ARTICLE
Auteur(s) : Philippe Glorennec
École nationale de la santé publique, avenue du Pr. Léon
Bernard, 35043 Rennes cedex, France
La santé des populations peut être affectée par la qualité des
sols, notamment par ingestion lorsque ceux-ci sont contaminés [1].
Outre leur capacité à être ingérés directement, les sols
contribuent à l’enrichissement des poussières domestiques en
polluants par dépôt atmosphérique de particules remises en
suspension, ou transport via les chaussures ou animaux
domestiques ; les poussières adhèrent ensuite aux mains et
objets portés à la bouche, en particulier par les enfants [2].
Ainsi, par exemple, l’ingestion de sol et de poussières est une
voie d’exposition importante en cas de contamination des sols en
plomb [3] ; une réanalyse d’études épidémiologiques [4]
indique même qu’il s’agit du principal déterminant environnemental
des plombémies chez l’enfant, en pourcentage de variance expliquée.
Les évaluations des risques sanitaires conduisant à la
réhabilitation des sites et sols pollués sont souvent [2]
gouvernées par la contribution de l’ingestion de sol à la dose
totale, ce qui fait de la quantité de sol ingérée un déterminant
majeur de l’estimation des expositions. Avec l’attention croissante
portée aux sites et sols pollués, l’estimation de l’exposition par
ingestion de sol contaminé est d’ailleurs devenue une préoccupation
majeure en évaluation des risques sanitaires [5].Nous tenterons ici
de décrire les estimations (et incertitudes associées) de quantité
de sol ingérée et de proposer, dans une logique opérationnelle, un
choix de paramètres adaptés aux différentes situations, afin de
limiter l’incertitude liée à une mauvaise utilisation des données.
Estimations de la quantité de sol ingérée
Dans une revue de littérature [6], Simon présente l’ensemble des
observations portant sur l’ingestion de sol, qu’elle soit
intentionnelle ou pas : les premières remontent au début du
XXe siècle pour les ingestions intentionnelles (comme
par exemple dans le pica) et dans les années 1970 pour les
ingestions accidentelles, par inadvertance. Les premières études
ont cherché à déterminer la quantité de sol ingérée en mesurant la
quantité de poussières adhérant aux mains, et le nombre de contacts
main-bouche [7].
Les mass balance studies (c’est-à-dire les études fondées sur le
principe de conservation de la masse), plus récentes [8–14],
utilisent des éléments inorganiques (silicium, aluminium,
titanium…) présents dans les sols mais rares dans le régime
alimentaire, peu (ou pas) absorbés (ni sécrétés) par le tractus
gastro-intestinal et donc éliminés sans influence du système
digestif sur la masse excrétée. La quantité de sol (ou poussières)
ingérée est déduite des mesures de ces éléments dans les sols et
dans les excréments, par calcul de la quantité ingérée expliquant
cette masse dans les fèces [5]. Une source d’erreur, qui peut être
corrigée, dans ce type d’études est la présence des traceurs dans
le régime alimentaire, ou dans d’autres vecteurs comme le
dentifrice, les médicaments… Elle rend nécessaire l’utilisation
simultanée de plusieurs traceurs. Ces études portant sur les
enfants de 1 à 7 ans sont décrites et discutées dans les
documents de l’United States Environmental Protection Agency
(US EPA) proposant des valeurs pour les paramètres humains
d’exposition [7,15,16] ; leurs caractéristiques et résultats
principaux sont présentés dans le tableau 1( Tableau 1 ).
Outre l’incertitude liée à la mesure, on observe une forte
variation interindividuelle des quantités ingérées, ce qui
introduit une incertitude sur l’estimation de la quantité moyenne,
du fait du peu d’observations (au mieux quelques dizaines
d’enfants).
