ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Robert
Mabiala-Babela, Kryste-Chancel Mahoungou-Guimbi, Alphonse
Massamba, Prosper Senga
Centre hospitalier universitaire, Service de pédiatrie
nourrissons, BP 32, Brazzaville, Congo.
La consommation de boissons alcoolisées au Congo n’est pas récente.
Avant l’époque coloniale, l’homme congolais consommait déjà des
boissons alcooliques obtenues par fermentation de céréales cuites,
de vin de palme ou de jus de fruit [1]. Dès les incursions
esclavagistes portugaises et françaises sur les côtes congolaises
et l’extension de ce commerce à l’hinterland, se sont ajoutés les
vins rouges, les liqueurs et alcools forts [2, 3]. Plus tard, dans
les années 1950, sont arrivées les bières. Par ailleurs, le manioc,
plante introduite sur la côte congolaise par les Portugais aux
XVIe-XVIIe siècles, donne également lieu à la
fabrication d’alcool de manioc à base de tubercules rouis. En 2002,
le Congo, avec quatre usines de fabrication de bière, de vins et
d’alcools divers, est un des grands pays consommateurs d’alcool en
Afrique centrale. Selon les estimations nationales, la consommation
annuelle est d’environ 5,2 litres d’alcool pur par personne de plus
de 15 ans [4]. Pour la majorité des Congolais, l’alcool garde
sa place dans les us et coutumes (mariages traditionnels, rituel,
règlement de litiges entre familles et pairs, etc.) et sa
consommation fait partie intégrante de leur vie quotidienne. En
1994, une enquête de l’Organisation mondiale de la santé sur la
santé des adolescents au Congo [5] révèle que plus du tiers des
jeunes âgés de plus de 12 ans, issus de tous les milieux et de
toutes catégories socioprofessionnelles, sont directement concernés
par l’usage des drogues licites, de l’alcool notamment. La
consommation de ce dernier ne se repartit pas de façon homogène
suivant les régions. De plus, il est apparu qu’au sein d’une même
région existaient des « zones à haut risque »,
caractérisées par des taux élevés de déviances liées à l’ingestion
d’alcool et que la ville de Brazzaville constituait une de ces
« poches ». Cependant, cette problématique
adolescence-consommation d’alcool est abordée sommairement :
elle s’intègre dans une approche globale des problèmes liés à
l’adolescence. Depuis cette date, aucune donnée n’est disponible
quant à la consommation de l’alcool chez les jeunes congolais.
Pourtant, l’on peut affirmer sans risque d’erreur que l’alcoolisme
est en progression au Congo. Plusieurs facteurs socio-économiques
sont à l’origine de ce phénomène, notamment la répétition des
conflits armés dont la ville de Brazzaville a également été
victime. Or il est connu que l’alcoolisme, en favorisant
potentiellement le débridement des mœurs, sexuelles en particulier,
majore le risque de contamination par le virus de
l’immunodéficience humaine. De plus, en se pérennisant chez
l’adulte, il expose au risque accru de maladies cardio-vasculaires
et de cirrhose du foie. Ce travail a été entrepris en vue d’évaluer
la prévalence de l’alcoolisme chez les adolescents et d’en
identifier les facteurs déterminants ; leur connaissance
devrait permettre une lutte plus rationnelle contre ce phénomène.
Matériel et méthode
Méthode
Il s’agit d’une étude transversale réalisée d’octobre 2001 à
août 2002 et qui a porté sur les sept arrondissements de
Brazzaville (( figure 1 )).
