ARTICLE
L'évolution inéluctable de la polyarthrite rhumatoïde
(PR) vers l'aggravation rend compte de la nécessité d'un
traitement précoce et efficace.
De nombreux produits sont déjà utilisés ou à
l'étude dans le traitement de fond de cette affection.
Le méthotrexate, antimétabolite bien connu en cancérologie,
est l'un des derniers médicaments ayant fait la preuve de son efficacité
dans la PR [1-3]. Il comporte cependant des effets secondaires parfois
graves, notamment pulmonaires, hématologiques et hépatiques
qui en limitent l'utilisation à long terme [4].
Le but de ce travail prospectif a été de discuter l'efficacité,
la tolérance et le coût du traitement de la PR par le méthotrexate
dans nos régions.
Méthodes
Il s'agit d'une étude d'observation portant sur des patients
souffrant de PR, et réalisée dans le service de médecine
interne I du CHU de Dakar.
Sélection des patients
Les critères d'inclusion dans l'essai étaient au nombre
de six :
- un diagnostic de PR certain sur la base des critères proposés
par l'American College of Rheumatology (ACR) qui en exige 4 présents
sur les 7 [5] ;
- un âge inférieur à 70 ans ;
- l'évolutivité de la PR attestée par la présence
d'au moins 3 des critères suivants : au moins 8 articulations douloureuses
; 3 articulations tuméfiées ; raideur matinale de plus de
45 min ; vitesse de sédimentation supérieure à 28
mm ; indice de Ritchie supérieur à 20 ;
- la résidence à Dakar ; l'administration hebdomadaire
du méthotrexate à l'hôpital de même que l'évaluation
des paramètres évolutifs justifiaient ce critère
;
- l'acceptation d'une contraception pour les femmes en âge de
procréer.
Les critères d'exclusion étaient l'existence d'une insuffisance
rénale, d'une affection respiratoire, hépatique ou hématologique.
L'éthylisme, l'ulcère gastroduodénal, le diabète
étaient également des critères d'exclusion.
Le consentement individuel des malades inclus dans l'essai a été
obtenu dans tous les cas. Nous expliquions les objectifs du travail ainsi
que les contraintes de participation ; les malades devaient en particulier
consentir à revenir chaque semaine à la même heure
dans le service pour le traitement et son évaluation.
Traitement
Le traitement a consisté en des injections hebdomadaires de 7
mg de méthotrexate par voie intramusculaire, ceci en prélevant
3,5 ml à partir des flacons de 20 mg dilués avec 10 ml de
sérum salé isotonique. La voie IM a été choisie
pour une meilleure observance. Au bout de la phase d'évaluation
le relais par la voie orale a été entrepris, à la
dose de 7,5 mg par semaine.
Évaluation clinique
et biologique
* Sur le plan de l'efficacité
Elle est fondée sur la durée de la raideur matinale exprimée
en minutes, le nombre de réveils nocturnes, le nombre d'articulations
douloureuses à la mobilisation et à la pression, le nombre
d'articulations gonflées, l'indice de Ritchie.
Ces éléments sont recueillis par le même médecin
chaque semaine, pendant toute la durée de l'étude, le matin
à la même heure pour le même malade.
Toutes les données recueillies ont répondu à ces
exigences.
* Sur le plan de la tolérance
Nous avons recherché une atteinte pleuropulmonaire (toux, dyspnée),
une intolérance digestive. La NFS et le dosage des transaminases
ont été faits tous les mois.
* Évaluation du coût global du traitement
Nous avons étudié le coût mensuel du traitement
oral (7,5 mg par semaine) et parentéral (7 mg par semaine) du méthotrexate
que nous avons comparé au coût du traitement par l'allochrysine
(25 mg par semaine) qui est le traitement de fond le plus utilisé
dans le service. Les différents coûts chez des malades suivis
en ambulatoire ont été chiffrés.
L'évaluation du coût a été faite en additionnant
les différents prix des médicaments pour un traitement mensuel,
le coût du transport, des injections et des examens complémentaires
hebdomadaires et mensuels requis pour la surveillance. Nous avons ainsi
considéré une numération formule sanguine mensuelle
dans les deux traitements ; un taux de transaminases mensuel pour le méthotrexate,
une recherche hebdomadaire de la protéinurie des 24 heures pour
l'allochrysine.
* Analyse statistique
L'analyse statistique des données entre la première et
la dernière évaluation a été faite selon la
méthode de Kruskal-Wallis. Il s'agit d'un test non paramétrique
utilisé pour les petites populations. Le seuil de significativité
est de p = 0,05.
