ARTICLE
Auteur(s) : Florence
Kermarec1, Frédéric Dor1, Alexis
Armengaud2, Francis Charlet3, Roger
Kantin4, Didier Sauzade5, Luc de
Haro6
1Département santé environnement, Institut de veille
sanitaire, 12, rue du Val-d’Osne, 94415 Saint-Maurice cedex
France
2Cellule interrégionale d’épidémiologie (Cire) Sud,
Drass PACA, 23-25, rue Borde, 13285 Marseille cedex 08 France
3Direction départementale des affaires sanitaires et
sociales (DDASS) des Bouches-du-Rhône, 66 A, rue Saint-Sébastien,
13281 Marseille cedex 06 France
4Institut français de recherche pour l’exploitation de
la mer (Ifremer), Laboratoire Environnement Ressources Provence
Azur Corse Z.P. de Bregaillon, BP 330, 83507 La-Seyne-sur-Mer cedex
France
5Institut français de recherche pour l’exploitation de
la mer (Ifremer), Station de Corse, Z.I. de Furiani, Immeuble
Agostini, 20600 Bastia France
6Centre antipoison et de toxicovigilance de Marseille,
Hôpital Salvator, 249, boulevard Sainte-Marguerite 13274 Marseille
cedex 09 France
Article reçu le 22 Avril 2008, accepté le 29 Juillet 2008
Plusieurs cas humains groupés d’intoxications sont apparus à la
suite de baignades et de plongées à Marseille au début du mois
d’août 2006. La simultanéité des symptômes (irritations de la
sphère ORL, céphalées) a conduit à alerter les autorités
sanitaires. Des cas semblables avaient déjà été observés et décrits
depuis 2003, en Italie notamment (jusqu’à 200 personnes présentant
rhinorrhée, toux, irritation de la gorge ou difficultés
respiratoires). Les analyses de l’eau de mer prélevée aux endroits
concernés ont permis de mettre en évidence la présence d’une
microalgue de type Ostreospis ovata, en concentration très
variable allant jusqu’à plus de 1 million de cellules/L [1].
Cette augmentation impressionnante de ces concentrations est connue
sous le nom de bloom ou efflorescence.
Cette émergence et cette récurrence des épisodes dans toute la
zone méditerranéenne ont conduit les autorités concernées (la
direction générale de la santé [DGS] et ses services
déconcentrés ; l’Institut de veille sanitaire (InVS) et ses
bureaux régionaux) à réfléchir en termes de surveillance, et
notamment à proposer un seuil de concentration de cette microalgue
de 4 000 cellules/L, au-delà duquel il est nécessaire d’intervenir
[2]. Cependant, la fixation de ce seuil reste encore empirique.
Au printemps 2007, la DGS a souhaité un travail d’analyse des
connaissances disponibles afin de pouvoir proposer des mesures de
gestion adaptées, notamment en termes de surveillance sanitaire des
effets pertinents et de surveillance environnementale avec un seuil
de concentration plus précis et justifié.
En s’appuyant sur la démarche d’évaluation des risques
sanitaires, le présent article fait le point sur les connaissances
disponibles sur les effets, décrit les mécanismes de la toxicité
d’O. ovata, les relations dose-réponse et l’exposition des
populations. La description et la compréhension des phénomènes
d’efflorescence sont un préalable indispensable pour appréhender la
situation d’exposition des populations.
Efflorescences d’O. ovata
Ostreopsis, description et localisation
Deux espèces distinctes ont été identifiées en mer
Méditerranée : Ostreopsis. cf. siamensis et
O. ovata [3]. La plupart des données disponibles concernent
cette dernière. O. ovata est une algue microscopique
unicellulaire du groupe des dinoflagellés, fréquentant
habituellement les eaux chaudes tropicales (figure 1). Elle vit
ordinairement au fond de l’eau (benthique) et croît sur d’autres
algues plus grosses (épiphyte). En présence de conditions
favorables, elle peut se multiplier dans de grandes proportions et
donner lieu à des efflorescences [4], qui, du fait de leur
toxicité, constituent un problème émergent pour les eaux
méditerranéennes.