L’échantillonnage s’est opéré après détermination de la population
générale, puis de la population cible (sujets âgés de 10 à
19 ans) de chaque commune. Ensuite, deux tirages aléatoires
avec deux fractions de 1/10 ont été effectués dans la population de
l’étude, par arrondissement. Chaque arrondissement est divisé en
quartiers, lesquels se subdivisent en blocs. À des fins de
représentation, la sélection des quartiers et des blocs au sein
d’un arrondissement a été réalisée selon un tirage au 1/3 pour
chaque entité. Ainsi, 137 blocs ont été retenus à l’issue de
ce processus. À partir des ménages composant cette population,
le mode de tirage minimal au 1/10, fraction admise lors des
opérations d’enquête nationale [6], a permis de sélectionner
4 705 ménages. Cette procédure a également tenu compte de la
situation géographique des zones habitables (nombre de rues,
superficie). Ainsi, une rue sur trois a été retenue au sein du bloc
suivi et une parcelle sur cinq dans ladite rue (une fois à gauche,
une fois à droite). Par ailleurs, si plusieurs enfants avaient
l’âge requis dans un même ménage, seul l’un d’eux était sélectionné
par tirage aléatoire. Dans tous les cas, le consentement des
parents et de l’enfant constituait un préalable ; l’enfant
était interrogé en l’absence de ses parents ou d’une tierce
personne.
Population d’étude
Au total 4 315 adolescents des deux sexes (2 334 garçons
et 1 981 filles) ont représenté la population de l’étude.
Étaient inclus dans cette enquête les adolescents qui déclaraient
consommer de l’alcool, occasionnellement ou régulièrement. Les
critères d’éligibilité étaient l’âge et la résidence dans le
secteur d’enquête. Le sexe, l’âge, le statut social, le mode de
consommation, la pratique religieuse constituaient les variables de
l’étude. Par ailleurs, la teneur en alcool pur (Va) des différentes
boissons consommées a été évaluée à partir du degré alcoolique (DA)
de la boisson, de l’ensemble du volume ingéré (V) et de la densité
de l’alcool pur (d = 0,8), conformément à la relation [7] :
La définition de la problématique de l’alcoolisme chez les
adolescents s’est également appuyée sur les études de l’American
Psychiatric Association [8] et de Lewinhson et al. [9].
Analyse statistique
Les statistiques descriptives ont été utilisées afin de déterminer,
outre les proportions des sujets consommant de l’alcool, les
moyennes et les écarts types d’âge et de volume d’alcool pur
ingéré. La significativité des différences perçues entre deux
pourcentages a été vérifiée selon les tests classiques de la
statistique inférentielle. La comparaison de plusieurs pourcentages
a été effectuée à l’aide du test S de Sokal et Rohlf [10]. Pour
cela, la valeur de comparaison, χ2 (h-1), a été donnée
par les tables de χ2 à (h-1) degrés de liberté avec un
seuil de significativité de 5 %. Les variations de volume
d’alcool ingéré pour les diverses boissons ont été examinées au
moyen d’une analyse de variance multifactorielle (MANOVA,
Multivariate Analysis of Variance). Celle-ci a permis de cerner les
effets respectifs de plusieurs variables indépendantes sur les
seuils de consommation. Les rapports de cote (odds ratio, OR) entre
les niveaux des différentes variables et la consommation d’alcool
ont également été calculés, ainsi que leur intervalle de confiance
(IC) par la méthode des logits. Enfin, les données ont été traitées
au moyen du logiciel de statistiques Statistica (Stat Soft Inc,
1993).
Résultats
Parmi les 4 315 adolescents interrogés, 984 d’entre eux, soit
22,8 %, consommaient de l’alcool. La prévalence de
l’alcoolisme chez l’adolescent, dans les 7 arrondissements de
Brazzaville, s’échelonnait de 10,2 % à Mfilou (arrondissement
périurbain) à 28,3 % à Moungali (commune cosmopolite) (( figure 1 )). En
ce qui concerne l’influence du sexe, aucune différence de
prévalence n’a été observée, même si davantage de garçons
présentaient une alcoolisation importante par rapport aux filles
(tableau 1( Tableau 1 )). En
revanche, l’effet de la variable âge apparaissait significatif (p
< 0, 001) dans les deux groupes : plus les enfants étaient
âgés, plus la consommation d’alcool s’avérait élevée
(tableau 1). Le premier contact avec l’alcool se situait aux
alentours de 13-14 ans dans 729 cas (74,1 %),
particulièrement à l’occasion d’un événement marquant :
anniversaire, communion, fête de retrouvailles avec les pairs. Par
ailleurs, le test S de Sokal dévoilait des différences
significatives (p < 0,01) selon le statut scolaire
(tableau 2( Tableau 2 )). La
prévalence chez les non-scolarisés était significativement
supérieure (p < 0,01) à celle des scolarisés. Il apparaissait
également des disparités significatives (p < 0,01) entre élèves
du primaire et ceux du secondaire.
