ARTICLE
Auteur(s) : K.A. Mahassadi1, T.
Ndri-Yoman1, K.A. Attia1, R.
Ngbesso2, A.K. Keita2, K.L.
Manlan1
1Service de médecine,
2Service d’imagerie médicale, CHU de Yopougon, 21 BP
632, Abidjan 21, Côte d’Ivoire.
<alasma@ci.refer.org>
L’étude du temps de transit colique (TTC) est un moyen simple,
anodin et parfaitement bien toléré pour déterminer les sous-groupes
de constipation chronique idiopathique que sont la constipation de
transit, la constipation distale et la constipation à temps de
transit colique normal. Cette détermination n’est possible chez le
sujet constipé qu’à partir des valeurs de référence obtenues chez
le sujet sain [1-3].
D’utilisation courante dans les pays développés, l’étude du TTC
est rarement pratiquée en Afrique sub-saharienne francophone où
aucune étude publiée n’existe à notre connaissance.
Le TTC varie en fonction des habitudes alimentaires du sujet. Les
valeurs normales du TTC obtenues au sein d’une population
occidentale saine ne peuvent être appliquées de facto à une
population africaine, et plus particulièrement, ivoirienne dont les
habitudes alimentaires sont totalement différentes [1,
4].
Nous rapportons l’étude du TTC effectuée chez 20 sujets
volontaires ivoiriens sains afin de déterminer des valeurs propres
à cette population pouvant servir de normes pour l’étude du TTC
chez le sujet constipé ivoirien.
Matériel et méthode
C’est une étude prospective effectuée au Centre hospitalier et
universitaire de Yopougon (commune de la ville d’Abidjan, capitale
économique de la république de Côte d’Ivoire) conjointement avec le
service de médecine et de radiologie pendant la période allant
d’avril 1994 à juin 1995. Elle a été réalisée chez 20 sujets
volontaires ivoiriens sains ayant donné leur consentement pour
participer à l’étude et composés d’étudiants hospitaliers et du
personnel du service de médecine du CHU de Yopougon. Ces sujets
comprenaient 16 hommes et 4 femmes d’âge moyen égal à
25 ans (extrêmes : 21 à 38 ans). Ces sujets ne se
plaignaient pas de constipation. Ils avaient tous plus de trois
selles moulées par semaine et n’avaient pas de signe évoquant un
trouble de l’exonération ou de toute autre affection digestive. En
outre, ils n’étaient soumis à aucun traitement pouvant affecter le
transit intestinal au cours de l’étude.
La méthode d’étude du TTC utilisée a été celle décrite par
Chaussade et al. en 1986 [1]. Elle consiste à ingérer à
heures fixes vingt marqueurs radio-opaques pendant trois jours
consécutifs et à réaliser des radiographies de l’abdomen sans
préparation (RASP) à la même heure que celle des prise des
marqueurs radio-opaques, les quatrième, septième, voire le dixième
jours si des marqueurs radio-opaques sont encore présents au
septième jour.
Dans cette étude, trois types de marqueurs radio-opaques (ronds,
cubiques et cylindriques) ont été utilisés. Les marqueurs ronds et
cubiques ont été acquis auprès de la société Marquat en France,
conditionnés à l’achat dans de petits sachets en plastiques à
raison de 100 marqueurs par sachets. Les marqueurs cylindriques ont
été obtenus en découpant les sondes en PVC de cathétérisme
cardiaque de marque Cordis Multipurpose A16F035 offertes par
l’institut de cardiologie d’Abidjan. Ces sondes ont été découpées
par tranche de 5 mm de longueur.
Afin de rendre la prise des marqueurs radio-opaques acceptable par
les sujets volontaires sains participant à l’étude, ceux-ci ont été
conditionnés dans des gélules en gélatine de couleurs différentes à
raison de 10 marqueurs par gélules.
Les sujets ingéraient à une heure fixe, deux gélules blanches
(contenant les marqueurs cubiques) le premier jour, deux gélules
orange blanc (contenant les marqueurs ronds) le deuxième jour, deux
gélules rose-blanc (contenant les marqueurs cylindriques) le
troisième jour. Les RASP ont été pratiquées le quatrième, le
septième, voire le dixième jour si des marqueurs étaient encore
présents dans le colon au septième jour. Les RASP ont été réalisées
à la même heure que celle des prises des gélules. L’heure de prise
des gélules et l’heure de la pratique de la RASP restait la même
pour chaque sujet, mais variait d’un sujet à un autre afin de ne
pas avoir de chevauchement entre deux sujets qui viendraient le
même jour faire leur radiographie. Les RASP ont été réalisées avec
des films de grand format 36 × 43 cm ou parfois avec
des films de format moyen 30 × 40 cm. Le degré
d’irradiation n’a pas été mesuré, faute de lecteur disponible. Les
sujets n’ont subi aucune préparation particulière, surtout pas
d’enrichissement du régime en fibres alimentaires avant ou pendant
l’étude, ni de préparation colique par lavement évacuateur. De
plus, les sujets conservaient leurs habitudes alimentaires durant
toute l’étude.
