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Proposition d’une méthode empirique de construction de valeurs toxicologiques de référence pour des effets sensibilisants après une exposition cutanée


Environnement, Risques & Santé. Volume 7, Numéro 4, 285-92, juillet-août 2008, Synthèse

DOI : 10.1684/ers.2008.0156

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Blandine Doornaert, Lydie Duchêne, Céline Boudet , Institut national de l’environnement et des risques industriels (Ineris), Unité « Évaluation toxicologique des substances chimiques » (ETSC), Département des risques chroniques (DRC), Parc technologique ALATA, 60550 Verneuil-en-Halatte.

Résumé : Actuellement, en France, l’exposition cutanée n’est généralement pas prise en compte dans les évaluations du risque sanitaire pour protéger la population générale. Parmi les six organismes reconnus pour élaborer des valeurs toxicologiques de référence (VTR), aucun n’en propose pour une exposition cutanée. De même, dans le milieu professionnel, aucune méthode n’est vraiment développée pour quantifier les effets induits après une exposition cutanée. Seule la « notation peau » est utilisée \; elle renseigne sur le potentiel d’absorption de la substance. Ainsi, il apparaît intéressant de travailler sur la prise en compte de la voie cutanée dans les évaluations de risque sanitaire et particulièrement sur l’élaboration d’une méthode de construction de VTR pour une exposition cutanée. Un travail de revue bibliographique portant spécifiquement sur les approches empiriques par détermination de facteurs d’ajustement a permis de mettre en évidence la complexité et le nombre important desdits facteurs influençant la voie cutanée. En revanche, l’existence de travaux menés dans le milieu de la cosmétique et ayant pour sujet la quantification des effets sensibilisants après une exposition cutanée permet d’ores et déjà un travail sur l’élaboration d’une méthode de construction de VTR ad hoc. La méthode ainsi proposée est une première approche car elle ne concerne qu’un type d’effet et l’exposition de la peau. De plus, en raison de l’ensemble des éléments influençant la réponse cutanée et la complexité de cette voie, le choix des facteurs d’incertitude reste délicat et sera, sans doute, à rediscuter au fur et à mesure de l’évolution des connaissances, en particulier celles relatives aux approches par modélisation qui se multiplient. Enfin, dans le cadre de la réglementation REACH (Registration, Evaluation and Authorization of Chemicals), de nouveaux tests cutanés seront développés et menés sur de nouvelles substances, ce qui permettra d’obtenir de nouvelles données et d’élargir la méthode proposée aux autres effets induits par la voie cutanée.

Mots-clés : absorption cutanée, évaluation du risque sanitaire, exposition environnementale, incertitude, valeur toxicologique de référence (VTR)

ARTICLE

Auteur(s) : Blandine Doornaert, Lydie Duchêne, Céline Boudet

Institut national de l’environnement et des risques industriels (Ineris), Unité « Évaluation toxicologique des substances chimiques » (ETSC), Département des risques chroniques (DRC), Parc technologique ALATA, 60550 Verneuil-en-Halatte

Article reçu le 23 Janvier 2008, accepté le 16 Juin 2008

Actuellement, dans le cadre des évaluations quantitatives du risque sanitaire pour la population générale en France, les risques liés à une exposition cutanée sont peu pris en compte faute de valeurs toxicologiques de référence (VTR) pour cette voie d’exposition.

Toutefois, certains évaluateurs de risque réalisent une extrapolation voie à voie, le plus souvent de la voie orale à la voie cutanée, pour pallier l’absence de VTR cutanées. Une valeur toxicologique de référence pour une exposition cutanée est alors calculée à partir d’une VTR disponible pour la voie orale. Ce type de calcul est également réalisé dans la base de données RAIS (http://rais.ornl.gov/tox/tox_values.shtml) qui met à disposition sur son site des « VTR cutanées » estimées pour les effets systémiques. Cependant, cette extrapolation voie à voie présente de nombreux inconvénients. Elle permet uniquement de prendre en compte les effets systémiques et non les effets locaux pouvant être induits par une exposition cutanée. De plus, la métabolisation ainsi que les différences d’absorption cutanée en fonction des régions du corps ne sont pas considérées. Ainsi, dans le cadre des sites et sols pollués et du volet sanitaire des études d’impact, il est recommandé par différentes instances de ne plus avoir recours aux extrapolations voie à voie pour quantifier les relations dose-effet liées à une exposition cutanée. A contrario, d’autres textes (directive biocides transposée pour la France, réglementation REACH (Registration, Evaluation and Authorization of Chemicals) pour les substances chimiques) prévoient des évaluations de risque pour la voie cutanée, sur la base ou non d’une extrapolation voie à voie.

