ARTICLE
Auteur(s) :, Sébastien
Fierens1,*, Jean-François Focant2,
Gauthier Eppe2, Edwin De Pauw2, Alfred
Bernard1
1Unité de toxicologie industrielle et de médecine du
travail, Faculté de médecine, Université catholique de Louvain,
Clos Chapelle-aux-Champs 30.54, B-1200 Bruxelles, Belgique
2Laboratoire de spectrométrie de masse (CART),
Université de Liège, Allée de la Chimie 3 – B6c, Sart-Tilman,
B-4000 Liège, Belgique
Les dioxines sont des substances toxiques qui regroupent les
polychlorodibenzo-para-dioxines (PCDD) et les
polychlorodibenzofuranes (PCDF) et font partie, comme les
polychlorobiphényles (PCB), de la famille des polluants organiques
persistants (POP). Mais à la différence des PCB, les dioxines n’ont
jamais été synthétisées intentionnellement par l’homme : elles
sont produites en tant que contaminants lors de nombreux processus
thermiques ou chimiques impliquant des composés organochlorés [1].
Bien que les dioxines puissent être libérées dans l’environnement
au cours de processus naturels tels que les feux de forêts ou les
éruptions volcaniques, les principales sources sont essentiellement
anthropogéniques, qu’il s’agisse des contaminations passées par
l’industrie chimique ou des sources plus actuelles que sont les
procédés thermiques en rapport avec les activités industrielles
d’incinération de déchets domestiques, de métallurgie et de
sidérurgie [2].La grande stabilité des dioxines et leur caractère
lipophile les prédisposent à une longue persistance dans
l’environnement ainsi qu’à une bioaccumulation dans les chaînes
trophiques [3]. L’évaluation de l’exposition de l’homme à ces
polluants cumulatifs nécessite donc la prise en compte de la durée
d’exposition aux sources considérées. Dans le cas des
incinérateurs, les émissions de dioxines ont fortement diminué ces
dernières années. Dès 1994, une directive européenne (94/67/EC)
fixait une norme de 0,1 ng TEQ/Nm3 pour ces
émissions. Bien que la transposition de cette directive dans les
législations nationales, et sa mise en œuvre, diffèrent d’un pays à
l’autre, des diminutions significatives ont déjà eu lieu dans
plusieurs pays européens. En Région wallonne, où l’étude a été
réalisée, cette norme est en vigueur depuis 2001. Étant donné ces
diminutions importantes d’émissions de dioxines par les
incinérateurs, la sidérurgie est devenue la source industrielle la
plus importante d’émissions atmosphériques de dioxines [4, 5]. Il
faut noter également que les sources diffuses (chauffage
domestique, etc.) prennent proportionnellement une importance
croissante. De manière générale, en raison de leur grande
stabilité, les dioxines résultant des activités industrielles
passées maintiennent un certain niveau de contamination de la
chaîne alimentaire qui représente la voie majeure d’exposition pour
l’homme [3].Nous présentons dans cet article l’analyse de
l’exposition de populations vivant à proximité de trois sources
industrielles de dioxines : deux usines de traitement de
déchets ménagers, d’une part, et des installations sidérurgiques,
d’autre part. Ces différentes sources sont situées en Région
wallonne, en Belgique. Le premier incinérateur est situé à
Thumaide, en milieu rural. Sa construction date de 1980. Ses trois
lignes d’incinération fonctionnent en continu et atteignent une
capacité de 12,4 tonnes/heure. Le second incinérateur est
quant à lui implanté en milieu industriel périurbain, à
Pont-de-Loup. Il a été construit en 1978 et sa capacité est de
15,5 tonnes/heure. Ces deux incinérateurs, encore en activité
aujourd’hui, sont donc particulièrement anciens et ont émis durant
de nombreuses années des quantités importantes de dioxines. Les
quelques mesures effectuées dans les années 1980 indiquent qu’elles
devaient au moins dépasser la norme actuelle de deux ordres de
grandeur. Les installations sidérurgiques étudiées sont celles de
Cokerill-Sambre, du groupe Usinor. Leurs unités d’agglomération
sont implantées à Liège et Charleroi, deux villes du bassin
industriel wallon.
