ARTICLE
Les protéines plasmatiques jouent des rôles très
variés dans l'organisme. Leurs variations
quantitatives, isolées ou non, s'observent à des stades
précoces : de la phase aiguë lors des affections diverses
(infectieuses, parasitaires, bactériennes, virales, etc.), d'une
réaction immunitaire et de la malnutrition [1]. Ainsi, des études
réalisées sur plusieurs populations africaines [2-4] ont
montré le « déséquilibre » protéique
du sérum des Noirs africains. Ce déséquilibre est
caractérisé par une hypoalbuminémie liée à
une hypergammaglobulinémie. Les auteurs ont montré que la
concentration des gamma-globulines atteint souvent une valeur de 25 à
40 % de la protidémie totale. Cette dernière et les autres
fractions globuliniques restent à des valeurs proches de celles
observées chez les Caucasiens [1, 5]. Ces observations sur le protéinogramme
du Noir africain sont confirmées par d'autres travaux portant sur
l'analyse des protéines spécifiques de l'état nutritionnel,
de la réaction inflammatoire et du statut de l'immunité
humorale [6-10].
Par ailleurs, au Togo, dans une région forestière frontalière
avec le Ghana (figure)
à 700 m d'altitude, dans le massif de l'Atakora vivent les Adélé1.
Ces derniers sont restés plusieurs siècles à l'écart
des influences socio-culturelles du monde moderne. Guilmain-Gauthier [11]
a pu les caractériser ethnologiquement comme un relatif isolat.
Cependant, depuis moins de vingt ans, cette ethnie est en voie de transformation
sociale à cause du récent désenclavement de la région
Adélé [12]. De plus, très peu de recherches biologiques
ont été effectuées sur cette population aux us et
coutumes particuliers [13-16]. Le présent travail a été
réalisé pour contribuer à la caractérisation
biologique des Adélé, en les comparant à une autre
population togolaise non enclavée et pluriethnique. Ainsi, nous
avons établi le protéinogramme et dosé l'albumine,
la transferrine, l'haptoglobine, l'orosomucoïde, l'alpha1-antitrypsine,
la CRP, les IgA, IgG et IgM afin de déceler l'existence ou non
de dysprotéinémie chez les Adélé.
Matériel et méthodes
La population étudiée est composée d'adultes togolais
des deux sexes âgés de 18 à 65 ans, non apparentés,
apparemment sains, avertis et renseignés sur l'étude et
ayant tous donné leur consentement. L'appartenance ethnique, le
niveau d'étude et l'activité professionnelle de chaque sujet
ont été notés. Les volontaires se répartissent
en deux groupes : le groupe I est formé de 168 Adélé
(élèves et agriculteurs) habitant les villages de Dikpéléou
Katchenké, Toumoulmou et Yégué (figure) situés
à environ 300 km de Lomé ; le groupe II est constitué
de 159 citadins vivant à Lomé depuis au moins cinq ans et
ayant des activités professionnelles diverses. Les ethnies majoritaires
sont les Ewhé, les Mina et les Kabyè appartenant toutes
au grand groupe des peuples Kwa [17].
En plus de la prise de sang, tous les sujets ont fait l'objet d'un examen
anthropométrique et d'un interrogatoire sur leurs habitudes diététiques.
Le sang prélevé par ponction veineuse au pli du coude sur
des sujets à jeun depuis au moins 12 heures est recueilli dans
un tube sec. Il est conservé à 4 °C dans une glacière
jusqu'au laboratoire. Après centrifugation, le sérum recueilli
est aliquoté et conservé à 4 °C pour les dosages
immédiats et à - 20 °C pour les dosages ultérieurs.
Les protides totaux sont quantifiés en utilisant le coffret «
Protéines kit » de bioMérieux (Marcy-l'Étoile,
France). Les protéinogrammes sont obtenus après intégration
des bandes séparées à pH 8,6 et colorées au
rouge ponceau. Les protéines spécifiques ont été
dosées par immunonéphélémétrie sur
le néphélémètre de Behring avec des immunsérums
spécifiques (Behring Werke, Marburg, Allemagne).