Dans le milieu professionnel, une « notation peau » est attribuée aux substances absorbées par voie cutanée. Toutefois, l’existence de données montrant un passage percutané avéré de la substance peut, à elle seule, conduire à l’indication de cette « notation peau ». Ainsi, la « notation peau » ne donne pas d’information quantitative, ni même qualitative, concernant les effets délétères induits après une exposition cutanée. Or cette voie d’exposition n’est pas à négliger. La prise en compte de l’exposition cutanée est devenue, récemment, un sujet prédominant pour l’Union européenne qui a mis en place deux nouveaux projets (RISKOFDERM, développement d’outils d’évaluation et de management des risques liés à une exposition cutanée ; et EDETOX, évaluations et prédictions de l’absorption cutanée des substances toxiques) qui ont pour but de prendre en compte l’exposition cutanée professionnelle. Cependant, ces projets ne proposent pas de développer une méthode permettant de quantifier la relation dose-effet liée à une exposition cutanée.

Au vu des différents éléments cités ci-dessus et de l’intérêt de pouvoir considérer la voie cutanée dans les évaluations de risque sanitaire pour la population générale, il a été estimé nécessaire de réfléchir à la possibilité de développer une méthode de construction de VTR permettant de prendre en compte quantitativement cette voie d’exposition. Cet article constitue le travail préliminaire de cette réflexion et a été dans un premier temps axé sur les effets sensibilisants cutanés.

Démarche suivie

Généralités

Dans un premier temps, une revue bibliographique a été réalisée concernant la voie cutanée : différents types d’effets induits, absorption, métabolisation, etc. Cette revue bibliographique a été ensuite complétée par une recherche des différents travaux nationaux, européens, et internationaux disponibles dans la littérature et permettant de quantifier les différents effets pouvant être induits après une exposition cutanée. Ces derniers travaux enrichis par les différentes connaissances sur la voie cutanée ont servi de base de réflexion pour élaborer une méthode de construction de « VTR cutanées » reposant exclusivement sur l’approche empirique par facteurs d’ajustement (ou d’incertitude). Les travaux récents relatifs à la modélisation n’ont pas été considérés, ils feront l’objet d’un second travail.

Constatation et orientation du travail

Le travail de revue bibliographique a permis de mieux comprendre et d’appréhender toute la complexité de l’exposition cutanée. Il a également mis en évidence un nombre important de facteurs influençant l’absorption cutanée et la susceptibilité d’un individu face à une exposition cutanée. Ces différents facteurs sont présentés dans le tableau 1.

En raison de l’ampleur du travail, particulièrement liée à la complexité de la voie cutanée, il a été décidé de restreindre, dans un premier temps, la méthode d’élaboration des « VTR cutanées » aux substances sensibilisantes.

Une substance sensibilisante est une substance capable d’induire une réaction allergique chez des individus sensibles ou sensibilisés après une ou plusieurs expositions. Par voie cutanée, plusieurs symptômes plus au moins graves tels que la dermatite de contact (pathologie la plus fréquente), l’eczéma, l’œdème de Quincke ou, pour l’effet le plus grave, un choc létal peuvent se manifester. Ces différentes manifestations peuvent avoir des répercussions sur la vie en société, comme une gêne sociale, des hospitalisations ou des arrêts de travail. Au vu de l’importance de ces effets et de leurs conséquences, il apparaissait intéressant de débuter le travail sur les effets sensibilisants par voie cutanée, d’autant plus que ces derniers sont actuellement les mieux documentés parmi les effets pouvant être induits par une exposition cutanée, notamment grâce aux données de la cosmétologie.

