ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Claude André
Institut national de recherche et de sécurité (INRS), Avenue de
Bourgogne, 54500 Vandœuvre et 30, rue Olivier Noyer, 75014
Paris
L’évolution technique telle qu’elle est perceptible à beaucoup
dispose d’un certain nombre de caractéristiques d’irréversibilité,
d’irrésistibilité, de discontinuité et d’incontrôlabilité. Sans
qu’on y fasse facilement attention, cette transformation très
accélérée du système de production se traduit par des perturbations
de la culture et des attentes de la société dans son ensemble.
L’accélération observée ne permettra sans doute pas de maintenir
pour longtemps et de manière satisfaisante l’accord entre progrès
technique et vie sociale, amenant à réfléchir aux voies d’évitement
d’une certaine « panne de sens » de la société et au
triomphe de la technologie, malade finalement de son
succès.Concernés par les risques professionnels et leurs
réductions, nous pouvons poser comme postulat un risque induit par
le non-rapprochement entre le point de vue d’un « progrès
indéfini » au nom d’une culture économique (capitalisme,
consommation…) et la satisfaction de la société, dont celle du
travail (qualité de vie, place sociale du travail,
environnement…).Dans ce cadre, les compétences techniques et
scientifiques doivent être exploitées en vue d’une meilleure
exploration du champ social [1]. Ainsi, il paraît essentiel de se
préoccuper des possibilités de régulation autorisant la gestion des
risques professionnels. C’est ainsi que l’auteur s’est engagé dans
une réflexion sur un nouveau paradigme, celui du principe de
précaution appliqué au milieu professionnel.La volonté n’est pas de
déplacer les idées et concepts par continuité, ressemblance ou
analogie, mais plutôt de tenter de faire évoluer le sens. Par
l’usage de métaphores nouvelles, la pensée doit pouvoir ainsi
échapper à l’enfermement tautologique [2] !Cette volonté amène
à se forger des convictions par différentes voies pour tenter de
couvrir le champ de la question. Ainsi, les propositions qui
suivent sont la conclusion temporaire de l’état d’une réflexion. Il
s’agit d’un point de vue qui s’est construit sur la recherche des
processus ayant conduit à l’émergence du principe de précaution, un
retour sur la maîtrise des risques et, obligation, une analyse sans
doute réductrice de la mise en situation possible de l’utilisation
du principe de précaution en milieu professionnel.
Les changements
Même s’il existe déjà des ouvriers au Moyen-Âge, ce sont la
Renaissance et la finance italienne qui constituent des éléments de
rupture qui préparent la révolution industrielle. Il existe, et
c’est plutôt nouveau, un moteur de l’évolution : l’assurance
de bénéfices terrestres. Il y a alors causalité motrice et c’est à
partir de ce processus qu’on cherchera à améliorer les techniques
[3].
La volonté de gain entraîne la notion de concurrence, phénomène
caractéristique d’un monde ouvert. On change donc de « système
thermodynamique », passant de fermé à ouvert, en s’appuyant
sur un développement technologique évolutif, toujours remis en
cause. La vision stratégique et/ou la notion d’objectif sont liées
à un profit attendu à court ou à moyen terme. Les développements
consécutifs ne peuvent se produire qu’avec une vision globale des
causes et des effets, prenant en considération également les
aspects ordinaires et actuels du contrôle social [3].
Cette évolution rapide de l’environnement technique, dont, à
l’image de la parabole des aveugles de Bruegel, on ne sait où il
mène, est soutenue par la société. Le progrès affiche la
perfectibilité de l’homme, c’est-à-dire que le progrès est inscrit
dans sa nature et, comme le signale Taguieff [4], respecte l’utopie
baconienne d’une totale maîtrise de la nature par l’homme moderne
armé de la science et de la technique. Cette transition sort la vie
quotidienne de ses régularités ordinaires (par exemple
l’agriculture) et présente ainsi le progrès comme une sorte de
dogme fondamental d’un savoir qui sauve, nécessitant à la fois,
hors contexte moral, le développement des sciences et des
techniques.
Depuis une époque récente, l’innovation technologique s’appuie
sur divers changements d’échelle [5] :
- – espace : nanotechnologies, concentration autour
de mégapoles ;
- – temps (accélération des innovations) ;
- – information (cas par exemple de l’information sur la
vache folle) ;
- – régulations économiques et sociales (Organisation
mondiale du commerce (OMC), Europe…) ;
- – espérance de vie des citoyens en augmentation.
À ce changement des échelles traditionnelles sont associés
les développements exponentiels de la science. Ceux-ci font
apparaître des couplages forts entre systèmes ouvrant des voies de
recherches nouvelles en même temps que des applications impensées
il y a 20 ans : optoélectronique, nanomatériaux,
nouvelles technologies de l’information et de la communication,
développement durable, santé…
Ces nouvelles technologies sont transversales, diffusant, comme
l’informatique, dans toutes les activités économiques et
industrielles, combinatoires (leur développement n’a de sens que
dans un tout : le microprocesseur n’a pas d’utilité en l’état
à la différence de l’outil à main), et contagieuses car irriguant
les technologies voisines [6]. Il y a donc à la fois
approfondissement et élargissement, conduisant à la perte du lien
causal dans l’acte de produire. Nous vivons – et nous le savons –
dans la complexité, dans des évolutions temporelles de plus en plus
courtes explorant différentes formes de l’innovation allant de
« marginales » grâce à une amélioration continue des
procédés, à « radicales » (exemple, le nucléaire) en
passant par la révolution technique (les matières plastiques après
1950). L’ensemble des techniques nouvelles qui apparaissent de
manière quasi simultanée bouleverse alors les relations entre la
technique, l’économie et la société [7].
Cette transformation radicale du monde, provenant d’effets
visant localement la performance, assurant la compétitivité, impose
des ruptures, des irréversibilités, des blessures sociales mal
réparées du fait d’un manque de réflexion systémique prenant en
considération la dimension humaine [8, 9]. D’ailleurs, est-ce
possible ?
