ARTICLE
L'être humain dort préférentiellement la nuit et
est éveillé le jour, avec cependant un pic de somnolence
dans l'après-midi. Bien que l'homme passe un tiers de sa vie à
dormir, la fonction du sommeil reste mystérieuse. Dès l'Antiquité,
Lucrèce (De rerum natura) avait décrit le sommeil
des animaux favoris, déterminant même que les périodes
de mouvements rapides des vibrisses, des pattes et de la queue correspondaient
aux songes. Cependant, il a fallu attendre la fin des années 1950
et les travaux des pionniers que sont Michel Jouvet à Lyon, William
Dement et Nathaniel Kleitman aux États-Unis, pour que l'avènement
de la technique polyhypnographique permette d'objectiver l'alternance
de la veille et du sommeil. Mais aujourd'hui comme hier, on s'interroge
encore sur le pourquoi du sommeil. Toujours est-il que, lorsqu'on ne dort
pas ou qu'on dort mal, les performances mentales sont altérées
et l'humeur se dégrade ; la fatigue et la somnolence consécutives
à la privation de sommeil sont ainsi devenues une préoccupation
majeure des sociétés modernes. Le coût des accidents
dus à la somnolence a été estimé à
43 milliards de dollars pour la seule année 1988 en Amérique
du Nord [1].
L'étude du sommeil met en uvre des méthodes variées
et complexes [2]. De nombreux questionnaires d'auto-évaluation,
remplis au réveil, ont notamment été proposés.
En Afrique, les études sur le sommeil sont rares. Elles ont débuté
en utilisant des questionnaires à Niamey, au Niger, par les travaux
de Buguet et de ses collaborateurs. Le questionnaire [3, 4] contient 16
items permettant de réaliser différents calculs et d'apprécier
les aspects quantitatifs et qualitatifs du sommeil. Il est facile et rapide
à compléter au réveil, que ce soit le matin ou l'après-midi
après une sieste. À Niamey [5-8], les sujets avaient rempli
1 792 questionnaires pendant 7 nycthémères consécutifs
en période fraîche (janvier, 88 sujets) et en période
chaude (mai, 53 d'entre eux). Les caractéristiques ambiantes étaient
celles d'un climat tropical sec. La température ambiante moyenne
avaient été de 31,1 °C en janvier et de 40,6 °C
en mai. La pression atmosphérique et la durée de l'insolation
journalière avaient été similaires au cours des deux
périodes expérimentales. Seules avaient varié la
température ambiante et, à un moindre niveau, l'humidité
relative de l'air (de 35 % en janvier à 65 % en mai). Les sujets
s'étaient couchés vers minuit et levés vers 7 h 00.
La sieste avait eu lieu entre 13 h 00 et 15 h 30.
Seuls 8 sujets n'avaient jamais fait la sieste. Les sujets faisant habituellement
la sieste étaient restés au lit aussi longtemps en janvier
(478,8 ± 5,3 min) qu'en mai (480,5 ± 13,7 min), le fait de faire
ou non la sieste n'influençant pas la durée du sommeil nocturne,
qui avait été d'environ 380 min en janvier comme en mai.
La qualité restauratrice du sommeil de jour avait été
plus faible que celle du sommeil nocturne, en janvier comme en mai, la
présence d'une sieste n'affectant cependant pas la qualité
du sommeil nocturne. Au contraire, le sommeil nocturne des sujets ne faisant
jamais la sieste avait été moins réparateur en mai
qu'en janvier.
Une étude similaire avait été réalisée
à la faculté de médecine d'Abidjan en Côte
d'Ivoire [9]. Les habitudes de sommeil nocturne avaient été
examinées pendant 7 nycthémères chez 78 étudiants
qui ne faisaient jamais la sieste. La température ambiante au cours
de l'expérimentation avait été en moyenne de 31,9
°C, l'humidité relative étant de 82,1 %. Les sujets
s'étaient couchés vers minuit et levés 6 h 22 min
plus tard. Ils avaient donc adopté des horaires de sommeil réduits.
Cependant, la stratégie adoptée par les étudiants
d'Abidjan n'avait pas entraîné de détérioration
du repos réparateur induit par le sommeil. En conclusion, en climat
tropical sec, les sujets jeunes en bonne santé dorment entre 7
et 8 heures par jour. La principale différence avec le sommeil
en climat tempéré et en climat tropical humide réside
dans la pratique courante de longues siestes en climat sahélien.