Le tableau 3( Tableau 3 )
rapporte les différentes prévalences retrouvées selon les
caractéristiques sociodémographiques. La fréquence de
l’alcoolisation chez les adolescents non scolarisés, disposant d’un
revenu hebdomadaire ou mensuel, était plus élevée (p < 0,05) que
celle des autres jeunes. De plus, il existait une relation entre
l’abstinence à l’alcool et la pratique religieuse. Celle-ci
constituait un effet protecteur statistiquement significatif (p
< 0,001) contre l’alcoolisme. En outre, la consommation de
boissons alcoolisées apparaissait significativement plus importante
(p < 0,001) chez les adolescents ayant un ou deux parent(s)
décédé(s), 34,4 %. À l’inverse, les élèves de familles
unies présentaient une faible prévalence (17,2 %).
Concernant les modes de consommation alcoolique (tableau 4(
Tableau 4 )), ils étaient variables. Les
buveurs modérés constituaient la grande majorité, quelle que soit
la boisson. La bière était largement dominante dans la consommation
régulière (95,4 %). L’usage chronique de l’alcool impliquait
principalement la bière (5,1 %), mais aussi les boissons
locales (vin de palme, de maïs, de canne à sucre, d’agrumes) et les
liqueurs avec des fréquences respectives de 0,9 % et
0,5 %. Des différences significatives (p < 0,05) étaient
observées entre les deux sexes (( figure 2 )) :
l’alcoolisation s’avérait plus régulière et excessive chez les
garçons. Il existait également une relation entre le mode de
consommation et l’âge (( figure 3 )). Les
buveurs réguliers et abusifs se retrouvaient plus nombreux chez les
jeunes de 15-19 ans. En revanche, les moins âgés s’avéraient
plutôt des buveurs modérés. Quant à la consommation régulière
hebdomadaire d’alcool pur, elle avoisinait 100 à 300 g dans
52,7 % des cas, avec un pic de volume consommé supérieur à
700 g pour 1,1 % des jeunes. Des variations
significatives étaient relevées entre garçons et filles, avec des
volumes journaliers moyens respectifs de 17,4 ± 3,1 g et 9,2 ±
0,7 g. En ce qui concerne la fréquence de l’ivresse
(tableau 5( Tableau 5 )), elle
apparaissait plus importante chez les garçons : 49,2 % de
ceux-ci avouaient avoir été ivres plus de deux fois, contre
11,9 % pour les filles.
Du point de vue des analyses multivariées, le modèle de
régression logistique multiple, réalisé sur les variables
sociodémographiques associées à l’alcoolisme (tableau 6( Tableau 6 )), a confirmé les effets
indépendants de plusieurs facteurs épidémiologiques : l’âge,
l’usage du tabac, l’attitude des parents devant l’alcool, les
échecs scolaires et les antécédents psychologiques. Pour le volume
d’alcool ingéré, la MANOVA a révélé un effet principal multivarié
pour le sexe (Wilks’lambda = 0,77 ; p < 0,002) et pour le
rythme de consommation (Wilks’lambda = 0,57 ; p < 0,001),
ainsi qu’une interaction significative entre les deux variables
indépendantes (Wilks’lambda = 3,04 ; p < 0,01). De plus,
les analyses univariées ont mis en évidence : (a) un effet
significatif du sexe sur le type d’alcool ingéré. Les garçons
buvaient davantage (p < 0,001) de bière que les filles, et la
consommation des autres boissons alcoolisées était également leur
apanage ; (b) les buveurs réguliers et excessifs se
retrouvaient fréquemment (p < 0,01) chez les jeunes non
scolarisés.
Tableau 1 Prévalence selon le sexe et l’âge.Table 1.
Prevalence as a function of gender and age.
|
Effectifs inventoriés (N)
|
Usagers d’alcool (N)
|
Prévalence (%)
|
|
Sexe
|
|
Garçons
|
1 981
|
582
|
24,9
|
|
Filles
|
2 334
|
402
|
20,3
|
|
Âge
|
|
10-14 ans
|
2 750
|
323
|
11,7
|
|
15-19 ans
|
1 565
|
661
|
42,2 ***
|
Tableau 2 Prévalence selon le statut scolaire.Table 2.