On a longtemps pensé que les affirmations de Say, économiste
français du XIXe siècle étaient réalistes,
c’est-à-dire que l’offre crée sa propre demande : « Un
produit créé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres
produits, pour tout le montant de sa valeur. » [10] Il y a
dans ce cadre création d’une spirale infinie de production et de
consommation croissantes, éloignées d’une vision marxienne où le
travail est transféré du travailleur, grâce à la machine, au
capital, conduisant au chômage et à l’exclusion. Comme souvent, la
situation réelle est comprise entre ces deux extrêmes et,
actuellement, la plupart des pays d’Europe ont à gérer un contexte
difficile induit par un chômage important, représentant plusieurs
dizaines de millions de personnes.
L’évolution rapide de la technologie n’est pas toujours comprise
et assimilée par les opérateurs dans un cadre de travail de plus en
plus complexe, conduisant à un sentiment mélangé d’impuissance, de
culpabilité et d’inquiétudes collectives [11]. Aux changements
technologiques sont associés des changements organisationnels [12].
La société change trop vite, l’angoisse est également associée aux
contraintes mal comprises du marché, à l’interdépendance croissante
des économies.
Ces angoisses de la société sont également nourries par des
choix technologiques potentiellement irréversibles dont les
conséquences à long terme ne sont pas toutes connues. Dans ces cas,
les mécanismes de contrôle et d’équilibre sont probablement
inadéquats pour assurer pleinement la correspondance consensuelle
entre les intérêts collectifs et individuels, d’une part, et la
pression des intérêts des détenteurs du pouvoir, d’autre part.
Hors du contexte général de l’entreprise se retrouve
l’homme ; celui-ci a appris dès les années 1920 ce
qu’était la mode, à se repérer dans les marques de fabrique. La
publicité est créée. Il devient dans un premier temps consommateur
[13]. Or l’une des ruptures introduites par Descartes dans la vie
moderne est la séparation de l’esprit et du corps [14]. L’idée que
nous disposons d’un corps exprime en fait l’opinion que notre corps
est socialisé, qu’il est intangible et inaliénable. Il est le
support matériel de notre existence, développant de plus en plus le
souci de soi [15]. Si le corps a une existence sociale, c’est parce
que la vie sociale impose des accidents (du travail, de la route…),
des maladies ainsi que des apparences. Il y a en fait deux
dimensions de la conscience que nous avons de notre corps :
celle, individuelle, qui est de disposer librement de son corps,
l’autre, liée à un cadre collectif, impliquant des contraintes.
L’éthique invoquée de nos jours vise une socialisation du corps
pour soi, conduisant en fait à un débat public tronqué [16,
17].
La socialisation du corps pour soi signifie en fait que
l’arbitrage entre risque individuel et risque imposé se déplace
d’autant que le droit de l’homme à disposer de son corps s’étend.
Le goût pour le risque individuel a pour contrepartie l’aversion
pour le risque imposé. Ainsi la relation au risque se stabilise de
plus en plus autour de l’idée que la vie au travail, voire la vie
en société (problèmes environnementaux, en particulier), n’est pas
suffisamment profitable pour justifier une prise de risque [18].
Ainsi, à partir du moment où l’on socialise le corps, l’évaluation
des risques perd tout caractère posé et rationnel. Ce constat
induit une évolution forte dans l’acceptabilité sociale du risque
et dans la socialisation des individus [19].
La demande d’une société, au travail ou non, plus sûre, conduit
à l’exigence d’une évaluation sociale des développements
technologiques, associée à une volonté de contrôle des changements
techniques et organisationnels (en même temps qu’un souhait
d’amélioration du pouvoir d’achat, de disposer des résultats de
l’innovation technologique, etc.).
Les cadres de performance et de protection sociale se retrouvent
dans les différents traités de l’Union européenne (dont Maastricht
et Amsterdam). Dans les documents de Bruxelles, on trouve que les
pouvoirs sont placés en permanence devant le dilemme de choisir
entre la liberté et les droits des individus, de l’industrie et des
organisations avec la nécessité de réduire les risques sur
l’environnement, la santé des hommes, des animaux et des plantes
(articles 6, 95, 152 et 174 du traité
d’Amsterdam). Mais, en même temps, l’Union prend fortement en
considération la compétitivité ainsi que la performance économique
(articles 2, 3 et 163).
Autre élément de contexte, Thom constate qu’il est pratiquement
admis que la croissance (de la production, de la population, de la
pollution…) ne peut être continuée car les ressources du globe
terrestre approchent de la saturation. Il propose d’adopter au plus
vite un régime stationnaire. Dans une société en croissance, le
déséquilibre causé par le progrès peut être compensé par une
innovation considérée comme meilleure qui supplante l’ancienne.
Cependant, il propose de ne tolérer l’innovation que si elle est
sans impact à long terme sur la société [20]. Ainsi se dessine la
fin d’une dynamique, liée à la société de consommation. Comment
passer aux écotechnologies et au développement durable sans
« régresser » ?
Oppenheimer a écrit en 1948, à cause de l’utilisation militaire
de l’énergie nucléaire que « la physique a connu le
péché » [21]. La transition qui commence à émerger, induit des
évolutions fortes à la fois dans l’innovation mais aussi dans les
processus d’acceptabilité des risques. « Hier encore,
l’activité scientifique pouvait s’épanouir, au risque de se révéler
coupable ou complice de conséquences désastreuses. Aujourd’hui, on
n’est pas loin de lui demander de faire à l’avance la preuve de son
innocence. » [22]. Il y a donc nécessité de retrouver la
confiance entre la science, la technologie et la société.
Or, à l’exemple de la société occidentale, les risques
d’accident au travail ont largement diminué depuis cinquante ans.