Afin de vérifier si les habitudes de sommeil changent en fonction
de l'impact socioculturel ou du climat, nous avons entrepris une étude
du sommeil chez des volontaires ivoiriens et chez des sujets européens
vivant en Côte d'Ivoire depuis plusieurs mois en utilisant le questionnaire
de Buguet [10].
Matériel et méthode
Sélectionet caractéristiques du
groupe de sujets
L'investigation s'est déroulée à Abidjan au mois
de mai. Les relevés de température ont été
réalisés à la station météorologique
du 43e bataillon d'infanterie de marine (BIMa) de Port-Bouët.
La température sèche de l'air a varié de 25,7 ±
0,24 °C le matin (température WBGT : 26,0 ± 0,3 °C)
à 30,9 ± 0,2 °C (WBGT : 29,8 ± 0,3 °C). L'humidité
relative de l'air a donc été proche de 100 %.
La pré-sélection des sujets avait été réalisée
par des examens cliniques, paracliniques et des questionnaires chez 40
volontaires de sexe masculin dont 19 Ivoiriens et 21 Français.
Vingt-quatre d'entre eux ont été définitivement inclus
dans l'étude, constituant deux groupes de sujets similaires au
plan du niveau d'entraînement physique journalier, de la typologie
matin-soir (au test de Horne et Östberg [11]) et des habitudes
de sommeil (au questionnaire de Gaillard [12]) : un groupe dénommé
« Africain », composé de 11 sportifs ivoiriens de race
noire, un des 12 Ivoiriens sélectionnés initialement ayant
quitté volontairement l'investigation après la première
nuit, l'autre groupe dénommé « Européen »,
composé de 12 militaires de race blanche servant au 43e
BIMa d'Abidjan. Ces derniers étaient vraisemblablement acclimatés
à la chaleur, étant continuellement soumis aux variations
climatiques depuis au moins quatre mois [13] et pratiquant fréquemment
une activité physique soutenue [14].
Les critères d'exclusion des sujets ont été les
suivants :
métissage ethnique à quelque degré que ce
soit ;
habitudes toxiques : tabagisme, alcoolisme, consommation d'hypnotique
ou d'anxiolytique, la consommation habituelle de café ou de thé
n'excédant pas trois tasses par jour ;
pathologie organique aiguë ou chronique et/ou traitement
médicamenteux en cours ;
antécédents de dépression et d'insomnie
;
cotation très marquée de Horne et Östberg
[11] permettant de déterminer par un questionnaire simple si les
sujets sont « du soir » ou « du matin » ;
anomalie relevée au questionnaire de Gaillard [12] ;
activité professionnelle nocturne ou travail posté
même occasionnel ;
décalage horaire récent (moins d'un mois avant
l'investigation) ;
hémoglobinopathie majeure ou mineure ;
illettrisme ;
volonté du sujet d'interrompre sa participation à
l'investigation.
Les sujets ont été identifiés par les deux premières
initiales de leur nom et de leur prénom et par le numéro
de code dans l'étude. Chaque sujet a donné son agrément
éclairé par écrit, en accord avec la déclaration
d'Helsinki II et les textes de loi régissant en France la protection
des personnes se soumettant à des recherches biomédicales
(loi Huriet), et a reçu une indemnisation à la fin de la
session expérimentale à laquelle il participait.
Les sujets ont été divisés en quatre sous-groupes
de six sujets. Le premier sous-groupe a regroupé six sujets européens
(S1-S6), le deuxième six sujets africains (S7-S12), le troisième
six sujets européens (S13-S18) et le quatrième cinq sujets
africains (S19-S23).
Le tableau 1 donne les
caractéristiques biographiques et biométriques des 23 sujets
qui ont terminé l'expérimentation. Seul l'âge a été
différent entre les deux groupes ethniques (test de Mann et Whitney),
qui appartenaient néanmoins à la même tranche de 20
à 30 ans. Tous les sujets étaient indifféremment
du matin ou du soir au questionnaire de Horne et Östberg [11].
Les questionnaires utilisés
Deux questionnaires ont servi à la sélection des sujets
(typologie matin-soir ; habitudes de sommeil). La typologie des sujets
a été déterminée par le questionnaire de matidinalité-vespéralité
de Horne et Östberg [11]. Ce test est composé de 19 questions
à choix multiple et permet de déterminer si le sujet est
dit « du matin », « du soir » (très fortement
ou moyennement) ou indifféremment « du matin ou du soir »
[15].
