à Porto-Novo, capitale politique du pays, en 2000 et aux autres grandes villes du pays (Abomey-Bohicon, Parakou) à la fin de l’année 2001. Le but de cette enquête de surveillance intégrée du VIH [6], une des approches possibles de la Surveillance de seconde génération (SSG) actuellement recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Onusida [7], était d’estimer la prévalence du VIH et des infections génitales à Neisseria gonorrhoeae (NG) et à Chlamydia trachomatis (CT) ainsi que d’étudier les facteurs sociodémographiques et comportementaux associés à ces infections chez les TS de quatre grandes villes du Bénin. Cette étude transversale permettait aussi de connaître la situation de départ de l’épidémie du VIH avant l’implantation de programmes de prévention dans les villes hors Cotonou et de suivre la situation à Cotonou où des études transversales antérieures étaient déjà disponibles [8].

Matériel et méthode

Contexte

La planification et l’organisation des enquêtes de cette étude ont été faites en étroite collaboration entre le Projet SIDA-3 (Projet d’appui à la lutte contre le sida en Afrique de l’Ouest), financé par l’Agence canadienne pour le développement International (ACDI), et le Centre de formation et de recherche en matière de populations (Ceforp). La diffusion et la publication des résultats ont fait l’objet d’une entente préalable entre le Ceforp, le Projet SIDA-3, le PNLS (Programme national de lutte contre le sida), le Family Health International et les autres partenaires qui ont commandité les travaux. La collecte des données a été faite en février 2002. L’étude a été approuvée au plan éthique par le ministère de la Santé publique (MSP) du Bénin.

Population à l’étude

Les participantes à cette étude sont les femmes qui se reconnaissent TS, qui ont au moins 15 ans et qui travaillaient dans les villes identifiées au moment de l’étude. Certaines TS ont été recrutées dans la rue, aux endroits où elles attendent habituellement des clients et celà dans le but d’avoir aussi les femmes d’origine béninoise qui ne travaillent pas sur les sites de prostitution traditionnels (maisons closes, hôtels, bars…).

Surveillance comportementale

L’étude comportementale a porté, dans toutes les villes concernées, sur l’échantillon total des femmes dans les lieux de prostitution traditionnels (maisons closes, hôtels, bars, etc.). L’échantillon total était de 723 TS dont 474 à Cotonou (incluant 60 TS recrutées dans la rue), 128 à Porto-Novo, 42 à Abomey-Bohicon et 79 à Parakou.

Surveillance biologique

Après que les sites dans les villes aient été choisis de manière aléatoire par sondage proportionnel à la taille, des TS des maisons closes, bars et autres ont été recrutées par échantillonnage stratifié proportionnel à la taille des sites pour être testées pour le dépistage du VIH (304 TS, dont 192 à Cotonou, 24 à Abomey-Bohicon, 44 à Parakou et 44 à Porto-Novo) et de N. gonorrhoeae et de C. trachomatis (299 TS dont 186 à Cotonou, 24 à Abomey-Bohicon, 44 à Parakou et 45 à Porto-Novo).

Procédures

Une animatrice ou animateur d’une Organisation non gouvernementale (ONG) collaborant avec le Projet SIDA-3 a permis d’identifier les sites, de susciter et d’obtenir le consentement des responsables des sites et des participantes pour le travail pratique sur le terrain. Des explications claires sur les objectifs et les procédures étaient données à la participante potentielle afin qu’elle donne son consentement éclairé verbal quant à sa participation. Après avoir eu le consentement des TS, elles ont été interviewées par une personne bien formée à partir d’un questionnaire structuré et prétesté portant sur les caractéristiques sociodémographiques et les comportements sexuels.

