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Évaluation de la charge corporelle en dioxines des riverains d’incinérateurs et de la sidérurgie : résultats d’une étude réalisée en Belgique


Environnement, Risques & Santé. Volume 4, Numéro 1, 35-42, Janvier-Février 2005, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Sébastien Fierens, Jean-François Focant, Gauthier Eppe, Edwin De Pauw, Alfred Bernard , Unité de toxicologie industrielle et de médecine du travail, Faculté de médecine, Université catholique de Louvain, Clos Chapelle-aux-Champs 30.54, B-1200 Bruxelles, Belgique, Laboratoire de spectrométrie de masse (CART), Université de Liège, Allée de la Chimie 3 – B6c, Sart-Tilman, B-4000 Liège, Belgique.

Résumé : Cette étude a été réalisée dans le but d’évaluer l’impact de deux incinérateurs de déchets ménagers et de deux unités d’agglomération de l’industrie sidérurgique situées en région wallonne (Belgique), sur l’exposition des riverains aux dioxines et PCB coplanaires (polychlorobiphényles). Au total, 142 volontaires vivant au voisinage de ces installations ont été recrutés et comparés à 63 personnes témoins provenant d’une région rurale non polluée. Les informations concernant les habitudes alimentaires, les habitudes tabagiques, les caractéristiques anthropométriques, le lieu de résidence et l’état de santé ont été recueillies à l’aide d’un questionnaire rempli par les volontaires. Ces derniers ont fourni un échantillon de sang à jeun afin d’évaluer leur charge corporelle en dioxines (17 congénères PCDD/F) et PCB coplanaires. Après ajustement pour les déterminants mis en évidence par analyse de régression linéaire multiple, les concentrations sériques en dioxines et PCB coplanaires des sujets vivant au voisinage de l’incinérateur situé en milieu industriel ou des installations sidérurgiques étaient similaires à celles du groupe témoin. En revanche, comparés aux témoins, les riverains de l’incinérateur situé en milieu rural présentaient des niveaux de dioxines (moyenne géométrique, 38 vs 24 pg TEQ/g lipides, p <\; 0,0001) et PCB coplanaires (moyenne géométrique, 10,8 vs 7,0 pg TEQ/g lipides, p <\; 0,0001) significativement plus élevés. Alors que dans le groupe témoin les concentrations en dioxines ajustées pour l’âge ne variaient pas en fonction de la consommation de graisse animale d’origine locale, celles observées chez les riverains des incinérateurs étaient significativement corrélées avec la consommation de graisse animale issue de l’élevage local, avec pratiquement un doublement chez les plus gros consommateurs. Ces résultats indiquent que les dioxines et PCB coplanaires émis par les incinérateurs de déchets ménagers peuvent effectivement s’accumuler dans l’organisme des riverains consommant régulièrement des aliments d’origine animale produits localement.

Mots-clés : acier, Belgique, charge corporelle, dioxines, exposition environnement, fer, incinération, industrie, polychlorobiphényle, composés.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Sébastien Fierens1,*, Jean-François Focant2, Gauthier Eppe2, Edwin De Pauw2, Alfred Bernard1

1Unité de toxicologie industrielle et de médecine du travail, Faculté de médecine, Université catholique de Louvain, Clos Chapelle-aux-Champs 30.54, B-1200 Bruxelles, Belgique
2Laboratoire de spectrométrie de masse (CART), Université de Liège, Allée de la Chimie 3 – B6c, Sart-Tilman, B-4000 Liège, Belgique