La première observation d’O. ovata décrite en Méditerranée
remonte à 1972 à Villefranche-sur-Mer [5]. Tognetto et al., ayant
enregistré la présence d’Ostreopsis en mer Tyrrhénienne depuis
1989, n’excluent pas que cette espèce soit indigène en Méditerranée
et non introduite par les ballasts des bateaux, comme suggéré pour
d’autres algues d’origine tropicale [6].
Les Ostreopsis produisent plusieurs types de toxines dont
certaines sont très proches de la palytoxine (PTX) et de ses
analogues (PTX-like). Il s’agit d’une famille de toxines produites
par plusieurs organismes marins. Elles ont été isolées pour la
première fois à partir du corail mou du genre Palythoa, d’où leur
nom [7]. La PTX a pour formule chimique
C129H223O54. PTX et PTX-like sont
de puissants vasoconstricteurs qui figurent, avec les ciguatoxines,
parmi les toxines naturelles les plus toxiques connues. La présence
de PTX-like a été décelée dans les deux types de souches isolées en
Méditerranée (O. cf. siamensis et O. ovata) [3].
Toutes les souches d’O. ovata présentes en Méditerranée
produisent des toxines, parmi lesquelles il existe probablement une
grande diversité génétique entraînant une diversité chimique des
PTX-like produites, avec des effets toxiques variables selon la
souche de microalgue qui prolifère. Par exemple, en 2006, une
équipe italienne a identifié, lors des efflorescences génoises
d’O. ovata, une nouvelle PTX-like qui a été baptisée
Ovatoxin-a [8]. Les facteurs influençant la synthèse cellulaire de
PTX sont méconnus.
Dans une note de l’Agence française de sécurité sanitaire des
aliments (Afssa) de juillet 2005 concernant des informations
relatives à la PTX et à ses analogues, Lenoir et Hossen précisent
que PTX et PTX-like sont susceptibles de se bioaccumuler au cours
de leur transfert dans la chaîne trophique [7]. Mebs relate en
effet que la toxine est retrouvée dans une large palette d’espèces
marines, telles que les cnidaires, les éponges, les coraux, les
coquillages, les polychètes et les crustacés, ainsi que chez les
poissons qui se nourrissent de crustacés ou de cnidaires et qui
sont résistants à l’action de la toxine [9]. Taniyama et al., par
exemple, postulent fortement qu’O. ovata est à l’origine de la
PTX analysée dans la chair du poisson-perroquet
Scarus ovifrons, situé en fin de chaîne alimentaire [10].
Survenue des efflorescences : description, localisation et
facteurs d’apparition
Durant les 10 dernières années, plusieurs cas d’efflorescences ont
été repérés le long des côtes de Toscane (nord de la mer
Tyrrhénienne). Ils sont associés à une mortalité de la faune marine
(en particulier des patelles, des tomates de mer, des moules, des
éponges et des oursins) [11]. Cela a été confirmé oralement le 3
mai 2007 à Gênes par C. Grillo, de l’Agence régionale pour la
protection de l’environnement de Ligurie, qui a relevé, dès la fin
des années 1990, la présence épisodique d’un mucilage sur les
rochers et d’une mousse de couleur marron à la surface de l’eau,
accompagnée de signes de souffrance des organismes marins, en
particulier des algues, des moules, des oursins et des cirripèdes
[12]. Les crabes et les crustacés semblent, eux, ne pas être
affectés. Les analyses ont montré que les agrégats présents à la
surface de l’eau sont constitués de végétaux, de fragments de
macrophytes, de plancton et de débris de crustacés agglomérés par
du mucus. Ces éléments sont caractéristiques des efflorescences
d’Ostreospsis.