Selon l’hypothèse que les effets sensibilisants sont à seuil (hypothèse généralement faite pour la plus grande majorité des substances), la méthode d’élaboration de « VTR cutanées » que nous proposons pour les effets sensibilisants induits par une exposition de la peau est basée sur la démarche de construction classique suivie par les organismes reconnus (OMS, US EPA, ATSDR, RIVM, Santé Canada et OEHHA)1 pour établir les VTR à seuil par inhalation et pour la voie orale. Cette démarche est la même que celle proposée dans le cadre de REACH pour l’élaboration de dose dérivée sans effet (DNEL, derived no effect level) par la méthode des facteurs d’ajustement (ou d’incertitude). Elle se caractérise par l’identification d’une dose critique servant de point de départ pour l’élaboration de la VTR et par la détermination de facteurs d’incertitude permettant d’obtenir un niveau de sécurité acceptable pour l’homme. Afin de recommander les doses critiques et les facteurs d’incertitude adéquats à la voie cutanée et aux effets sensibilisants, nous nous sommes basés sur les deux grandes études de Felter et al. et de Griem et al. [1, 2] menées dans le domaine de la cosmétique. Griem et al. proposent une approche quantitative des effets sensibilisants après une exposition par voie cutanée et calculent une valeur appelée ANSAD (acceptable non-sensitizing area dose) destinée à protéger les individus non allergiques contre une sensibilisation cutanée. Ces auteurs proposent des doses critiques à retenir ainsi que les facteurs d’incertitude à prendre en compte. Felter et al recommandent les facteurs d’incertitude à appliquer pour les effets sensibilisants. Ces deux études ont été complétées par les connaissances actuelles concernant la voie cutanée et les effets sensibilisants.

Un effet sensibilisant se produisant en général après plusieurs expositions répétées (au moins deux expositions), la méthode d’élaboration des « VTR cutanées » que nous proposons sera valide pour des expositions répétées, à la fois pour une durée d’exposition subchronique et chronique.

Tableau 1 Facteurs influençant l’absorption cutanée et la susceptibilité d’un individu face à une exposition cutanée.Table 1. Factors influencing dermal absorption and individual susceptibility to dermal exposure.

Facteurs pouvant influencer

L’absorption cutanée

La susceptibilité d’un individu face à une exposition cutanée

Propriétés physico-chimiques des substances

Personnes déjà sensibilisées ou exposées

Lipophilie

Poids moléculaire

Structure électronique

Polarité

Âge

ARRAY(0x2280ac)

Vecteurs dans lesquels les substances peuvent être présentes

Différence de sexe

Contact direct

Contact via l’air

Contact via l’eau

Contact via le sol

Origines ethniques

ARRAY(0x22a420)

Les régions du corps

(absorption cutanée différente en fonction des régions du corps)

ARRAY(0x22a7b0)

Variations au sein de la population

Âge

État de la peau

Proposition d’une méthode d’élaboration de « VTR cutanées » pour des effets sensibilisants après une exposition de la peau

La méthode que nous proposons permettra de protéger la population générale, les individus « sains », mais également les personnes déjà sensibilisées. Toutefois, les personnes très sensibles ne seront pas systématiquement protégées.

Tests retenus pour déterminer la dose critique

Différents tests chez l’homme (HRIPT, HMT) et chez l’animal (LLNA, GPMT, MEST, Buehler test) sont utilisés pour détecter si une substance est sensibilisante et à partir de quelle dose. Nous proposons d’utiliser ces tests pour identifier les doses critiques. Ces doses serviront de point de départ pour l’établissement des « VTR cutanées ».