Les dioxines sont des substances toxiques qui regroupent les polychlorodibenzo-para-dioxines (PCDD) et les polychlorodibenzofuranes (PCDF) et font partie, comme les polychlorobiphényles (PCB), de la famille des polluants organiques persistants (POP). Mais à la différence des PCB, les dioxines n’ont jamais été synthétisées intentionnellement par l’homme : elles sont produites en tant que contaminants lors de nombreux processus thermiques ou chimiques impliquant des composés organochlorés [1]. Bien que les dioxines puissent être libérées dans l’environnement au cours de processus naturels tels que les feux de forêts ou les éruptions volcaniques, les principales sources sont essentiellement anthropogéniques, qu’il s’agisse des contaminations passées par l’industrie chimique ou des sources plus actuelles que sont les procédés thermiques en rapport avec les activités industrielles d’incinération de déchets domestiques, de métallurgie et de sidérurgie [2].La grande stabilité des dioxines et leur caractère lipophile les prédisposent à une longue persistance dans l’environnement ainsi qu’à une bioaccumulation dans les chaînes trophiques [3]. L’évaluation de l’exposition de l’homme à ces polluants cumulatifs nécessite donc la prise en compte de la durée d’exposition aux sources considérées. Dans le cas des incinérateurs, les émissions de dioxines ont fortement diminué ces dernières années. Dès 1994, une directive européenne (94/67/EC) fixait une norme de 0,1 ng TEQ/Nm3 pour ces émissions. Bien que la transposition de cette directive dans les législations nationales, et sa mise en œuvre, diffèrent d’un pays à l’autre, des diminutions significatives ont déjà eu lieu dans plusieurs pays européens. En Région wallonne, où l’étude a été réalisée, cette norme est en vigueur depuis 2001. Étant donné ces diminutions importantes d’émissions de dioxines par les incinérateurs, la sidérurgie est devenue la source industrielle la plus importante d’émissions atmosphériques de dioxines [4, 5]. Il faut noter également que les sources diffuses (chauffage domestique, etc.) prennent proportionnellement une importance croissante. De manière générale, en raison de leur grande stabilité, les dioxines résultant des activités industrielles passées maintiennent un certain niveau de contamination de la chaîne alimentaire qui représente la voie majeure d’exposition pour l’homme [3].Nous présentons dans cet article l’analyse de l’exposition de populations vivant à proximité de trois sources industrielles de dioxines : deux usines de traitement de déchets ménagers, d’une part, et des installations sidérurgiques, d’autre part. Ces différentes sources sont situées en Région wallonne, en Belgique. Le premier incinérateur est situé à Thumaide, en milieu rural. Sa construction date de 1980. Ses trois lignes d’incinération fonctionnent en continu et atteignent une capacité de 12,4 tonnes/heure. Le second incinérateur est quant à lui implanté en milieu industriel périurbain, à Pont-de-Loup. Il a été construit en 1978 et sa capacité est de 15,5 tonnes/heure. Ces deux incinérateurs, encore en activité aujourd’hui, sont donc particulièrement anciens et ont émis durant de nombreuses années des quantités importantes de dioxines. Les quelques mesures effectuées dans les années 1980 indiquent qu’elles devaient au moins dépasser la norme actuelle de deux ordres de grandeur. Les installations sidérurgiques étudiées sont celles de Cokerill-Sambre, du groupe Usinor. Leurs unités d’agglomération sont implantées à Liège et Charleroi, deux villes du bassin industriel wallon.