D’une manière générale, les causes possibles des changements
observés dans la distribution géographique des efflorescences
algales incluent un réchauffement global et le commerce
international impliqué lors du transport de flore marine dans les
ballasts des navires marchands [13]. Mais les raisons précises de
l’augmentation de l’incidence de ce type d’efflorescences sont
encore inconnues. L’observation des circonstances de leur survenue
permet de montrer que la période la plus probable, en ce qui
concerne O. ovata sur la côte Tyrrhénienne (région de
Campania), est celle des mois de juin et juillet [5]. Tognetto et
al., quant à eux, ont observé Ostreopsis en mer Tyrrhénienne d’août
à octobre 2004, et ont établi un lien entre la concentration de
cette microalgue et la température de l’eau, l’optimum se situant
en août autour de 28 °C [6]. De manière générale, les
hypothèses sur les facteurs favorisants sont les
suivantes :
- – la température atmosphérique élevée de ces derniers
étés, influençant la température de l’eau [5] ;
- – l’usage fréquent de gros blocs de pierre pour lutter
contre l’érosion des plages qui crée des zones d’eaux peu profondes
et exposées au soleil [5, 12] ;
- – les endroits riches en éléments nutritifs tels que la
proximité des estuaires [12] ;
- – une haute pression atmosphérique, une mer calme et
l’absence de vent pendant plusieurs jours [14], comme en témoignent
les personnes présentes dans la calanque du Morgiret (Marseille,
France) en août 2006.
Effets sanitaires décrits
Trois voies d’exposition
Les données disponibles font état d’effets survenant par inhalation
mais également par ingestion, ainsi que par contact cutanéomuqueux.
Il est difficile de distinguer l’implication de la microalgue de
celle de sa toxine dans leur survenue.
Effets survenant après inhalation
Des effets sanitaires ont été enregistrés sur le pourtour
méditerranéen depuis 2002 et la première description précise
retrouvée dans la littérature concerne les épisodes de Bari, en
Italie du Sud, mi-août 2003 et début septembre 2004 [14]. Des
phénomènes semblables étaient déjà connus dans les eaux tropicales
avec les dinoflagellés des genres Karenia, Gymnodinium, Chattonella
et Heterostigma [15-17].
Lors du séminaire international « Ostreopsis, un problème
pour la Méditerranée », organisé à Gênes le 5 décembre 2005,
les professionnels grecs ont déclaré avoir enregistré des
manifestations cliniques en 2003 [18]. M. Maso, de l’Institut des
sciences de la mer de Barcelone, y a décrit un épisode ayant
affecté 200 personnes, survenu entre le 4 et le 15 août 2004, à
30 km au nord de Barcelone [19]. Un signalement de cas groupés
peu nombreux avait également concerné la zone de Bagheria en Sicile
en 2005 [20]. En France, les premiers signalements sanitaires sont
survenus en août 2006 et ont impliqué des plongeurs fréquentant une
calanque des îles du Frioul, dans les Bouches-du-Rhône [1].
Comme le montre le tableau 1, les
symptômes observés concernent essentiellement la sphère ORL et
consistent en des phénomènes irritatifs, les cas les plus graves
ayant présenté des difficultés respiratoires.
Le délai d’apparition et la durée des symptômes sont rarement
décrits. À Barcelone, en 2004, la durée moyenne d’incubation
constatée était de 3 heures [19].
À Bari, Italie du Sud, en 2003 et 2004, certains symptômes ont
disparu spontanément quelques heures après l’arrêt de l’exposition,
tandis que la toux, la fièvre, les dyspnées ont duré jusqu’à
24 heures chez certains cas [14]. La durée des symptômes
relevés en Ligurie est de quelques heures également [22], tandis
qu’à Barcelone, elle était de 45 heures [19].
Au cours de ces épisodes, la survenue des cas a été enregistrée
sur une période d’une durée maximale de 7 jours, réduite à
5 jours lorsqu’il s’agissait de cas exposés du fait de leur
travail [14].