Si l’on souhaite utiliser ces valeurs dans le cadre d’une
évaluation des risques sanitaires, s’ajoute l’incertitude liée à la
transposition de résultats de la population des études originales
aux populations dont on souhaite évaluer l’exposition, et dont les
caractéristiques pouvant influencer l’ingestion de sol (habitat,
climat, type de sol, saison d’étude, budgets
espace-temps-activités, hygiène…) peuvent être différentes de
celles, pas toujours connues précisément d’ailleurs, des
études.
Les premières recommandations à des fins d’évaluation des
risques sanitaires [19] datent des années 1980 et se sont
multipliées à mesure de l’acquisition de données par les mass
balance studies. Une synthèse en est proposée par Binkowitz [20]
qui remarque que les études sont peu nombreuses, surtout pour les
adultes, mais que leurs résultats ne sont pas pour autant
concordants, notamment du fait de méthodologies différentes. Un
point crucial a été soulevé par Stanek [12,21] : il s’agit de
la variabilité temporelle de l’ingestion de sol pour un même
individu. Il suggère de la prendre en compte pour établir des
estimations pour des expositions chroniques, à partir des études
d’observations sur quelques jours. Il propose des valeurs pour des
durées d’exposition d’une semaine à un an [22] ou sur le long terme
[21]. Il est important de noter que ces estimations sont, pour des
enfants, de l’ordre de 24 mg/j pour la médiane, de
31 mg/j pour la moyenne, et de 91 mg/j pour le
95e percentile. Elles sont donc du même ordre de
grandeur mais inférieures à la plupart des recommandations
(comprises entre 50 et 100 mg/j) des instances d’évaluation
des risques sanitaires, présentées dans le tableau 2( Tableau 2 ). Celles-ci ne recommandent pas de
valeurs distinctes selon la durée de l’exposition. La plus récente
recommandation [15], qui inclut les derniers travaux de Stanek
[21], fait exception en proposant des valeurs plus faibles, et par
tranches d’âge. Au sujet de la fiabilité des estimations, on peut
noter que l’EPA la juge moyenne, compte tenu de la qualité et de la
quantité, limitée, des données qui ne permettent notamment pas de
s’assurer de la représentativité spatiale et temporelle des
estimations.
Les estimations de Sheppard [23] présentent l’avantage de
distinguer l’ingestion à l’intérieur et à l’extérieur, ce qui est
utile si les concentrations à l’intérieur et l’extérieur sont
connues et différentes. Celles de Simon [6] présentent celui de
distinguer plusieurs types d’usage du sol et de comportements
(urbain, rural, agricole…). Ces deux propositions n’intègrent
cependant pas la variabilité temporelle de l’ingestion de sol et ne
sont pas a priori utilisables pour des durées d’exposition
longues.
Pour ce qui concerne les adultes, très peu d’études ont été
conduites [24,25]. La mass balance study de Calabrese, la plus
fiable selon l’US EPA, estime la quantité journalière de sol
ingérée par un adulte entre 30 et 100 mg/j. Elle ne
portait que sur 6 individus pendant 2 semaines, et
l’incertitude associée à son utilisation est donc importante. L’EPA
recommande une valeur moyenne de 50 mg/j, assortie d’un faible
degré de confiance du fait de la courte période d’étude et de la
représentativité inconnue de la population étudiée [7].
Tableau 1 Estimations de la quantité de sol ingérée
dans les mass balance studies.
|
Étude
|
Tranche d’âge (années)
|
Effectif
|
Durée d’étude (jours)
|
Gamme de valeurs des estimations de la quantité de sol ingérée
selon le traceur (mg/jour)
|
Remarques
|
|
Helena, Montana [8]
|
1–3
|
59
|
3
|
2-69 (moyenne)
|
Réanalyse EPA 2001 avec traceurs Al et Si
|
|
Amherst, Massachusets [11]
|
1–3
|
64
|
6–8
|
- 11-49 (médiane)
- 85-218 (moyenne)
|
|
|
Washington State [10]
|
2–7
|
101
|
4
|
- 25-80 (médiane)
- 40-246 (moyenne)
|
En excluant le traceur Ti, outlier
|
|
Annaconda, Montana [13]
|
1–3
|
64
|
5–7
|
- 0-20 (médiane)
- 7-65 (moyenne)
|
|
Tableau 2 Recommandations institutionnelles de valeurs
pour la quantité de sol ingérée.
