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Le sommeil d'Africains et d'Européens en Côte d'Ivoire : étude par questionnaires


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 12, Numéro 2, 263-70, Avril - Juin 2002, Etudes originales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Pascal Bogui, Mustapha Keita, Cyril Dah, Nadine Fidier, Marie-Laure Buguet-Brown, Alain Buguet, Département de physiologie et d'explorations fonctionnelles, Faculté de médecine, 01 BPV166, Abidjan 01, Côte d'Ivoire..

Résumé : Les habitudes de sommeil de 11 sportifs africains (26 ans) et de 12 soldats européens (21 ans, en Afrique depuis plusieurs mois) vivant à Abidjan (Côte d'Ivoire ; 5°19' Nord, 4°02' Ouest) ont été analysées alors que tous les sujets étaient logés dans l'infirmerie d'un camp militaire (Port Bouët, Abidjan), dormant sur des lits d'hôpital avec draps et/ou couvertures. Un questionnaire comportant 16 items a été utilisé pour obtenir des estimations subjectives de la durée du sommeil, de la latence d'endormissement, de la structure (éveils) et de la qualité du sommeil (facilité à s'endormir, bon ou mauvais sommeil), et l'auto-évaluation de la qualité récupératrice du sommeil (vigilance, forme physique, forme morale, humeur, motivation au travail), le matin au réveil ou après la sieste. L'investigation a duré 3 jours et 3 nuits pour chaque sujet. Le questionnaire a été rempli au réveil de la sieste (entre 13 h 30 et 15 h 00) et de la nuit (entre 22 h 30 et 5 h 30). Les deux groupes ethnoculturels ont eu la même quantité de sommeil (385 min la nuit ; 70 min lors de la sieste), s'endormant aussi rapidement et aussi facilement. Ainsi, comme partout ailleurs dans le monde, les Africains et les Européens vivant en climat tropical humide ont dormi 7 heures et demie par 24 heures. Bien que le sommeil des Africains ait été plus agité la première journée, en raison de la situation inhabituelle, ils étaient plus en forme (vigilance, forme physique, forme morale) et de meilleure humeur au réveil avec une plus grande motivation au travail que les Européens. Les différences entre les deux groupes de sujets sont vraisemblablement dues à des facteurs psychologiques plutôt que climatiques. En effet, un autre groupe de soldats européens en mission de courte durée en Côte d'Ivoire, examiné avec le même questionnaire, a eu un sommeil en tous points comparable à celui des sujets africains de cette étude. C'est-à-dire qu'ils étaient eux aussi plus en forme que leurs collègues acclimatés.

Mots-clés : Sommeil ; Europe ; Afrique ; Côte d'Ivoire.

Illustrations

ARTICLE

L'être humain dort préférentiellement la nuit et est éveillé le jour, avec cependant un pic de somnolence dans l'après-midi. Bien que l'homme passe un tiers de sa vie à dormir, la fonction du sommeil reste mystérieuse. Dès l'Antiquité, Lucrèce (De rerum natura) avait décrit le sommeil des animaux favoris, déterminant même que les périodes de mouvements rapides des vibrisses, des pattes et de la queue correspondaient aux songes. Cependant, il a fallu attendre la fin des années 1950 et les travaux des pionniers que sont Michel Jouvet à Lyon, William Dement et Nathaniel Kleitman aux États-Unis, pour que l'avènement de la technique polyhypnographique permette d'objectiver l'alternance de la veille et du sommeil. Mais aujourd'hui comme hier, on s'interroge encore sur le pourquoi du sommeil. Toujours est-il que, lorsqu'on ne dort pas ou qu'on dort mal, les performances mentales sont altérées et l'humeur se dégrade ; la fatigue et la somnolence consécutives à la privation de sommeil sont ainsi devenues une préoccupation majeure des sociétés modernes. Le coût des accidents dus à la somnolence a été estimé à 43 milliards de dollars pour la seule année 1988 en Amérique du Nord [1].