Le questionnaire sur les habitudes de sommeil [2, 12] explore les antécédents
concernant le sommeil du sujet et de sa famille. Le sommeil au cours de
l'enfance et de l'adolescence est exploré par la recherche de l'existence
et/ou de la persistance de signes de « névrose infantile ».
Pour ce faire, le questionnaire recherche l'existence de parasomnies de
l'endormissement (jactatio capitis nocturna, hallucinations hypnagogiques),
du sommeil lent profond (terreurs nocturnes, somnambulisme), du sommeil
léger et du sommeil paradoxal (somniloquie, bruxisme), du sommeil
paradoxal seul (cauchemars) ou encore d'énurésie. La durée
et la fréquence de ces symptômes sont précisées.
Le sujet est questionné sur son sommeil habituel, lors du week-end
et en période de vacances, en précisant s'il diffère
du sommeil habituel. Le sujet précise le nombre d'épisodes
de sommeil pendant le nycthémère et le moment où
ils surviennent. Les questions permettent de préciser l'heure du
coucher, l'heure du lever, la durée du sommeil nocturne, la rapidité
de l'endormissement, la facilité à s'endormir, l'existence,
la durée et le nombre des éveils, leur survenue au début,
au milieu ou en fin de nuit et la raison de ces éveils. La présence
de souvenirs de rêves, leur fréquence et leur caractère
agréable, désagréable ou anxiogène sont rapportés.
L'existence de troubles respiratoires allant du ronflement aux difficultés
à respirer et aux apnées, souvent remarqués par l'entourage,
est recherchée. L'investigateur s'enquiert également d'une
agitation nocturne avec par exemple un syndrome d'impatience des jambes
(jambes sans repos), des myoclonies ou des mouvements périodiques
des membres inférieurs, ou encore un besoin impérieux d'uriner,
de boire ou de manger. Lorsque les épisodes diurnes de sommeil
sont fréquents, la soudaineté de leur survenue (attaque
de sommeil) et leur association éventuelle à d'autres symptômes
de la tétrade narcoleptique (cataplexie, hallucinations hypnagogiques,
paralysie du sommeil) sont précisées. Le sujet juge la qualité
restauratrice de son sommeil. Il précise notamment s'il est toujours
somnolent au réveil, s'il est fatigué, si son humeur est
affectée, s'il a des difficultés de concentration, de mémorisation
et si sa performance au travail est altérée.
Le questionnaire de sommeil mis au point par Buguet et son équipe
[10] évalue quantitativement et qualitativement, à l'aide
d'échelles analogiques, l'épisode de sommeil nocturne ou
de sieste et l'état du sujet au réveil. Ce questionnaire
a été publié plusieurs fois depuis 1981 [3, 4], notamment
en situation opérationnelle [16, 17]. Il doit être rempli
par le sujet lui-même à chacun de ses réveils. Le
questionnaire contient 16 items permettant de réaliser différents
calculs et d'apprécier les aspects subjectifs quantitatifs (durée
au lit, latence d'endormissement, durée globale du sommeil, nombre
de souvenirs d'éveil) et qualitatifs du sommeil (qualité
du sommeil, facilité d'endormissement, besoin de sommeil au réveil,
envie de travailler, forme physique, forme morale, humeur). Les échelles
mesurent 2,5 cm et servent à quantifier les items qualitatifs.
Elles ne sont pas placées l'une au-dessous de l'autre afin d'éviter
les automatismes. Le sujet place un trait perpendiculaire à l'endroit
de la ligne qu'il juge représentatif de l'intensité du symptôme
ressenti (entre « », intensité minimale, et «
+ », intensité maximale). L'interprétation est faite
en mesurant la distance entre l'extrémité située
du côté du signe « » et le trait apposé
par le sujet. Le chiffre est multiplié par 4 pour obtenir une note
sur 10. Étant donné le nombre trop restreint de réponses
sur le contenu onirique des souvenirs de rêve, aucune étude
statistique sur cet item n'a pu être réalisée. En
conséquence, les souvenirs de rêve n'ont pas été
pris en compte dans les résultats.
Déroulement du protocole expérimental
Les sujets ont dormi dans des chambres non climatisées (afin
d'être soumis aux conditions climatiques ambiantes) de l'infirmerie
du camp militaire, la première nuit servant de nuit d'adaptation
aux conditions de couchage et au port des différents capteurs.
Ils ont eu la possibilité de dormir de 22 h 30 à 5 h 30
la nuit et de 13 h 30 à 15 h 00 l'après-midi, horaires de
pratique courante au camp militaire.