Les progrès réalisés ont limité la souffrance, mais nous n’en
souffrons pas moins en raison, par exemple, de stress
environnementaux et multiples, caractéristiques d’une inadaptation
[23].
Il n’empêche ! Le cadre de complexité, la perte de
confiance, la méconnaissance scientifique entraînent l’émergence
d’autres formes de régulation sociale du progrès technique !
En effet, dans ce cadre récent, « un risque est d’autant plus
surestimé et suscite une peur d’autant plus grande, qu’il est
inconnu, qu’il est non maîtrisé ou plutôt qu’on n’a pas le
sentiment de le maîtriser, qu’on y est exposé involontairement,
qu’il n’est dû qu’à un artefact, c’est-à-dire qu’il est créé par
l’homme et n’existe pas dans la nature » [24].
Ce contexte interdit d’utiliser les voies réglementaires
précédemment utilisées s’appuyant sur la maîtrise du risque car il
n’est plus possible d’attendre des dommages dont certains auraient
pu être évités [25]. C’est sur ce constat qu’a été conçu le
principe de précaution « tout entier dirigé par une nouvelle
urgence de la décision » [26], nouvelle ressource juridique
qui exprime un modèle « d’anticipation sociale » pour
penser et traiter le risque incertain.
Au moment où cet article est écrit, le principe de précaution a
été introduit dans la constitution. « Finie l’insouciance
modernisatrice, c’est toute la société qui est mise sous tension
pour étudier les conditions de sa survie collective. » [27]
Mais si la précaution appartient désormais à notre arsenal
réglementaire, les esprits sont-ils prêts, la faisabilité est-elle
validée ?.… Bref de nombreuses questions persistent en
association avec un vieux fond de conservatisme… La notion
d’égalité n’a pas empêché pendant de (trop) nombreuses années
l’esclavage et la différence homme-femme ! Ainsi, les
paragraphes qui suivent présentent un certain nombre d’éléments
permettant d’engager le débat.
Un regard sur la maîtrise du risque
Dans un monde du travail à évolution relativement lente, le mariage
de la rigueur et de l’incertain est caractérisé par des éléments
statistiques concrets permettant la définition, par exemple, de
valeurs limites par la voie de la réglementation. Ainsi, dans un
système à boucle rétroactive, il y a possibilité d’influencer le
procédé de façon à satisfaire, pour un temps, l’accord social. Dans
ces conditions, en fonction de l’acceptabilité du risque, un
progrès mesurable est possible.
Mais « on s’aperçoit qu’il existe un manque criant de
données de base pour procéder à une évaluation des risques »
[28]. Que faire ? N’y a-t-il pas nécessité de chercher des
méthodes alternatives et/ou, de manière raisonnable, de proposer et
former les individus à une culture limitant leur
exposition ?
En prévention, il existe de multiples structures qui régissent
et ordonnent la société. « Derrière l’uniformité des
dispositions et des conduites ordinaires, elle provoque
l’apparition des croyances partagées, elle façonne les espaces
sociaux dont les règles et les obligations découlent du système de
valeurs qu’elle propose. » [29] Ainsi, le champ élargi de la
prévention des risques professionnels inclut un ensemble d’acteurs
se réclamant d’un idéal élevé. Ce champ a ceci de particulier dans
la vie sociale que son importance ne relève pas uniquement des
résultats (diminution du nombre et de la gravité des risques
professionnels…), mais aussi du consensus qu’il permet d’établir au
sein de la société au travail tout entière (garantie de confiance
et donc de légitimité).
De ce contexte se déduisent un champ peut-être doctrinal,
pourquoi pas certaines formes d’orthodoxies, considérant parfois
comme immuable le lien entre le monde du travail et celui de la
prévention : stabilité des méthodes, stabilité des demandes,
stabilité des solutions avec une forte formalisation des règles
[30]. D’ailleurs, le système social est effectivement plutôt stable
[31], avec des rétroactions permettant le retour aux conditions
prévalant initialement à l’arrivée d’un problème lié aux conditions
de travail (accident et/ou maladie). Ces rétroactions servent au
maintien d’un équilibre métastable, s’appuyant sur la réception et
l’émission des messages/informations nécessaires. Elles valident,
consolident une morale conventionnelle de prévention.
Ainsi, le contexte s’appuie sur un cadre normatif déjà validé,
défini par ses critères humaniste, philosophique, éthique…
L’élargissement de ce cadre se fait par développement sectoriel sur
des sujets spécifiques : risque routier, filière viande,
cancers professionnels… permettant aux multiples acteurs impliqués
« de couvrir le plus grand nombre possible de lieux
d’intervention, d’une part, et, d’autre part, d’instituer, à
l’intérieur du champ et en fonction des spécialisations, un
véritable marché des compétences et de biens symboliques, chacune
se comportant nécessairement selon ce qui est attendu relativement
à la position occupée dans le champ, tout en cherchant à pousser
l’avantage et à faire prévaloir le caractère prioritaire de la
cause défendue » [29]. Ces actions sont ainsi l’occasion de se
rassembler sur un sujet commun, utile dans une filière spécifique,
renforçant de fait le sentiment d’une commune appartenance (esprit
de corps, facteur de liaison et de solidarité).
Dans ce cadre, c’est l’immédiateté de l’action considérée comme
légitime qui peut donner l’impression que l’activité au quotidien
repose sur un programme non réellement structuré mais plutôt sur
une culture solidement enracinée dans les consciences individuelles
et qui s’enrichit de ses propres travaux (et naturellement
s’autoreproduit…).