Prevalence as a function of scholar status.
|
Effectifs inventoriés (N)
|
Usagers d’alcool (N)
|
Prévalence (%)
|
|
Scolarisés
|
3 622
|
701
|
19,3
|
|
Primaire
|
1 333
|
141
|
10,5
|
|
Secondaire
|
2 289
|
560
|
24,4
|
|
Non scolarisés
|
693
|
283
|
40,8
|
|
Avec revenus
|
384
|
164
|
42,7
|
|
Sans revenus
|
309
|
119
|
38,5
|
Tableau 3 Prévalence selon le statut
socio-culturel.Table 3. Prevalence as a function of socio-cultural
status.
|
|
|
Prévalence (%)
|
|
Pratique religieuse
|
|
Pratiquants
|
4 168
|
894
|
21,4
|
|
Non pratiquants
|
147
|
90
|
61,2 ***
|
|
Structure familiale
|
|
Parents unis
|
2 194
|
378
|
17,2
|
|
Parents séparés
|
1 114
|
259
|
23,2
|
|
Parents(s) décédé(s)
|
1 007
|
347
|
34,4 *
|
Tableau 4 Enquête de consommation.Table 4. Survey of
consumption.
|
Bière (%)
|
Boissons locales (%)
|
Vin rouge (%)
|
Liqueurs (%)
|
|
Rythme
|
|
occasionnel
|
13,6
|
12,2
|
63,7
|
43,5
|
|
modéré
|
57,4
|
81,6
|
24,1
|
35,2
|
|
régulier
|
23,9
|
2,3
|
11,8
|
20,8
|
|
abusif
|
5,1
|
0,9
|
0,4
|
0,5
|
|
Volume*
|
|
< 100 g
|
12,3
|
35,8
|
47,4
|
30,6
|
|
100-300 g
|
70,2
|
52,3
|
35,1
|
53,2
|
|
300-500 g
|
10,5
|
8,6
|
12,8
|
9,7
|
|
500-700 g
|
5,1
|
2,8
|
4,8
|
5,2
|
|
> 700 g
|
1,9
|
0,5
|
0,9
|
1,3
|
Tableau 5 Fréquence de l’ivresse.Table 5. Frequency of
drunkeness.
|
Jamais (%)
|
1 fois (%)
|
2 fois (%)
|
Plus de 2 fois (%)
|
|
Garçons
|
20,1
|
19,9
|
10,8
|
49,2
|
|
Filles
|
43,3
|
27,1
|
17,7
|
11,9
|
|
Total
|
29,6
|
22,8
|
13,6
|
34,0
|
Tableau 6 Régression logistique d’estimation des
facteurs associés à la consommation d’alcool.Table 6. Logistic
regression analysis for estimation of factors associated with
alcohol consumption.
|
Odds ratio
|
IC (95 %)
|
p
|
|
Âge
|
5,2
|
2,8-7,3
|
0,001
|
|
Consommation de tabac
|
3,1
|
2,2-4,6
|
0,001
|
|
Consommation régulière d’alcool des personnes proches
|
2,4
|
1,5-3,9
|
0,001
|
|
Argent de poche
|
1,9
|
1,4-2,8
|
0,004
|
|
Séparation des parents
|
1,7
|
1,3-2,6
|
0,004
|
|
Décès des parents
|
1, 7
|
1,2-2,9
|
0,01
|
Discussion
Prévalence
Les différences dans les méthodes de recueil des données et les
types de critères retenus rendent parfois difficiles les
comparaisons d’une enquête à l’autre. Toutefois, le taux de
prévalence de 22,8 % de notre série traduit une consommation
d’alcool inférieure à celle rapportée en Europe. En effet, dans une
étude menée auprès de 840 adolescents scolarisés Laure et al. [11]
estiment que 85,8 % d’entre eux consomment de l’alcool,
valeurs proches de celles d’Arènes [12] qui révèle que 89 %
des adolescents de 18 ans avouent consommer de l’alcool. En
Suisse, 87 % des sujets de 15 à 20 ans consomment
régulièrement ou non de l’alcool [13] ; le pourcentage
d’adolescents consommant de l’alcool à 16 ans est de 50 %
au Danemark, de 48 % en Grande-Bretagne, de 39 % en
Italie [14] et de 20 % aux États-Unis [15].