Matériel et méthode

Population étudiée

Le protocole de recrutement et d’examen des volontaires a été approuvé par la commission d’éthique hospitalo-facultaire de l’Université catholique de Louvain. Le recrutement a eu lieu par voie postale en adressant aux riverains les plus exposés (vivant dans le panache des émissions), un courrier expliquant le but de l’étude et les critères de participation. À la demande des comités de riverains, des réunions publiques d’information ont également été organisées au voisinage des deux incinérateurs. Outre la proximité du lieu de résidence par rapport à la source, à savoir au maximum 2 km dans le cas des incinérateurs et 4 km dans le cas de la sidérurgie, et sa position relative aux vents dominants, les critères de participation à l’étude étaient la durée de résidence dans la zone étudiée depuis plus de 20 ans de préférence, l’âge compris entre 30 et 65 ans et la consommation de produits locaux. Ce dernier critère était souhaité mais non exclusif. Nous avons accepté trois personnes de moins de 30 ans (21, 25 et 27 ans) et neuf personnes de plus de 65 ans (de 66 à 80 ans). Ces modalités de recrutement ont été choisies afin de cibler les groupes les plus à risque puisque la principale voie d’exposition aux dioxines est alimentaire. Le nombre total de volontaires recrutés pour cette étude était de 205 personnes âgées de 21 à 80 ans. Ces personnes se répartissaient en trois groupes définis par une source potentielle d’exposition aux dioxines ainsi qu’un groupe témoin. Cinquante et une personnes vivaient au voisinage de l’incinérateur de déchets ménagers de Thumaide, localité rurale située en province du Hainaut. Trente-trois autres personnes vivaient au voisinage d’un autre incinérateur, celui de Pont-de-Loup, situé quant à lui dans un environnement périurbain semi-industriel/semi-résidentiel. Le dernier groupe exposé était constitué de 58 personnes vivant au voisinage des unités d’agglomération des installations sidérurgiques de Cockerill-Sambre, 12 provenant de Seraing (Liège) et 46 de Charleroi. Ces trois groupes ont été comparés à un groupe témoin composé de 63 volontaires non exposés à une source connue de dioxines et provenant de trois villages (Bertrix, Daverdisse et Nassogne) situés dans une région rurale et forestière, dans l’Ardenne belge. Tous les volontaires participant à l’étude ont signé un formulaire de consentement éclairé et ont rempli un questionnaire portant sur le lieu de résidence, l’état de santé et les antécédents médicaux, le nombre de grossesses et les périodes d’allaitement, la consommation de tabac et d’alcool, l’activité professionnelle, les pollutions domestiques et enfin les habitudes alimentaires. Pour établir ces dernières, nous avons demandé à chaque volontaire d’estimer sa consommation hebdomadaire pour chaque type d’aliment et d’indiquer la proportion issue d’une production locale. Nous avons calculé la consommation totale de graisse animale (filière terrestre) en multipliant la quantité consommée de viande (bœuf, volaille et porc), de produits laitiers et d’œufs par leur concentration respective en graisse [6]. La consommation locale de graisse animale concernait quant à elle uniquement les produits bovins et aviaires (viande, produits laitiers, œufs).

Dosages

Chaque volontaire s’est présenté à jeun à une visite médicale au cours de laquelle a été prélevé un volume de sang variant entre 200 et 250 mL dans une poche sans anticoagulant. Après centrifugation, le sérum a été transféré dans des fioles en verre. Celles-ci ont été stockées à - 20 °C jusqu’aux analyses. Les 17 congénères de dioxines (2,3,7,8-polychlorodibenzo-p-dioxines/dibenzofuranes ou PCDD/F) et les PCB coplanaires (PCB-77, PCB-81, PCB-126 et PCB-169) ont été mesurés dans les lipides extraits du sérum. Les dosages ont été effectués par chromatographie gazeuse couplée à la spectrométrie de masse à haute résolution (GC/HRMS) [7-9]. Les résultats ont été rapportés à la concentration des lipides sanguins dosés par une méthode enzymatique. Les concentrations de ces composés ont été exprimées en appliquant le concept d’équivalence toxique (TEQ), qui consiste à pondérer la concentration de chaque congénère par un facteur d’équivalence toxique exprimant sa toxicité par rapport à celle de la 2,3,7,8-tétrachlorodibenzodioxine (TCDD), le congénère le plus toxique [10]. Les échantillons ont été prélevés à jeun, car, dans ces conditions, les concentrations en dioxines dans le sérum, exprimées en TEQ, sont en équilibre avec celles présentes dans les réservoirs graisseux, ce qui permet d’estimer la charge corporelle en dioxines des volontaires [11].