Engagée dans la recherche de performance, l’entreprise doit
disposer de la dynamique d’évolution indispensable dans un monde où
compétition, nouveaux marchés, nouveaux produits sont les mots
clés. C’est bien ce que traduit le 6e programme cadre de
recherche et de développement de l’Union Européenne, ainsi que
celui qui va lui succéder [32]. La position de l’entreprise
apparaît donc comme la seule possible d’autant qu’elle se présente
comme le seul recours à l’amélioration du pouvoir d’achat, au
développement de l’emploi et de la qualité de vie au travail… Il
n’est alors pas inenvisageable de penser que l’économie impose la
transformation de la richesse sociale et de la nature en biens de
consommation. La prévention pourrait être alors considérée comme un
processus nécessaire d’adaptation du monde du travail à une réalité
en forte évolution. Il s’agit donc d’agir dans un cadre
particulier, dans un monde en très profonde mutation en proposant
des programmes nouveaux qui ne pourront être socialement
acceptables que par raccordement à la culture fondatrice garante de
leurs légitimités. Pour ce faire, il est nécessaire que la
prévention développe son caractère humaniste et universel
permettant de relever les défis liés à l’évolution de la société
(et du monde du travail). Dans ce cadre, il doit y avoir
renforcement du mythe en s’appuyant sur des résultats positifs, et
donc de la croyance en la légitimité des acteurs.
Ainsi, il y a affirmation du caractère irréversible de
l’évolution du monde et d’une prévention pour laquelle tous les
efforts doivent être faits. L’urgence s’oppose peu ou prou à
l’attente, l’actif au passif ! Ce cadre nouveau est imposé par
l’évolution très rapide du contexte. Comment alors ne pas s’engager
dans une nécessaire prospective et dans l’anticipation ?
Ainsi, si le « risque est devenu un des modes les plus
concrets du lien social, la marque de la solidarité sociale, la
source des devoirs sociaux » [33], c’est aussi que derrière se
trouve l’assurance, celle-ci, comme le système de prévention des
risques professionnels, s’appuyant sur des règles.
Dans ce contexte, l’assurance sociale doit permettre de
développer des solidarités entre travailleurs, entreprises et
société. Or, l’aspect social est un « filtre qui réduit le
spectre à ce qui est convenable de faire et de dire » [11]. Ce
contexte vise la vérité, le juste et le bien, donc, en principe, le
socialement correct ; le problème consiste donc de manière
forte à cerner ces éléments et à les définir. Dans la société, ces
notions paraissent instables, le bien étant sans doute associé à ce
que nous désirons, le cadre collectif étant quelque peu
latéralisé.
Or, « l’assurance est la compensation des effets du hasard
par la mutualité organisée selon les lois de la statistique. Elle
n’élimine pas le hasard, mais elle lui assigne sa part, elle ne
fait pas disparaître la perte, mais elle fait que la perte n’est
pas sentie parce qu’elle est partagée » [33, 34]. La
planification sociale liée à l’assurance affecte une valeur
monétaire à la vie humaine, s’appuyant sur des éléments de la
réalité économique et sociale. Utilisant pour sa mission des bases
de statistiques, le risque est donc en principe calculable et
collectif. Une phrase d’Ewald sur la loi du 9 avril 1898
sur les responsabilités des accidents du travail peut être
rappelée : « principe de la conservation des équilibres
vitaux qui normalise les accidents du travail inclus dans les
risques professionnels associés au risque effectivement
assurable » [33].
Ces éléments s’appuient sur un principe de causalité entre
activité dans l’entreprise et effet néfaste défini en termes
d’accidents ou de maladies professionnels. Il correspond
naturellement à suivre une boucle courte, accessible à tous les
partenaires des entreprises : accident – émotion en interne –
réparation – modification de l’outil de travail. Il y a dans ce
cadre association réelle entre les salariés, l’entreprise,
l’assureur et l’État définissant les règles. On agit dans un espace
à évolution technologique ou sociotechnique lente (progrès) qui,
étant « calculable », permet une projection
financière.
Les données statistiques utilisées correspondant à des valeurs
moyennes conduisent à considérer tous les opérateurs comme égaux
vis-à-vis du risque. Le nombre faible (mais cependant toujours trop
élevé) des accidents ne permet pas d’apprécier et de hiérarchiser
les différences interindividuelles. Dans ces conditions, tout en
admettant que ce principe d’égalité n’est qu’une construction
théorique, des règles juridiques simples ont pu être mises en place
et appliquées.
Il est possible de suivre Lottin [35] sur cet aspect des choses.
Il écrit en 1912 : « Si l’on se contente d’étudier les
individus, il devient impossible de saisir les lois et l’on est
frappé par les particularités individuelles qui sont
infinies. » La norme s’appuie donc sur la moyenne et ne
s’enrichit pas de la connaissance des écarts types, l’affichage
étant une philosophie collective.
Or, si l’on prend en considération un ensemble d’éléments
présentés plus en amont de cet essai :
- – l’entreprise s’inscrit de plus en plus dans
l’exploration de la complexité et par conséquence de l’incertain
lié au changement rapide des technologies (au sens le plus
large) ;
- – le citoyen se transforme, pour diverses raisons, de
plus en plus en individu réclamant des droits, engageant de plus en
plus la responsabilité personnelle des dirigeants des entreprises,
voire de l’assurance sociale. Il y a dans ces conditions passage
effectif, même s’il n’a pas été souhaité, du collectif à
l’individuel ;
- – la science doit (peut ?) permettre, même si
presque tout reste à faire, des progrès sensibles dans la réduction
de l’incertitude des effets des nuisances sur l’homme ;
- – les maladies professionnelles ou susceptibles de
l’être sont considérées comme d’origines de plus en plus
multifactorielles ;
- – le journalisme « va combler avec de l’information
superficielle ce qu’il ignore, cette véritable complexité qu’aucun
savant ne maîtrise » [36]. Le procès d’intention, l’amalgame
et, en conséquence, le manichéisme, l’« éthique » d’un
faux socialement correct au nom d’une pseudo-vertu sont les
conséquences du passage dans la presse d’une information d’origine
incertaine, parce que tout n’est pas maîtrisé ni maîtrisable.