Tests réalisés chez l’homme

Le test HRIPT (human repeated insult patch test) est usuellement le seul performant chez l’homme et recommandé pour déterminer le potentiel sensibilisant d’une substance. Il consiste en une application consécutive de dix patchs sur un site différent de la peau pour chaque patch (bras ou dos). Chaque patch est appliqué pendant 24 heures, trois fois par semaine. Pour chaque site d’induction, l’apparition d’un érythème ou d’un œdème est observée. Deux semaines après la dernière induction, un patch est de nouveau appliqué pendant 24 heures et la réponse est immédiatement regardée et analysée. Cette dernière réponse est comparée à la première obtenue après le patch d’induction [3, 4]. Le test HMT (human maximization test) inclut 5 applications de patchs sous occlusion pendant 48 heures au niveau du même site de la peau avec une période de coupure de 24 heures entre les différents patchs. Après une période de non-exposition de 2 semaines suite à la dernière induction, la sensibilisation est évaluée par application d’un patch pendant 48 heures sous occlusion avec la concentration maximum non irritante de la substance à tester [5, 6]. Toutefois, pour un souci d’éthique, ce test qui était très souvent utilisé est de moins en moins pratiqué en France pour étudier l’effet sensibilisant d’une substance. De plus, dans ce genre de test, les doses d’exposition testées sont généralement faibles et le temps d’exposition court. Nous proposons donc, quand les données sont disponibles et fiables (données qui seront généralement anciennes), de choisir en priorité une étude s’appuyant sur un test HRIPT pour déterminer la dose critique pour un effet sensibilisant. Cependant, ce type de test sera de moins en moins disponible.

Tests réalisés chez l’animal

Mené chez la souris, le test LLNA (local lymph node assay) mesure la prolifération des lymphocytes T induite par l’exposition cutanée à une substance sensibilisante. Il est à l’heure actuelle recommandé par l’Organisation de coopération et de développement économiques [7], l’US EPA et le FDA2 pour la détermination du potentiel sensibilisant d’une substance. Nous proposons donc, quand les données sont disponibles, de déterminer la dose critique à partir de ce test si aucune étude chez l’homme (tests HRIPT, HMT) n’existe dans la littérature.

Les autres tests tels que le GPMT (guinea pig maximization test) [8] et le MEST (mouse ear swelling test) évaluent le potentiel de sensibilisation par l’observation de la réponse cutanée après application d’une substance sensibilisante et sont également des tests reconnus. Toutefois, l’observation de la réponse cutanée semble être un résultat moins précis que la mesure du taux de prolifération effectuée lors du test LLNA pour calculer le potentiel sensibilisant d’une substance. De plus, le test GPMT est noté comme un essai très sensible surestimant parfois le potentiel de sensibilisation d’une substance. Ainsi, l’utilisation de ces tests pour estimer la dose critique pour les effets sensibilisants ne sera proposée que si aucune donnée n’est disponible avec un test HRIPT, HMT ou LLNA.

Enfin, un dernier test peut être utilisé pour évaluer le potentiel sensibilisant d’une substance : le Buehler guinea pig test. Mais, contrairement au test GPMT, ce test sous-estime le potentiel sensibilisant d’une substance. L’utilisation de ce test pour déterminer la dose critique ne sera donc proposée qu’en dernier recours, si aucune autre donnée n’est disponible.

Facteurs d’incertitude à appliquer aux doses critiques retenues

Ces facteurs d’incertitude ont été déterminés pour les effets sensibilisants cutanés et afin de protéger à la fois les individus « sains » et les personnes déjà sensibilisées.

Variations interespèces

Si la dose critique pour les effets sensibilisants a été identifiée à partir de données humaines (test HRIPT ou HMT), nous proposons, comme Griem et al. [2] de ne pas appliquer de facteurs d’incertitude pour tenir compte des variations interespèces.

En revanche, lorsque la VTR est construite à partir d’une dose critique déterminée lors d’un test chez l’animal, nous proposons d’appliquer un facteur d’incertitude pour les variations interespèces. La valeur de ce facteur varie en fonction du type de test retenu.