|
Recommandations institutionnelles de valeurs pour la quantité de
sol ingérée
|
|
Ingestion de sol (mg/jour)
|
|
Institution
|
Pays
|
Source
|
Année
|
Âge
|
Tendance centrale
|
Percentile élevé
|
Pica
|
|
United States Environmental Protection Agency (US EPA).
|
États-Unis d’Amérique
|
Child-specific exposure factors handbook[16]/Exposure factors
handbook [7]
|
2002/1999
|
|
100
|
400
|
10 000
|
|
Health Canada
|
Canada
|
Un guide pour les calculs de l’exposition [17]
|
1995
|
|
50
|
-
|
|
|
United States Environmental Protection Agency (US EPA).
|
États-Unis d’Amérique
|
Age group recommandations for assessing childhood exposures
[15]
|
2001
|
1–2 ans
|
30
|
100
|
-
|
|
3–5 ans
|
30
|
150
|
|
|
6–10 ans
|
71
|
187
|
|
|
EnHealth
|
Australie
|
Environmental health risk assessment. Guidelines for assessing
human health risks from environmental hazards [18]
|
2002
|
1–5 ans
|
100
|
|
|
|
5–15 ans
|
50
|
|
|
Propositions pour le choix de valeurs
Du fait d’une nécessaire proportionnalité des ressources (notamment
en termes de recherche d’information) aux risques, nous proposons
une démarche itérative.
On peut certes en première approche utiliser les valeurs
ponctuelles génériques [7], reprises dans le tableau 2, pour un
repérage (screening) des substances d’intérêt, des voies
d’exposition les plus contributives à la dose, des populations les
plus à risque. Ces valeurs ne tiennent pas compte (cf. supra) de la
variabilité temporelle de l’ingestion de sol et peuvent ainsi
surestimer la dose liée à l’ingestion de sol. De telles valeurs
majorantes ne doivent en conséquence pas servir à caractériser le
risque, faute de quoi les décisions seraient inappropriées
[26].
Si les expositions ainsi rapidement estimées ne sont pas
négligeables, on peut alors procéder à la sélection d’un jeu de
données adapté à la situation que l’on étudie :
- - à l’âge : on peut alors se reporter aux derniers
travaux de l’EPA [15]), indiqués dans le tableau 2 et qui
présentent l’avantage d’être cohérentes avec les estimations
portant (cf. paragraphe suivant) sur des longues durées
d’exposition ;
- – à la durée d’exposition : on peut se reporter aux
travaux de Stanek [21, 22] qui propose des estimations pour des
durées d’exposition d’une semaine et un an ;
- – à la différenciation intérieur/extérieur : on
peut utiliser les estimations de Sheppard [23] pour des expositions
courtes (quelques jours).
Ces deux dernières estimations qui peuvent être utiles selon le
contexte sont présentées dans le tableau 3( Tableau 3 ). En fonction des situations, et si
l’enjeu le justifie, on peut être amené à combiner ces informations
entre elles, ou avec d’autres comme celles de Simon [6] qui
catégorise ses estimations selon le type de sol et d’activité. Il
convient cependant de garder à l’esprit les incertitudes dont sont
entachées les études originales et de ne pas donner à l’utilisateur
de l’évaluation des risques sanitaires une fausse impression de
précision due à la sophistication des calculs. Si l’on souhaite
tenir compte, par exemple, à la fois de l’âge et de différents
comportements, il peut être plus approprié d’utiliser les données
stratifiées par âge et de conduire une analyse de sensibilité par
rapport aux comportements.