Analyse statistique

L’analyse statistique a été effectuée à l’aide du programme SAS version 8.02 [12]. Les variables ne présentant pas une distribution normale ont subi une transformation logarithmique ou harmonique avant l’application des tests paramétriques. Les comparaisons des moyennes ont été effectuées par analyse de variance (ANOVA) suivie d’un test de comparaison multiple de Dunnett (comparaison de chaque groupe exposé avec le groupe témoin). L’homogénéité des prévalences entre les groupes a été évaluée par un test χ2 de Pearson. Les analyses de régression linéaire multiple ont été faites en utilisant la méthode de sélection « pas à pas » avec un seuil de signification de 0,25 pour entrer dans le modèle et de 0,05 pour rester dans le modèle. Nous avons ajusté les valeurs de dioxines ou de PCB coplanaires pour leurs déterminants respectifs retenus dans le modèle. Le seuil de signification statistique pour les différentes analyses a été fixé à 0,05.

Résultats

Les proportions d’hommes et de femmes étaient comparables dans les quatre groupes étudiés. Il existait cependant quelques différences concernant d’autres facteurs qui pourraient exercer un effet confondant (tableau 1( Tableau 1 )). Comparés au reste de la population, les riverains de l’incinérateur de Pont-de-Loup étaient significativement plus jeunes (p = 0,005) tandis que les riverains de l’incinérateur de Thumaide présentaient un indice de masse corporelle (IMC) légèrement supérieur (p = 0,02). La consommation de tabac ne variait pas significativement entre les groupes, tant en ce qui concerne le nombre de fumeurs ou d’ex-fumeurs que la quantité de tabac consommée. On notait cependant une grande dispersion des valeurs dans les différents groupes. La consommation d’alcool était plus élevée dans le groupe de l’incinérateur de Thumaide (p = 0,036). Les quatre groupes consommaient des quantités comparables de graisses animales, ce qui est important puisque ces graisses constituent le principal vecteur des dioxines. En revanche, en se limitant à la consommation de graisse animale d’origine locale, de fortes disparités apparaissaient entre les groupes. Le groupe témoin et les riverains de l’incinérateur de Thumaide, caractérisés par une localisation rurale, avaient une consommation de produits locaux élevée. A contrario, les riverains de l’incinérateur de Pont-de-Loup et surtout ceux de la sidérurgie avaient une consommation de produits locaux nettement plus faible, ce qui s’explique par la localisation urbaine et/ou industrielle de ces installations. Enfin, on notait aussi des différences entre les groupes concernant la consommation de poisson.

Les concentrations moyennes en dioxines autour de l’incinérateur de Pont-de-Loup et des installations sidérurgiques étaient quasiment identiques aux concentrations observées dans le groupe témoin (tableau 2( Tableau 2 )). En revanche, les concentrations en dioxines autour de l’incinérateur de Thumaide étaient significativement plus élevées (p < 0,0001) par rapport au groupe témoin. Cette augmentation concerne la plupart des congénères. Cependant, l’octa-CDD ne varie pas significativement entre les groupes. Étant donné que l’octa-CDD domine massivement le profil de congénères dans le sang humain (en moyenne 78 % de l’ensemble des PCDD dans cette étude), cette absence de différence significative se répercute sur le total des PCDD (tableau 2). Cela suggère que l’origine principale de ce congénère très persistant ne se situe pas dans les procédés thermiques mais résulte plutôt de l’utilisation massive, autrefois, de pesticides chlorés et en particulier du pentachlorophénol. Le groupe des riverains de Thumaide se distinguait aussi clairement des autres groupes par une augmentation très significative des concentrations sériques des PCB coplanaires (p = 0,0005). Les concentrations sériques des PCB coplanaires et des dioxines étaient d’ailleurs fortement corrélées (coefficient de corrélation de Pearson : r = 0,72 ; p < 0,0001). La contribution des PCB coplanaires au potentiel toxique total, somme de l’ensemble des congénères exprimés en équivalent toxique (TEQ), s’élevait en moyenne à 21,5 % pour l’ensemble de la population et ne variait pas de façon significative entre les quatre groupes étudiés (de 20,5 à 22,4 %).