Pour le test LLNA, Griem et al. recommandent un facteur d’incertitude pour couvrir les variations interespèces. En effet, les auteurs montrent que la valeur EC3 (dose critique du test LLNA) n’est pas une valeur absolue qui peut être transposée directement à l’homme. Les auteurs prennent également en compte la composition du véhicule (le véhicule étant un produit utilisé pour l’administration de la substance testée), composition qui peut être différente entre le test HRIPT et le test LLNA. Cette composition peut également varier dans le test LLNA entre les différents laboratoires. Toutefois, plusieurs auteurs démontrent que le rôle du véhicule dans le test LLNA n’influence pas la réponse du test [9]. De plus, à travers différents exemples de substances, ces mêmes auteurs démontrent que la valeur EC3 est assimilable au NOAEL (no observed adverse effect level, dose sans effet nocif observé) du test HRIPT. Enfin, plusieurs auteurs ont démontré que la peau des souris était plus perméable que celle de l’homme [10, 11]. L’ensemble de ces arguments est en accord avec le fait de ne pas retenir de facteur supplémentaire pour tenir compte des variations interespèces lorsque la dose critique a été identifiée à partir d’un test LLNA.

Pour les autres tests menés chez l’animal (MEST chez la souris et GPMT chez le cobaye), peu de données sont disponibles. Il a été démontré à plusieurs reprises que la peau des différentes espèces d’animaux utilisée en laboratoire était similaire ou plus perméable que la peau de l’homme. De plus, ces deux tests semblent surestimer le potentiel sensibilisant d’une substance. Il apparaît donc raisonnable de ne prendre qu’un facteur de 2 pour tenir compte des variations interespèces pour ces autres tests menés chez l’animal.

Enfin, pour le test Buehler guinea pig, il a été démontré qu’il sous-estimait le potentiel sensibilisant d’une substance ; il est donc recommandé d’appliquer un facteur de 10 supplémentaire quand la dose critique est déterminée à partir de ce test.

Si un LOAEL (lowest observed adverse effect level, dose minimale avec effet nocif observé) et non un NOAEL est identifié à partir des tests, ce qui peut-être le cas pour les tests HRIPT et HMT chez l’homme et pour les tests MEST, GPMT et le test Buehler guinea pig chez l’animal, nous conseillons d’appliquer un facteur supplémentaire entre 3 et 10, comme il est classiquement fait pour les VTR par inhalation et pour la voie orale. Le choix du facteur dépend de l’espacement des doses testées dans l’étude expérimentale, de l’étendue et de la sévérité de l’effet [12]. Dans le cas où un facteur est déjà à prendre en compte pour l’utilisation d’un NOAEL, le facteur entre 3 et 10 à retenir dans le cas d’un LOAEL doit être multiplié au facteur recommandé pour l’utilisation du NOAEL

Le tableau 2 présente les différents facteurs d’incertitude interespèces que nous conseillons en fonction du type de test choisi et de la dose critique retenue.

Tableau 2 Facteurs d’incertitude interespèces à appliquer.Table 2. Interspecies uncertainty factors to apply.

Types de tests

Dose critique à prendre en compte

Facteurs d’incertitude proposés

Test HRIPT ou HMT (chez l’homme)

NOAEL/LOAEL

1/ entre 3 et 10

Test LLNA (chez la souris)

EC3

1

Autres tests chez l’animal (MEST, GPMT)

NOAEL/LOAEL

2/ entre 3 et 10 × 2

Buehler guinea pig test (chez le cobaye)

NOAEL/LOAEL

10/ entre 3 et 10 × 2

Variations intra-espèce

L’âge

Griem et al. [2] et Felter et al. [1] considèrent que ni un âge avancé ni un jeune âge peuvent avoir une influence sur la sensibilisation après une exposition cutanée. Ainsi, ces auteurs conseillent de ne pas retenir de facteur d’incertitude pour tenir compte des variations liées à l’âge.

Dans la littérature, il a été montré que les personnes âgées ont une peau plus résistante aux agressions que les jeunes adultes et présentent une réduction de la sensibilité. La sensibilisation diminue graduellement avec l’âge dès 14 ans. Les personnes âgées ne sont donc pas à considérer comme une population sensible.