Une goutte de sang a été prélevée sur du papier-filtre par des agents de santé pour le test du VIH. Les papiers ont été séchés, mis dans un sac de plastique, et conservés dans une glacière sur le terrain avant d’être mis dans un réfrigérateur à 4 °C dans les unités de santé à la fin de la journée. Un auto-prélèvement vaginal a été fait à l’aide d’un écouvillon BD Probetec ET (Becton Dickinson, Cockeysville, MD, États-Unis) pour le dépistage de N. gonorrhoeae et C. trachomatis [9, 10]. L’écouvillon a été gardé à sec, placé dans son contenant et conservé dans une glacière avec accumulateurs de froid à 4 °C sur le terrain avant le transport dans les unités d’intervention où il était conservé dans un réfrigérateur à 4 °C pour un maximum de trois jours avant d’être congelé à –20 °C au dispensaire IST pour les TS à Cotonou.

Les tests de laboratoire effectués étaient anonymes et un numéro d’identification unique indiqué sur le questionnaire et sur les échantillons de laboratoire a été attribué à chaque participante. Aux femmes participantes, il a été remis, à l’issue des procédures, 20 condoms gratuits. Toute participante se présentant dans une unité d’intervention du Projet SIDA-3 a subi un examen en vue du diagnostic des IST par l’approche syndromique et a la possibilité de demander un dépistage volontaire du VIH. Les participantes qui se sont rendues aux unités d’intervention supportées par le Projet SIDA-3 pour obtenir leurs résultats IST/VIH ont reçu environ 1 $ CAN (500 FCFA) pour leur transport, à l’issue de cette visite.

Analyses de laboratoire

La sérologie VIH a été réalisée au laboratoire du PNLS à Cotonou en se référant à la stratégie II de l’OMS pour le VIH [11]. Les tests en cours d’utilisation dans ce laboratoire étaient le Vironostika, HIV Uniform II plus (Organon Teknika, Boxtel, the Netherlands), et le Genie II HIV-1/HIV-2 (Sanofi-Pasteur, Marne La Coquette, France). Le N. gonorrhoeae et C. trachomatis ont été testés en PCR en utilisant CT/NG Amplicor (Roche Diagnostics, Branchburg, NJ, États-Unis) à Québec (Canada), au laboratoire de l’Unité de recherche en santé des populations du centre hospitalier affilié universitaire de Québec. Les résultats positifs à ce test pour N. gonorrhoeae ont été confirmés par un test PCR 16S rRNA [12].

Analyses statistiques

Les données issues du questionnaire ont fait l’objet d’une double saisie en utilisant le logiciel Epi-Info (OMS, Genève et CDC, Atlanta). Toutes les analyses statistiques ont été effectuées avec le logiciel SAS version 8.2. Les médianes des variables continues sont comparées en utilisant le test des médianes. Dans les analyses univariées, le test du χ2 et la régression logistique simple ont été utilisés pour mesurer l’association entre l’infection à VIH et les variables sociodémographiques et comportementales. Des analyses semblables ont également été effectuées en rapport avec l’infection à N. gonorrhoeae et/ou C. trachomatis (NG/CT). Nous avons regroupé le NG et le CT en analyse uni- et multivariée car ces deux infections présentent les mêmes facteurs de risque au plan comportemental. Des analyses multivariées successives par régression logistique multiple ont été faites avec les variables statistiquement significatives au seuil de 10 % en analyses univariées pour déterminer le modèle estimant le mieux la contribution indépendante des variables sociodémographiques et comportementales chez les TS (variables indépendantes) sur la prévalence de l’infection à VIH d’une part, et de l’infection à NG/CT d’autre part (variables dépendantes). Le modèle final a été obtenu par élimination successive des variables non significatives au seuil 5 % dans le modèle total contenant toutes les variables significatives au seuil de 10 % en analyses univariées et en tenant aussi compte de la question des variables confondantes. Les rapports de cote de prévalence (RCP) bruts (analyse univariée) et les RCP ajustés (analyse multivariée) ont été estimés et présentés avec leur valeur p obtenue directement ou par le test du rapport de vraisemblance. Les intervalles de confiance à 95 % des RCP ajustés sont présentés. Les analyses multivariées ont considéré de façon systématique l’effet de la ville de recrutement, car l’échantillonnage a été fait par ville.