Afin de mieux quantifier l’impact et d’identifier les facteurs prédictifs de l’imprégnation par les dioxines et PCB coplanaires prises dans la population étudiée, des analyses de régressions linéaires multiples ont été effectuées. Nous avons considéré comme variables dépendantes les concentrations en PCDD/F et PCB coplanaires séparément. Les variables indépendantes testées dans le modèle étaient les suivantes : l’âge, le sexe, l’IMC, la consommation de tabac, la consommation d’alcool, la consommation de graisse totale, la consommation de poisson, la durée de résidence et l’appartenance à l’un des trois groupes exposés. L’analyse concernant les dioxines a mis en évidence quatre déterminants significatifs (F = 38 ; p < 0,0001) qui sont : l’âge (r2 = 0,16 ; p < 0,0001), l’exposition à l’incinérateur de Thumaide (r2 = 0,12 ; p < 0,0001), la consommation de graisse (r2 = 0,023 ; p = 0,01) et l’IMC (r2 = 0,016 ; p = 0,03). L’analyse concernant les PCB coplanaires a également mis en évidence quatre déterminants significatifs (F = 24 ; p < 0,0001) qui sont : l’exposition à l’incinérateur de Thumaide (r2= 0,12 ; p < 0,0001), l’âge (r2 = 0,10 ; p < 0,0001), l’IMC (r2 = 0,076 ; p < 0,0001) et la consommation de poisson (r2 = 0,030 ; p = 0,0036). La ( figure 1 ) illustre la corrélation entre l’âge et les dioxines et PCB coplanaires, l’âge étant leur déterminant principal. Après ajustement pour un âge de 50 ans, un IMC moyen de 26,3 kg/m2, et une consommation de graisse animale moyenne de 275 g/semaine, une augmentation de 54 % de la concentration moyenne en dioxines était observée chez les riverains de l’incinérateur de Thumaide par rapport au groupe témoin, comme le montre la ( figure 2 ). De plus, 47 % des valeurs de dioxines observées à Thumaide se situaient au-dessus du 95e percentile du groupe témoin, qui était égal à 40,5 pg TEQ/g lipides et qui représente la limite au-delà de laquelle les valeurs peuvent être considérées comme supérieures à la normale, pour la population non exposée. Une augmentation similaire (49 %) des concentrations en PCB coplanaires chez les riverains de l’incinérateur de Thumaide était observée après ajustement pour un âge de 50 ans, un IMC moyen de 26,3 kg/m2 et une consommation de poisson inférieure à 300 g/semaine.

L’augmentation des concentrations en dioxines spécifique à l’incinérateur de Thumaide, situé en milieu rural, était liée à la consommation de graisses d’origine animale produites localement. Une analyse de variance à deux voies sur les valeurs de dioxines ajustées montrait une interaction significative entre le fait de résider autour d’un incinérateur et la consommation de graisse animale d’origine locale (moins ou plus de 61 g/semaine [médiane], F = 4,9 ; p = 0,028). Cette interaction était spécifique des produits locaux d’origine animale, car aucune interaction n’existait entre la résidence au voisinage d’un incinérateur et la consommation de produits locaux d’origine végétale (F = 0,75). Outre cette interaction, les concentrations en dioxines étaient significativement corrélées avec la consommation de graisse animale d’origine locale chez les riverains des incinérateurs alors que cette corrélation était absente dans le groupe témoin (( figure 3 )). Dans le groupe de riverains des installations sidérurgiques, les concentrations en dioxines n’étaient pas corrélées avec la consommation de graisses animales d’origine locale (coefficient de corrélation de Spearman : r = - 0,07 ; p = 0,6). Il faut cependant signaler que la consommation en produits locaux était nettement inférieure dans ce groupe par rapport aux autres groupes. En ce qui concerne la consommation de produits locaux d’origine végétale, aucune corrélation avec les concentrations en dioxines n’a été observée pour chaque groupe, y compris au voisinage des incinérateurs.

Les PCB coplanaires n’étaient quant à eux pas corrélés avec la consommation de produits locaux ou du moins pas significativement (r = 0,2 ; p = 0,07 pour la consommation de graisse animale au voisinage des incinérateurs).
Tableau 1 Caractéristiques de la population étudiée.