L'étude du sommeil met en œuvre des méthodes variées et complexes [2]. De nombreux questionnaires d'auto-évaluation, remplis au réveil, ont notamment été proposés. En Afrique, les études sur le sommeil sont rares. Elles ont débuté en utilisant des questionnaires à Niamey, au Niger, par les travaux de Buguet et de ses collaborateurs. Le questionnaire [3, 4] contient 16 items permettant de réaliser différents calculs et d'apprécier les aspects quantitatifs et qualitatifs du sommeil. Il est facile et rapide à compléter au réveil, que ce soit le matin ou l'après-midi après une sieste. À Niamey [5-8], les sujets avaient rempli 1 792 questionnaires pendant 7 nycthémères consécutifs en période fraîche (janvier, 88 sujets) et en période chaude (mai, 53 d'entre eux). Les caractéristiques ambiantes étaient celles d'un climat tropical sec. La température ambiante moyenne avaient été de 31,1 °C en janvier et de 40,6 °C en mai. La pression atmosphérique et la durée de l'insolation journalière avaient été similaires au cours des deux périodes expérimentales. Seules avaient varié la température ambiante et, à un moindre niveau, l'humidité relative de l'air (de 35 % en janvier à 65 % en mai). Les sujets s'étaient couchés vers minuit et levés vers 7 h 00. La sieste avait eu lieu entre 13 h 00 et 15 h 30.
Seuls 8 sujets n'avaient jamais fait la sieste. Les sujets faisant habituellement la sieste étaient restés au lit aussi longtemps en janvier (478,8 ± 5,3 min) qu'en mai (480,5 ± 13,7 min), le fait de faire ou non la sieste n'influençant pas la durée du sommeil nocturne, qui avait été d'environ 380 min en janvier comme en mai. La qualité restauratrice du sommeil de jour avait été plus faible que celle du sommeil nocturne, en janvier comme en mai, la présence d'une sieste n'affectant cependant pas la qualité du sommeil nocturne. Au contraire, le sommeil nocturne des sujets ne faisant jamais la sieste avait été moins réparateur en mai qu'en janvier.

Une étude similaire avait été réalisée à la faculté de médecine d'Abidjan en Côte d'Ivoire [9]. Les habitudes de sommeil nocturne avaient été examinées pendant 7 nycthémères chez 78 étudiants qui ne faisaient jamais la sieste. La température ambiante au cours de l'expérimentation avait été en moyenne de 31,9 °C, l'humidité relative étant de 82,1 %. Les sujets s'étaient couchés vers minuit et levés 6 h 22 min plus tard. Ils avaient donc adopté des horaires de sommeil réduits. Cependant, la stratégie adoptée par les étudiants d'Abidjan n'avait pas entraîné de détérioration du repos réparateur induit par le sommeil. En conclusion, en climat tropical sec, les sujets jeunes en bonne santé dorment entre 7 et 8 heures par jour. La principale différence avec le sommeil en climat tempéré et en climat tropical humide réside dans la pratique courante de longues siestes en climat sahélien.

Afin de vérifier si les habitudes de sommeil changent en fonction de l'impact socioculturel ou du climat, nous avons entrepris une étude du sommeil chez des volontaires ivoiriens et chez des sujets européens vivant en Côte d'Ivoire depuis plusieurs mois en utilisant le questionnaire de Buguet [10].

Matériel et méthode

Sélectionet caractéristiques du groupe de sujets

L'investigation s'est déroulée à Abidjan au mois de mai. Les relevés de température ont été réalisés à la station météorologique du 43e bataillon d'infanterie de marine (BIMa) de Port-Bouët. La température sèche de l'air a varié de 25,7 ± 0,24 °C le matin (température WBGT : 26,0 ± 0,3 °C) à 30,9 ± 0,2 °C (WBGT : 29,8 ± 0,3 °C). L'humidité relative de l'air a donc été proche de 100 %.

