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Évaluation de l’utilisation du partogramme au Bénin


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 14, Numéro 4, 251-5, Oct.-Nov.-Décembre 2004, Étude originale


Résumé   Summary  

Auteur(s) : N Azandegbé, Jean Testa, M Makoutodé , Direction de la Santé familiale, Ministère de la Santé publique, 01 BP 882 Cotonou Bénin, Département de l’information médicale, CNHU, BP 386, Cotonou Bénin, Institut régional de la santé publique Route des Esclaves 01 BP 918 Cotonou Bénin.

Résumé : Au Bénin, le programme de maternité sans risque a été introduit en 1989. Une des méthodes utilisées pour la réduction de la mortalité et morbidité maternelles est l’utilisation du partogramme. C’est pourquoi, une étude a été menée dans les maternités urbaines et rurales du Bénin afin d’apprécier le taux d’utilisation et évaluer la qualité d’utilisation du partogramme. Une enquête transversale par questionnaire a été réalisée dans toutes les maternités et une enquête rétrospective sur dossiers a été effectuée dans une maternité sur deux après tirage au sort stratifié. Le taux d’utilisation du partogramme était de 98 % et des ruptures d’utilisation ont été observées dans 13,3 % des cas, et uniquement en zone rurale. D’un point de vue qualité du remplissage du partogramme, sur les 984 partogrammes analysés, les données administratives étaient totalement notées dans 1 dossier sur 5, et les données relatives au déroulement de l’accouchement étaient mal notifiées dans la moitié des cas. Les actions menées alors que la ligne d’alerte n’était pas franchie étaient incorrectes dans 48 % des cas (principalement l’administration d’ocytocique). Dans 13,5 % des cas, la ligne d’alerte a été franchie et dans tous les cas une action a été menée (rupture artificielle des membranes, ocytociques) \; la proportion d’évacuation a été de 13 % et le taux de césarienne de 5,2 %. La ligne d’action n’a été franchie que dans 1 cas. Si nos résultats mettent en évidence un taux de couverture de l’utilisation du partogramme très élevé, ils montrent en revanche un manque de qualité de l’utilisation du partogramme. Il semble donc indispensable de mener des actions de recyclage sur l’utilisation du partogramme parmi le personnel des maternités.

Mots-clés : gynécologie-obstétrique, mortalité maternelle, Bénin

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, N Azandegbé1, Jean Testa2,*, M Makoutodé3

1Direction de la Santé familiale, Ministère de la Santé publique, 01 BP 882 Cotonou Bénin
2Département de l’information médicale, CNHU, BP 386, Cotonou Bénin
3Institut régional de la santé publique Route des Esclaves 01 BP 918 Cotonou Bénin

Afin de diminuer les importants taux de mortalité maternelle et périnatale observés dans les pays en développement, la stratégie de la maternité sans risque a été adoptée lors des conférences régionales de Nairobi en 1987 et de Niamey en 1989.L’une des approches développées pour la maternité sans risque a été l’introduction, dans les maternités, du partogramme proposé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans le but d’aider le personnel de santé à mieux assurer la surveillance du travail d’accouchement pour détecter précocement les anomalies du travail et réagir à temps par des actions appropriées. Plusieurs études, en particulier au Sénégal [1], au Burkina Faso [2], au Niger [3], en Tanzanie [4], en Asie du Sud-Est [5, 6] ont montré l’impact positif de l’utilisation du partogramme.Au Bénin, où le taux de mortalité maternelle était estimé à 498 pour 100 000 naissances vivantes (EDSB 1996), un partogramme adapté du modèle de l’OMS a été introduit dans les maternités publiques urbaines et rurales du Bénin en 1989. À la différence de celui de l’OMS, le partogramme utilisé au Bénin ne renseigne pas sur les contractions utérines, la descente de la tête, le pouls, la température et les urines de la parturiente (( figure 1 )). Mais comme depuis son introduction, aucune évaluation globale de l’utilisation du partogramme n’a été menée, il nous a paru intéressant de réaliser cette évaluation sur l’ensemble des maternités du pays.

Cadre de l’étude

L’étude s’est déroulée au Bénin, pays d’Afrique au sud du Sahara, situé sur la côte ouest, dans le golfe de Guinée. Il couvre une superficie de 114 763 km2 et sa population était estimée à 5 860 000 habitants en 19981.