Témoins

Incinérateur (Thumaide)

Incinérateur (Pont-de-Loup)

Sidérurgie

N

63

51

33

58

Nombre de femmes

34 (54 %)

26 (51 %)

20 (61 %)

32 (55 %)

Nombre d’hommes

29 (46 %)

25 (49 %)

13 (39 %)

26 (45 %)

Âge (années)a

52,9 (7,8)

53,3 (12,5)

46,1 (8,4)*

52,0 (10,3)

IMC (kg/m2)b

25,3 [24,4-26,1]

27,4 [26,1-28,7]*

27,2 [25,7-28,8]

25,9 [24,9-27,0]

Consommation de tabac

Nombre de fumeurs

10 (16 %)

7 (14 %)

5 (15 %)

12 (21 %)

Consommation (paquets-années)

9,0 [3,9-21,1]

23,8 [9,8-57,9]

15,3 [10,5-22,2]

20,4 [10,2-40,7]

Nombre d’ex-fumeurs

14 (22 %)

18 (35 %)

4 (12 %)

14 (24 %)

Consommation (paquets-années)

13,5 [7,8-23,6]

24,2 [14,2-41,2]

24,8 [11,9-51,8]

13,9 [7,9-24,2]

Consommation d’alcool

Nombre de consommateurs

48 (76 %)

45 (88 %)

23 (70 %)

42 (76 %)

Consommation (verres/semaine)

6,1 [4,7-7,9]

9,6 [7,2-12,9]*

4,4 [3,2-6,1]

7,3 [5,7-9,3]

Consommation de graisses animales

Total (g/semaine)

285 [256-316]

272 [244-304]

254 [225-288]

292 [245-347]

D’origine locale

Nombre de consommateurs

46 (73 %)

50 (98 %)*

22 (66 %)

22 (38 %)*

Consommation (g/semaine)

99 [77-127]

109 [90-133]

66 [43-101]

47 [33-66]*

Consommation de poisson

Nombre de consommateurs

49 (79 %)

49 (96 %)*

28 (85 %)

52 (91 %)

Consommation (g/semaine)

254 [212-302]

174 [157-192]*

184 [137-248]

283 [225-355]


Tableau 2 Concentrations des dioxines et PCB coplanaires (PCBc).

Témoins

Incinérateur (Thumaide)

Incinérateur (Pont-de-Loup)

Sidérurgie

PCDD (pg/g lipides)

468 [411-532]

503 [433-583]

448 [379-529]

363 [292-451]

PCDF (pg/g lipides)

39,0 [33,6-45,2]

58,3 [50,6-67,1]*

40,4 [33,8-48,3]

38,3 [32,7-44,8]

PCBc (pg/g lipides)

155 [141-171]

213 [187-243]*

141 [116-172]

141 [122-162]

PCDD (pg TEQ/g lipides)

12,3 [10,7-14,0]

19,8 [17,0-23,0]*

12,5 [10,4-15,0]

11,7 [10,0-13,6]

PCDF (pg TEQ/g lipides)

11,3 [10,3-12,5]

18,0 [15,6-20,7]*

11,5 [9,6-13,8]

11,7 [10,1-13,4]

PCDD/F (pg TEQ/g lipides)

23,9 [21,4-26,6]

37,9 [32,8-43,8]*

24,1 [20,2-28,9]

23,8 [20,8-27,1]

PCBc (pg TEQ/g lipides)

7,0 [6,1-8,0]

10,8 [9,2-12,8]*

6,4 [5,1-7,9]

6,3 [5,3-7,6]

Total TEQ

31,3 [28,2-34,8]

49,0 [42,4-56,7]*

30,6 [25,6-36,7]

30,7 [26,8-35,2]

Discussion

Les résultats montrent qu’il existe bien un risque de surcharge corporelle aux dioxines et PCB coplanaires au voisinage des incinérateurs de déchets ménagers. La surcharge en dioxines est compatible avec les émissions de dioxines largement documentées pour ce type d’installation. Le fait que les PCB coplanaires soient également augmentés peut paraître surprenant puisque l’utilisation des PCB est bannie depuis de nombreuses années. Cependant, certains auteurs ont déjà rapporté l’émission de PCB par des incinérateurs et l’augmentation conséquente des charges corporelles des riverains [13-15]. Nos résultats tendent donc à confirmer que les incinérateurs peuvent être une source non négligeable de certains congénères de PCB.