L'analyse statistique
L'analyse statistique a été conduite avec des tests non
paramétriques. La comparaison des variables obtenues au cours des
trois nuits et des trois siestes consécutives a été
réalisée par une analyse de variance non paramétrique
de Friedmann pour mesures répétées. Lorsque l'analyse
de variance indiquait une variation significative, une analyse post
hoc pour chaque variable subjective était réalisée
entre les siestes deux à deux, les nuits deux à deux et
la sieste et la nuit d'une même journée par un test T
de Wilcoxon pour mesures appariées. Les deux groupes ethnoculturels
ont été comparés par un test non paramétrique
de Mann et Whitney. La signification statistique a été admise
à partir d'un risque p < 0,05.
Résultats
Les valeurs des variables d'appréciation subjective du sommeil
au cours des différentes nuits et siestes sont données dans
le tableau 2 pour les
Africains et dans le tableau 3
pour les Européens. En règle générale, aucune
différence n'a été observée quant à
l'ordre de recueil des données. C'est-à-dire qu'il n'y a
pas eu de différence entre la première nuit et les autres
nuits ou entre la première sieste et les siestes suivantes. C'est
pourquoi les valeurs moyennes obtenues chez les deux groupes ethniques
concernant l'appréciation subjective du sommeil nocturne ont été
calculées et sont données dans le tableau
4.
* Chez les Africains (tableau
2), seule la vigilance au réveil de la nuit a varié,
étant plus faible après la troisième nuit (test post
hoc : nuit 1 versus nuit 3,
p = 0,0172 ; nuit 2 versus nuit 3,
p = 0,0151), cette baisse de vigilance ne s'accompagnant d'aucune autre
détérioration subjective. Aucune variable subjective n'a
varié au réveil de la sieste au cours de l'investigation.
Les éveils ont été plus nombreux au réveil
de la sieste qu'au matin, sauf au cours de la première journée
d'enregistrement (sieste 2 versus nuit 2,
p = 0,0532 ; sieste 3 versus nuit 3
p = 0,0169). Aucune autre variable n'a été modifiée
en liaison avec le sommeil diurne ou le sommeil nocturne.
* Chez les Européens (tableau
3), et comme chez les Africains, la seule différence observée
au réveil de la nuit de sommeil a porté sur le souvenir
du nombre des éveils intercurrents. Les sujets se sont en effet
réveillés plus souvent lors de la première nuit qu'au
cours des deux nuits suivantes (test T de Wilcoxon utilisé
en analyse post hoc : nuit 1 versus nuit 2, p = 0,0094 ;
nuit 1 versus nuit 3, p = 0,0749).
Au réveil de la sieste, des différences ont été
observées sur la motivation au travail, la forme physique et la
forme morale. Les tests post hoc montrent l'effondrement de l'envie
de travailler au réveil de la première sieste (sieste 1
versus sieste 2, p = 0,0418 ; sieste 1 versus sieste 3,
p = 0,0152), en liaison avec une baisse de la forme physique (pas de différence
au test post hoc) et de la forme morale (sieste 1 versus
sieste 3, p = 0,0163).
La comparaison des données subjectives relevées au réveil
de la sieste par rapport à la nuit montre un nombre d'éveils
plus élevé la nuit, celle-ci étant à l'évidence
plus longue, les différences significatives n'étant retrouvées
qu'entre la sieste 1 et la nuit 1 (test post hoc, p = 0,0109).
Les sujets ont alors également eu plus de difficulté à
s'endormir lors de la nuit que lors de la sieste (sieste 1 versus
nuit 1,
p = 0,0526). Leur motivation au travail a été moindre après
une sieste qu'au réveil de la nuit (sieste 1 versus nuit
1,
p = 0,0125 ; sieste 2 versus nuit 2,
p = 0,0279). La forme morale a eu tendance à augmenter progressivement
au réveil des siestes successives, alors qu'elle est restée
stable après le sommeil nocturne, expliquant une tendance à
une meilleure forme morale lors de la sieste 3 par rapport à la
nuit 3 (p = 0,0743).
* La comparaison entre Africains et Européens ne montre aucune
différence entre les deux groupes ethniques en ce qui concerne
les données quantitatives subjectives décrivant la nuit
de sommeil (tableau 4
; latence d'endormissement, temps de sommeil total). Les Africains se
sont réveillés plus fréquemment que les Européens,
mais ils avaient moins sommeil le matin au réveil, avec une plus
grande envie de se mettre au travail. Ils étaient aussi plus frais
et dispos et de meilleure humeur.