Le système de santé présente une structure pyramidale comportant, par ordre de référence depuis la périphérie jusqu’au niveau central : l’unité villageoise de santé, le complexe communal de santé, les centres de santé de sous-préfecture (CSSP) et de circonscription urbaine (CSCU), les centres hospitaliers départementaux et le centre national hospitalier et universitaire.

Les CSCU et CSSP sont au nombre de 84, et comprennent au moins un dispensaire et une maternité ; 24 d’entre eux sont dotés de bloc opératoire et représentent le premier niveau de référence-recours pour les urgences obstétricales.

Méthodologie et population étudiée

Durant la période allant du 1er octobre au 31 décembre 1998, nous avons réalisé deux enquêtes :
  • une étude transversale exhaustive par questionnaire envoyé par la poste à l’ensemble des responsables des 87 maternités urbaines et rurales du secteur public du Bénin ;
  • une étude rétrospective sur dossier sur un échantillonnage au demi, stratifié en zone urbaine et rurale ; cet échantillonnage aléatoire a permis de sélectionner 11 maternités en zone urbaines et 31 maternités en zone rurale et a porté sur 1 200 dossiers de parturientes.

Les critères d’inclusion étaient :

  • toutes les maternités publiques des CSPS et CSCU du Bénin ;
  • les dossiers des femmes ayant accouché dans les maternités sélectionnées entre le 1er octobre et le 31 décembre 1998 et qui étaient éligibles au partogramme (toute femme en travail d’accouchement admise à la maternité à une dilatation cervicale inférieure à 8 cm et ne présentant aucune complication nécessitant une intervention obstétricale).

Ne rentraient pas dans cette étude les maternités du secteur privé, des centres hospitaliers départementaux, du centre national hospitalier universitaire et la maternité Lagune de Cotonou.

Les partogrammes ont été évalués par un gynécologue-obstétricien après réalisation d’une grille d’analyse standardisée. Nous avons apprécié la qualité de remplissage du partogramme à travers les diverses informations qui doivent être relevées sur la fiche : d’une part, les données administratives et, d’autre part, les données concernant le déroulement de l’accouchement. Afin d’évaluer la qualité du remplissage nous avons réalisé des scores.

  • Remplissage des données administratives

Les items concernés étaient la profession de la femme, son âge, sa gestité et sa parité.

Nous avons attribué une note de 1 quand la donnée existait et 0 lorsqu’elle n’existait pas, ce qui a donné un score allant de 0 à 4.

  • Remplissage des données relatives au déroulement de l’accouchement

Il s’agit de la date et l’heure d’admission, la date et l’heure d’accouchement, les bruits du cœur fœtal et la dilatation cervicale heure par heure. L’attribution d’une note de 1 ou de 0 en fonction du remplissage ou non de la donnée a permis d’établir un score variant de 0 à 6. Cependant, compte tenu de l’importance particulière des bruits du cœur fœtal et de la dilatation du col dans le processus de prise de décision reposant sur le partogramme, le score était automatiquement nul lorsque l’une ou l’autre de ces deux données fondamentales venait à manquer.

Résultats

Enquête transversale portant sur l’ensemble des maternités

Utilisation du partogramme dans les maternités

Sur les 87 maternités, 83 soit 95,4 % ont répondu au questionnaire qui leur a été envoyé par la poste (22 en zone urbaine et 61 en zone rurale). Les quatre maternités qui n’ont pas répondu se trouvaient dans le département de l’Atacora situé dans l’extrême nord-ouest du pays.

La quasi-totalité des maternités ont déclaré utiliser le partogramme et le plus souvent sans interruption (( figure 2 )).

Des deux maternités qui n’utilisaient pas le partogramme, l’une se trouvait en zone rurale et l’autre en zone urbaine. La cause était due dans un cas à la non-disponibilité des fiches et dans l’autre cas à la non-formation de la sage-femme.

Toutes les maternités où l’utilisation du partogramme a été interrompue se trouvaient en zone rurale (18,3 % de ces maternités). La durée de cette interruption a varié entre 5 et 42 jours et les causes retrouvées ont été la rupture de stock de fiches dans 6 cas et le départ en congé de l’accoucheur qualifié dans 5 cas. Le partogramme a été utilisé de façon régulière dans 92 % des maternités où travaillaient plusieurs accoucheuses, contre 77,4 % des maternités où il n’y avait qu’un seul agent.