Les résultats quantitatifs sont exprimés par la moyenne
et l'écart type. Les différents groupes ont été
comparés soit par le test non paramétrique de Mann et Withney,
soit par l'analyse de variance (Anova). L'ajustement sur les paramètres
anthropométriques et les variables biologiques est réalisé
par régression linéaire multiple et la recherche de corrélation
selon Pearson. Le seuil de signification retenu est de 5 % (p = 0,05).
Résultats
Les enquêtes diététiques effectuées dans
les deux groupes d'étude montrent que les citadins ont des rations
de glucides, de protéines et de lipides plus importantes que les
sujets Adélé. L'apport en vitamines liposolubles et hydrosolubles
est aussi plus faible dans l'Adélé.
Les résultats des protéinogrammes sont indiqués
dans le tableau 1. Aucune
différence significative n'est observée pour la protidémie
entre les hommes et les femmes aussi bien dans l'Adélé qu'à
Lomé. Cependant les Adélé pris dans leur ensemble
présentent une protidémie significativement plus élevée
que les citadins (p = 0,0001). Dans l'Adélé, les valeurs
des différentes fractions sont identiques pour les hommes et les
femmes. En revanche, à Lomé, l'albumine est plus élevée
et les alpha2-globulines sont plus faibles chez les hommes
que chez les femmes. Des différences significatives sont notées
entre Adélé et citadins pour les fractions alpha1-globulines,
gamma-globulines (p = 0,0001) et beta-globulines (p = 0,003). En effet,
chez les Adélé les alpha1-globulines (2,35 ±
0,57 g/l versus 1,94 ± 0,52 g/l) et les gamma-globulines (22,19
± 5,67 g/l versus 16,98 g/l) sont plus élevées
que chez les citadins alors que les beta-globulines (6,83 ± 1,56
g/l versus 7,34 ± 1,52 g/l) sont au contraire plus faibles.
Quant aux fractions albumine et alpha2-globulines, elles ne
diffèrent pas significativement entre les Adélé et
les citadins. De plus, les valeurs moyennes obtenues dans les deux groupes
d'étude sont proches de celles de référence préconisées
pour les Occidentaux [1], à l'exception de la fraction gamma-globulines
qui est plus élevée dans l'Adélé et à
Lomé que la limite supérieure de la norme européenne
(15 g/l).
Le tableau 2 présente
les concentrations des différentes protéines spécifiques
dans les deux groupes d'étude. Les résultats obtenus sont
en accord avec ceux de l'électrophorèse des protéines
sériques. La comparaison des Adélé et des citadins
montre que les valeurs moyennes de tous les paramètres sont significativement
différentes (p = 0,0001) à l'exception de l'alpha1-antitrypsine
et de la CRP dont les concentrations sont respectivement de 2,67 ±
0,6 g/l et 2,54 ± 4,3 mg/l pour les Adélé, de 2,73
± 0,7 g/l et 3,56 ± 15,08 mg/l pour les citadins. L'état
nutritionnel révélé par les concentrations de l'albumine
et de la transferrine semble être de meilleure qualité à
Lomé que chez les Adélé. Chez ces derniers, pour
les protéines de l'immunité humorale, les IgG et IgM sont
significativement plus élevées (p = 0,0001), alors que les
IgA présentent des valeurs moyennes significativement plus faibles
(p = 0,0001) que chez les citadins. Quant aux autres protéines
de l'état inflammatoire, les concentrations moyennes sont plus
élevées (0,85 ± 0,26 g/l versus 0,69 ±
0,27 g/l) pour l'orosomucoïde et deux fois plus faibles (0,57 ±
0,59 g/l versus 1,32 ± 0,89 g/l) pour l'haptoglobine chez
les Adélé que chez les citadins. Le rapport haptoglobine/orosomucoïde
chez les citadins (1,913) est presque trois fois plus élevé
que chez les Adélé (0,67) dont 14,29 % des sujets ont un
effondrement de l'haptoglobine (0,08-0,1 g/l) contre 0 % chez les citadins.