La pré-sélection des sujets avait été réalisée par des examens cliniques, paracliniques et des questionnaires chez 40 volontaires de sexe masculin dont 19 Ivoiriens et 21 Français. Vingt-quatre d'entre eux ont été définitivement inclus dans l'étude, constituant deux groupes de sujets similaires au plan du niveau d'entraînement physique journalier, de la typologie matin-soir (au test de Horne et Östberg [11]) et des habitudes de sommeil (au questionnaire de Gaillard [12]) : un groupe dénommé « Africain », composé de 11 sportifs ivoiriens de race noire, un des 12 Ivoiriens sélectionnés initialement ayant quitté volontairement l'investigation après la première nuit, l'autre groupe dénommé « Européen », composé de 12 militaires de race blanche servant au 43e BIMa d'Abidjan. Ces derniers étaient vraisemblablement acclimatés à la chaleur, étant continuellement soumis aux variations climatiques depuis au moins quatre mois [13] et pratiquant fréquemment une activité physique soutenue [14].

Les critères d'exclusion des sujets ont été les suivants :

­ métissage ethnique à quelque degré que ce soit ;

­ habitudes toxiques : tabagisme, alcoolisme, consommation d'hypnotique ou d'anxiolytique, la consommation habituelle de café ou de thé n'excédant pas trois tasses par jour ;

­ pathologie organique aiguë ou chronique et/ou traitement médicamenteux en cours ;

­ antécédents de dépression et d'insomnie ;

­ cotation très marquée de Horne et Östberg [11] permettant de déterminer par un questionnaire simple si les sujets sont « du soir » ou « du matin » ;

­ anomalie relevée au questionnaire de Gaillard [12] ;

­ activité professionnelle nocturne ou travail posté même occasionnel ;

­ décalage horaire récent (moins d'un mois avant l'investigation) ;

­ hémoglobinopathie majeure ou mineure ;

­ illettrisme ;

­ volonté du sujet d'interrompre sa participation à l'investigation.

Les sujets ont été identifiés par les deux premières initiales de leur nom et de leur prénom et par le numéro de code dans l'étude. Chaque sujet a donné son agrément éclairé par écrit, en accord avec la déclaration d'Helsinki II et les textes de loi régissant en France la protection des personnes se soumettant à des recherches biomédicales (loi Huriet), et a reçu une indemnisation à la fin de la session expérimentale à laquelle il participait.

Les sujets ont été divisés en quatre sous-groupes de six sujets. Le premier sous-groupe a regroupé six sujets européens (S1-S6), le deuxième six sujets africains (S7-S12), le troisième six sujets européens (S13-S18) et le quatrième cinq sujets africains (S19-S23).

Le tableau 1 donne les caractéristiques biographiques et biométriques des 23 sujets qui ont terminé l'expérimentation. Seul l'âge a été différent entre les deux groupes ethniques (test de Mann et Whitney), qui appartenaient néanmoins à la même tranche de 20 à 30 ans. Tous les sujets étaient indifféremment du matin ou du soir au questionnaire de Horne et Östberg [11].

Les questionnaires utilisés

Deux questionnaires ont servi à la sélection des sujets (typologie matin-soir ; habitudes de sommeil). La typologie des sujets a été déterminée par le questionnaire de matidinalité-vespéralité de Horne et Östberg [11]. Ce test est composé de 19 questions à choix multiple et permet de déterminer si le sujet est dit « du matin », « du soir » (très fortement ou moyennement) ou indifféremment « du matin ou du soir » [15].