Enquête rétrospective sur l’évaluation de l’utilisation du partogramme chez les accouchées

Éligibilité au partogramme

Dans notre série de 1 200 dossiers, 914 soit 76,2 % des parturientes étaient éligibles au partogramme. Parmi celles qui n’étaient pas éligibles au partogramme, les raisons évoquées étaient :
  • une complication obstétricale dans 17 % des cas ;
  • une dilatation du col supérieure ou égale à 8 cm à l’admission, dans 83 % des cas.

Taux d’utilisation du partogramme

Le taux d’utilisation du partogramme chez les parturientes éligibles au partogramme était de 98 %.

Évaluation de la qualité de remplissage du partogramme

La ( figure 3 ) permet de visualiser les résultats de la qualité du remplissage des données administratives.

Les données administratives étaient entièrement relevées dans moins d’un dossier sur cinq et dans près de la moitié des cas, seulement deux données sur quatre étaient fournies.

L’évaluation de la qualité du remplissage des données relatives au déroulement de l’accouchement est représenté dans la ( figure 4 ).

Du fait du nombre important de données fondamentales non marquées (48,5 % des données concernant les BDCF et 19,6 % des données concernant la dilatation), on obtient un score nul dans la moitié des cas. Moins de la moitié des partogrammes étaient correctement remplis.

Pertinence des décisions prises par l’agent de santé à partir du partogramme

Sur 894 dossiers exploitables, la ligne d’alerte a été franchie dans 15,3 % des cas. Les décisions prises sont notées dans le tableau 1( Tableau 1 ).

En rapportant les décisions prises par les accoucheuses qualifiées aux directives nationales relatives à l’utilisation du partogramme, les décisions prises, alors que la ligne d’alerte n’était pas franchie, n’étaient pas correctes dans presque la moitié des cas (48,2 %). Elles correspondent d’une part à l’utilisation abusive d’antispasmodique et/ou d’ocytocique et d’autre part à une rupture artificielle des membranes.

Lorsque la ligne d’alerte a été franchie une action a été menée dans 86,7 % des cas. Il s’agissait principalement de l’administration d’antispasmodique et de la rupture artificielle des membranes, associée ou non à l’administration d’ocytocique. Les cas où aucune action n’a été notifiée correspondent aux évacuations. La césarienne a été faite dans 5,2 % des cas.

Quant à la ligne d’action, elle n’a été franchie que dans un seul cas et l’accouchement a été réalisé par césarienne.
Tableau 1 Action menée en fonction de la ligne d’alerte.Table 1. Alert line actions.

Ligne d’alerte non franchie (n = 759)

Ligne d’alerte franchie (n = 138)

n

%

n

%

Rupture artificielle des membranes

387

(51,1 %)

84

(60,9 %)

Utilisation d’antispasmodique

309

(40,8 %)

93

(67,4 %)

Utilisation d’ocytocique

122

(16 %)

64

(46,4 %)

Évacuation

2

(0,3 %)

18

(13 %)

Césarienne

0

(0 %)

7

(5,2 %)

Discussion

Il est difficile d’apprécier l’impact réel de l’utilisation du partogramme. Cependant, si l’on se réfère aux statistiques officielles [7, 8], entre 1990 et 1998 le taux de mortalité maternelle aurait évolué de 250 à 215 pour 100 000 naissances vivantes et le taux de décès néonataux précoces de 13,1 à 12,8 pour 1 000. Notre étude pourrait expliquer le peu d’impact de l’introduction du partogramme sur ces indicateurs.

Le taux d’utilisation du partogramme dans le système de santé publique au Bénin est apparemment très satisfaisant puisque 98 % des maternités l’utilisent et que les périodes de rupture de stock sont peu fréquentes et ne sont rencontrées qu’en zone rurale très éloignée de la capitale. L’étude des dossiers des parturientes confirme ce taux important d’utilisation.

Ces bons résultats doivent cependant être tempérés :

  • Premièrement, par le retard qu’accuse la femme en travail d’accouchement à se présenter dans une maternité et par le taux élevé d’accouchements à domicile.En effet, 20 % des femmes ont été admises avec une dilatation supérieure ou égale à 8 cm et ne pouvaient plus bénéficier du partogramme et près de 30 % des accouchements attendus ont été effectués à domicile en 1998 [8].
  • Deuxièmement, par les dysfonctionnements mis en évidence dans la qualité du remplissage du partogramme et dans la pertinence des décisions prises.