Il n’est actuellement pas possible de discerner si les effets
sanitaires décrits sont attribuables à la toxicité des PTX-like ou
à l’effet irritant d’autres molécules présentes lors des
efflorescences. De Haro, du centre antipoison (CAP) de Marseille,
considère que les réactions respiratoires observées peuvent
résulter d’un simple phénomène aspécifique lié à la présence de
grandes quantités de protéines hétérologues au niveau respiratoire
lors d’inhalations d’embruns contaminés. La conséquence est alors
un syndrome pseudogrippal qui peut être très impressionnant, mais
qui n’est pas en soi une conséquence directe de la toxicité des
PTX-like [17].
Peu d’analyses biologiques ont été mises en œuvre pour trancher
sur la question. Les scientifiques italiens ont pu réaliser des
prélèvements sanguins chez 39 % des personnes malades, en
2006, à Gênes [21]. La présence de leucocytes et de neutrophiles
semble témoigner en faveur d’une réaction inflammatoire.
L’intervention d’une action toxinique dans le cas d’une exposition
respiratoire n’est pas certaine.
Tableau 1 Symptômes relevés dans la littérature, chez
les personnes exposées à Ostreopsis ovata par inhalation, et
fréquence de survenue parmi les malades.Table 1. Symptoms reported
in the literature in people exposed to Ostreopsis ovata by
inhalation, and frequency of each symptom.
|
Épisode→
|
Sud baie Adriatique (Italie) 2002
|
Bari (Italie) 2003-2004
|
Barcelone (Espagne) 2004
|
Gênes (Italie) 2005
|
Gênes, La Spezia (Italie) 2006
|
Frioul (France) 2006
|
|
Symptômes↓
|
|
Population touchée
|
Nageurs
|
Promeneurs
|
Riverains
|
Promeneurs
|
-
|
Plongeurs
|
|
Nombre de personnes touchées
|
-
|
28
|
200
|
209
|
19
|
4
|
|
Hospitalisations (%)
|
-
|
0
|
-
|
21
|
-
|
0
|
|
Rhinorrhée (%)
|
|
100
|
74
|
21
|
26
|
|
|
Toux (%)
|
|
43
|
60
|
40
|
74
|
|
|
Irritation peau
|
x
|
|
|
5
|
|
|
|
Irritation yeux
|
|
11
|
41
|
16
|
5
|
|
|
Irritation lèvres et langue (%)
|
|
|
|
|
|
100
|
|
Irritation nez (%)
|
|
|
66
|
|
|
|
|
Irritation gorge (%)
|
|
|
63
|
50
|
37
|
25
|
|
Expectoration (%)
|
|
|
52
|
|
|
|
|
Bronchoconstriction difficultés respiratoires (%)
|
|
25
|
|
39
|
37
|
|
|
Céphalées (%)
|
|
|
40
|
32
|
10
|
100
|
|
Fièvre (%)
|
x
|
14
|
|
64
|
32
|
25
|
|
Nausée (%)
|
|
|
|
24
|
16
|
|
|
Diarrhée (%)
|
|
|
|
|
|
25
|
|
Référence bibliographique
|
[5]
|
[14]
|
[19]
|
[21]
|
[21]
|
[1]
|
Effets survenant après un contact cutanéomuqueux
Des réactions cutanées de type urticaire ont de plus été observées
chez les préleveurs italiens et décrites oralement par certains
observateurs. Yasumoto a également rapporté au séminaire de Gênes
de 2005 des irritations oculaires observées chez des personnes
ayant touché leurs yeux après avoir touché du matériel contaminé
par la PTX [23]. Faute de données plus précises, cette voie
d’exposition ne sera pas développée dans la suite de cet article.
Effets survenant après ingestion
Aucune intoxication alimentaire liée à la présence d’Ostreopsis n’a
été déclarée à ce jour en Europe. Cependant, la PTX et certaines
PTX-like ont été évoquées comme possibles causes de plusieurs
intoxications humaines observées après consommation de produits de
la mer. Il ne s’agit que de cas cliniques sporadiques rapportés, et
on ne retrouve dans la littérature aucune description de véritable
épidémie. Il faut donc noter que les connaissances concernant la
toxicité par ingestion chez l’homme sont très limitées.