Le questionnaire sur les habitudes de sommeil [2, 12] explore les antécédents concernant le sommeil du sujet et de sa famille. Le sommeil au cours de l'enfance et de l'adolescence est exploré par la recherche de l'existence et/ou de la persistance de signes de « névrose infantile ». Pour ce faire, le questionnaire recherche l'existence de parasomnies de l'endormissement (jactatio capitis nocturna, hallucinations hypnagogiques), du sommeil lent profond (terreurs nocturnes, somnambulisme), du sommeil léger et du sommeil paradoxal (somniloquie, bruxisme), du sommeil paradoxal seul (cauchemars) ou encore d'énurésie. La durée et la fréquence de ces symptômes sont précisées. Le sujet est questionné sur son sommeil habituel, lors du week-end et en période de vacances, en précisant s'il diffère du sommeil habituel. Le sujet précise le nombre d'épisodes de sommeil pendant le nycthémère et le moment où ils surviennent. Les questions permettent de préciser l'heure du coucher, l'heure du lever, la durée du sommeil nocturne, la rapidité de l'endormissement, la facilité à s'endormir, l'existence, la durée et le nombre des éveils, leur survenue au début, au milieu ou en fin de nuit et la raison de ces éveils. La présence de souvenirs de rêves, leur fréquence et leur caractère agréable, désagréable ou anxiogène sont rapportés. L'existence de troubles respiratoires allant du ronflement aux difficultés à respirer et aux apnées, souvent remarqués par l'entourage, est recherchée. L'investigateur s'enquiert également d'une agitation nocturne avec par exemple un syndrome d'impatience des jambes (jambes sans repos), des myoclonies ou des mouvements périodiques des membres inférieurs, ou encore un besoin impérieux d'uriner, de boire ou de manger. Lorsque les épisodes diurnes de sommeil sont fréquents, la soudaineté de leur survenue (attaque de sommeil) et leur association éventuelle à d'autres symptômes de la tétrade narcoleptique (cataplexie, hallucinations hypnagogiques, paralysie du sommeil) sont précisées. Le sujet juge la qualité restauratrice de son sommeil. Il précise notamment s'il est toujours somnolent au réveil, s'il est fatigué, si son humeur est affectée, s'il a des difficultés de concentration, de mémorisation et si sa performance au travail est altérée.

Le questionnaire de sommeil mis au point par Buguet et son équipe [10] évalue quantitativement et qualitativement, à l'aide d'échelles analogiques, l'épisode de sommeil nocturne ou de sieste et l'état du sujet au réveil. Ce questionnaire a été publié plusieurs fois depuis 1981 [3, 4], notamment en situation opérationnelle [16, 17]. Il doit être rempli par le sujet lui-même à chacun de ses réveils. Le questionnaire contient 16 items permettant de réaliser différents calculs et d'apprécier les aspects subjectifs quantitatifs (durée au lit, latence d'endormissement, durée globale du sommeil, nombre de souvenirs d'éveil) et qualitatifs du sommeil (qualité du sommeil, facilité d'endormissement, besoin de sommeil au réveil, envie de travailler, forme physique, forme morale, humeur). Les échelles mesurent 2,5 cm et servent à quantifier les items qualitatifs. Elles ne sont pas placées l'une au-dessous de l'autre afin d'éviter les automatismes. Le sujet place un trait perpendiculaire à l'endroit de la ligne qu'il juge représentatif de l'intensité du symptôme ressenti (entre « ­ », intensité minimale, et « + », intensité maximale). L'interprétation est faite en mesurant la distance entre l'extrémité située du côté du signe « ­ » et le trait apposé par le sujet. Le chiffre est multiplié par 4 pour obtenir une note sur 10. Étant donné le nombre trop restreint de réponses sur le contenu onirique des souvenirs de rêve, aucune étude statistique sur cet item n'a pu être réalisée. En conséquence, les souvenirs de rêve n'ont pas été pris en compte dans les résultats.

Déroulement du protocole expérimental

Les sujets ont dormi dans des chambres non climatisées (afin d'être soumis aux conditions climatiques ambiantes) de l'infirmerie du camp militaire, la première nuit servant de nuit d'adaptation aux conditions de couchage et au port des différents capteurs. Ils ont eu la possibilité de dormir de 22 h 30 à 5 h 30 la nuit et de 13 h 30 à 15 h 00 l'après-midi, horaires de pratique courante au camp militaire.

L'analyse statistique

L'analyse statistique a été conduite avec des tests non paramétriques. La comparaison des variables obtenues au cours des trois nuits et des trois siestes consécutives a été réalisée par une analyse de variance non paramétrique de Friedmann pour mesures répétées. Lorsque l'analyse de variance indiquait une variation significative, une analyse post hoc pour chaque variable subjective était réalisée entre les siestes deux à deux, les nuits deux à deux et la sieste et la nuit d'une même journée par un test T de Wilcoxon pour mesures appariées. Les deux groupes ethnoculturels ont été comparés par un test non paramétrique de Mann et Whitney. La signification statistique a été admise à partir d'un risque p < 0,05.

