ARTICLE
Auteur(s) : Béatrice Ménard1, 2
1 CRESO/UMR 6590 CNRS, Université de Caen,
Esplanade de la Paix, 14032 Caen Cedex
2 Laboratoire espace-santé pour orientations intégrant
des recherches (L’E.s.p.o.i.r.), 13, impasse des charmes,
14780 Lion s/Mer. <azalai-espoir@wanadoo.fr>
Entre la seconde moitié des années 1950 et la fin de la décennie
1980, la dengue attirait l’attention du fait d’une aggravation de
son expression en Asie du Sud-Est, et de mouvements attestés vers
les régions Pacifique et Amérique. Son évolution dès les années
1960, faisait pressentir une vaste expansion territoriale en zone
tropicale. Constat de la décennie 1990, la fréquence de la fièvre
dengue reste notoire et les changements de distribution
géographique sont perceptibles. L’incidence des formes graves s’est
accrue.
Question de santé publique
La fièvre dengue présente un tableau clinique analogue à de
nombreuses fièvres virales de la famille des Flaviviridae.
Son historique reste flou car ces affections peuvent être
confondues. Toutefois, des épidémies datant des xviiie
et xixe siècle (Antilles espagnoles, Philadelphie
Pensylvannie, Queensland, etc.) semblent attribuables à la
« fièvre rouge », ancienne dénomination [1-3]. Elle
aurait pour origine étymologique le mot denguero
(« maniéré » en espagnol) qui relate la démarche guindée
du malade en phase initiale, liée à de pénibles algies musculaires,
articulaires et osseuses. Sous sa forme classique, elle demeure
banale, parvenant à la phase de guérison en 5 à 6 jours. Le
tableau clinique principal se résume à deux phases
symptomatologiques entrecoupées d’une rémission (courbe thermique
en V, avec phase fébrile et douloureuse, quelques jours d’apyrexie,
puis phase fébrile-éruptive). Malgré cette bénignité, la longue
convalescence chez l’adulte s’accompagne de divers troubles
(asthénie, etc.). Contrairement à sa parente redoutée, la fièvre
jaune, la dengue fut longtemps considérée sans gravité. Pourtant,
elle est plus épidémique et a de lourdes répercussions sur les
économies locales.
Depuis quelques décennies, une menaçante fièvre hémorragique tend
à se substituer à la forme algo-éruptive habituelle, à la faveur de
conditions difficiles à saisir. La forme fièvre dengue hémorragique
(DH) et la fièvre dengue avec syndrome de choc (DSC) sont d’abord
notées en zone urbaine sous la tutelle d’Aedes citadins,
dans des contextes épidémiques de plus ou moins grande ampleur.
Après une première phase semblable à la forme classique, la DH se
définit par la survenue d’hémorragies cutanéo-muqueuses et
viscérales (degrés de gravité 1 et 2 selon la classification
OMS). La DSC, malgré un début identique, se traduit par une forte
potentialité létale. Après le 3e ou le 5e
jour de maladie, alors qu’intervient la phase de défervescence
thermique, surgit un collapsus cardiovasculaire aboutissant au choc
irréversible (degrés de gravité 3 et 4), premier responsable des
décès. Des estimations relatent des proportions de l’ordre de 150 à
200 infections bénignes pour chaque cas de syndrome de choc ou
de forme hémorragique [4]. En l’absence de soins prodigués par des
personnels spécialisés, le taux de létalité peut atteindre 15 à
20 % ; des soins adaptés le ramènent à un taux compris
entre 1 et 3 % [5]. Ces formes létales sans thérapeutique ne
représenteraient que 5 % de tous les cas [5-6]. Un tel chiffre
suggère la mort de quelque 5 000 sujets au cas où
100 000 personnes auraient contracté la maladie [1]. Ce
sont des proportions plausibles dans beaucoup de grandes villes
tropicales. La forme clinique la plus sérieuse se note aussi dans
des zones géographiques auparavant indemnes de toute épidémie de DH
[7-9]. De 2,5 à 3 milliards de sujets résidant dans une
centaine de pays seraient actuellement exposés à un tel risque. Au
début des années 1990, les chiffres oscillaient entre 60 à
80 millions de cas annuels, occasionnant 20 000 à
30 000 décès [6, 10]. La maladie était mentionnée parmi
les dix premières causes d’hospitalisation et de mortalité
infantile, dans de nombreux pays d’Asie tropicale [4, 11]. Des
estimations récentes évoquent une baisse avec 50 millions1 de cas par an, responsables de
500 000 DH et d’au moins 12 000 décès [10].