Sexe
La prédominance masculine relevée dans notre étude (tableau 1)
est presque une constante à des degrés divers selon les auteurs.
Elle est retrouvée par Bailly [16], ainsi que par Parquet et al.
[17] pour qui la prévalence est huit fois plus élevée chez les
garçons. Seuls quelques rares auteurs, Tur et al. [18] par exemple,
signalent une prédominance féminine, 65 % contre 53 %. En
Suisse, Rodondi et al. [13] à partir d’une échantillon de 9 268
adolescents rapportent une fréquence comparable entre les deux
sexes : 26,6 % pour les garçons et 25 % chez les
filles. Par ailleurs, King [19] souligne que les sujets de sexe
féminin ont un seuil de tolérance plus bas aux effets de l’alcool.
Âge
La consommation d’alcool croit avec l’âge (tableau 1) et ce
quels que soient les auteurs. Elle passe pour Laure et al. [11] de
77, 3 % avant 15 ans à 86,4 % entre 16 et
20 ans, pour Adlaf et al. au Canada [20] de 40 % à
12 ans à 84 % à 19 ans. Leymarie [21] évalue le
nombre moyen de verres par mois à 4,2 à 13-14 ans, puis à 17 à
15-16 ans et enfin à 39,7 à 19-20 ans. Tur et al. [12],
en revanche, considèrent que la consommation n’augmente avec l’âge
que chez les garçons. L’accroissement de la prévalence avec l’âge
est clairement relié au stade de développement psychologique chez
l’adolescent, durant lequel l’indépendance et les relations avec
les pairs ont une très grande importance [22].
L’âge de début varie avec les auteurs. Le premier contact avec
l’alcool se situe aux alentours de 12 ans pour Parquet et al.
[17] contre 13-14 ans dans notre étude. Ces auteurs estiment
par ailleurs que l’alcoolisation est d’autant plus importante que
le début est précoce. Ce fait est également relevé dans ce travail
par le biais du modèle de régression logistique (tableau 6).
En effet, selon eux, 13 % de consommateurs précoces
deviendront des buveurs excessifs contre 75 %. Enfin, Grant et
al. [23] constatent que 40 % de personnes qui avaient commencé
à consommer de l’alcool à l’âge de 14 ans ou avant étaient
devenues alcoolo-dépendantes à une certaine période de leur vie,
comparativement à 10 % de personnes qui avaient commencé à
boire à l’âge de 20 ans ou plus.
Rôle de l’environnement
Certaines variables peuvent jouer un rôle de déclencheur ou de
modérateur. Ainsi, quatre pôles ont été identifiés :
l’environnement scolaire, le milieu familial, la sphère personnelle
et le mode de vie [24].
La consommation d’alcool est moindre chez les scolaires, et
parmi ceux-ci, naturellement chez les élèves du cycle primaire par
rapport à ceux du secondaire (tableau 2). L’âge s’avère la
principale explication à cette différence. Les non-scolarisés sont
habituellement plus âgés : en effet, au Congo, l’école étant
obligatoire jusqu’à 15 ans, la plupart des enfants sont
scolarisés jusqu’à cet âge. Mais chez les non-scolarisés,
interviennent d’autres facteurs tels qu’un plus grand pouvoir
d’achat parmi les travailleurs (tableau 3). L’oisiveté chez
les sans-revenus peut également être considérée comme un facteur de
risque. L’alcoolisation est plus importante chez les jeunes de la
rue et chez les jeunes marginaux en Ontario [20]. Parquet et al.
[17] relèvent que la consommation d’alcool est d’autant plus
marquée que les adolescents disposent davantage d’argent de
poche.
Les enfants ayant une pratique religieuse consomment moins
d’alcool que les autres (tableau 3), la consommation d’alcool
étant un interdit présent dans certaines confessions
religieuses ; il en va ainsi de l’islam et, au Congo, du
protestantisme. Ferreol [24] estime que le fait de se rendre
régulièrement au culte constitue un facteur de préservation.