Plusieurs études décrivent que les jeunes enfants seraient moins susceptibles au pouvoir sensibilisant des substances que les adultes [13-15]. En revanche, la fonction de barrière de la peau des enfants prématurés ou de petit poids corporel est beaucoup moins efficace que celle des nouveau-nés arrivés à terme ou des adultes. Cependant, les enfants prématurés ou de petits poids corporels développent une barrière compétente dès 4 semaines après leur naissance. Ces deux derniers éléments mettent en avant qu’il serait souhaitable d’appliquer un facteur d’incertitude supplémentaire pour protéger les enfants d’âge inférieur à 1 mois. Nous proposons donc de construire deux types de VTR : une pour protéger les adultes et les enfants, et la seconde pour protéger les nouveau-nés de moins de 4 semaines. Pour ces derniers, un facteur supplémentaire de 3 sera appliqué pour prendre en compte la plus grande perméabilité cutanée des très jeunes enfants.

Les populations déjà sensibilisées/expositions répétées

Nous conseillons de prendre un facteur d’incertitude de 10 pour couvrir la population déjà sensibilisée. Ce facteur est conforté par différentes études :
  • l’étude de Daston et al. [16] qui montre une atteinte plus rapide du seuil de sensibilisation des enfants dans les pays industrialisés par rapport à avant ;
  • celle de Friedmann et al. [17] qui montre l’existence d’un facteur 10 entre le premier sujet à avoir répondu et le dernier, après réalisation d’un test de sensibilisation au dinitrochlorobenzène ;
  • l’étude de Malten et al. [18] qui montre l’existence d’un seuil et de son atteinte plus rapide au fur et à mesure des agressions cutanées ;
  • l’étude de Griem et al. [2] dans laquelle les auteurs recommandent, pour protéger les effets sensibilisants induits après une exposition répétée, l’application d’un facteur de 10 ;
  • les études de Ford et al., de Friedmann et al., et de Vandenberg et Epstein [19-21] qui montrent qu’une exposition répétée sur une longue durée augmenterait le risque de sensibilisation ;
  • l’étude de Friedmann et al. [20] qui met en évidence uniquement un facteur de 2 dans la réponse à différentes substances sensibilisantes entre les volontaires sans antécédents allergiques et ceux avec des antécédents allergiques. Cependant, nous conseillons par prudence, et en raison du manque d’éléments supplémentaires, d’appliquer un facteur de 10.

La différence de sexe

Felter et al. [1] considèrent que la différence de sexe n’influence pas la sensibilisation. Ces auteurs ne prennent donc pas de facteur d’incertitude pour l’éventuelle variation liée au sexe. Dans la littérature, il a été également montré qu’il n’existe aucune différence nette entre l’homme et la femme dans l’intégrité de la barrière cutanée [22]. Certaines études indiquent que chacun serait plus sensible pour des allergènes différents, alors que d’autres ne montrent aucune différence entre l’homme et la femme dans la réponse à l’exposition à des substances sensibilisantes [23-25].

En raison des éléments cités ci-avant, nous proposons donc de ne pas prendre de facteur d’incertitude supplémentaire pour tenir compte de la différence de sexe.

Les origines ethniques

Felter et al. [1] et Griem et al. [2] considèrent que les origines ethniques n’influencent pas la sensibilisation. En revanche, plusieurs études anciennes suggèrent que la population caucasienne serait plus sensible par rapport aux sujets noirs et atteindrait plus rapidement le seuil de sensibilisation [26, 27]. Toutefois, ces études ne renseignent pas sur la différence de sensibilité des autres origines ethniques. Ainsi, comme Felter et al. et Griem et al., nous ne recommandons pas de facteur supplémentaire pour les différences d’origines ethniques.

Les différents états de la peau

Trois grands types de variations décrites dans la littérature peuvent affecter l’état de la peau :
  • les dommages courants. La peau peut être endommagée par de nombreux facteurs : dommages physiques (brûlure, UV…), dommages chimiques (détergents, solvants), petite irritation, dessèchement de la peau ;
  • les facteurs environnementaux augmentant l’absorption cutanée : augmentation de l’hydratation et de la température de la peau. Certaines études montrent que la peau serait plus sensible à certains irritants lors d’une faible humidité en hiver par rapport à l’été [28] ;
  • les maladies cutanées.