L’amélioration de la prise en charge (avec transfusion, perfusion,
oxygénothérapie et stricte surveillance de l’évolution de l’état du
patient) explique une légère atténuation de la létalité dans
certains pays.
1 Il est probable qu’il y en ait
davantage, la dengue n’étant pas rigoureusement ciblée au moyen
d’un système d’information sanitaire dans toutes les régions
atteintes.
Répartition géographique et expansions territoriales
Dès 1979, les virus de la dengue se situaient tout autour du
globe, dans une ceinture tropicale discontinue (figure 1) [4, 11]. La
répartition de la maladie correspond surtout à la localisation de
ses meilleurs vecteurs Aedes, en quantité abondante tout au
long de l’année ou en certaines saisons permettant leur
développement optimal et l’établissement d’un seuil de pullulation
propice à la transmission (figure 2). La maladie se
note avant tout du 30e degré de latitude N au
35e degré de latitude S (Sud-Est asiatique, océan
Indien, certaines îles du Pacifique, et Amérique
tropicale-Caraïbes) [2, 5]. La forme grave s’observa en
Extrême-Orient, avec des résurgences saisonnières au cœur de foyers
d’endémie majeure, puis dans les îles du Pacifique, les Caraïbes et
les Amériques, lors de flambées épidémiques entrecoupées de temps
de latence [11-13]. La dengue peut s’insinuer jusqu’en zone
tempérée chaude, du 42e degré de latitude N au
40e degré de latitude S (Amérique du Nord et
Méditerranée-Athènes 1928) [3, 4].
L’émergence de la forme grave, sous ses facettes hémorragie et
syndrome de choc, fut confirmée aux Philippines en 1954 [4]. Des
épisodes historiques suggèrent une probable existence antérieure.
Quatre sérotypes ont été isolés dans l’immédiat après-guerre. En
une dizaine d’années, une rapide propagation des formes graves a pu
être constatée dans toute l’Asie du Sud-Est (Philippines,
Thaïlande, Malaisie, Singapour, Viêt-nam, etc.) bien que le
Cambodge fut épargné quelques temps (touché en 1969) [4, 14, 15].
L’extension engloba les Indes dans l’aire épidémiogène dès 1963
[16]. La dengue poursuivit son avancée vers les îles de l’Océan
Indien (Ceylan, Seychelles, Comores et Réunion) [17, 18]. Dans un
même temps, elle s’ouvrit une autre voie vers l’est, atteignant les
îles du Pacifique (Polynésie-Tahiti, etc.) [13, 19]. Et elle
parvint sporadiquement aux îles Caraïbes (Jamaïque 1968-1969).
Cette phase d’expansion « îlienne » composée de deux
parcours, ouest et est, s’ajoute à la première extension
« asiatique ».
Dans la décennie 1970, l’invasion de DH continua en Asie,
atteignant la Birmanie et le Laos et se maintenant dans la région
Pacifique [4, 20, 21]. Cette extension constitue une seconde étape
du dynamisme, caractérisé par un développement spatial beaucoup
plus vaste, et le suivi des nouveaux parcours enclenchés durant la
décennie précédente. À partir des Caraïbes, la maladie réinvestit
aussi ses vieux territoires, sur le continent sud-américain
(Colombie 1971-1972) [11]. Les cas de formes graves restent
sporadiques dans ces régions frappées plus tard.