Résultats

Caractéristiques sociodémographiques des TS dans quatre villes du Bénin en 2002

Le tableau 1 présente les principales caractéristiques sociodémographiques des TS et une valeur p de comparaison globale des caractéristiques statistiquement significatives dans les villes. Les TS de Cotonou et celles de Porto-Novo sont plus jeunes comparativement à celles des autres villes. Les TS d’Abomey-Bohicon sont à près de 50 % illettrées alors que celles de Cotonou ont le pourcentage de complétion d’un cycle d’études secondaires le plus élevé par rapport aux trois autres villes. Les femmes de nationalité nigériane représentent près de 55 % des TS à Cotonou alors que les ghanéennes sont dans une proportion de 30 à 43 % à Abomey-Bohicon, à Parakou et à Porto-Novo. Il faut noter que les béninoises représentent moins de 9 % des participantes à Cotonou et Parakou alors qu’elles sont majoritaires à Abomey-Bohicon.

Tableau 1 Distribution des caractéristiques sociodémographiques des TS dans quatre villes du Bénin en 2002.Table 1. Distribution of social and demographic characteristics of female sex workers in four cities in Benin, 2002.

Caractéristiques

Cotonou N = 474

Abomey-Bohicon N = 42

Parakou N = 79

Porto-Novo N = 128

Total N = 723

Âge*

< 25 ans

35,4 %

16,2 %

8,8 %

32,1 %

30,9 %

25-34 ans

39,6 %

45,9 %

56,9 %

36,6 %

41,4 %

35 ans et plus

24,9 %

37,8 %

34,2 %

31,2 %

27,6 %

Âge médian*

27

32

30

28

28

Niveau de scolarité

Aucun

29,4 %

48,7 %

32,9 %

35,4 %

31,8 %

Primaire

27,9 %

30,8 %

32,9 %

28,2 %

28,7 %

Secondaire

42,0 %

20,5 %

34,2 %

34,5 %

38,8 %

Supérieur

0,6 %

0,0 %

0,0 %

1,8 %

0,7 %

Nationalité*

Bénin

8,0 %

38,4 %

6,3 %

19,6 %

11,3 %

Ghana

21,3 %

38,4 %

43,0 %

30,3 %

26,1 %

Togo

14,1 %

20,5 %

26,6 %

20,5 %

16,9 %

Nigeria

54,2 %

2,5 %

24,0 %

28,6 %

43,9 %

Autres

2,3 %

0,0 %

0,0 %

0,9 %

1,7 %

Mariée ou a vécu maritalement

Oui

59,3 %

74,3 %

74,7 %

58,9 %

61,8 %

Non

40,7 %

25,6 %

25,3 %

41,1 %

38,2 %

A des personnes à charge*

Oui

39,9 %

66,7 %

73,4 %

52,7 %

47,1 %

Non

60,1 %

33,3 %

26,58 %

47,3 %

52,8 %

A une autre source de revenus*

Oui

26,2 %

38,9 %

63,3 %

46,8 %

47,1 %

Non

73,8 %

61,1 %

36,7 %

53,1 %

52,8 %

Comportements sexuels chez les TS dans quatre villes du Bénin en 2002

Le tableau 2 présente la distribution des variables portant sur les comportements sexuels. Les TS de Cotonou utilisent plus le condom avec leurs partenaires et clients payants que dans le reste du pays, mais pas avec leurs partenaires non payants. Les femmes de Cotonou (56,4 %) et celles de Porto-Novo (51,9 %) ont eu plus souvent que les autres plus de 10 clients payants au cours des 7 derniers jours précédant l’enquête. Les TS de Cotonou et de Parakou sont celles qui ont eu le plus souvent au moins un partenaire non payant au cours des 7 derniers jours précédant l’enquête. C’est à Abomey-Bohicon que les femmes ont fait plus de temps dans le travail de sexe avec une médiane de 2 ans comparativement à 1 an dans les autres villes.

Tableau 2 Distribution des caractéristiques comportementales des travailleuses du sexe dans quatre villes du Bénin en 2002.Table 2. Distribution of behavioural characteristics of female sex workers in four cities in Benin, 2002.