Dans notre série, près de la moitié des partogrammes réalisés étaient mal remplis. Ces problèmes de remplissage correct du partogramme avaient déjà été évoqués en 1981 par Lennox en Papouasie Nouvelle Guinée [9]. Dans presque la moitié des cas, la décision prise par l’agent de santé était erronée et concernait le plus souvent l’utilisation abusive et intempestive d’ocytociques alors que la ligne d’alerte n’était pas franchie. Cette mauvaise pratique engendre des dépenses inutiles pour les femmes, et surtout elle peut entraîner des complications obstétricales (souffrance fœtale, rupture utérine). Cette « surprescription médicale » et ses effets négatifs sont malheureusement fréquemment rencontrés en Afrique [10] et ont déjà été rapportés au Bénin à l’occasion d’une enquête multicentrique [11].

En revanche, lorsque la ligne d’alerte a été franchie, une action a toujours été menée. Par rapport à l’enquête de Dujardin au Sénégal [1], la ligne d’alerte a été plus souvent franchie dans notre étude (15,3 % versus 9,8 %) et le taux d’intervention a été près de 2 fois supérieur. Le taux de césarienne au franchissement de la ligne d’alerte relevé dans notre étude est assez proche de celui trouvé dans l’étude multicentrique publiée par l’Organisation mondiale de la santé (5,4 %) [5].

Conclusion

Au total, si le partogramme introduit dans le système sanitaire public du Bénin est largement utilisé dans les maternités, de nombreuses femmes n’en bénéficient pas du fait d’un recours tardif à la maternité ou d’un accouchement à domicile.

La mauvaise qualité du remplissage du partogramme et le défaut de pertinence des décisions précises (en particulier l’usage d’ocytocique) imposent de mener d’une part des actions de formation, de recyclage périodique, de supervision des agents de santé et d’autre part de mettre en place un système d’évaluation continue de la qualité d’utilisation du partogramme afin d’espérer observer une diminution de la mortalité et morbidité maternelle et infantile.

Références

1 Dujardin B, De Schampheleire I, Sene H, Ndiaye F. Value of the alert and action lines on the partogram. Lancet 1992 ; 339 : 1336-8.

2 Wacker J, Kyelem D, Bastert G, Utz B, Lankoande J. Introduction of a simplified round partogram in rural maternity units : Seno province, Burkina Faso, West-Africa. Trop Doct 1998 ; 28 : 146-52.

3 De Groof D, Vangeenderhuysen C, Juncker T, Favi RA. Impact of the introduction of a partogram on maternal and perinatal mortality. Study performed in a maternity clinic in Niameny, Niger. Ann Soc Belg Med Trop 1995 ; 75 : 321-30.

4 van Roosmalen J. Perinatal mortality in rural Tanzania. Br J Obstet Gynaecol 1989 ; 96 : 827-34.

5 World Health Organization Maternal Health and Safe Motherhood. Programme.World Health Organization partograph in management of labour. Lancet 1994 ; 343 : 1399-404.

6 Lennox CE, Kwast BE, Farley TM. Breech labor on the WHO partograph. L Int J Gynaecol Obstet 1998 ; 62 : 117-27.

7 Ministère de la santé publique. Service de la documentation et de la recherche opérationnelle. Statistiques sanitaires. Cotonou : Ministère de la santé publique, 1990 ; 90 p.

8 Ministère de la santé publique. Service de la documentation et de la recherche opérationnelle. Statistiques sanitaires. Cotonou : Ministère de la santé publique, 1998 ; 104 p.

9 Lennox CE. The cervicograph in labour management in the Highland of Papua New Guinea. PNG Med J 1981 ; 24 : 286-93.

10 Dujardin B, Van Bazen H. L’initiative pour une maternité sans risque : quelles perspectives. J Gyncol Obstet Biol Reprod 1991 ; 20 : 397-405.

11 Dujardin B, Boutsen M, De Schampheleire I, et al. Oxytocics in developing countries. L Int J Gynaecol Obstet 1995 ; 50 : 243-51.

1 Deuxième recensement général de la population et de l’habitation (février 1992).


 

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