Pour localiser les segments coliques droit, gauche et
recto-sigmoïde, les clichés de RASP ont été divisés, selon la
méthode d’Arhan [5], en trois parties par une ligne médiane qui
part du centre de la cinquième vertèbre lombaire et par deux lignes
obliques qui s’étendent du centre de cette même vertèbre aux deux
épines sacrées antéro-supérieures ou aux deux grands trochanters.
Ces lignes permettaient d’isoler trois zones correspondant
grossièrement au côlon droit, au côlon gauche et au rectosigmoïde,
dans le sens horaire.
Tous les marqueurs présents ont été ensuite comptés dans chaque
segment, sur tous les clichés (figure 1). Le TTC dans
chaque segment a été calculé selon la formule d’Arhan [5] où
TTC = 1,2 × ni (ni étant le nombre total de
marqueurs présents à j3, j7 et j10). Les valeurs de TTC ont été
exprimées en moyenne, plus ou moins une déviation standard
(m ± DS) et la limite supérieure des valeurs chez les
sujets sains, exprimée en moyenne, plus deux déviations standard
(m + 2 DS).
Résultats
Les valeurs moyennes du TTC (m ± DS) obtenues
respectivement dans le côlon droit, le côlon gauche, le
rectosigmoïde et dans l’ensemble du côlon ont été de
8,94 ± 5,76 heures,
12,6 ± 8,29 heures,
14,4 ± 5,45 heures,
34,94 ± 15,09 heures. La limite supérieure
(m + 2 DS) dans chaque segment côlon a été de
20 heures, 29 heures, 25 heures et 65 heures
respectivement, dans le colon droit, le colon gauche, le
rectosigmoïde et dans l’ensemble du colon.
Discussion
Aucune étude à notre connaissance n’est actuellement disponible
sur les valeurs exprimées du TTC chez des sujets noirs africains.
La méthode de référence pour la détermination du TTC est celle
d’Arhan et al., qui apparaît cependant très irradiante. En
effet, elle consiste à réaliser dès le lendemain de la prise des
marqueurs radio-opaques, des RASP tous les jours pendant sept jours
afin d’observer l’élimination des marqueurs radio-opaques du colon
et les éventuels reflux de ces marqueurs dans le côlon [5]. À côté
de cette méthode, d’autres techniques d’appréciation du TTC ont été
développées et validées par rapport à la méthode de référence [6,
7]. Parmi ces méthodes, nous avons préféré celle de Chaussade et
al. [1] qui utilise des marqueurs de forme et de taille
différentes. Elle est simple d’emploi et est capable de détecter
les éventuels reflux de marqueurs radio-opaques chez le patient
constipé avec une faible irradiation, car elle ne nécessite que
trois RASP pour l’étude du TTC. Elle est de ce fait moins
contraignante pour le patient en limitant ainsi ses déplacements à
l’hôpital.
Plusieurs méthodes permettant aux sujets d’ingérer les marqueurs
radio-opaques ont été décrites dans la littérature, notamment
l’adjonction des marqueurs radio-opaques dans les repas [8]. Le
conditionnement des marqueurs radio-opaques dans des gélules nous
est apparu original car les gélules avaient l’apparence d’un
médicament. Ainsi, ces gélules étaient facilement acceptées par les
sujets et pouvaient être ingérées en dehors des repas. Notre étude
a été réalisée sur des sujets vivant dans une même zone
géographique, aux habitudes alimentaires superposables et sans
enrichissement du régime en fibres alimentaires contrairement à
l’étude princeps de Chaussade et al. où un enrichissement du
régime en fibres alimentaires avait été fait [1]. Des études
postérieures ont montré l’absence de corrélation entre le TTC et la
quantité de fibres alimentaires ingérées, bien que l’adjonction de
fibres alimentaires à l’échelle individuelle ait des effets
justifiant leur utilisation dans le traitement des constipations
chroniques idiopathiques [6-9].
Le TTC varie en fonction des habitudes alimentaires de la
population locale étudiée. La variation du TTC en fonction du sexe
reste cependant un sujet de controverse [4, 6]. Dans l’étude plus
récente de Dorval et al. [10], le TTC serait plus long au
côlon gauche et au rectosigmoïde chez la femme que chez l’homme.