Caractéristiques

Cotonou N = 474

Abomey-Bohicon N = 42

Parakou N = 79

Porto-Novo N = 128

Total N = 723

Temps dans la prostitution*

< 12 mois

44,4 %

29,2 %

24,0 %

36,9 %

40,4 %

≥ 12 mois

55,6 %

70,8 %

75,9 %

63,0 %

59,6 %

Médiane**

12

24

12

12

12

Nombre de clients payants au cours des sept derniers jours*

≤ 10

43,6 %

62,9 %

61,8 %

48,1 %

47,2 %

> 10

56,4 %

37,0 %

38,1 %

51,9 %

52,7 %

Médiane*

15

5,5

10

16,5

14

Condom avec les clients au cours des 30 derniers jours

Chaque fois

82,1 %

73,0 %

63,3 %

51,4 %

74,7 %

Plupart des fois

16,4 %

18,9 %

32,9 %

20,2 %

19,0 %

Quelquefois

1,0 %

5,4 %

3,8 %

15,6 %

3,8 %

Jamais

0,4 %

2,7 %

0,0 %

12,8 %

2,4 %

Condom avec le dernier client

Oui

96,2 %

88,6 %

91,1 %

71,5 %

91,4 %

Non

3,8 %

11,4 %

8,8 %

28,4 %

8,6 %

Condom à chacun (100 %) des rapports sexuels au dernier jour de travail

Oui

94,0 %

80,5 %

73,4 %

60,9 %

85,7 %

Non

5,9 %

19,4 %

26,6 %

39,1 %

14,2 %

A eu de partenaires non payants au cours des sept derniers jours*

Oui

36,0 %

31,2 %

39,2 %

22,7 %

34,0 %

Non

64,0 %

68,7 %

67,7 %

77,3 %

65,9 %

Condom avec les partenaires non payants au cours des 30 derniers jours

Pas eu de partenaires

36,3 %

56,7 %

12,6 %

33,3 %

34,2 %

Chaque fois/plupart des fois

40,1 %

18,9 %

60,7 %

20,7 %

38,2 %

Quelquefois/jamais

23,5 %

24,3 %

26,6 %

45,9 %

27,5 %

Condom utilisé la dernière fois que vous avez eu de rapports sexuels avec un partenaire non payant

Oui

33,9 %

44,4 %

13,1 %

20,0 %

30,2 %

Non

66,1 %

55,5 %

86,7 %

80,0 %

69,8 %

Condom avec tous les partenaires sexuels au cours des sept derniers jours

Chaque fois

81,3 %

68,6 %

59,0 %

52,3 %

73,6 %

Plupart des fois

16,3 %

22,8 %

37,2 %

18,3 %

19,3 %

Quelquefois

1,9 %

5,7 %

2,5 %

12,3 %

3,9 %

Jamais

0,4 %

2,8 %

1,3 %

16,5 %

3,2 %

Prévalence du VIH et des IST (NG et CT) chez les TS dans quatre villes du Bénin en 2002

Le tableau 3 montre que la prévalence de l’infection par le VIH et des IST chez les TS est faible à Cotonou comparativement à celles des trois autres villes. Cette différence est statistiquement significative pour le VIH, le NG et le NG/CT. Globalement, la prévalence du VIH est de 46 %, 20,4 % pour la NG, 6 % pour le CT et de 25 % pour le NG/CT chez les TS de l’ensemble des quatre villes du Bénin.

Tableau 3 Prévalence du VIH et des infections sexuellement transmissibles chez les TS dans quatre villes du Bénin en 2002.Table 3. Prevalence of HIV and other sexually transmitted diseases in female sex workers in four cities in Benin, 2002.