Pour ces protéines spécifiques, les valeurs observées
chez les Togolais sont proches de celles de référence des
Européens. Cependant, les IgM sont plus élevées chez
les Adélé seuls (4,25 ± 2,83 g/l versus 0,6-3,0
g/l). Les IgG et la CRP sont deux fois plus élevées chez
les Adélé (25,30 ± 7,11 g/l et 2,54 ± 4,3 mg/l)
et les citadins (21,79 ± 6,5 g/l et 3,56 ± 15,08 mg/l) que chez
les Occidentaux (10 à 14 g/l et 0 à 1,5 mg/l).
Discussion
La protidémie élevée des Adélé s'expliquerait
essentiellement par les valeurs de leurs alpha1 et gamma-globulines.
Par ailleurs, l'état nutritionnel estimé par les valeurs
de l'albumine et de la transferrine montre que les Adélé
(isolat) ne souffrent pas de malnutrition. Il en est de même pour
les citadins. Ceci est confirmé dans une autre étude [18]
par les valeurs de l'apo A-I. Cette dernière est significativement
corrélée (r = 0,40 ; p < 0,001) à la préalbumine
et se comporte aussi comme un indicateur fiable et très sensible
de l'état nutritionnel. L'apo A-I (demi-vie = 2 à 3 jours)
seule peut suffire pour le diagnostic précoce de la malnutrition
protéino-énergétique (MPE) [7, 19, 20]. En effet
les variations de l'apo A-I sont indépendantes des phénomènes
infectieux et inflammatoires alors que la préalbumine (demi-vie
= 2 à 3 jours), la transferrine (demi-vie = 8 jours) et l'albumine
(demi-vie = 20 jours) ne sont de bons marqueurs de l'état nutritionnel
qu'en dehors de toute complication inflammatoire et ou immunitaire. L'hypoalbuminémie
signalée par certains auteurs [2-4] n'est pas observée dans
notre étude.
Les concentrations plasmatiques très élevées de
la CRP (demi-vie = 6 à 8 heures), première protéine
décelable de la phase aiguë, traduisent l'existence d'un syndrome
inflammatoire chez les Adélé et les citadins. Cette protéine
est augmentée, dans notre étude, en l'absence d'étiologie
infectieuse pouvant engendrer un syndrome inflammatoire aigu. Ceci s'explique
par un état inflammatoire répété chez les
sujets. Les valeurs de l'orosomucoïde (demi-vie = 2,5 jours) dans
les deux groupes étudiés ne traduisent pas un état
inflammatoire significatif.
Quant à l'haptoglobine, sa capacité de formation de complexes
Hp-Hb (demi-vie = 90 min) avec l'hémoglobine au cours d'hémolyse
[21, 22] annihile sa valeur sémiologique de protéine de
la réaction inflammatoire. Les concentrations plasmatiques plus
faibles de l'haptoglobine chez les Adélé seraient en rapport
avec les hémoglobinopathies présentes en proportions plus
importantes dans cette ethnie que dans la population de Lomé [14,
15, 23, 24]. En effet, Richir et al. [14] et Adom [15] ont montré
que 10 à 25 % des Adélé sont drépanocytaires
(SS et SC) et 28 % sont porteurs de l'hémoglobine S. Alors que
dans la population pluriethnique de Lomé, North et al. [23],
Mijiyawa et al. [24] observent seulement 2 à 6,2 % de drépanocytaires
et 15 à 18,7 % de porteurs de l'hémoglobine S. Dans notre
étude, aucun citadin ne présente un effondrement de l'haptoglobine.
Par ailleurs, chez les Adélé, parmi les 14,29 % présentant
un effondrement de l'haptoglobine, seuls 8,33 % sont drépanocytaires.