Il est donc possible de comprendre dans quel espace de
complexité l’assurance sociale est en train de se diriger. Elle a
besoin sans doute d’expliquer, d’informer mais aussi naturellement
d’explorer par la voie de la recherche un certain nombre de verrous
qui ont été présentés à grands traits ci-dessus.
Ces différents éléments nécessitent d’agir pour réduire le grand
écart entre besoin de sécurité individuelle qui « semble
s’alimenter de sa propre satisfaction » [33] et l’évolution
rapide d’une société au travail de plus en plus complexe [37]. Or,
dans le même temps, l’assurance sociale doit réparer les effets
néfastes de nuisances d’origine professionnelle liées à des
procédés anciens et contribuer à l’« épanouissement » des
opérateurs en développant de la prévention. Celle-ci permet la
modification des conditions définissant les causes de ces
nuisances ; c’est un autre grand écart entre conséquences
(réparation) et causes (prévention) sur lequel elle doit également
jouer.
Et le rôle du législateur dans ce domaine largement perturbé par
la non-maîtrise des causalités et des statistiques associées ?
Lui-même se retrouve en situation d’incertitude. Cependant, en
France, il s’appuie de plus en plus sur des experts (par exemple,
l’Institut de veille sanitaire, l’Agence française de sécurité
sanitaire de l’environnement et du travail…) qui ont pour mission
d’éclairer les pouvoirs publics sur l’évolution de la société au
travail. Par ailleurs, la société demande de plus en plus de
transparence, ce qui correspond à un principe tout à fait
raisonnable mais qui, selon Slama [11], est « porteur de
dérives totalitaires en entraînant l’extension de la surveillance
et de la délation ». Cette transparence souhaitable peut ne
pas être totalement accessible au citoyen, voire au
législateur ; elle conduit à demander à d’autres experts de
synthétiser, voire de proposer, des solutions clés en main à la
société. Ils constituent des comités d’éthique permettant en
principe de séparer ce qui est moral (bien) et mal.
Ces comités sont amenés à discuter de problèmes importants mais
localisés. Ils participent à des conclusions spécifiques sur des
interrogations/inquiétudes de la société (exemple : clonage
humain…). Dans le même temps, la démocratie n’amène pas ou peu le
citoyen à définir ce que sont le bien et/ou le mal (concepts
éminemment évolutifs et différents selon les cultures). Dans ce
cadre, la question posée, centrale, est de savoir si l’évolution de
la société est causale, irrémédiable ou contrôlable, ou bien
d’accepter un système à évolution stochastique dont certains effets
cumulés peuvent mettre l’humanité en danger. Le débat dans cette
métacomplexité n’existe pratiquement pas, le niveau de discussion
dans ce domaine d’incertitude est sans doute plus proche de celui
du « café du commerce » qu’associé à une réflexion
achevée !
Il y a donc fragilité pour tous - l’État, l’assureur social,
l’entreprise et à la fin pour les salariés eux-mêmes. L’incertitude
grandissante, l’inquiétude collective renforcée par le pouvoir des
médias induit le renforcement de la demande d’application du
principe de précaution, conduisant à l’émergence d’effets
secondaires inconnus. Par exemple, la connaissance des dangers
réels induits par l’amiante a amené les pouvoirs publics à
interdire l’utilisation de ce minéral, remplacé par des fibres de
substitution dont les effets sur l’homme ne sont encore pas tous
connus !
Nietzsche a écrit : « Toutes les sciences devront
préparer dorénavant la tâche du philosophe de l’avenir : cette
tâche consiste, pour le philosophe, a résoudre le problème de
l’évaluation, à déterminer la hiérarchie des valeurs. » [38]
L’assurance sociale doit investir dans le quotidien (prévention
« ordinaire », réparation), dans la prospection sur les
tendances lourdes caractéristiques de l’évolution du travail et/ou
dans l’exploration de la gestion de l’incertain non caractérisé par
des éléments statistiques permettant le progrès. C’est bien ce qui
est caractérisé par le problème des risques émergents et
naturellement par le principe de précaution.
Le principe de précaution ou le risque de ne rien
faire !
L’incertitude liée aux procédés eux-mêmes, l’entreprise ne
maîtrisant pas tout dans la complexité du système de production,
conduit certains à proposer l’application du principe de
précaution, empreint d’une conception scientiste (associée
cependant à une certaine prudence financière) par son optimisme sur
la capacité des scientifiques à apporter des réponses rapides et
naturellement définitives ( !) à des questions complexes
permettant d’éliminer le risque. On fait donc apparaître un aspect
dual de la science conduisant l’innovation et répondant aux
attentes de la société, hélas de manière souvent insuffisante pour
aider celle-ci à définir la vérité.
Dans ce cadre, les scientifiques sont en charge d’une
responsabilité qu’ils n’assument que très imparfaitement puisqu’ils
cautionnent des risques inhérents aux réalisations techniques
qu’ils permettent. D’une part, ils ont rarement une approche
« intégrale » de leur activité ; investissant peu
dans la complexité des phénomènes, ils occupent des espaces
disciplinaires souvent trop cloisonnés [3, 37], ce qui ne permet
pas facilement d’informer correctement la société. D’autre part, le
discours scientifique s’inscrit mal dans le flux de la parole
médiatisée qui se doit d’être succincte et frappante. Il s’agit
souvent de privilégier le spectaculaire sur l’informatif. Les
médias anticipent en permanence des « affaires » que les
scientifiques n’ont pas toujours le temps ni les moyens de
désactiver.
D’un côté, développement de la performance des entreprises, de
l’autre, précarisation et refus du risque ! Ce refus conduit à
un système contrôlé médiatiquement de la culpabilité permanente. De
fait, l’impossibilité de ne pas être responsable est scandaleuse
par comparaison avec une certaine déresponsabilisation de
l’individu. Elle est susceptible de conduire soit au procès, soit à
l’immobilisme. Nous voici donc au cœur du sujet.
