ARTICLE
Auteur(s) : Dominique Lecourt
Directeur du Centre Georges Canguilhem Case courrier 7041
Université Paris-Diderot 75205 Paris cedex 13
Les assureurs parlent aujourd’hui d’apprivoiser l’innovation. Le
verbe « apprivoiser » est riche de sens. Il désigne une
certaine approche de l’animal par l’homme, lorsqu’il s’agit d’un
animal sauvage. L’apprivoiser, c’est le rendre moins craintif et
moins sauvage. Premier pas vers le dressage et la domestication. Et
l’on sait que tous les animaux ne se laissent pas apprivoiser.
Comme disait Buffon, « on dompte la panthère plutôt qu’on ne
l’apprivoise ».
Qu’on fasse porter ce verbe sur l’innovation implique qu’on
impute à cette dernière quelque sauvagerie, voire une animalité
première. Ce qui ne va pas sans paradoxe quand on songe que
l’innovation distingue justement l’homme de l’animal – même primate
supérieur.
L’innovation apparaît d’abord dans la relation première,
constitutive, de l’homme avec son milieu. Un ethnographe comme
André Leroi-Gourhan ou un philosophe comme Gilbert Simondon l’ont
amplement montré : l’homme est un être toujours innovant dans
la mesure où il façonne son milieu pour mieux le dominer et
l’étendre. L’innovation technique fait partie de la nature humaine.
Ce qui permet de comprendre pourquoi cet être vivant particulier
n’a pas une nature au même sens que les autres. Certains disent que
c’est un animal « dénaturé ».
Aujourd’hui l’innovation technique, amplifiée par la science
elle-même née d’une réflexion critique sur les échecs rencontrés
par l’homme dans la maîtrise de son milieu, a pris les allures
d’une véritable « révolution technologique ». Georges
Steiner a rappelé récemment l’ampleur, par exemple, de la
révolution électronique qui s’est opérée en moins de cinquante ans,
et fait sentir ses effets dans les moindres replis de la vie
sociale et individuelle.
L’idée qui court c’est que, du fait des modifications que subit
en conséquence la part de son milieu qu’est son
« environnement » – sa biosphère, l’humanité se
trouverait menacée dans son existence même.
Les trésors de ruse et d’intelligence que l’homme a déployés, au
fil des siècles, pour façonner le monde de son existence sont
radicalement dévalués ; la civilisation occidentale tout
particulièrement est mise en accusation pour son industrialisme
productiviste et son égoïsme imprévoyant.
Moyennant une simple inversion de signe, se maintient ainsi le
rêve de toute-puissance de la science, imposé en Occident par les
ingénieurs positivistes du siècle dernier. Hier on imaginait le
salut laïc de l’humanité par la science appliquée, aujourd’hui on
annonce une apocalypse tout aussi laïcisée. Encore que…
Nous voilà donc assaillis par une petite métaphysique – celle
qui assigne à l’homme la place de Dieu. Ou du Diable, comme savent
si bien le mettre en scène les films hollywoodiens. Au nom du
fameux « principe de précaution », on demande à chacun
qui entreprend (une activité productive ou une recherche créatrice)
d’apporter d’avance « la preuve de l’absence de risque »
qu’il court ou fait courir aux autres – ce qui excède tout
simplement les possibilités de la condition humaine. On demande aux
mêmes, au nom du même principe qui tourne au « principe de
suspicion », de prévoir l’imprévisible. Autre tour de force
qui nous demanderait de nous affranchir de nos limites !
On suscite et on promeut la naissance d’un nouveau type d’homme
– l’homme précautionneux – qui risque de renoncer à tout
progrès dans la connaissance et dans l’action, faute des certitudes
absolues qu’il se voit enjoint d’exiger de lui-même avant
d’entreprendre.
C’est du temps, du temps humain, qu’il s’agit en définitive.
Question philosophique radicale. Non, nous ne savons ni ne pouvons
« prévoir l’imprévisible », mais, comme le faisait
remarquer le philosophe et homme d’action Gaston Berger, nous
devons toujours garder conscience de ce que de l’imprévu peut
survenir et nous y préparer. L’inventeur, en France, de la
« prospective » expliquait qu’ainsi entendue cette
« discipline » ne pourrait prétendre au titre de science
(« la science du futur ») mais devrait être considérée
comme une éthique : ouverture à l’imprévu, non seulement pour
conjurer le danger mais aussi pour saisir la chance qui se
présentera.
Non, il n’est pas possible d’apporter la preuve d’une absence de
risque, mais ayant pris conscience du risque potentiel, on peut –
on doit - faire effort intellectuel et physique non seulement pour
l’avérer (ou non) mais pour le contourner. Encore une fois, il
s’agit d’une attitude éthique, celle-là même qui se trouve, via la
technique, à l’origine du progrès des connaissances et de ses
applications dans le monde moderne.
Si nous savons saisir le moment opportun des discussions qui se
sont nouées autour de l’avenir de la planète pour repenser à fond
la dureté du temps qui affecte l’être humain, c’est une nouvelle
civilisation qui s’annonce.
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