Kirkpatrick et al. suggèrent pourtant que des intoxications
alimentaires sont à attendre dans le cas d’efflorescences
d’Ostreopsis, comme c’est le cas avec celles de Karenia brevis
[16]. En effet, dans les régions tropicales, des intoxications
humaines après consommation de poisson ont été observées peu de
temps après la survenue d’efflorescences [5].
Une intoxication mortelle par voie alimentaire a, par exemple,
été décrite aux Philippines chez un homme de 49 ans suite à
l’ingestion d’un crabe de l’espèce Demania reynaudii,
contaminé par une PTX-like [24]. Quelques minutes après avoir mangé
un quart du crabe, l’homme a ressenti un goût métallique dans la
bouche, il s’est senti pris de vertiges, de nausées et de fatigue
et a ressenti des sueurs froides. Son chien, qui avait mangé les
restes du crabe, est mort une heure plus tard. L’homme a alors été
conduit à l’hôpital, se plaignant de fatigue et d’engourdissement
des mains et des pieds. Il a ensuite présenté une grande agitation,
avec des vomissements, de la diarrhée et des crampes musculaires. À
son admission, on a enregistré des alternances de pouls normal avec
de sévères bradycardies (30 battements/minute), une
respiration rapide et peu profonde, une cyanose autour de la bouche
et dans les mains et une défaillance rénale (pas d’urine produite).
La chair des pattes du crabe contenait 800 MU de toxines
(après extraction à l’éthanol), dont le profil chromatographique
était comparable à celui de la PTX.
La PTX a également été identifiée dans une sardine ayant
entraîné la mort de la personne qui l’avait consommée à Madagascar
en 1994 [25]. Onuma et al. suggèrent que l’origine probable de
cette toxine est l’organisme benthique Ostreopsis siamensis. De
même, un épisode d’efflorescence au cours duquel deux personnes ont
été déclarées mortes suite à une intoxication par voie alimentaire,
a été observé, en 1998, au Brésil [23]. Les espèces consommées
n’ont pas été précisées.
En Europe, la consommation directe d’Ostreopsis, lors
d’activités récréatives maritimes dans des zones touchées par des
proliférations, n’a pas donné lieu à la description d’effets
sanitaires significatifs. Toutefois, la sensation d’un goût
métallique amer de l’eau a été signalée dans quasiment tous les
épisodes décrits.
D’une manière générale, les premiers symptômes d’une
intoxication par ingestion de produits de la mer contaminés par la
PTX ou des PTX-like sont une faiblesse musculaire et des malaises
avec, dans un premier temps, une hypotension artérielle
(transitoire, car il y a une hypertension en fin de tableau
clinique), une hypersudation, puis des crampes abdominales et des
nausées. Dans un second temps (avec un délai plus ou moins court en
fonction des concentrations de toxines) apparaissent des
vomissements, une diarrhée, des troubles sensitifs (paresthésies et
dysesthésies), des crampes et spasmes musculaires qui peuvent
aboutir à des difficultés respiratoires. C’est uniquement à ce
stade que le tableau clinique permet de faire la différence entre
une intoxication par PTX et une véritable ciguatera. Des
complications systémiques se développent dans les cas les plus
graves, heureusement très rares : rhabdomyolyse,
myoglobinurie, convulsions, voire état de mal épileptique, cyanose,
bradycardie et insuffisance rénale. Lorsqu’une phase d’hypertension
artérielle incontrôlée apparaît, elle est souvent liée à une
atteinte multi-organique avec une éventuelle défaillance
multiviscérale potentiellement mortelle.
Lors des intoxications alimentaires, le tableau clinique varie
en fonction des toxines en jeu, très diverses et dépendant de
l’organisme marin contaminé qui a été ingéré [7]. Ainsi, les
syndromes portent des noms différents : lorsqu’il s’agit d’une
intoxication par PTX après ingestion de crustacés, on parle de
« palytoxicose » vraie ; après ingestion de poissons
des récifs coralliens, on parle de « syndrome
ciguatérique » atypique ; et enfin, après ingestion de
poissons bleus (famille des clupéidés tels que sardines,
maquereaux, harengs), on parle de « clupéotoxisme ».