Cotonou

Abomey-Bohicon

Parakou

Porto-Novo

AB-PA-PO

Total

Maladies

N pour le VIH

192

24

44

44

112

304

N pour NG et CT

186

24

44

45

113

299

Infection par le VIH*

38,5 %

54,2 %

59,1 %

61,4 %

58,9 %

46,0 %

N. gonorrhoeae (NG)*

14,0 %

29,2 %

27,3 %

35,6 %

31,0 %

20,4 %

C. trachomatis (CT)

4,8 %

12,5 %

6,8 %

6,7 %

8,0 %

6,0 %

NG/CT*

17,7 %

41,7 %

34,1 %

37,8 %

37,2 %

25,1 %

Facteurs associés au VIH chez les TS

Le tableau 4 montre, en analyse univariée, les facteurs qui sont statistiquement associés à la prévalence du VIH et la prévalence selon ces différents facteurs. La prévalence du VIH augmente avec l’âge et la durée de pratique de la prostitution. Elle est positivement associée avec le fait d’avoir été marié ou d’avoir une source de revenus autre que la prostitution alors que l’utilisation du condom et l’origine nigériane semblent être des facteurs de protection. En analyse multivariée par la régression logistique, la variable origine nigériane est un facteur protecteur (RCP = 0,40 ; IC95 % : 0,21-0,75) pour le VIH. Avoir plus de 10 clients la dernière semaine (RCP = 2,18 ; IC95 % : 1,09-4,4), l’âge (par augmentation d’année d’âge) [RCP = 1,08 ; IC95 % : 1,03-1,13) et l’infection par le NG (RCP = 2,74 ; IC95 % : 1,29-5,83) sont restés positivement associés à l’infection par le VIH. Il faut noter que la variable « mariée ou a vécu maritalement » a été gardée dans le modèle final en dépit de sa non signification au seuil de 5 % car elle s’est avérée confondante pour l’association entre le VIH et l’âge. Par ailleurs, les variables indicatrices des villes n’ont pas été retenues dans le modèle final, car elles n’étaient plus significativement associées au VIH et qu’elles ne sont pas des facteurs confondants pour les autres associations.

Tableau 4 Analyse univariée des facteurs associés à l’infection par le VIH chez les TS de quatre villes du Bénin en 2002.Table 4. Univariate analysis of factors associated with HIV infection in female sex workers in four cities in Benin, 2002.

Variables

Nombre (%)

  • Prévalence
  • Nombre (%)


RCP univarié

  • Valeur p
  • du χ2 total


Âge

< 25 ans

90 (32,0)

18 (20,0)

1

25–34 ans

85 (30,2)

37 (43,5)

1,96

< 0,0001

35 ans et plus

106 (37,7)

72 (67,9)

5,40

Nationalité

Nigériane

126 (44,7)

33 (26,2)

0,23

< 0,0006

Autre

156 (55,3)

95 (60,9)

1

Mariée ou a vécu maritalement

Oui

190 (67,4)

106 (55,8)

4,01

0,0004

Non

92 (32,6)

22 (23,9)

1

A une autre source de revenus

Oui

51 (18,1)

33 (64,7)

2,60

0,003

Non

230 (81,8)

95 (41,3)

1

Temps dans la prostitution

< 12 mois

105 (38,0)

37 (35,2)

1

0,006

≥ 12 mois

171 (61,9)

89 (52,0)

1,99

Nombre de clients payants au cours des sept derniers jours

≤ 10

72 (27,6)

21 (29,2)

1

0,002

> 10

189 (72,4)

95 (50,2)

2,45

Utilisation déclarée de condom à chacun (100 %) des rapports sexuels au dernier jour de travail

Oui

250 (89,0)

107 (42,8)

0,41

0,030

Non

31 (11,0)

20 (64,5)

1

Infection à gonocoque

Oui

60 (20,7)

44 (73,3)

4,09

< 0,0001

Non

229 (79,2)

92 (40,1)

1

Prévalence de l’infection à NG/CT (N. gonorrhoeae et/ou C. trachomatis) et facteurs associés chez les TS