De fait, l’état des savoirs et la densité des interrelations ne
permettent pas (plus ?) de concevoir l’origine concrète ou la
chaîne des causalités : enchaînement d’erreurs humaines ou
logique(s) technique(s) autonome(s) présentant en soi des dangers
possibles non réfléchis. La précarité et la faiblesse des savoirs
scientifiques empêchent le passage à la localisation et obligent
finalement à rester à un niveau de pensée où l’on constate que la
technologie moderne produit de l’incertitude.
L’intérêt de déplacer la problématique vers la notion
d’incertitude est de traiter d’un bloc les évolutions sociales
plutôt que de s’enfermer dans un débat sur le risque acceptable qui
est en fait bloqué par le décalage entre un discours objectif
( ?), scientifique mais probablement insuffisant sur le
risque, et un discours plus subjectif, empreint de vérité révélée,
focalisé sur le sentiment de peur. Risque et peur, sûreté et
sentiment d’insécurité, acceptabilité ou inacceptabilité de
l’acceptabilité, inconscience et désintérêt, toutes ces
alternatives traduisent un seul et même fait qu’Ewald met en
évidence [33] : le risque introduit de l’asymétrie dans nos
sociétés.
L’asymétrie signifie que pour certaines personnes, le risque est
imposé à cause de l’absence d’une responsabilité traduite en termes
de sécurité. Il l’est aussi à cause de la non-répartition du gain
associé aux risques encourus. « L’accident a toujours été
soucieux de définir des limites à la prise de risques. Les codes
pénal et civil sanctionnent l’imprudence et la négligence, celui
qui met en danger la vie d’autrui. Si le courage est valorisé, la
témérité est condamnée. » [39] Ceux qui
« fabriquent » le risque le font parce qu’ils perçoivent
dans le développement de leur performance un gain qui les fait
courir.
L’objet de ce chapitre est donc d’évoquer la possibilité d’un
apprentissage possible, sans doute difficile, de la séparation du
discours scientifique, structuré par sa méthodologie, sa culture
voire sa rigueur, ses connaissances et la sphère de décision de
type social qui doit prendre en compte des contraintes extérieures
à la « simple » objectivité scientifique. Le principe de
précaution est ainsi représenté en France par la loi dite
« Barnier » du 2 février 1995
(article 200-1 du code rural) : « Le principe de
précaution selon lequel l’absence de certitudes compte tenu des
connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas
retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant
à prévenir le risque de dommages graves et irréversibles à
l’environnement à un coût économiquement supportable. » Son
application doit permettre la gestion de l’incertitude (et non
l’abstention), nouvelle ressource juridique qui est un modèle
d’« anticipation sociale » pour penser et traiter le
risque incertain. Or, à l’évidence, on est placé dans un contexte
qui vise plus de démocratie mais avec l’immédiateté du regard
médiatique induisant un possible « faux » socialement
correct dans lequel peu de scientifiques sérieux souhaitent
s’investir.
Le résultat d’une prospective scientifique [40] s’appuyant sur
une grande cohorte illustre la vision du scientifique et est
traduit par une inclinaison à privilégier les tendances moyennes.
Mais comment trouver un vrai sujet nécessitant une réflexion du
politique ? Quels sont les risques susceptibles
d’émerger ? (situation certes identique en maîtrise du
risque !). En effet, « nous croyons que nous vivons dans
un univers où les événements de probabilité trop faible ne se
produisent pas, et nous agissons en conséquence. Jusqu’à présent,
l’expérience ne nous a (pas trop) démentis mais nul ne saurait
présager de l’avenir. » [41] Comment alors gérer
l’imprévisible, comment détecter les sources d’incertitudes dans
des systèmes complexes et les types de risques possibles qu’elles
engendrent ? [8, 42]. De plus, l’absence de réflexion
systémique n’a pas pu autoriser des études de fond prenant en
compte toute la dimension humaine car ce n’est pas prioritaire pour
le décideur qui ne s’attache généralement au problème que lorsqu’il
y a urgence [8].
Compte tenu de leurs complexités, on oublie en effet trop
souvent que les procédés ne sont jamais totalement stables, qu’ils
sont fonction des sources d’approvisionnement, de la qualification
des personnels et des recherches journalières de gain. Si pour une
grande part, la maîtrise du risque s’appuie sur des risques avérés,
les « nouveaux » risques doivent pouvoir émerger, ne
serait-ce que dans la conscience des hommes [43] (et donc aussi des
scientifiques ?) pour faire l’objet d’un traitement par le
législateur. Aujourd’hui, il ne semble pas qu’il existe des
situations permettant la réflexion. Doit-on créer un corps
d’« alarmistes » et comment ? [25]. « Nous
n’avons plus besoin d’idéologie, mais nous avons besoin d’idées,
d’analyses et de sens. C’est à cette condition que l’intellectuel
retrouve dans la cité la place qu’il a perdue en voulant
obstinément délivrer des messages à partir d’une marginalité qu’il
cultivait […]. Cela suppose que les intellectuels aiment davantage
les Hommes et moins l’idée d’une humanité qu’ils se forgent dans
une superbe et arrogante solitude. » [44].
L’émergence de la question est une chose, le traitement en est
une seconde. Il convient de disposer d’un modèle, d’une procédure
permettant la compréhension. Dans ce cadre, la commission de
l’Union européenne a adopté le 2 février 2000 une
communication sur une sorte de check-list, mode d’emploi
d’exploration du principe de précaution (laissant cependant place à
une forte subjectivité) [45, 46] :
- • conditions préalables au recours au principe de
précaution (cerner le doute raisonnable) :
- – évaluation scientifique de l’existence d’effets
potentiels négatifs (concrète plutôt que spéculative) ;
- – tentative d’évaluation scientifique de l’intensité du
risque (évaluation du danger, caractérisation du danger, évaluation
de l’exposition, caractérisation du risque) ;
- – examen des incertitudes scientifiques.