Résultats

Les valeurs des variables d'appréciation subjective du sommeil au cours des différentes nuits et siestes sont données dans le tableau 2 pour les Africains et dans le tableau 3 pour les Européens. En règle générale, aucune différence n'a été observée quant à l'ordre de recueil des données. C'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de différence entre la première nuit et les autres nuits ou entre la première sieste et les siestes suivantes. C'est pourquoi les valeurs moyennes obtenues chez les deux groupes ethniques concernant l'appréciation subjective du sommeil nocturne ont été calculées et sont données dans le tableau 4.

* Chez les Africains (tableau 2), seule la vigilance au réveil de la nuit a varié, étant plus faible après la troisième nuit (test post hoc : nuit 1 versus nuit 3,
p = 0,0172 ; nuit 2 versus nuit 3,
p = 0,0151), cette baisse de vigilance ne s'accompagnant d'aucune autre détérioration subjective. Aucune variable subjective n'a varié au réveil de la sieste au cours de l'investigation.

Les éveils ont été plus nombreux au réveil de la sieste qu'au matin, sauf au cours de la première journée d'enregistrement (sieste 2 versus nuit 2,
p = 0,0532 ; sieste 3 versus nuit 3
p = 0,0169). Aucune autre variable n'a été modifiée en liaison avec le sommeil diurne ou le sommeil nocturne.

* Chez les Européens (tableau 3), et comme chez les Africains, la seule différence observée au réveil de la nuit de sommeil a porté sur le souvenir du nombre des éveils intercurrents. Les sujets se sont en effet réveillés plus souvent lors de la première nuit qu'au cours des deux nuits suivantes (test T de Wilcoxon utilisé en analyse post hoc : nuit 1 versus nuit 2, p = 0,0094 ; nuit 1 versus nuit 3, p = 0,0749).

Au réveil de la sieste, des différences ont été observées sur la motivation au travail, la forme physique et la forme morale. Les tests post hoc montrent l'effondrement de l'envie de travailler au réveil de la première sieste (sieste 1 versus sieste 2, p = 0,0418 ; sieste 1 versus sieste 3,
p = 0,0152), en liaison avec une baisse de la forme physique (pas de différence au test post hoc) et de la forme morale (sieste 1 versus sieste 3, p = 0,0163).

La comparaison des données subjectives relevées au réveil de la sieste par rapport à la nuit montre un nombre d'éveils plus élevé la nuit, celle-ci étant à l'évidence plus longue, les différences significatives n'étant retrouvées qu'entre la sieste 1 et la nuit 1 (test post hoc, p = 0,0109). Les sujets ont alors également eu plus de difficulté à s'endormir lors de la nuit que lors de la sieste (sieste 1 versus nuit 1,
p = 0,0526). Leur motivation au travail a été moindre après une sieste qu'au réveil de la nuit (sieste 1 versus nuit 1,
p = 0,0125 ; sieste 2 versus nuit 2,
p = 0,0279). La forme morale a eu tendance à augmenter progressivement au réveil des siestes successives, alors qu'elle est restée stable après le sommeil nocturne, expliquant une tendance à une meilleure forme morale lors de la sieste 3 par rapport à la nuit 3 (p = 0,0743).

* La comparaison entre Africains et Européens ne montre aucune différence entre les deux groupes ethniques en ce qui concerne les données quantitatives subjectives décrivant la nuit de sommeil (tableau 4 ; latence d'endormissement, temps de sommeil total). Les Africains se sont réveillés plus fréquemment que les Européens, mais ils avaient moins sommeil le matin au réveil, avec une plus grande envie de se mettre au travail. Ils étaient aussi plus frais et dispos et de meilleure humeur.

De la même manière, les siestes (tableau 5) ont été comparées dans les deux groupes ethniques. Ici encore, par rapport aux Européens, les sujets africains avaient moins sommeil au réveil, avec une plus grande envie de se mettre au travail, une meilleure forme physique et morale. Ils étaient aussi de meilleure humeur.