Cependant, quelle que soit l’intoxication, les mécanismes
cellulaires en jeu présentent de fortes similitudes [17]. PTX et
PTX-like ont pour cible la pompe Na/K ATPase, entraînant un
déséquilibre ionique suivi d’une lyse cellulaire. Elles favorisent
l’entrée sodique intracellulaire massive. Ces mécanismes expliquent
le très fort pouvoir vasoconstricteur de cette toxine et son action
sur les muscles striés et lisses.
Relation dose-réponse
Sous le vocable « relation dose-réponse », on vise à
déterminer le lien entre une concentration et le nombre de
personnes qui réagit à cette exposition en déclarant des symptômes.
C’est à partir de ce type de relation que la fixation de seuil
d’innocuité et/ou d’intervention est établie. Ces données sont donc
de grande importance, mais elles sont encore très incomplètes.
Données disponibles par inhalation
Elles ne concernent généralement que des concentrations cellulaires
dans l’eau (dans la colonne d’eau ou sur les macroalgues). Pour
l’instant, en effet, on dispose de peu de concentrations de toxines
dans l’eau et d’aucune concentration (cellulaire ou toxinique) dans
l’air.
Les concentrations mesurées sont parcimonieuses. En août 2004 au
nord de Barcelone, les concentrations maximales relevées dans la
colonne d’eau au décours de l’épisode signalé étaient de 23
000 cellules/L [19].
À Gênes, en 2005, suite aux signalements de cas humains, cinq
plages furent l’objet de prélèvement d’eau, d’abord tous les jours
la première semaine, puis deux fois par semaine, puis une fois par
semaine. Les premiers échantillons ont révélé la présence maximale
d’Ostreopsis, à raison de 33 000 cellules/L dans la colonne
d’eau et de 182 000 cellules/g sur les macrophytes [22].
Les analyses d’eau, de plancton et de macrophytes ont montré la
présence d’une PTX « putative », baptisée comme telle,
car le test pouvait également détecter plusieurs isomères de la PTX
[26]. Après ce bloom, les concentrations d’Ostreopsis chutèrent à
des niveaux bien plus faibles en quelques jours et aucun autre cas
humain n’a été enregistré.
À Bari, dans les deux épisodes, en 2003 et 2004, trois jours
après l’enregistrement des premiers symptômes, des prélèvements
d’eau de mer ont été réalisés, dans lesquels une présence abondante
d’Ostreopsis a été retrouvée, à plus de 1 million de cellules
par litre [14]. Le suivi 3 à 4 jours après la consultation du
dernier patient a permis d’observer une décrue de cette
concentration jusqu’à un très faible nombre de cellules par
litre.
On ajoutera qu’en France, en 2006, après que des symptômes se
sont déclarés chez les plongeurs, les 31 juillet, 1er et
2 août, le laboratoire de l’Institut français de recherche pour
l’exploitation de la mer (Ifremer) de Toulon réalisait le 7 août
trois prélèvements d’eau de la calanque fréquentée. Dans ces
échantillons, une algue unicellulaire du genre Ostreopsis a été
détectée en quantité importante (25 000, 38 000 et 900 000 cellules
par litre). Cette algue a été identifiée ultérieurement par le
laboratoire Ifremer de Concarneau comme appartenant à l’espèce
O. ovata.
Au final, les concentrations d’Ostreopsis dans l’eau ayant donné
lieu à l’observation concomitante d’effets sanitaires vont de
quelques milliers à un million de cellules par litre. À l’opposé,
les prélèvements réalisés depuis 2005 en Italie ont parfois permis
d’observer des concentrations dans l’eau allant jusqu’à 200
000 cellules/L sans que des effets sanitaires associés ne
soient déclarés.