- • décision politique :
- – analyse du rapport avantages-inconvénients
économiques ; liens avec la perception ;
- – transparence du processus.
- • critères que doit respecter l’action :
- – niveau « approprié » de protection (pas de
bannissement en principe) ;
- – non-discrimination (origine du produit par
exemple) ;
- – homogénéité avec des cas similaires ;
- – poursuite de la recherche scientifique ;
- – réexamen de la décision à la lumière de nouvelles
données ;
- – fixation éventuelle de la charge de la preuve de la
conformité de la décision prise.
À l’examen de la présentation de Frantzen [45], on est frappé
par la similitude de fond avec le principe de maîtrise des risques
qui ne s’appuie pas toujours lui non plus sur des connaissances
certaines. Y aurait-il un détournement sémantique ? La
nécessité de l’expertise dans ce système fait la place non
seulement au scientifique mais également à d’autres compétences
pour faire face à des questions relevant du couplage entre risque
et société. Mais dans l’expertise ne risque-t-on pas de plaquer sur
des situations complexes, difficiles à cerner, une forme de
bavardage humanitaire, voire du simple socialement correct ?
[47]. Il est possible également que les responsables subissent des
pressions contre des risques potentiels ou hypothétiques les
amenant à appliquer le principe de précaution de manière extrême
[48]. Le choix des experts peut être alors adapté à la réponse.
« Il existe bien un risque de dérive, mais il est plus à
imputer à la façon dont la politique conçoit la mobilisation des
experts qu’à la façon dont les experts tentent de rendre des avis
en ayant conscience d’exercer un jugement sous l’égide de la
précaution. » [49].
En effet, on imagine difficilement une majorité politique
imposer à ses électeurs des évolutions fortes entraînant des
désordres sociaux immédiats sur des réflexions possibles dont
l’horizon temporel est indéterminé [50]. Comment toujours être
objectif si l’on veut être réélu ? Jusqu’où peut-on aller trop
loin ? En effet, les régulations actuelles peuvent s’appliquer
à l’échelon national, européen, voire international. Organiser par
exemple un débat sur l’utilisation des organismes génétiquement
modifiés (OGM) en France ou en Europe conduit à de nombreux
biais : autorisation aux États-Unis, recherche appliquée dans
des pays plus « ouverts ». L’utilisation de la précaution
par certains pays et non par d’autres induit donc des effets sur la
compétitivité et l’emploi.
Il faut alors « garantir les conditions de légitimité d’une
prise de décision dont la moralité ne peut plus être mesurée à son
adéquation à tel contenu prédonné : son rôle est de garantir
institutionnellement la mise en place et le fonctionnement de
procédures de consultation au cours desquelles personne ne peut
prétendre détenir la clé de la vérité » [51]. Or, si ce vœu
est souhaitable, deux études réalisées aux États-Unis et en Europe
ont montré une grande inaptitude ou un désintérêt du public pour
comprendre l’évolution de l’aventure technologique [52-54]. Quatre
groupes sont ainsi distingués :
- 1. Le public général qui n’a pas d’intérêt pour la
science, pratiquement pas de connaissances et pas forcément le goût
d’en acquérir ;
- 2. Le public intéressé qui est curieux des sciences par
goût ou parce que cela fait partie de son activité
professionnelle ;
- 3. La communauté scientifique ;
- 4. Les médiateurs scientifiques et techniques.
Seuls, environ 5 à 8 % des Européens et des Américains
accèdent à la compréhension de l’impact de la technologie dans la
société. Comment, sur ces bases, entrer réellement dans un débat
« éclairé » certes, mais non écouté ? Où es-tu
démocratie ?
Différentes logiques ou méthodes existent pour l’expertise en
situation d’incertitudes partielles, des approches causales (cas
idéaux), algorithmiques reposant sur des conventions socialement
acceptées [55, 56]. Dans l’exploration du principe de précaution,
l’approche est plus heuristique, s’appuyant sur la connaissance de
situations passées en mobilisant le savoir des experts pour
anticiper l’avenir [57].
Que devient la rhétorique de la rationalité scientifique quand
les avis des différents experts ne convergent pas ? La
suspicion des biais, alors qu’il s’agit d’une gestion différente de
l’inconnu et de l’incertain, conduit à déplacer les demandes dans
le très court terme, renforçant l’effet de crise que le politique
doit gérer. Ce vrai problème qui perturbe tant les politiques sur
le « à qui se fier » (sauf s’ils sont à l’origine du
choix des experts !) n’a peut-être de solution qu’au travers
de procédures distinctes : le débat d’experts et l’évaluation
de l’expertise (mais menée comment et par qui ?) [56]. Cette
interaction doit permettre d’arbitrer entre différentes options, en
les évaluant et en comparant leurs effets possibles (mais sur
quelles bases effectuera-t-on cette analyse ?). Il est alors
difficile d’éviter les interférences entre connaissances
scientifiques (quand elles sont disponibles) et choix de société.
Ce contexte d’interdépendance lié à des besoins sociaux subjectifs
est susceptible d’introduire des limites à la confiance attribuée
aux experts, et par ricochet, à la science elle-même. Dans ces
conditions, il faut veiller à ce que l’expertise ne soit pas vécue
comme une forme pervertie d’exercice du pouvoir [58]. Il y a, comme
le propose Roqueplo nécessité de réflexion sur l’expertise !
[59].
En tout état de cause, l’absence de pratiques claires,
conduisant à des résultats différents d’un pays à l’autre (cf. les
OGM et leur utilisation) est dangereuse car, faute d’avis utiles et
cohérents, le principe de précaution ne fera pas l’objet d’un
refuge possible, d’une réponse experte, saine, génératrice de
progrès humanitaire.