Discussion

Cette étude a porté sur deux groupes de sujets sportifs de même tranche d'âge, pour moitié des Africains nés et vivant en Côte d'Ivoire à Abidjan et pour moitié des Européens expatriés servant au 43e BIMa d'Abidjan depuis au moins 4 mois, donc adaptés aux conditions climatiques [13], d'autant qu'ils pratiquaient fréquemment des activités physiques soutenues (course, cross [14]). Il s'agit de la première étude du sommeil par questionnaires de ce type comparant deux groupes ethniques et socioculturels vivant en climat tropical humide. Les sujets des deux groupes ont été examinés dans les mêmes conditions sur le plan de l'hébergement, de la nourriture et de la boisson. Ils ont ainsi dormi sans air conditionné, dans les conditions climatiques naturelles et ont donc été soumis à des températures chaudes et humides.

Lors d'une étude précédente, Buguet et al. [9] avaient montré que les étudiants en médecine d'Abidjan avaient adopté des horaires de sommeil réduits. Ils se couchaient tard, se levaient tôt et faisaient rarement la sieste (19 % des cas). Au contraire, les étudiants en médecine de Niamey [7], vivant en climat tropical sec de type sahélien, dormaient environ 8 heures par jour, ceux qui ne faisaient pas la sieste étant très peu nombreux (8 sur 138). L'absence de sieste en début d'après-midi chez les étudiants en médecine d'Abidjan était sans doute due aux horaires des cours. Ceux-ci se terminaient à 12 h 00 et reprenaient à 14 h 00, alors qu'à Niamey, les cours d'après-midi avaient lieu de 16 h 00 à 18 h 00. Buguet et al. [9] soulignaient qu'il serait intéressant de poursuivre les investigations en climat tropical humide sur une population non étudiante, afin de vérifier que la réduction du temps de sommeil observée avait été conjoncturelle et non pas structurelle ou liée à l'environnement. Le protocole expérimental a donc prévu de permettre aux sujets de dormir au moins 7 heures la nuit et de faire une sieste de 90 min en début d'après-midi, ces horaires correspondant par ailleurs aux habitudes de sommeil alléguées par les sujets tant européens qu'africains.

Chez les Européens, le sommeil a été plus fréquemment interrompu lors de la première nuit expérimentale, sans que ce sommeil plus instable soit suivi de modifications de la somnolence ni des variables caractérisant le bien-être au réveil (forme physique, forme morale, humeur et motivation au travail). Au contraire, au réveil de la première sieste, les sujets se sont sentis moins bien qu'au réveil des siestes suivantes. La nouveauté des conditions expérimentales lors de cette première sieste, premier contact avec le laboratoire, en est sans doute responsable. Le fait que la motivation au travail ait été amoindrie après la sieste par rapport au réveil matinal est certainement à mettre en relation avec l'inertie du sommeil observée classiquement au réveil de la sieste [18]. Chez les Africains, ni les variables quantitatives ni les variables qualitatives n'ont changé au cours de l'investigation. Notamment, l'inertie du sommeil n'a pas été observée au réveil de la sieste.

Sur le plan quantitatif (latence d'endormissement, durée du sommeil), le sommeil nocturne a été semblable chez les sujets des deux groupes ethnoculturels. Une telle similarité a également été décrite en climat sahélien [19] lors d'une investigation par polyhypnographie portant sur des Européens expatriés au Niger. Cependant, les Africains se sont réveillés plus fréquemment la nuit, mais pas au cours de la sieste. Les Africains ont été plus vigilants que les Européens au réveil, que ce soit après la sieste ou le sommeil nocturne. Ils ont été aussi plus motivés pour travailler, se sentant mieux sur le plan physique et moral, et étant de meilleure humeur. Il semble donc que les Africains aient été moins affectés par le phénomène d'inertie du sommeil que les Européens.