Le tableau 5 présente les facteurs associés à NG/CT en analyse univariée et les prévalences de l’un et/ou l’autre germe pour les différentes catégories considérées pour ces facteurs. Les TS infectées par le VIH ont une prévalence élevée du NG/CT comparativement à celles qui ne le sont pas. Celles de Cotonou sont moins souvent infectées par le NG/CT comparativement aux TS des autres villes. Les TS qui ont dit utiliser le condom à 100 % avec les partenaires au cours des 7 derniers jours ont une prévalence du NG/CT plus faible. L’emploi déclaré du condom reste un facteur protecteur pour les IST. Les TS d’origine nigériane sont aussi moins infectées par le NG/CT. En analyse multivariée par régression logistique, l’emploi du condom avec tous les partenaires au cours des 7 derniers jours (RCP = 0,48 ; IC95 % : 0,25-0,91) était un facteur protecteur pour le NG/CT et le fait d’être infecté par le VIH (RCP = 2,22, IC95 % : 1,24-3,95) était positivement associé par l’infection du NG/CT. Les variables indicatrices des villes n’ont pas été retenues dans le modèle final pour les mêmes raisons que dans l’analyse multivariée sur le VIH.

Tableau 5 Analyse univariée des facteurs associés à NG/CT chez les TS de quatre villes du Bénin en 2002Table 5. Univariate analysis of factors associated with Neisseria gonorrhoeae and Chlamydia trachomatis in female sex workers in four cities in Benin, 2002.

Variables

Nombre (%)

Prévalence Nombre (%)

RCP univarié

Valeur p du χ2 total

Nationalité

Nigériane

124 (44,3)

22 (17,7)

0,53

Autre

156 (55,7)

45 (28,8)

1

0,03

Condom avec les clients au cours des 30 derniers jours

Toujours

222 (79,5)

47 (21,1)

0,53

0,054

Pas toujours

57 (20,4)

19 (33,3)

1

Condom avec tous les partenaires sexuels au cours des sept derniers jours

Toujours

220 (79,1)

44 (20,0)

0,41

0,004

Pas toujours

58 (20,8)

22 (37,9)

1

Infection par le VIH

Oui

136 (47,0)

48 (35,3)

2,66

Non

153 (52,9)

28 (17,0)

1

0,0004

Discussion

Au plan sociodémographique, un des résultats frappants de cette étude est la forte proportion des femmes d’origine étrangère qui se répartissent différemment dans les quatre villes couvertes par l’étude. La forte proportion de TS d’origine nigériane à Cotonou (55 %) semble en augmentation puisqu’elle était de 38 % en 1999 [8]. Cette présence importante des nigérianes dans cette ville peut-être expliquée en partie par la proximité de celle-ci et du Nigeria, par son poids économique comparativement à Porto-Novo, qui est pourtant plus proche du Nigeria, par la force du franc CFA par rapport au « Naira » (monnaie du Nigeria) et par le rôle très important des réseaux de prostitution qui les attirent en faisant miroiter des avantages mirobolants tout en les exploitant. La présence des TS d’origine étrangère se remarque également dans une étude dans un autre pays de la sous-région ouest-africaine (Côte-d’Ivoire) [4]. La diminution de la proportion des femmes béninoises à Cotonou comparativement en 1999, où elles étaient 22,2 % [8], s’explique partiellement par la difficulté de les joindre car elles ne travaillent pas sur les sites du travail du sexe et peut-être aussi par la reprise de la situation économique du pays, la grande prise de conscience des risques de santé dans le travail du sexe et les risques de stigmatisation et de discrimination. Les béninoises sont par ailleurs majoritaires à Abomey-Bohicon compte tenu de la situation géographique de cette ville historique et par les caractères traditionnels de celles-ci. Les TS de cette étude sont plus jeunes à Cotonou que dans les autres villes. La jeunesse des TS de Cotonou s’explique par la forte proportion des TS d’origine nigériane qui sont plus jeunes (résultat compatible à ceux d’autres enquêtes réalisées dans cette ville [8]).