La relation entre concentration en Ostreopsis et survenue
d’effets sanitaires n’est donc pas du tout établie. De même, on
ignore tout du lien quantitatif entre la concentration en
Ostreopsis observée dans l’eau et la quantité de PTX présente dans
les embruns.
En conséquence, la fixation d’un seuil de déclenchement d’un
système de surveillance est peu aisée. Le seuil de 4
000 cellules/L, qui est utilisé depuis 2007 dans le dispositif
de surveillance français [2], correspond au maximum de dix années
d’observations par le Centre d’océanologie de Marseille, service
observation de la station marine d’Endoume, sans que des effets
sanitaires humains n’aient été signalés. Il reste donc plus
empirique que sanitaire. De plus, les résultats sont liés aux
conditions dans lesquelles sont réalisés les prélèvements,
conditions dont la standardisation n’est pas évidente non plus.
Données disponibles par ingestion
Lenoir et Hossen indiquent que la toxicité de la PTX et de ses
analogues dépend de la nature de la toxine (variabilité chimique)
mais aussi de l’espèce intoxiquée [7]. Chez l’homme, les rares cas
d’intoxication décrits attribués à des homologues de la PTX n’ont
pas permis de définir une dose minimale à partir de laquelle des
effets toxiques apparaissent, car la toxine a rarement pu être
quantifiée. Les seules données disponibles pour l’instant
concernent les animaux de laboratoire.
Par voie intraveineuse, la DL501 de la PTX a été déterminée à 33 ng/kg
de poids corporel chez le chien, mais à 0,9 μg/kg chez le
singe [8]. Chez le rat, la toxicité de la PTX est plus importante
par voie intraveineuse et décroît lorsqu’elle est administrée par
voie intramusculaire, sous-cutanée, intrapéritonéale, intrarectale,
intragastrique (DL50 de 40 μg/kg à environ
0,9 μg/kg) [7].
Estimation de l’exposition
Il s’agit, ici, essentiellement d’analyser les conditions
d’exposition des populations. En effet, l’estimation de la quantité
de microalgues ou de PTX qui arrive au niveau des barrières
biologiques de l’organisme humain ou bien qui pénètre dans cet
organisme est encore bien trop incomplète.
Exposition par inhalation
Aucune quantification de l’exposition n’a été publiée à ce jour.
Cette exposition ne peut être appréciée à partir des concentrations
mesurées dans l’eau en raison de l’hétérogénéité des données et de
la variété des conditions de leur obtention, empêchant toute
interprétation. En revanche, de nombreuses situations favorisant
l’exposition des populations ont été identifiées :
- – résider à proximité immédiate du bord de mer
(notamment dans des immeubles, lors de l’épidémie de Barcelone en
2004) [19] ;
- – travailler ou jouer dans la mer (baigneurs, maîtres
nageurs, plongée sous-marine avec masque et tuba) [1] ;
- – travailler ou séjourner sur la plage (estivants,
secouristes, agents nettoyant les plages) [22].
Ces situations ont permis d’identifier les vecteurs de cette
exposition. En Sicile, les pêcheurs appellent « mal
d’eau » ces symptômes grippaux bien connus qui apparaissent
les jours de mistral. Les différents épisodes décrits et la
similitude avec le mode opératoire de Karenia brevis, mieux
connu [15], permettent d’identifier les aérosols marins comme
vecteurs principaux d’exposition.
En revanche, le contact cutané direct avec l’algue n’a jamais
été mentionné. Or, la description de symptômes cutanés et la
survenue d’effets sanitaires, lors d’immersions de moniteurs de
plongée, ne permettent pas d’écarter cette hypothèse.
Les durées d’exposition nécessaires pour l’apparition d’effets
sanitaires ne sont pas renseignées non plus. Gallitelli et al. ont
montré qu’il n’y avait pas de lien apparent entre les symptômes et
la durée d’exposition ou l’activité [14].