De la même manière, les siestes (tableau
5) ont été comparées dans les deux groupes
ethniques. Ici encore, par rapport aux Européens, les sujets africains
avaient moins sommeil au réveil, avec une plus grande envie de
se mettre au travail, une meilleure forme physique et morale. Ils étaient
aussi de meilleure humeur.
Discussion
Cette étude a porté sur deux groupes de sujets sportifs
de même tranche d'âge, pour moitié des Africains nés
et vivant en Côte d'Ivoire à Abidjan et pour moitié
des Européens expatriés servant au 43e BIMa d'Abidjan
depuis au moins 4 mois, donc adaptés aux conditions climatiques
[13], d'autant qu'ils pratiquaient fréquemment des activités
physiques soutenues (course, cross [14]). Il s'agit de la première
étude du sommeil par questionnaires de ce type comparant deux groupes
ethniques et socioculturels vivant en climat tropical humide. Les sujets
des deux groupes ont été examinés dans les mêmes
conditions sur le plan de l'hébergement, de la nourriture et de
la boisson. Ils ont ainsi dormi sans air conditionné, dans les
conditions climatiques naturelles et ont donc été soumis
à des températures chaudes et humides.
Lors d'une étude précédente, Buguet et al.
[9] avaient montré que les étudiants en médecine
d'Abidjan avaient adopté des horaires de sommeil réduits.
Ils se couchaient tard, se levaient tôt et faisaient rarement la
sieste (19 % des cas). Au contraire, les étudiants en médecine
de Niamey [7], vivant en climat tropical sec de type sahélien,
dormaient environ 8 heures par jour, ceux qui ne faisaient pas la sieste
étant très peu nombreux (8 sur 138). L'absence de sieste
en début d'après-midi chez les étudiants en médecine
d'Abidjan était sans doute due aux horaires des cours. Ceux-ci
se terminaient à 12 h 00 et reprenaient à 14 h 00, alors
qu'à Niamey, les cours d'après-midi avaient lieu de 16 h
00 à 18 h 00. Buguet et al. [9] soulignaient qu'il serait
intéressant de poursuivre les investigations en climat tropical
humide sur une population non étudiante, afin de vérifier
que la réduction du temps de sommeil observée avait été
conjoncturelle et non pas structurelle ou liée à l'environnement.
Le protocole expérimental a donc prévu de permettre aux
sujets de dormir au moins 7 heures la nuit et de faire une sieste de 90
min en début d'après-midi, ces horaires correspondant par
ailleurs aux habitudes de sommeil alléguées par les sujets
tant européens qu'africains.
Chez les Européens, le sommeil a été plus fréquemment
interrompu lors de la première nuit expérimentale, sans
que ce sommeil plus instable soit suivi de modifications de la somnolence
ni des variables caractérisant le bien-être au réveil
(forme physique, forme morale, humeur et motivation au travail). Au contraire,
au réveil de la première sieste, les sujets se sont sentis
moins bien qu'au réveil des siestes suivantes. La nouveauté
des conditions expérimentales lors de cette première sieste,
premier contact avec le laboratoire, en est sans doute responsable. Le
fait que la motivation au travail ait été amoindrie après
la sieste par rapport au réveil matinal est certainement à
mettre en relation avec l'inertie du sommeil observée classiquement
au réveil de la sieste [18]. Chez les Africains, ni les variables
quantitatives ni les variables qualitatives n'ont changé au cours
de l'investigation. Notamment, l'inertie du sommeil n'a pas été
observée au réveil de la sieste.
Sur le plan quantitatif (latence d'endormissement,
durée du sommeil), le sommeil nocturne a été semblable
chez les sujets des deux groupes ethnoculturels. Une telle similarité
a également été décrite en climat sahélien
[19] lors d'une investigation par polyhypnographie portant sur des Européens
expatriés au Niger. Cependant, les Africains se sont réveillés
plus fréquemment la nuit, mais pas au cours de la sieste. Les Africains
ont été plus vigilants que les Européens au réveil,
que ce soit après la sieste ou le sommeil nocturne. Ils ont été
aussi plus motivés pour travailler, se sentant mieux sur le plan
physique et moral, et étant de meilleure humeur. Il semble donc
que les Africains aient été moins affectés par le
phénomène d'inertie du sommeil que les Européens.