Les limites supérieures (m + 2 DS) du TTC gauche et
total obtenues dans notre étude sont sensiblement identiques à
celles obtenues par Chaussade et al. chez 22 sujets
français composés en majorité de femmes [1]. Néanmoins, dans notre
étude, dont l’échantillon était essentiellement composé d’hommes,
les TTC droit et rectosigmoïde sont plus courts. Dans une autre
étude effectuée par Chaussade et al. sur un échantillon plus
grand issu de la population française, les valeurs obtenues du TTC
révèlent également des écarts au niveau du colon droit et du
rectosigmoïde lorsqu’on se réfère aux valeurs obtenues dans notre
étude [4]. D’autres études qui utilisent des méthodes différentes
mais tout aussi validées par rapport à la méthode de référence [6,
7, 10], trouvent des valeurs soit supérieures soit inférieures aux
nôtres (tableau 1). Par conséquent,
la variation du TTC en fonction de la population étudiée justifie
la nécessité d’obtenir des valeurs de référence, à partir d’un
échantillon de sujets sains représentatif de la population locale,
lorsqu’une étude du TTC par les marqueurs radio-opaques doit être
faite chez le sujet constipé [1].
Tableau 1. Limites supérieures du
TTC (M + 2 DS) exprimées en heures obtenues dans
notre étude et dans d’autres études réalisées chez les sujets sains
d’origine caucasienne.
Table 1. Upper limits of colonic transit time (in
hours) obtained in our study and in other studies from healthy
Caucasian subjects.
|
|
Colon droit |
Colon gauche |
Rectosigmoïde |
Colon total |
|
Chaussade (n = 22) |
24 |
30 |
44 |
67 |
|
Chaussade (n = 96) |
24 |
31 |
33 |
67 |
|
Arhan (n = 38) |
38 |
37 |
34 |
93 |
|
Metcalf (n = 73) |
32 |
39 |
36 |
68 |
|
Bouchoucha (n = 32) |
37 |
26 |
41 |
88 |
|
Notre étude (n = 20) |
20 |
29 |
25 |
65 |
Nos résultats doivent cependant être interprétés avec nuance.
D’une part, notre série trop limitée en nombre de sujets
(20 sujets sains) ne permet pas de tirer des conclusions
statistiquement valables donc les valeurs ici ne sont pas a
priori généralisables à toute la population ivoirienne et,
d’autre part, la méthode utilisée (m + 2 DS) ne
serait pas appropriée pour l’étude du TTC d’un échantillon qui ne
présente pas tous les caractères d’une distribution gaussienne
[10]. Néanmoins, l’analyse des études du TTC par les marqueurs
radio-opaques faites en occident [1, 4-7] permet de déduire que le
TTC du sujet ivoirien a sa spécificité, notamment un TTC court au
niveau du colon droit et du rectosigmoïde. Des études ultérieures
sur un plus grand effectif de la population ivoirienne permettra de
vérifier ce constat et éventuellement d’en rechercher les bases
anatomo-physiologiques n
Références
1. Chaussade S, Roche H, Khyari A, et al.
Mesure du temps de transit colique : description et validation
d’une nouvelle méthode. Gastroenterol Clin Biol 1986 ;
10 : 385-9.
2. Chaussade S, Atienza P, Beretta O. Méthode
d’exploration fonctionnelle dans la constipation chronique
idiopathique de l’adulte. Gastroenterol Clin Biol
1990 ; 14 : 163-70.
3. Schang JC, Devroede G. Temps de transit
colique : modalités pratiques, quand le demander, comment
l’interpréter ? Act Med Int Gastroenterol 1987 ;
3 : 77-81.
4. Chaussade S, Gosselin A, Hostein J, et al.
Détermination du temps de transit colique global et segmentaire
dans une population de 96 volontaires sains. Gastroenterol
Clin Biol 1990 ; 14 : 95-106.
5. Arhan P, Devroede G, Jehanin B, et al.
Segmental colonic transit time. Dis colon Rectum 1981 ;
24 : 625-9.
6. Metcalf AM, Phillips SF, Zinsmeister AR, et
al. Simplified assessement of segmental colonic transit.
Gastroenterology 1987 ; 92 : 40-7.
7. Bouchoucha M, Devroede G, Arhan P, et al.
What the meaning of colorectal transit time measurement ?
Dis Colon Rectum 1992 ; 35 : 773-82.
8. Couturier D, Chaussade S. Temps de transit
colique global et segmentaires. Mesures par les marqueurs
radioopaques. Presse Med 1988 ; 17 : 69-73.
9. Spiller R. Management of constipation. When fibre
fails. Br Med J 1990 ; 300 : 1064-5.
10. Dorval ED, Barbieux JP, Picon L, et al.
Mesure simplifiée du temps de transit colique par une seule
radiographie et un seul type de marqueur : normes chez
82 témoins en fonction du sexe. Gastroenterol Clin Biol
1994 ; 18 : 141-4.
|