Le risque de surexposition aux dioxines et PCB coplanaires apparaît toutefois limité aux personnes consommant des aliments d’origine animale produits localement. Pour l’essentiel, il s’agit d’aliments issus de la filière bovine (lait, beurre et viande) ou aviaire (œufs et volaille). L’étude ne montre en revanche aucune surexposition liée à la consommation de produits locaux d’origine végétale. À notre connaissance, les études menées jusqu’à présent n’ont jamais montré de telles surexpositions chez les riverains d’incinérateurs de déchets ménagers [16-18]. La situation observée à Thumaide pourrait cependant être représentative de celle existant autour de certains incinérateurs français anciens, comme le suggèrent des dosages pratiqués par le même laboratoire (CART, Liège) chez dix riverains de l’incinérateur de Vaux-le-Pénil à Maincy (Seine-et-Marne). La concentration moyenne en dioxines chez ces personnes était de 46 pg TEQ/g lipides pour un âge moyen de 60,5 ans1. Après ajustement pour l’âge, ces valeurs représentent une surcharge corporelle de 74 % par rapport au groupe témoin de notre étude (p < 0,0001). Il s’agit d’une surexposition assez comparable à celle observée chez les riverains de l’incinérateur de Thumaide dont les émissions de dioxines étaient autrefois du même ordre que celles de l’incinérateur de Vaux-le-Pénil (en février 2002, peu avant sa fermeture, ce dernier émettait encore 226 ng/Nm3). Une étude multicentrique de large envergure autour d’une dizaine d’incinérateurs français est actuellement programmée par l’Institut de veille sanitaire (InVS) et l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), afin d’évaluer l’impact des usines d’incinération d’ordures ménagères sur l’imprégnation en dioxines des riverains [19].

Dans le cas des deux incinérateurs étudiés en Région wallonne, dont les émissions en dioxines étaient, pendant de nombreuses années, très largement supérieures aux normes actuelles (au moins d’un facteur 100), les personnes consommant régulièrement plus de 200 grammes par semaine, en moyenne, de graisse animale d’origine locale, dépassent le seuil du 95e percentile du groupe témoin. On observe pratiquement un doublement de la charge corporelle en dioxines chez les personnes consommant le plus de graisse animale d’origine locale, par rapport aux personnes ne consommant pas de produits locaux.

Les volontaires examinés au voisinage des unités d’agglomération des installations sidérurgiques de Charleroi ou de Liège ne montrent quant à eux aucune surexposition significative aux dioxines ou aux PCB coplanaires. Cette absence de surexposition pourrait s’expliquer à la fois par des retombées de dioxines peut-être insuffisantes pour contaminer la chaîne alimentaire locale et par les habitudes alimentaires des riverains dont très peu consommaient régulièrement des produits issus de l’élevage local. De plus, les émissions de dioxines par la sidérurgie comportent proportionnellement plus de furannes (PCDF) que les émissions des incinérateurs : or les furannes ont une persistance dans l’environnement, dans la chaîne alimentaire et chez l’homme, qui est plus limitée que celle des PCDD [6].