Les différences observées entre les deux groupes de sujets
pourraient être dues à des réactions différentes
face au climat. Il est, en effet, possible que le niveau d'acclimatement
des Européens n'ait pas été aussi complet que souhaité
malgré les quelques mois qu'ils ont passés en Côte
d'Ivoire [20], bien que cela soit peu probable, comme nous l'avons déjà
souligné [13, 14]. Cependant, d'autres raisons, notamment psychologiques
ayant trait à l'adaptation à des sujets à un environnement
socioculturel différent, sont peut-être à rechercher.
En effet, lors d'une étude récente sur des troupes françaises
en mission en Côte d'Ivoire, les nouveaux venus se sont réveillés
moins fréquemment et n'ont pas moins bien dormi [12] que leurs
homologues résidant au 43e BIMa. Cependant, sur le plan
de la durée et de la qualité subjective du sommeil, il n'y
a pas eu de différence entre les sujets du 43e BIMa,
susceptibles de s'être acclimatés à l'environnement
tropical, et les sujets nouveaux venus dans ce climat. Le tableau
6 montre par ailleurs que les Européens nouveaux venus
ne se différencient des sujets Africains que par le plus petit
nombre d'éveils intra-sommeil. Cette absence de différence
entre Européens nouveaux venus en Côte d'Ivoire et Africains
conforte donc la possibilité d'intervention de facteurs différents
des conditions climatiques liées à la vie en zone tropicale
humide. Ces facteurs pourraient appartenir à la sphère psychologique.
En effet, les variables subjectives caractérisant essentiellement
le bien-être et la motivation ont été meilleures chez
les Européens nouveaux venus que celles des Européens séjournant
depuis plusieurs mois en climat tropical humide. Il est également
vraisemblable que les sujets en opération aient été
plus motivés quant à la performance à réaliser
pour leur mission de courte durée que les militaires résidents.
La contrainte exercée par le climat tropical humide, jugée
à travers la quantité et la qualité du sommeil, qui
n'est pas différente dans les trois groupes de sujets rapportés
dans le tableau 6, semble
donc similaire, que les sujets aient passé toute leur vie, plusieurs
mois ou quelques jours en zone tropicale. Elle semble cependant bien supérieure
à celle du climat tropical sec [6, 7]. La différence observée
avec les données obtenues en climat sahélien, telles que
l'augmentation du sommeil (et notamment du sommeil lent profond [6]) indique
que les sujets vivant en climat tropical chaud et humide pourraient être
soumis en permanence à un stress environnemental [21]. Néanmoins,
le fait que les variables caractérisant le bien-être n'aient
pas été différentes chez les Africains et chez les
Européens nouveaux venus est en faveur du maintien d'une performance
et d'un niveau de vigilance satisfaisants [22].
En tout état de cause, le sommeil de nos sujets Africains, voisin
de 8 heures sur 24 heures, comme partout ailleurs sur le globe terrestre
[6], était d'une bonne qualité restauratrice [22].
Cette investigation montre tout l'intérêt des recherches
sur le sommeil, qui peuvent être avantageusement réalisées
par des moyens aussi peu coûteux que l'utilisation de questionnaires
validés. L'étude du cycle activité-repos, peu souvent
conduite en Afrique et dans les autres régions tropicales du globe,
pourrait être favorisée par l'utilisation de méthodes
objectives telles que l'actimétrie de poignet [23] et/ou l'analyse
du sommeil par l'étude des mouvements par le surmatelas actimétrique
[24]. Cependant, l'utilisation de techniques objectives ne permet pas
de s'affranchir d'une approche subjective par questionnaires.
CONCLUSION
Remerciements
Ce travail a été réalisé en exécution
de la commande de la direction des Recherches et Études techniques
(DRET/DGA) n° 94/16. Les auteurs tiennent à remercier les
Drs Brault-Noble et Yvon Hervé, et MM. Jean-François Seignabou
et Thierry Rogalle pour leur accueil chaleureux et efficace à l'infirmerie
du 43e BIMa. Ils sont redevables à Mme Annie Charpenet
et à M. Bruno Abadie de la qualité de leur assistance technique
et au Dr Corinne Cian de l'aide à la réalisation de l'investigation.
La sélection des sujets n'a pu se faire que grâce au professionnalisme
des Drs Nalourgo Tuo, Danièle Valero-Taras et Bertin Doubi et des
personnels du Département d'explorations fonctionnelles du CHU
de Yopougon.
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