Exposition par ingestion
La liste des espèces comestibles susceptibles de bioconcentrer la
PTX n’est pas connue à ce jour. Les intoxications humaines
répertoriées impliquaient un crabe, une sardine et un maquereau
[27].
Outre la capacité des espèces marines à concentrer les toxines,
leur sensibilité propre vis-à-vis de ces toxines entre également en
ligne de compte. Lors des efflorescences, les gastéropodes et les
crabes ne seraient pas affectés, tandis que les moules, les
patelles et les oursins semblent très atteints (beaucoup de
coquilles vides, perte des piquants, signes d’un stress
environnemental) [28]. Une équipe grecque a récemment mis en
évidence que des coquillages prélevés lors d’efflorescences
(moules, praires) contenaient de la PTX et présentaient une forte
toxicité lors des tests sur les souris, pouvant aller jusqu’à la
mortalité [29].
Des recherches sont encore nécessaires pour identifier plus
précisément les espèces animales comestibles susceptibles de
bioaccumuler les PTX. Des recherches en écotoxicité sont également
indispensables afin de déterminer la sensibilité des espèces
elles-mêmes vis-à-vis des PTX. La méconnaissance sur les espèces
marines ne permet pas aujourd’hui d’envisager leur utilisation dans
un dispositif de surveillance.
Conclusion
La Direction générale de la santé a souhaité, au printemps 2007,
disposer d’une évaluation des connaissances disponibles afin de
renforcer et d’adapter les mesures de gestion, notamment en termes
de surveillance sanitaire associée à la fixation d’un seuil de
concentration des microalgues qui déclencherait le dispositif
préconisé.
Au terme de cette organisation des connaissances, réalisée par
l’Institut de veille sanitaire (InVS), si les effets sanitaires
décrits dans les différentes situations étudiées présentent de
grandes similitudes, en revanche, les données sur les relations
dose-réponse et les expositions des populations sont clairement
insuffisantes. Au final, l’étape de quantification des risques
sanitaires ne peut pas être menée.
Néanmoins, il ressort de cette analyse la possibilité de mettre
en place un dispositif de surveillance des effets sanitaires.
D’ailleurs, un premier dispositif a été mis en place au cours de
l’été 2007 sur le littoral méditerranéen français et reconduit en
2008 [2]. Ce dispositif réunit les Cellules interrégionales
d’épidémiologie (Cire) Sud et Languedoc-Roussillon, les Directions
départementales des affaires sanitaires et sociales (Ddass) du
littoral méditerranéen, la DGS, l’InVS, l’Ifremer, le Centre
antipoison (CAP) de Marseille et la Ville de Marseille. Pour
repérer les cas humains groupés ou les zones à caractère suspect,
les sauveteurs des postes de secours des plages, les préleveurs
d’eau de mer, les centres et écoles de plongée et les services
d’urgence sont mobilisés. Le CAP de Marseille centralise les
signalements sanitaires. Deux prélèvements d’eau de mer réalisés
sur Marseille et un sur Toulon sont analysés chaque semaine par
l’Ifremer.
Cependant, pour envisager une réactivité appropriée, il convient
d’engager des recherches permettant, d’une part, de déterminer les
facteurs d’apparition des efflorescences pour identifier les zones
et les périodes à risque et, d’autre part, de développer les outils
de prévision de leur survenue, pour dégager une stratégie
d’échantillonnage pour une surveillance plus adaptée, ciblée sur
les zones d’exposition humaine.
En l’état, il n’est pas envisageable de fixer un seuil
d’intervention plus précis et justifié au plan sanitaire. En effet,
pour ce faire, une meilleure connaissance des relations
dose-réponse et de l’exposition des populations est indispensable,
tant pour la voie d’inhalation que pour la voie d’ingestion.
Remerciements
Nous remercions les personnels des laboratoires Ifremer qui ont
participé aux suivis 2006 et 2007, à Toulon (F. Miralles, F.
Chavanon, C. Lecalard, C. Ravel), Nantes (C. Belin, H. Grossel, Z.
Amzil) et Concarneau (E. Nézan).
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