Conclusion

Cette étude a été conçue dans le but d’évaluer l’impact des incinérateurs et de la sidérurgie sur la charge corporelle en dioxines des personnes vivant au voisinage de ces installations. Elle ne permet pas d’apprécier les risques sanitaires qui pourraient découler d’une éventuelle surexposition, tâche qui nécessiterait en effet un échantillon nettement plus important. Il est néanmoins intéressant de donner quelques points de référence permettant de juger de la gravité des niveaux d’exposition observés. Notons tout d’abord que la charge corporelle en dioxines de la population générale des pays industrialisés a diminué en moyenne d’environ 50 % depuis les années 1980 [20]. Malgré le doublement de la charge corporelle en dioxines observée chez les riverains les plus exposés de notre étude, ceux-ci présentent donc des niveaux d’imprégnation comparables à ceux observés à la fin des années 1980, dans des populations de même âge sans risque particulier d’exposition aux dioxines [21, 22]. Ce doublement entraîne des niveaux d’exposition comparables à ceux que l’on peut observer chez les gros consommateurs de poissons [23] ou encore chez certains fumeurs [24]. Les valeurs détectées restent toutefois inférieures à certaines valeurs que l’on peut trouver dans des populations professionnellement exposées par inhalation ou contact cutané [25, 26] et sont très largement en dessous de celles qui ont été observées lors d’expositions accidentelles comme à Seveso [27, 28].

Nos observations présentent l’intérêt de permettre pour la première fois, sur la base d’indicateurs biologiques, d’estimer la marge de sécurité que représente la norme actuellement imposée aux incinérateurs (0,1 ng TEQ/Nm3). Si l’on admet que les émissions de dioxines des deux incinérateurs étudiés devaient autrefois dépasser 50 ng TEQ/Nm3, et que l’accumulation des dioxines chez les riverains augmente linéairement avec les émissions des incinérateurs, nous pouvons déduire de nos résultats que la charge corporelle en dioxines des riverains consommant régulièrement des produits locaux d’origine animale ne peut augmenter de façon significative (soit de 10%) que si les émissions de dioxines dépassent 5 ng TEQ/Nm3, c’est-à-dire un niveau 50 fois supérieur à la norme actuelle.

Remerciements

Cette étude a été financée par le ministère de l’Environnement de la Région wallonne. Nous remercions les volontaires ayant participé à l’étude. Alfred Bernard est directeur de recherche au Fond national de la recherche scientifique (Belgique). Sébastien Fierens bénéficie d’un mandat de chercheur dans le cadre du programme Prospective Research for Brussels de la Région de Bruxelles-Capitale.

Références

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8 Focant JF, De Pauw E. Fast automated extraction and clean-up of biological fluids for polychlorinated dibenzo-p-dioxins, dibenzofurans and coplanar polychlorinated biphenyls analysis. J Chromatogr B-Analyt Technol Biomed Life Sci 2002 ; 776 : 199-212.

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21 Ewers U, Wittsiepe J, Schrey P, Selenka F. Levels of PCDD/PCDF in blood fat as indices of the PCDD/PCDF body burden in humans. Toxicol Lett 1996 ; 88 : 327-34.

22 World Health Organization (WHO). Levels of PCBs, PCDDs and PCDFs in human milk. Second round of WHO-coordinated exposure study. Environmental Health in Europe No 3. Bilthoven (Pays-Bas) : World Health Organization European Centre for Environment and Health, 1996 ; 121 p.

23 Kiviranta H, Vartiainen T, Verta M, Tuomisto JT, Tuomisto J. High fish-specific dioxin concentrations in Finland. Lancet 2000 ; 27 : 1883-5.

24 Fierens S, Eppe G, De Pauw E, Bernard A. Gender-dependent accumulation of dioxins in smokers. Occup Environ Med 2005 ; 62 : 61-2.

25 Kumagai S, Koda S, Oda H. Exposure evaluation of dioxins in municipal waste incinerator workers. Ind Health 2003 ; 41 : 167-74.

26 Schecter A, Papke O, Ball M, Lis A, Brandt-Rauf P. Dioxin concentrations in the blood of workers at municipal waste incinerators. Occup Environ Med 1995 ; 52 : 385-7.

27 Needham LL, Gerthoux PM, Patterson Jr. DG, et al. Serum dioxin levels in Seveso, Italy, population in 1976. Teratog Carcinog Mutagen 1997 ; 17 : 225-40.

28 Zober A, Papke O. Concentrations of PCDDs and PCDFs in human tissue 36 years after accidental dioxin exposure. Chemosphere 1993 ; 27 : 413-8.

1 Communication personnelle de Pascale Coffinet.


 

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