Un facteur d’incertitude de 6 semble pertinent pour couvrir l’ensemble des variations liées à l’augmentation de l’absorption cutanée due aux facteurs environnementaux, aux dommages courants (irritation, brûlure…) et aux maladies cutanées. Ces variations sont très courantes dans la population générale.

Le tableau 3 indique les différents facteurs d’incertitude que nous proposons pour couvrir les variations intra-espèce.

Tableau 3 Facteurs d’incertitude intra-espèce à appliquer.Table 3. Intraspecies uncertainty factors to apply.

Types de variations intra-espèce

Facteurs d’incertitude proposés

Âge

Proposition de deux types de VTR :

adulte

1

enfant (< 4 semaines)

3

Sexe

1

Origines ethniques

Si la dose critique est déterminée chez l’homme à partir d’un test HRIPT ou HMT :

- dont les sujets sont majoritairement noirs

2

- dont les sujets sont majoritairement d’une autre origine ethnique que les noirs africains

1

Sujets déjà sensibilisés et exposition répétée

10

États de la peau

Agressions courantes de la peau

6

Facteurs environnementaux

Maladie cutanée

Complexité de la voie cutanée

La peau, réservoir potentiel des substances, est un lieu de métabolisation actif impliquant de nombreux phénomènes dont l’influence sur la sensibilisation est peu documentée. La différence d’absorption en fonction des diverses régions du corps a en revanche été clairement démontrée et il est à noter que la peau du visage présente une absorption plus importante que les autres parties du corps [29,30]. Ces différences d’absorption ont été quantifiées. Lors des tests menés chez l’homme (tests HRIPT, HMT), le patch est appliqué sur le bras ou le haut du dos qui sont des régions d’absorption moyenne. De ce fait, aucun facteur n’est à prendre en compte pour la différence d’absorption des régions du corps. Lors des tests menés chez les animaux, leur peau étant plus perméable que celle de l’homme, un facteur d’incertitude supplémentaire ne semble pas non plus nécessaire.

Vecteurs

Les tests menés chez l’animal (GPMT, MEST, LLNA) ou chez l’homme (HRIPT, HMT) utilisent un contact direct cutané de la substance pour déterminer les doses critiques. Aucun facteur d’incertitude ne sera donc à retenir lorsque le contact cutané avec la substance est direct.

Le vecteur eau semble augmenter l’absorption cutanée quelles que soient les propriétés physico-chimiques des substances. Les vecteurs air et sol sont des vecteurs très complexes faisant intervenir pour le vecteur air un taux de déposition des substances sur la peau. Ainsi, au vu des connaissances actuelles, il est impossible de proposer de facteur d’incertitude dans le cas où la substance est véhiculée par l’eau, par l’air ou par les sols (tableau 4). La méthode proposée est donc, pour l’instant, uniquement valide pour un contact direct.

Tableau 4 Facteurs d’incertitude liés au vecteur d’exposition.Table 4. Uncertainty factors associated with the exposure vector.

Différents types de vecteurs

Facteurs d’incertitude

Contact cutané direct

1

Vecteur eau

2

Vecteur air

?

Remarques

Il est important de préciser que le taux d’absorption n’est pas à prendre en compte dans le calcul de la VTR, puisqu’il est déjà intégré dans la dose critique identifiée dans les tests. En effet, lors de l’application de la substance, l’effet observé est directement lié à la dose absorbée. De même, les propriétés physico-chimiques des substances et la surface de la peau exposée ne sont pas intégrées dans le calcul de la VTR cutanée, mais à prendre en compte lors de l’estimation de la dose d’exposition.

Conclusion

Ce travail a consisté dans un premier temps à rassembler l’ensemble des informations concernant la voie cutanée : généralités et possibilité de quantifier les relations doses-effets par une approche empirique pour cette voie. Cela a permis de mettre en évidence la complexité de la voie cutanée, le manque de données, actuellement, pour certains types d’effets précis (effets systémiques, par exemple) et l’ampleur du sujet. Il apparaissait donc nécessaire, dans un premier temps, de réduire l’objectif initial qui était de proposer une méthode d’élaboration de VTR pour une exposition cutanée.