Résultats
Patients
Douze patients âgés de 23 à 55 ans avec une moyenne
de 38 ans ont été inclus dans l'essai. Il s'agissait de
11 femmes et de 1 homme, présentant tous une polyarthrite rhumatoïde
répondant aux critères de l'ACR.
La durée d'évolution de la maladie avant l'entrée
dans le protocole a été de 1 à 16 ans, avec une médiane
de 3 ans. Dix de ces patients étaient des PR séropositives
et 3 d'entre eux présentaient un syndrome de Gougerot-Sjögren
dont un confirmé histologiquement. Un patient avait des nodules
rhumatoïdes.
Quatre de ces malades avaient préalablement reçu des sels
d'or injectables (allochrysine). Les traitements adjuvants ont été
les suivants :
- anti-inflammatoire non stéroïdien : 1 fois en début
de traitement ;
- Sulfarlem® et larmes artificielles au cours d'un syndrome
de Gougerot-Sjögren : 2 fois ;
- infiltration de corticoïdes sur des arthrites du genou évoluant
de façon « autonome » : 2 fois.
La durée du traitement par malade a été de 63 à
597 jours avec une moyenne de 356 jours ± 175, à raison de
7 mg/semaine.
Les évaluations cliniques hebdomadaires ont été
de 5 à 18 par malades avec une moyenne de 12 ± 4.
Sur le plan du suivi à long terme, le traitement a été
arrêté chez 3 patients pour une non-compliance. Quatre autres
ont été perdus de vue, et cinq sont encore suivis (6 à
7 ans de recul).
Efficacité clinique
Une amélioration significative a été notée
entre la première et la dernière évaluation chez
tous les malades et sur tous les paramètres prédéfinis,
à l'exception du nombre d'articulations gonflées (tableau).
L'indice de Ritchie a régulièrement chuté pour
tous les malades sauf chez une patiente qui a présenté une
poussée rapidement résolutive sous anti-inflammatoire non
stéroïdien, et sans qu'on ait à augmenter la posologie
de 7 mg/semaine.
La moyenne des valeurs de l'indice de Ritchie est passée de 31
à la première semaine à 17 à la cinquième
semaine et 10 à la dixième semaine.
Une patiente a présenté les critères de rémission
complète de l'ACR (Pinals) et le traitement au méthotrexate
a alors été arrêté.
Le relais par la voie orale n'a été entrepris que 3 ans
plus tard lors d'une poussée et une amélioration s'en est
suivie.
Tolérance
Les différents effets secondaires cliniques et biologiques recueillis
pendant le suivi n'ont pas imposé un arrêt du traitement.
Il s'agissait de nausées dans 6 cas ; d'élévation
des transaminases inférieure à 3 fois la normale à
un seul contrôle chez deux patients ; un tableau de bronchite sans
anomalie radiologique ; 3 cas de baisse du taux d'hémoglobine ;
et enfin 1 cas de thrombopénie.
Coût
Les coûts mensuels du traitement de fond par le méthotrexate
et les sels d'or pour des malades suivis à titre externe étaient
les suivants (1 franc CFA = 0,01 FF) :
- Méthotrexate oral : 5 115 F CFA ;
parentéral : 7 190 F CFA ;
- Allochrysine : 12 340 F CFA.
Discussion
L'évolution inéluctable de la PR vers l'aggravation progressive
explique la nécessité d'un traitement précoce et
efficace. Plusieurs médications sont connues mais les plus utilisées
sont encore les antipaludéens de synthèse, les sels d'or,
la D-pénicillamine et la sulfasalazine, seuls ou en association.
Le méthotrexate est utilisé depuis plusieurs décennies
comme antimétabolite en cancérologie. Son utilisation séquentielle
hebdomadaire dans le PR a été proposée par Hoffmeister
en 1967 [6]. De nombreuses études ont ensuite confirmé son
efficacité, sans que le mécanisme d'action ne soit clairement
élucidé [4].
Une méta-analyse [7] sur 79 essais cliniques comparatifs à
court terme a montré une efficacité supérieure du
méthotrexate par rapport à d'autres molécules : l'hydroxychloroquine
(200-400 mg/j), la chloroquine (250 mg/j), l'azathioprine (1 mg/m2/j)
ou les sels d'or (auranofine, 6 mg/j). De plus son action sur la raideur
matinale des articulations et sur la douleur est plus rapide que celle
attribuée à la sulfasalazine, aux sels d'or, à la
D-pénicillamine et à l'hydroxychloroquine : 6 à 8
semaines versus 3 à 6 mois [8].