Le bilan des années 1980, montre une situation endémo-épidémique
dans toute l’Asie, avec une évolution régionale dynamique qui gagne
les petites villes [15]. Dans la région Caraïbes-Amérique latine,
l’expression épidémiologique prédominante est devenue une forme
épidémique, dont le tournant décisif est la flambée de Cuba en 1981
[7, 8]. Ce changement est caractérisé par une brutale
multiplication des cas graves, la sporadicité n’étant plus de
règle. Une terrible épidémie est aussi à citer au Venezuela, en
1989 [3, 12].
Dans les années 1990, le problème touche toute l’Amérique centrale
(Mexique, Guatemala, Nicaragua, Salvador, etc.) et plusieurs pays
d’Amérique du Sud, même si certaines épidémies n’incluent pas
encore la forme menaçante (Brésil, Porto Rico) [12, 22]. Puis
l’épidémie est arrivée plus au nord, sur les marges subtropicales,
où elle n’était pas reparue depuis 1922 (Texas) [3, 10, 11]. Par
ailleurs, la dengue poursuit son périple ouest vers le Pakistan,
l’Arabie, le Soudan, Djibouti, etc. La DH révélée parmi les troupes
de l’opération Restore Hope en Somalie (1992-1993) rappelle
les atteintes des soldats américains basés en Asie après la seconde
guerre mondiale [23].
En Afrique de l’Ouest, la présence de souches virales est attestée
dès 1967 [24]. Des Aedes selvatiques et des singes capturés
dans la canopée ont permis leur isolement (Sénégal oriental,
Burkina Faso – Bobo Dioulasso...) [25, 26]. Les cas de dengue
n’y sont pas inconnus, comme l’illustrent des flambées urbaines
notées au Burkina Faso et au Nigéria (1926 ; 1982 à
Ouagadougou) [27]. Mais la fièvre se rencontrerait plutôt en milieu
rural et les populations présenteraient davantage de formes
cliniques atténuées [6, 24].
Énigmes de la dengue
Une relation entre les formes graves et la réponse en anticorps
anti-dengue, lors d’infection secondaire, correspondrait à une
théorie étiopathogénique d’ordre immunologique [3, 11]. Selon cette
hypothèse, difficile à vérifier, la défaillance du système
immunitaire de jeunes africains dénutris, résidents des quartiers
populaires, éviterait l’apparition de formes cliniques graves (si
elles étaient effectivement en corrélation avec un degré d’immunité
performant - action facilitatrice). Les études virologiques
montrent que tous les types de souches et de séquences
d’intervention dans les réinfections n’aboutissent pas à la même
forme clinique [11, 28]. L’inoculation de DEN-2 est souvent mise en
cause dans la survenue de DH après une primo-infection due à un
autre sérotype DEN-1, DEN-3 ou DEN-4. Nonobstant, les infections
successives impliquant différents sérotypes sur un intervalle
relativement long – cinq ans ou davantage – ne produisent pas
toujours des cas graves. L’infection primaire, suivie d’une
infection secondaire dans des régions tropicales autres que le
Sud-Est asiatique présentant une endémicité due à plusieurs
sérotypes, y compris au DEN-2, ne donnent pas forcément des formes
graves (certaines épidémies indiennes, Nigéria, Porto Rico) [3,
22]. Toutefois, les formes graves prennent de l’expansion et
d’autres régions sont à présent touchées par des flambées
d’amplitude élevée (Inde, Cuba). Au Mexique, la souche DEN-3 est
incriminée dans la forme grave [29]. Des remarques d’intérêt
peuvent porter sur la répartition par âge des atteintes car le
profil des groupes-cibles varie selon les régions [8, 11].