Les effets sensibilisants sont les mieux documentés parmi les différents effets pouvant être induits après une exposition par voie cutanée, notamment grâce aux travaux menés dans le domaine de la cosmétique. Il existe une assez bonne connaissance des différents facteurs influençant la réponse de l’effet sensibilisant et deux études importantes présentent un moyen de quantifier les relations doses-effets pour les effets sensibilisants après une exposition cutanée. De plus, les tests de sensibilisation, aussi bien chez l’homme que chez les animaux, sont reconnus et certains d’entre eux sont validés. Ainsi, notre réflexion s’est basée sur la proposition d’une méthode de construction de « VTR cutanées » pour les effets sensibilisants induits après une exposition de la peau. Les expositions des muqueuses et des yeux ont été écartées en raison de leur complexité et du faible niveau des connaissances.

Sur la base des travaux réalisés essentiellement dans le domaine de la cosmétique, nous avons proposé une méthode d’élaboration de « VTR cutanées » pour des effets sensibilisants après une exposition de la peau (valides pour une exposition répétée subchronique et chronique). La démarche de construction classique suivie par les organismes reconnus pour établir des VTR à seuil par inhalation et pour la voie orale a été reprise. Les types de tests cutanés, les doses critiques et les facteurs d’incertitude à retenir dans le cas d’une exposition cutanée ont été proposés. Toutefois, au vu de l’ensemble des éléments influençant la réponse cutanée et l’importante complexité de cette voie, le choix des facteurs d’incertitude reste délicat et sera, sans doute, à rediscuter au fur et à mesure de l’évolution des connaissances, en particulier de celles relatives aux approches par modélisation qui se développent.

En ce qui concerne les perspectives, il apparaît nécessaire de valider cette première méthode en l’appliquant à quelques substances sensibilisantes qui nous semblent prioritaires dans le cadre des évaluations des risques sanitaires. La faisabilité de notre méthode sera ainsi testée et cette dernière pourra ensuite être améliorée grâce à ces illustrations.

Ce travail préliminaire devra être également étendu à l’ensemble de la voie cutanée. Il sera nécessaire d’aborder les autres types d’effets induits après une exposition cutanée tels que les effets irritants/corrosifs et les effets systémiques ainsi que l’exposition des muqueuses et des yeux. De nombreux tests cutanés sont en cours de développement, notamment dans le cadre de REACH. Ces travaux devraient peut-être permettre d’obtenir des données plus complètes sur l’ensemble des expositions cutanées et, ainsi, de proposer par la suite une méthode de construction de VTR cutanées plus générale potentiellement étendue, au-delà des approches par facteurs d’ajustement, aux approches par modélisation.

Remerciements

Nous remercions Luc Mosqueron pour les échanges scientifiques que nous avons eus avec lui.

Références

1 Felter SP, Robinson MK, Basketter DA, et al. A review of the scientific basis for uncertainty factors for use in quantitative risk assessment for the induction of allergic contact dermatitis. Contact Dermatitis 2002 ; 47 : 257-66.

2 Griem P, Goedel C, Scheffler H. Proposal for a risk assessment methodology for skin sensitization based on sensitization potency data. Regul Toxicol Pharmacol 2003 ; 38 : 269-90.

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4 Draize JH. Dermal toxicity. Appraisal of the safety of chemicals in foods, drugs and cosmetics. Austin (Texas) : Association of food and drug officials of the United States, Texas State Department of Health, 1959.

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2 FDA : Food and Drug Administration.1 OMS : Organisation mondiale de la santé ; US EPA : United States Environmental Protection Agency ; ATSDR : Agency for Toxic Substances and Disease Registry ; RIVM : Institut national de la santé publique et de l’environnement des Pays-Bas ; OEHHA : Office of Environmental Health Hazard Assesssment.


 

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