Notre étude confirme l'efficacité du méthotrexate
à une dose de 7 mg en montrant une amélioration significative
des paramètres cliniques, à l'exception du nombre d'articulations
gonflées. Cette dose de 7 mg a été utilisée
pour des raisons simples de commodité (présentation du produit)
; la dose habituellement prescrite dans la PR étant de 7,5 à
15 mg par semaine. La voie intramusculaire nous a permis d'assurer une
bonne observance et de pouvoir revoir les patients pour les évaluer.
Le traitement a été arrêté chez une patiente
sur les 11 ayant connu une amélioration. Celle-ci était
en rémission complète selon les critères de l'ACR
[9], après 435 jours. Cet arrêt n'a pas tenu compte de la
notion de perte du bénéfice du traitement à la suspension
de la prise du médicament affirmée par Kremer [10], qui
préconise un traitement continu.
L'absence d'amélioration significative du nombre d'articulations
gonflées a été aussi rapportée par Kremer
[11] et Chang [12]. Elle pourrait être jugée comme une inefficacité
thérapeutique et inciter à faire augmenter les doses. La
petite taille de notre population d'étude pourrait aussi expliquer
cette différence non significative.
Sur le plan de la tolérance, le méthotrexate peut être
à l'origine de complications graves dans environ 5 % des cas [13]
et c'est là son principal facteur limitant.
Des troubles digestifs à type de diarrhée, anorexie, nausées
et vomissements sont observés chez environ 10 % des patients [4].
Les pneumopathies d'hypersensibilité directement attribuables
au méthotrexate sont à distinguer des pneumopathies infectieuses
où Pneumocystis carinii peut être en cause [14].
L'incidence de la pancytopénie est estimée dans les études
prospectives à 1,4 % [15].
Une atteinte hépatique à type de fibrose et de cirrhose
peut se manifester progressivement sans aucune manifestation clinique
ou anomalie biologique [4].
La tolérance a été très bonne dans notre
série. Les troubles digestifs mineurs à type de nausée
ont été observés une fois sur deux ; l'élévation
modérée des aminotransférases comme les anomalies
hématologiques n'ont pas imposé un arrêt du traitement.
La responsabilité du méthotrexate dans la survenue d'une
toux sèche avec dyspnée d'effort qui s'est amendée
sous amoxicilline n'est pas établie.
Le coût du traitement et du suivi est moins élevé
que celui de l'allochrysine.
Ainsi, l'efficacité du méthotrexate est actuellement bien
établie, ce qui lui confère une place privilégiée
dans le traitement de la PR. Sa tolérance et son coût sont
satisfaisants. La prise hebdomadaire unique doit être un facteur
de compliance au traitement.
Trois aspects nous semblent cependant importants à discuter dans
nos régions.
* L'utilisation du méthotrexate chez la femme en âge de
procréer impose une contraception efficace. Celle-ci est parfois
mal comprise et mal acceptée par nos patientes souvent jeunes.
Nous pensons que si l'indication de ce traitement est judicieusement
posée, notamment dans les formes agressives et résistantes
aux sels d'or, le désir légitime de procréation chez
la femme jeune ne doit pas constituer une limitation.
L'azathioprine, produit utilisable au cours de la grossesse [16], pourrait
alors être proposé à ces dernières en cas de
désir de maternité.
* L'ACR [17] recommande une biopsie hépatique préthérapeutique
en cas de suspicion d'hépatopathie d'origine virale ou éthylique.
La fréquence du portage de l'Ag HBs et celle du virus de l'hépatite
C dans notre pays, estimées respectivement à 17 et 5 % [18],
devraient imposer la recherche des marqueurs viraux, suivie d'une éventuelle
biopsie hépatique avant toute prescription de méthotrexate.
La surveillance bimensuelle des transaminases peut en effet ignorer des
lésions hépatiques pré-existantes, et il convient
d'éliminer cette possibilité d'hépatopathie chronique
sous-jacente avant le traitement.
* Les difficultés de suivi de nos patients nous paraissent être
également un problème crucial. Les problèmes financiers
sont parfois à l'origine de rupture de médicament, d'irrégularités
dans le suivi, et de recours aux médecines parallèles. Ce
qui peut expliquer également le taux élevé de non-compliants
(1/4) et de perdus de vue (1/3) dans l'essai. Dans notre contexte socio-économique,
ce traitement doit être constamment soutenu par un train d'éducation
et d'information pour avoir un suivi étroit et continu.
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