Conclusion : synthèse épidémio-géographique du
phénomène
La situation actuelle met en exergue une propagation rapide de
l’arbovirose, et des questions non élucidées de la forme grave. Les
anciens foyers endémiques d’Asie du Sud-Est ont acquis une facette
symptomatique menaçante, essentiellement en zone urbaine, qui
réapparaît quand le faciès urbanistique favorise la reproduction
des Aedes (1954, décennie 1960...) [4, 30]. Peu après, au
gré d’échanges et de déplacements de populations, s’est mis en
œuvre le même processus, aboutissant à une dengue sévère dans une
autre aire touchant plusieurs îles (décennies 1960-1970...) [20,
21]. Durant la même période, a eu lieu une percée sporadique, avec
peu de formes graves dans un premier temps, aux Antilles et dans
quelques États d’Amérique tropicale [6, 12]. Ensuite, ces secteurs
ont vu s’accentuer la fréquence de la dengue avec des bouffées
épidémiques plus préoccupantes, pouvant atteindre des milliers de
personnes et incluant de nombreux cas de DH et DSC (décennies
1980-1990...) [10, 11]. Une prédominance dans les grandes
agglomérations et une nette saisonnalité des flambées liée à
l’accroissement du nombre de biotopes à vecteurs s’y observent. Les
épidémies « asiatiques » et les épidémies
« latino-américaines » présentent des différences. Dans
la première région, les DH sont observées quasi exclusivement chez
les enfants ; dans l’autre, elles concernent autant les
adultes que les sujets jeunes (à Cuba, 65 % des DH
atteignaient des sujets de plus de 15 ans [8] ; un tiers
des victimes au Venezuela étaient des adultes [12]). La
transformation épidémiologique et clinique de cette arbovirose,
établie sur quelques décennies, a été brutale ou progressive selon
le secteur géographique. Les schémas de base (secteurs
géographiques de pérennisation/expression endémique ; zones de
récente (ré)implantation/mode épidémique) demeurent une
interprétation valable pour certains secteurs. En outre, la dengue
semble devenue plus complexe dans ses combinaisons factorielles,
qui la font évoluer vers une modalité endémo-épidémique dans les
zones où la modalité épidémiologique courante était l’endémie
(Thaïlande). Ses territoires d’expressions se sont multipliés,
forgeant une aire épidémiogène beaucoup plus vaste et témoignant de
nuances épidémiologiques.
Des relais de transmission établis par différents vecteurs
Aedes d’un milieu à un autre, dotés de caractéristiques
paysagères variées à risques, demeurent plausibles, notamment au
regard d’un cycle sauvage suspecté [4, 30]. Dans quel sens ont
évolué les phénomènes de diffusion ? De la zone forestière
berceau de foyers infectieux vers la ville, en passant par divers
espaces intermédiaires ruraux, ou bien de la grande cité vers les
villages, non loin de la forêt ? Les deux mouvements semblent
attestés. Les densités humaines, comme les densités vectorielles,
favorisent la transmission sur fond de paysages porteurs de risques
(environnement) et au gré de relations spécifiques à l’espace
(comportements) générant de possibles cycles infrasaisonniers
(figure 3). Ae.
aegypti n’est pas un excellent vecteur mais son abondance en
milieu urbain tropical traduit son rôle notoire. L’expansion de la
dengue est aussi associée à Ae. albopictus, qui apprécie les
gîtes anthropiques tels que les pneus. Ce colonisateur originaire
d’Asie, pourvu d’une grande plasticité bioécologique et adepte de
l’anthropophilie, est impliqué dans les processus de diffusion, à
la fois localement et sur de grandes distances (exportation par
voies aériennes) [3, 5, 30]. Sa présence n’implique pas
obligatoirement l’introduction de la dengue (Madagascar en est
exempte). Ce vecteur s’est aussi implanté en Méditerranée (sud de
l’Italie, Albanie) où des souches de dengue ont été observées [10].
Plusieurs études (paysages épidémiologiques, perception des
risques, choix des recours, etc.) gardent une utilité dans la
construction de résolutions adaptées aux milieux d’expression et
aux zones de propagation de la dengue. L’OMS préconise des plans de
lutte anti-dengue ajustés à ces particularités, avec
sensibilisation et actions communautaires.
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