Enfin, si l’on souhaite quantifier et présenter l’incertitude et
la variabilité séparément, par exemple par simulation de Monte
Carlo en deux dimensions [27], les distributions de Stanek [21]
peuvent être utilisées. Pour une prise en compte plus complète de
l’incertitude en tenant compte de l’ensemble des distributions
proposées dans la littérature, on peut se reporter à l’étude de
Binkowitz [20].
Tableau 3 Estimations de la quantité de sol ingérée
selon la durée d’exposition ou le lieu d’exposition.
- Source Sheppard [23]
- 1995
|
Quantité ingérée (mg/heure)
|
|
|
|
Âge
|
À l’intérieur
|
À l’extérieur
|
|
|
|
2,5
|
3
|
20
|
|
|
|
6
|
0,15
|
10
|
|
|
|
Quantité ingérée
|
Durée d’exposition
|
|
Âge
|
Moyenne
|
P90
|
P95
|
|
|
1–4 ans
|
31
|
75
|
91
|
7 jours
|
|
1–4 ans
|
31
|
111
|
141
|
365 jours
|
Discussion
L’examen de la littérature relative à l’ingestion de sol amène aux
constats suivants :
- – les études sont peu nombreuses, difficiles, leurs
résultats sont incertains et les possibilités de généralisations
hasardeuses, vu les faibles échantillons (ainsi que le faible
niveau de description du contexte et des conditions
d’observation) ;
- – les estimations proposées par les différents auteurs
sont du même ordre de grandeur ;
- – elles varient néanmoins dans un facteur deux à trois,
selon les méthodes utilisées, et les données retenues en fonction
des types d’exposition (durée et modalités d’exposition, âge).
Ces différences peuvent avoir leur importance si le risque
estimé est gouverné par cette voie d’exposition. Il convient alors
de sélectionner soigneusement la meilleure information disponible,
adaptée au cas que l’on traite, plutôt que d’utiliser de façon
quasi systématique une quantité de sol ingérée de 100 ou
150 mg/j pour des expositions chroniques. Cette pratique,
courante en France, est d’ailleurs peu compatible avec les
commentaires de l’EPA [7] sur la non-validité de l’estimation pour
des expositions longues. En tout état de cause, le choix des
valeurs doit être effectué en toute transparence, principe
fondateur de l’évaluation des risques sanitaires.
Quelle que soit la méthode retenue, la discussion des
incertitudes revêt une importance considérable et doit être
présentée sur le même plan que les résultats eux-mêmes, et une
analyse de sensibilité des résultats à la quantité de sol ingérée
paraît indispensable.
Par ailleurs, en complément des expositions chroniques, il peut
être utile d’estimer les expositions aiguës dues à l’ingestion
occasionnelle, par les jeunes enfants, de grandes quantités de sol
(5 à 50 g par épisode) [13].
En conclusion, l’incertitude associée à la quantification de la
dose reçue via cette voie d’exposition est importante, mais il
convient cependant de garder à l’esprit que dans ce contexte de
décision en situation d’incertitude, raison d’être de la démarche
d’évaluation des risques sanitaires, l’étape d’estimation des
relations doses-réponses comporte souvent plus d’inconnues que
l’étape d’estimation des expositions [26]. Il est cependant
frappant de constater que les dernières études sur ce sujet datent
de 1992, et que les publications plus récentes ne font que
réinterpréter les données antérieures. L’acquisition de nouvelles
données permettrait de bénéficier des progrès méthodologiques
accomplis depuis.
Remerciements
Merci à Denis Bard d’avoir relu ce manuscrit
Références
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14 Clausing P, Brunekreef B, Van Wijnen JH. A
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21 Stanek EJ, Calabrese EJ, Zorn M. Soil
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23 Sheppard SC. Parameter values to model the soil
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27 Cullen AC, Frey HC. Probabilistic techniques in
exposure assessment. A handbook for dealing with variability and
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|