Les différences observées entre les deux groupes de sujets pourraient être dues à des réactions différentes face au climat. Il est, en effet, possible que le niveau d'acclimatement des Européens n'ait pas été aussi complet que souhaité malgré les quelques mois qu'ils ont passés en Côte d'Ivoire [20], bien que cela soit peu probable, comme nous l'avons déjà souligné [13, 14]. Cependant, d'autres raisons, notamment psychologiques ayant trait à l'adaptation à des sujets à un environnement socioculturel différent, sont peut-être à rechercher. En effet, lors d'une étude récente sur des troupes françaises en mission en Côte d'Ivoire, les nouveaux venus se sont réveillés moins fréquemment et n'ont pas moins bien dormi [12] que leurs homologues résidant au 43e BIMa. Cependant, sur le plan de la durée et de la qualité subjective du sommeil, il n'y a pas eu de différence entre les sujets du 43e BIMa, susceptibles de s'être acclimatés à l'environnement tropical, et les sujets nouveaux venus dans ce climat. Le tableau 6 montre par ailleurs que les Européens nouveaux venus ne se différencient des sujets Africains que par le plus petit nombre d'éveils intra-sommeil. Cette absence de différence entre Européens nouveaux venus en Côte d'Ivoire et Africains conforte donc la possibilité d'intervention de facteurs différents des conditions climatiques liées à la vie en zone tropicale humide. Ces facteurs pourraient appartenir à la sphère psychologique. En effet, les variables subjectives caractérisant essentiellement le bien-être et la motivation ont été meilleures chez les Européens nouveaux venus que celles des Européens séjournant depuis plusieurs mois en climat tropical humide. Il est également vraisemblable que les sujets en opération aient été plus motivés quant à la performance à réaliser pour leur mission de courte durée que les militaires résidents.

La contrainte exercée par le climat tropical humide, jugée à travers la quantité et la qualité du sommeil, qui n'est pas différente dans les trois groupes de sujets rapportés dans le tableau 6, semble donc similaire, que les sujets aient passé toute leur vie, plusieurs mois ou quelques jours en zone tropicale. Elle semble cependant bien supérieure à celle du climat tropical sec [6, 7]. La différence observée avec les données obtenues en climat sahélien, telles que l'augmentation du sommeil (et notamment du sommeil lent profond [6]) indique que les sujets vivant en climat tropical chaud et humide pourraient être soumis en permanence à un stress environnemental [21]. Néanmoins, le fait que les variables caractérisant le bien-être n'aient pas été différentes chez les Africains et chez les Européens nouveaux venus est en faveur du maintien d'une performance et d'un niveau de vigilance satisfaisants [22].

En tout état de cause, le sommeil de nos sujets Africains, voisin de 8 heures sur 24 heures, comme partout ailleurs sur le globe terrestre [6], était d'une bonne qualité restauratrice [22].

Cette investigation montre tout l'intérêt des recherches sur le sommeil, qui peuvent être avantageusement réalisées par des moyens aussi peu coûteux que l'utilisation de questionnaires validés. L'étude du cycle activité-repos, peu souvent conduite en Afrique et dans les autres régions tropicales du globe, pourrait être favorisée par l'utilisation de méthodes objectives telles que l'actimétrie de poignet [23] et/ou l'analyse du sommeil par l'étude des mouvements par le surmatelas actimétrique [24]. Cependant, l'utilisation de techniques objectives ne permet pas de s'affranchir d'une approche subjective par questionnaires.

CONCLUSION

Remerciements

Ce travail a été réalisé en exécution de la commande de la direction des Recherches et Études techniques (DRET/DGA) n° 94/16. Les auteurs tiennent à remercier les Drs Brault-Noble et Yvon Hervé, et MM. Jean-François Seignabou et Thierry Rogalle pour leur accueil chaleureux et efficace à l'infirmerie du 43e BIMa. Ils sont redevables à Mme Annie Charpenet et à M. Bruno Abadie de la qualité de leur assistance technique et au Dr Corinne Cian de l'aide à la réalisation de l'investigation. La sélection des sujets n'a pu se faire que grâce au professionnalisme des Drs Nalourgo Tuo, Danièle Valero-Taras et Bertin Doubi et des personnels du Département d'explorations fonctionnelles du CHU de Yopougon.

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