Un autre résultat important de cette étude a été la forte proportion de l’emploi du condom à Cotonou, que ce soit avec le dernier client ou avec les clients au cours des 30 derniers jours comparativement aux autres villes. L’augmentation de l’emploi du condom déclaré à chacun des rapports sexuels avec tous les clients au dernier jour de travail dans la même ville est très remarquable (94 %). Aussi, cette augmentation est sensible quant au taux d’usage déclaré du préservatif avec tous les clients : elle était de 62,2 % en 1993, 59,8 % en 1995-1996 et 80,7 % en 1999 pour les 7 derniers jours [8] contre 82,1 % pour les 30 derniers jours en 2002. En revanche, l’usage du condom, chaque fois ou la plupart du temps avec les partenaires non payants était de plus de 60 % chez les femmes ayant ce type de partenaire au cours des 30 derniers jours en 2002 contre moins de 20 % dans chaque enquête menée entre 1993 et 1999 [8]. Ces changements remarquables dans l’emploi du condom à Cotonou peuvent être en partie expliqués par l’intervention des projets SIDA-1 (1993-1995), SIDA-2 (1995-2001) et de SIDA-3 (2001-2006) avec le développement des services cliniques et les campagnes éducationnelles sur le VIH/IST ciblant les TS de cette ville depuis 1993. Il faut également attribuer ce fait à l’association des TS fondée par le Projet SIDA-2 pour la sensibilisation des pairs sur l’augmentation de la prise de conscience des TS à l’égard du VIH/IST, la négociation de l’emploi du condom avec les clients et amis, la référence des nouvelles TS à la clinique des IST de Cotonou, et la formation de certains clients recrutés dans le milieu de la prostitution pour sensibiliser d’autres clients des TS. Deux études observationnelles réalisées au Zaïre et au Ghana ont souligné l’augmentation de l’emploi du condom chez les TS après une intervention sur la promotion du condom [13, 14]. Les plus faibles taux d’emploi du condom dans les autres villes peuvent s’expliquer par l’absence de telles interventions jusqu’à très peu de temps avant la réalisation de cette étude. Une explication pour le plus faible taux d’utilisation du condom généralement avec les partenaires non payants est que les TS les considèrent comme leurs maris ou leurs petits amis, estiment que ce sont des gens qu’elles connaissent bien et aussi le physique apparent de ces derniers les rassure qu’ils sont bien portants et ne peuvent pas avoir des maladies infectieuses. Aussi, le refus de ces partenaires d’utiliser le condom pourrait être une source du faible taux. Cette observation a été faite dans une autre étude réalisée au Kenya [15]. Cette confiance apparente et le refus d’utilisation du condom par les partenaires réguliers (non payants) pourraient malheureusement favoriser la transmission du VIH et des IST dans la population générale. Le faible niveau d’utilisation du condom avec les partenaires réguliers a été observé dans d’autres études [16, 17].

Dans cette étude, en analyse univariée, les TS les plus âgées sont plus infectées par le VIH que les jeunes (p < 0,0001). Même en analyse multivariée, l’âge plus avancé est associé au VIH (p = 0,0126), un résultat compatible avec ceux trouvés chez les TS à Cotonou et à Bujumbura [8, 18]. Cette observation pourrait être expliquée par le fait que ces TS sont longtemps exposées. Par ailleurs, d’autres études ont contredit cette association [19]. Certains des facteurs associés avec le VIH en analyse univariée, comme le fait d’avoir été marié ou d’avoir vécu maritalement et le temps dans le travail du sexe, ne l’ont plus été en analyse multivariée, car ces associations étaient dues à un biais de confusion introduit par l’âge. Tout comme dans notre étude, Aklilu et al. ont trouvé une association entre le nombre de clients et le VIH dans une étude observationnelle réalisée à Addis-Abéba [20]. La présence du NG est associée positivement au VIH. Nos résultats sont concordants avec ceux d’autres études qui ont montré que la présence des IST augmente les risques de transmission du VIH [21, 22]. L’usage du condom est protecteur contre l’infection au VIH (en analyse univariée) et au NG/CT (en analyse uni- et multivariée). Cette observation souligne le rôle protecteur de ce facteur dans la transmission du VIH et des autres IST ; cela a été démontré dans d’autres études [4, 8, 13]. Il faut toutefois noter l’absence d’association significative entre le VIH et l’usage du condom en analyse multivariée. Ce fait peut être expliqué par la transversalité de l’étude, ce qui ne permet pas de respecter la temporalité entre l’exposition et la maladie, certaines personnes pouvant avoir adopté l’utilisation du condom après avoir été infectées par le VIH.