L’adolescent issu de famille nulli- ou monoparentale consomme
davantage d’alcool (tableau 3). Comme nous, Isohanni et al.
[25] en Finlande constatent que les enfants dont les parents ont
divorcé ou ceux dont l’un des parents est décédé sont les plus
exposés à la consommation d’alcool et à l’expérience de l’ivresse.
À l’inverse, Johnson et al. aux États-Unis [26] notent que les
adolescents vivant avec leurs parents biologiques sont les moins
enclins à la consommation d’alcool. Bjarnasson et al. [27]
discriminent l’influence des parents : ils affirment que les
enfants qui habitent avec leur mère boivent moins que ceux qui sont
avec leur père ou un autre tuteur biologique. Enfin, pour d’autres
encore [18], la consommation d’alcool s’avère plus importante chez
les adolescents élevés entre 0 et 6 ans dans des familles
désunies, par leur père seul ou leur mère seule et ayant connu des
souffrances affectives précoces.
Notre travail a également montré que la consommation d’alcool
chez les adolescents est influencée par celle des personnes proches
(tableau 6). Il est en effet établi que l’alcoolisme de
parents a plus d’impact que celui de la fratrie ou des copains.
Selon Bailly [16], outre les habitudes des parents, intervient le
degré de disponibilité de l’alcool au sein du milieu familial. Et
la précocité de l’exposition de l’enfant à ces conduites
d’alcoolisation est un facteur prédictif de risque. Enfin,
l’importance des conduites d’alcoolisation chez les parents et dans
la fratrie est considérée aussi comme un facteur négatif : en
effet, pour de nombreux auteurs [28-30] les jeunes consommateurs
d’alcool sont pour la plupart issus de milieu familiaux qui usent
et abusent de l’alcool. Quant à Tur et al. [18], ils établissent
une corrélation positive entre le statut de la mère et la
consommation d’alcool, les enfants issus de milieux défavorisés
étant enclins à une forte alcoolisation.
Sexe, quartiers et pratiques alcooliques
Des différences liées au sexe ont été constatées pour les types de
boissons ingérées, les pratiques alcooliques et les seuils de
consommation (figures 2 et 3), et ce quelle que soit la
commune. Ces résultats rejoignent ceux obtenus par Harford [31],
Donovan et al. [15]. Tout au long de l’adolescence, et dès le plus
jeune âge, les enfants intériorisent progressivement des normes,
des rôles, des comportements inscrits dans le processus complexe de
différenciation sexuelle. Cette acquisition de rôles sexuels
s’accomplit sous l’influence de groupes de référence (parents,
pairs) ou des institutions. Cette socialisation se réalise
notamment par le biais de processus d’imitation, par renforcement
et/ou inhibition de comportements, selon qu’ils sont jugés
appropriés ou non [32, 33]. L’alcoolisme apparaît dès lors comme un
comportement parmi d’autres, soumis aux mêmes règles de
fonctionnement. Ainsi, les garçons et les filles ne sont pas
confrontés de façon identique aux pratiques alcooliques,
particulièrement au Congo, en regard de leurs rôles dans les us et
coutumes. Si ce type de comportement est généralement renforcé chez
le garçon avec l’âge, en tant que caractéristique masculine, il est
en revanche inhibé chez la fille en tant qu’attitude non appropriée
pour son sexe [34]. Et l’alcoolisme, en tant que pratique sociale,
n’échapperait pas à ce processus [29] ; au contraire, au
Congo, en l’absence de texte d’application de la réglementation en
vigueur, il y contribuerait [35, 36]. Les résultats obtenus dans
cette étude vont dans ce sens. L’alcoolisation plus importante des
garçons non scolarisés est alors liée au désir de dépassement du
mal-être.