Ceci s'explique par le fait que, d'une part, l'importance de l'hémolyse
varie en fonction de la sévérité de la crise drépanocytaire
et, d'autre part, une hémolyse peut être aussi causée
par d'autres facteurs tels que les parasitoses (ex. : paludisme) surtout
en milieu tropical.
Pour ce qui est de l'alpha1-antitrypsine, autre protéine
de la réaction inflammatoire, les valeurs observées dans
la présente étude (chez les Adélé et les citadins),
voisines de celles de référence des Européens [1],
confirment que tous les sujets sont apparemment sains et ne présentent
aucune pathologie liée à une libération accrue dans
la circulation sanguine d'enzymes protéasiques [8, 21]. La concentration
de ces dernières augmenterait parallèlement à une
élévation des inhibiteurs de protéases dont l'alpha1-antitrypsine.
Il se dégage donc de ces observations que nous ne pouvons attribuer
qu'une valeur sémiologique relative à l'alpha1-antitrypsine
en tant que marqueur de la réaction inflammatoire.
Le caractère aigu du syndrome inflammatoire signalé par
les valeurs très élevées de la CRP est attesté
par une hypergammaglobulinémie. Les IgM très élevées
chez les Adélé et surtout les IgG deux fois plus élevées
chez tous les sujets (Adélé et citadins) que chez les Occidentaux
confirment les données classiques rapportées dans la littérature
[2-4, 6-10].
Ces différents auteurs ont signalé une hypergammaglobulinémie
souvent associée à une augmentation de certaines protéines
de l'état inflammatoire chez le sujet sain de race noire vivant
en milieu tropical. Comparées aux valeurs observées chez
les Européens, ces concentrations d'immunoglobulines chez des sujets
sains prouvent que leur système immunitaire est fréquemment
stimulé. Ce qui constitue une réponse physiologique (synthèse
d'anticorps) à l'environnement dans lequel vivent les Togolais
et surtout les Adélé. L'organisme de tous les sujets étudiés
est en permanence agressé par les agents parasitaires, bactériens
et viraux de toutes sortes.
Note :
1 Le terme Adélé est employé pour désigner
: l'ethnie, la population et la région.
CONCLUSION
L'étude de certaines protéines spécifiques de l'état
nutritionnel, de la réaction inflammatoire et du statut de l'immunité
humorale des Adélé nous a permis de connaître un peu
plus l'état physiologique de cette ethnie particulière restée
plusieurs siècles isolée sur les plans culturel et géographique.
Les résultats de la présente étude confirment aussi
ceux des travaux antérieurs réalisés au Congo [2],
en Côte d'Ivoire [3, 4], au Bénin [6], au Burkina Faso [7,
8] et au Sénégal [9, 10] qui font apparaître l'originalité
du profil protéique du Noir africain par rapport à celui
de l'Européen. Bien que les Adélé constituent un
isolat, leur profil protéique n'échappe pas à cette
originalité. Dans l'Adélé, il existe un équilibre
nutritionnel dans la population, en dépit d'une relative monotonie
de l'alimentation, et les sujets ne présentent pas de pathologies
liées à des carences alimentaires remarquables. De plus
l'état inflammatoire et le statut immunitaire observés chez
les Adélé et les citadins de Lomé ne sont que les
conséquences d'une stimulation répétée de
l'organisme des sujets par différents agents infectieux.
Les renseignements apportés par la présente étude
constituent pour l'épidémiologiste une bonne approche biologique
des Adélé, en particulier pour l'association haptoglobine-drépanocytose.
Ce qui devrait lui permettre de confirmer les hypothèses des ethnologues
sur les us et coutumes de cette ethnie particulière. On peut en
déduire qu'il existe aussi un certain équilibre biologique
homme/ milieu dans l'Adélé comme dans la plupart des régions
tropicales.
Remerciements
Les auteurs remercient la population Adélé pour sa contribution
volontaire à ce programme de recherche. La réalisation de
ce travail a été possible grâce à une aide
financière accordée par l'Université du Bénin
(Lomé-Togo) et la Mission française de coopération
au Togo au Dr Amivi Colette Tété-Bénissan.
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