Il a été noté un niveau remarquablement plus bas de la prévalence des IST à Cotonou comparativement aux autres villes. De plus, la prévalence de ces infections a diminué considérablement à Cotonou de 1993 à 2002. La prévalence de l’infection à gonocoque est passée de 43,2 % en 1993 [8] à 14 % en 2002 et celle de l’infection chlamydiale de 9,4 % [8] à 4,8 % en 2002. Chez les TS d’Abomey-Bohicon, la prévalence du CT est très élevée. Le faible taux des IST à Cotonou peut être attribué partiellement au fort taux d’emploi du condom, le traitement, le conseil et la détection des IST au dispensaire IST de Cotonou pour les TS. La faiblesse des taux d’IST peut aussi être en partie associée à une amélioration des pratiques sûres en matière de sexe et à la prise de conscience des clients [23].

Un autre résultat de cette étude est le faible taux de prévalence du VIH de la ville de Cotonou par rapport aux autres. Cette prévalence était également faible par rapport à celle obtenue dans cette même ville depuis 1993, l’année du démarrage des activités du Projet canadien de lutte contre le sida au Bénin. La prévalence du VIH est passée de 53,3 % [8] en 1993 à 38,5 % en 2002. Cela s’explique partiellement par l’intervention intégrée qui était déjà en application dans cette ville depuis des années chez les TS ; cette dernière a pu contribuer à une diminution du taux des IST et à une augmentation de l’emploi du condom chez les TS. La jeunesse et la relative éducation des TS de cette ville peuvent aussi avoir contribué à la plus faible prévalence du VIH à Cotonou (38,5 %) que dans les autres villes (59 %). Ces taux élevés de l’infection du VIH chez les TS sont compatibles avec les prévalences trouvées dans les mêmes populations dans d’autres pays ouest-africains comme la Côte-d’Ivoire [4] et le Burkina Faso [24].

Toutefois, dans cette étude, la plus faible prévalence du VIH et des IST à Cotonou est concordante avec les déclarations des TS sur l’usage du condom. D’autres observations corroborent d’ailleurs celles de notre étude [4, 13]. La sélection aléatoire des sites de prostitution reconnus assure une bonne représentativité des TS affichées dans cette étude, le fait de ne pas inclure en grand nombre des TS mobiles dans l’étude et la sous-représentation des femmes d’origine béninoise portent aussi une limite à l’étude dont les sujets ne peuvent donc être considérés comme représentatifs de l’ensemble des femmes pratiquant le travail du sexe au Bénin. Il faut penser à inclure ces TS non professionnelles dans les interventions futures. Une étude faite au Burkina Faso a montré combien ces femmes ont un niveau élevé de vulnérabilité pour la transmission et la propagation du VIH [24].

Conclusion

En résumé, les résultats de cette étude ont démontré globalement une prévalence du VIH de l’ordre de 46 % chez les TS dans l’ensemble des quatre villes concernées, une valeur très élevée compte tenu de la prévalence du VIH dans la population générale qui est estimée à 3,6 % [25]. Les données de cette étude suggèrent que l’intervention du Projet SIDA-3 auprès des TS de Cotonou a partiellement contribué aux changements favorables constatés dans cette ville. D’autres études ont également montré que des interventions dans ce milieu sont très porteuses d’informations utiles et ont un impact significatif dans la réduction des taux des IST/VIH [4, 8, 13, 26]. Compte tenu du rôle des groupes noyaux [3] dans la transmission du VIH vers la population générale par le biais des populations passerelles, comme les clients des TS [27], il s’avère crucial de poursuivre, d’intensifier et de généraliser les interventions visant à prévenir le VIH dans cette population particulièrement vulnérable.

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