Par ailleurs, réguler dans l’incertain c’est offrir la
possibilité de limiter l’action, le développement de la
compétitivité par frilosité induite. Si l’état législateur ne peut
être tenu pour coupable des dégâts économiques et sociaux associés,
n’en est-il pas moins responsable ? Dans ce cas, les experts
retenus ne risquent-ils pas de servir de fusibles aux politiques
concernés ?
« Les incertitudes […] ne portent pas sur l’importance de
tel ou tel effet, mais sur leur nature même. Comment agir dès
lors ? Nombreux sont ceux qui appellent de leurs vœux une
doctrine nouvelle de l’action en situation d’incertitude. Certes
nous n’avons guère de théorie en la matière. Mais la pratique,
après tout, n’est-elle pas celle-là même de notre quotidien le plus
ordinaire ? Notre vie domestique ne comporte-t-elle pas une
grande part d’aléas ? Pourquoi voudrions-nous que le sort du
genre humain soit moins incertain que celui des
individus ? » [60]
En guise de conclusion ?
Tout d’abord, pour autant que l’on ait repéré des potentialités de
risque, leurs causalités sont en général mal cernées. Dans ce cas,
la démarche préventive, avant de réfléchir à la mise en marche
d’une mécanique complexe comme le principe de précaution, peut être
appliquée : existence de protections collectives, voire
individuelles… Certes, des aménagements peuvent la rendre encore
plus transparente et plus participative. En ce sens, l’émergence du
principe doit permettre de renforcer la dimension prévention des
risques professionnels !
On écrit et dit souvent que le risque est le produit du danger
par l’exposition à ce dernier. Or (cf. le paragraphe « Un
regard sur la maîtrise du risque »), quoi qu’on en pense, le
domaine de la prévention a façonné les espaces sociaux, légitimant
des pratiques visant, quand le danger est connu, à réduire le
risque par la diminution des expositions. Ce renforcement d’une
culture de sécurité pose le problème de la dynamique à créer dans
les actions de prévention, mais en dehors de cette prise de
conscience nouvelle, la boîte à outils (et à croyances) peut être
exploitée. Si elle ne permet pas tout, elle doit autoriser un
progrès notable « à relativement faible coût ».
Cependant, ce travail « besogneux », sans gloire
apparente (mais utile) n’est pas la réponse que certains
souhaitent. En effet, elle tourne autour de deux mots :
- – le mot « principe » porteur d’autorité, de
rationalité, et qui a la solidité d’un fondement ;
- – le mot « précaution » qui rassure, garantit
et évoque la sagesse républicaine et les pratiques de père de
famille.
« Et avec des deux mots, on bâtit « le principe de
précaution », expression qui, encore à ce jour, a sans doute
plus de valeur que de sens »1.
Le risque d’une faible ( ?) opérationnalité de cette
procédure nouvelle, compte tenu des remarques faites au paragraphe
« Le principe de précaution » ne doit pas masquer les
verrouillages sémantiques, toujours porteurs de l’annonce d’un
dogme de prévention où l’on risque de revenir sur des thèmes et
thèses déjà balisés, des opinions générales déjà publiées. En ce
sens, la dynamique de « la peur » de l’utilisation du
principe doit servir à sortir des ornières. En ce sens, Chevalier
[61] écrit : « Le consensus est un accord de fait sur les
représentations du passé, la légitimité, un accord de principe sur
les décisions et des jugements futurs. » Gagnons donc en
légitimité ! D’ailleurs, par le renforcement du dialogue
social, peut-être comprendrons-nous mieux ce monde du travail que
l’on doit « protéger » et finalement renforcerons-nous
notre « position » par la confiance de tous les
partenaires des entreprises. Cela suppose également de développer
des relations fortes entre disciplines, métiers, bref de réfléchir
plus en termes d’objectifs que de pratiques disciplinaires
[62].
En ce qui concerne le principe de précaution, celui-ci doit
« naviguer à vue » à côté d’autres principes qui méritent
d’être pris en considération :
- – le principe de dispersion : « Le problème
est que les sources potentielles de risque sont infinies et que, si
l’émergence d’une hypothèse de risque non infirmée peut suffire à
réglementer […], l’arbitraire et le gaspillage de ressources rares
seront inévitables. » [63] ;
- – le principe de continuité : « Il est bon de
se souvenir de ce que nous avons été hier et de comprendre
l’évolution de la pensée en relation avec la culture sociale et la
connaissance scientifique de l’époque. La science est inséparable
du milieu culturel et des institutions d’une période donnée. »
[64] ;
- – le principe d’équité : « Les minorités et
les majorités ne se distinguent pas par le nombre. Une minorité
peut être plus nombreuse qu’une majorité. Ce qui définit une
majorité, c’est un modèle auquel il faut être conforme. »
[65] ;
- – le principe éthique : « L’incertitude nous
pousse, nous convoque, nous contraint sans cesse à décider, à nous
engager. Cette capacité à trouver un cap dans le mouvant nous
oblige à avoir de fortes valeurs, des convictions qui nous
orientent. Permettre l’engagement, c’est aider à se forger ses
convictions, cette identité éprouvée au contact des
difficultés. » [66] ;
- – le principe de certitude : proposer des solutions
stables, « tentative désespérée d’éliminer l’angoisse humaine
par l’application de certitudes au-delà de ses limites temporelles
et spatiales » [67]. Comment ne pas se tromper ? Être
responsable ?
- – le principe d’humilité : « En d’autres
termes, il n’existe pas de vérité scientifique universelle, mais
seulement une validité opérationnelle limitée dans le temps et dans
l’espace. » [68]
- – le principe de publicité : sa subversion
« discrédite le champ de la rationalité pour gagner celui de
la propagande. C’est le signe de l’éthique de la conviction et du
journalisme d’opinion » [61].
Où es-tu, Sisyphe ? Du théorème de Gödel au principe de
précaution !
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