Par ailleurs, des écarts de prévalence sont relevés d’une zone
d’habitation à une autre. Ceux-ci sont associés aux
caractéristiques sociodémographiques et structurelles des
quartiers. Ainsi, la forte densité de la population, son
hétérogénéité, la présence massive des débits de boissons à travers
la zone ont pour effet d’augmenter le niveau d’alcoolisme chez les
jeunes. Cela explique les différences de prévalence observées entre
les arrondissements de Moungali et Mfilou. Enfin, des variations
entre quartiers sont également enregistrées au niveau des pratiques
alcooliques et types spécifiques d’alcoolismes. Ainsi, les boissons
locales sont davantage consommées dans les quartiers périphériques,
en raison de leur proximité avec les zones rurales. L’insuffisance
d’infrastructures sportives et le manque de loisirs induiraient
également une augmentation du nombre de buveurs réguliers.
Autres considérations
Dans notre expérience, le premier contact avec l’alcool est avant
tout le fait de manifestations récréatives. Pour d’autres [18],
l’initiation a lieu dans 8 cas sur 10 en famille, et plus
particulièrement à l’occasion d’une festivité.
La bière s’avère être la boisson la plus consommée à Brazzaville
(tableau 4) ; c’est aussi elle qui fait l’objet d’une
publicité à la télévision en particulier. Cependant, la
consommation non moins importante des boissons locales et des
liqueurs (pastis, whisky) suscite également des commentaires. Il
conviendrait de souligner ici que le degré alcoolique des bières
brassées à Brazzaville avoisine 8°, avec des maxima de 12° pour les
bières blondes, actuellement très prisées par les jeunes. En
revanche, celui des boissons artisanales dépasse souvent 13°,
atteignant 15° dans la majorité des cas. Par ailleurs, le coût de
la bouteille de 66 cl de bière est de 500 F CFA1, contre 100 F CFA pour le
verre de 20 cl de vin de canne ou de pastis, et
200 F CFA pour le pot de 75 cl de vin de palme.
Ainsi, face aux conditions précaires de vie (chômage, pauvreté
accentuée des parents, échecs scolaires) et la dépravation des
valeurs sociales traditionnelles, l’usage de ces boissons fortes se
développe. Ce phénomène, associé à la régularité de la
consommation, s’accompagne de toutes les manifestations déviantes
des problèmes de l’adolescence (activité sexuelle accrue, fugues,
comportements délinquants).
L’ivresse qui indique le degré d’alcoolisation est signalée plus
de deux fois chez près d’un tiers de nos sujets (tableau 5).
Ferreol [24] ne la retrouve pas dans 49 % des cas, alors
que 35 % de ses adolescents ont été ivres plus de trois
fois ; et ces valeurs sont respectivement de 22 % et
62,5 % pour Favre et al. [37]. Ceux-ci estiment en outre que
la précocité de l’ivresse est un indicateur de risque non seulement
d’une consommation élevée d’alcool à l’âge adulte mais aussi de
l’usage de drogues illicites. Pour King [19], la consommation à
risque est plus fréquente chez les garçons. Ainsi, presque deux
fois plus de garçons que de filles consomment de l’alcool à des
niveaux dangereux ; dans notre cas, au-delà de deux fois plus.
L’ivresse a été observée plus de 4 fois chez le garçon que
chez la fille (tableau 5).
Enfin, à 19 ans, la consommation journalière de nos garçons
et filles, 25,3 ± 2,8 g et 12,1 ± 0,5 g, est supérieure à
celle rapportée par Rigaud et al. [38] en France, voisine de
13 g chez les garçons et de 5 g chez les filles. Si le
facteur de risque de maladie coronarienne est faible pour des
consommations au-dessous de 30 g d’alcool pur par jour, il est
établi qu’au-delà de 5 g le risque de survenue d’un événement
coronarien est réel [39], quoique modeste. De plus, selon certains
auteurs [40, 41], le type de boisson alcoolique semble avoir des
effets certains ; il en est ainsi de la bière et des
spiritueux.
Conclusion
En somme, le niveau de consommation de l’alcool chez l’adolescent
congolais et l’alcoolo-dépendance qui s’y rattache, requièrent
d’ores et déjà des actions de lutte contre ce phénomène. Celles-ci
appellent prioritairement l’adoption de mesures législatives telles
que l’interdiction de l’accès des mineurs aux débits de boissons et
de la prohibition de la promotion de l’alcool. L’inaction expose à
un risque d’aggravation de l’alcoolisme avec tous les dangers y
afférents.
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