Matériel et méthode
Population étudiée
Le protocole de recrutement et d’examen des volontaires a été
approuvé par la commission d’éthique hospitalo-facultaire de
l’Université catholique de Louvain. Le recrutement a eu lieu par
voie postale en adressant aux riverains les plus exposés (vivant
dans le panache des émissions), un courrier expliquant le but de
l’étude et les critères de participation. À la demande des comités
de riverains, des réunions publiques d’information ont également
été organisées au voisinage des deux incinérateurs. Outre la
proximité du lieu de résidence par rapport à la source, à savoir au
maximum 2 km dans le cas des incinérateurs et 4 km dans
le cas de la sidérurgie, et sa position relative aux vents
dominants, les critères de participation à l’étude étaient la durée
de résidence dans la zone étudiée depuis plus de 20 ans de
préférence, l’âge compris entre 30 et 65 ans et la
consommation de produits locaux. Ce dernier critère était souhaité
mais non exclusif. Nous avons accepté trois personnes de moins de
30 ans (21, 25 et 27 ans) et neuf personnes de plus de
65 ans (de 66 à 80 ans). Ces modalités de recrutement ont
été choisies afin de cibler les groupes les plus à risque puisque
la principale voie d’exposition aux dioxines est alimentaire. Le
nombre total de volontaires recrutés pour cette étude était de
205 personnes âgées de 21 à 80 ans. Ces personnes se
répartissaient en trois groupes définis par une source potentielle
d’exposition aux dioxines ainsi qu’un groupe témoin. Cinquante et
une personnes vivaient au voisinage de l’incinérateur de déchets
ménagers de Thumaide, localité rurale située en province du
Hainaut. Trente-trois autres personnes vivaient au voisinage d’un
autre incinérateur, celui de Pont-de-Loup, situé quant à lui dans
un environnement périurbain semi-industriel/semi-résidentiel. Le
dernier groupe exposé était constitué de 58 personnes vivant
au voisinage des unités d’agglomération des installations
sidérurgiques de Cockerill-Sambre, 12 provenant de Seraing (Liège)
et 46 de Charleroi. Ces trois groupes ont été comparés à un groupe
témoin composé de 63 volontaires non exposés à une source
connue de dioxines et provenant de trois villages (Bertrix,
Daverdisse et Nassogne) situés dans une région rurale et
forestière, dans l’Ardenne belge. Tous les volontaires participant
à l’étude ont signé un formulaire de consentement éclairé et ont
rempli un questionnaire portant sur le lieu de résidence, l’état de
santé et les antécédents médicaux, le nombre de grossesses et les
périodes d’allaitement, la consommation de tabac et d’alcool,
l’activité professionnelle, les pollutions domestiques et enfin les
habitudes alimentaires. Pour établir ces dernières, nous avons
demandé à chaque volontaire d’estimer sa consommation hebdomadaire
pour chaque type d’aliment et d’indiquer la proportion issue d’une
production locale. Nous avons calculé la consommation totale de
graisse animale (filière terrestre) en multipliant la quantité
consommée de viande (bœuf, volaille et porc), de produits laitiers
et d’œufs par leur concentration respective en graisse [6]. La
consommation locale de graisse animale concernait quant à elle
uniquement les produits bovins et aviaires (viande, produits
laitiers, œufs).
Dosages
Chaque volontaire s’est présenté à jeun à une visite médicale au
cours de laquelle a été prélevé un volume de sang variant entre 200
et 250 mL dans une poche sans anticoagulant. Après
centrifugation, le sérum a été transféré dans des fioles en verre.
Celles-ci ont été stockées à - 20 °C jusqu’aux analyses.
Les 17 congénères de dioxines
(2,3,7,8-polychlorodibenzo-p-dioxines/dibenzofuranes ou PCDD/F) et
les PCB coplanaires (PCB-77, PCB-81, PCB-126 et PCB-169) ont été
mesurés dans les lipides extraits du sérum. Les dosages ont été
effectués par chromatographie gazeuse couplée à la spectrométrie de
masse à haute résolution (GC/HRMS) [7-9]. Les résultats ont été
rapportés à la concentration des lipides sanguins dosés par une
méthode enzymatique. Les concentrations de ces composés ont été
exprimées en appliquant le concept d’équivalence toxique (TEQ), qui
consiste à pondérer la concentration de chaque congénère par un
facteur d’équivalence toxique exprimant sa toxicité par rapport à
celle de la 2,3,7,8-tétrachlorodibenzodioxine (TCDD), le congénère
le plus toxique [10]. Les échantillons ont été prélevés à jeun,
car, dans ces conditions, les concentrations en dioxines dans le
sérum, exprimées en TEQ, sont en équilibre avec celles présentes
dans les réservoirs graisseux, ce qui permet d’estimer la charge
corporelle en dioxines des volontaires [11].
Analyse statistique
L’analyse statistique a été effectuée à l’aide du programme SAS
version 8.02 [12]. Les variables ne présentant pas une distribution
normale ont subi une transformation logarithmique ou harmonique
avant l’application des tests paramétriques. Les comparaisons des
moyennes ont été effectuées par analyse de variance (ANOVA) suivie
d’un test de comparaison multiple de Dunnett (comparaison de chaque
groupe exposé avec le groupe témoin). L’homogénéité des prévalences
entre les groupes a été évaluée par un test χ2 de
Pearson. Les analyses de régression linéaire multiple ont été
faites en utilisant la méthode de sélection « pas à pas »
avec un seuil de signification de 0,25 pour entrer dans le modèle
et de 0,05 pour rester dans le modèle. Nous avons ajusté les
valeurs de dioxines ou de PCB coplanaires pour leurs déterminants
respectifs retenus dans le modèle. Le seuil de signification
statistique pour les différentes analyses a été fixé à 0,05.
Résultats
Les proportions d’hommes et de femmes étaient comparables dans les
quatre groupes étudiés. Il existait cependant quelques différences
concernant d’autres facteurs qui pourraient exercer un effet
confondant (tableau 1( Tableau 1
)). Comparés au reste de la population, les riverains de
l’incinérateur de Pont-de-Loup étaient significativement plus
jeunes (p = 0,005) tandis que les riverains de
l’incinérateur de Thumaide présentaient un indice de masse
corporelle (IMC) légèrement supérieur (p = 0,02). La
consommation de tabac ne variait pas significativement entre les
groupes, tant en ce qui concerne le nombre de fumeurs ou
d’ex-fumeurs que la quantité de tabac consommée. On notait
cependant une grande dispersion des valeurs dans les différents
groupes. La consommation d’alcool était plus élevée dans le groupe
de l’incinérateur de Thumaide (p = 0,036). Les quatre
groupes consommaient des quantités comparables de graisses
animales, ce qui est important puisque ces graisses constituent le
principal vecteur des dioxines. En revanche, en se limitant à la
consommation de graisse animale d’origine locale, de fortes
disparités apparaissaient entre les groupes. Le groupe témoin et
les riverains de l’incinérateur de Thumaide, caractérisés par une
localisation rurale, avaient une consommation de produits locaux
élevée. A contrario, les riverains de l’incinérateur de
Pont-de-Loup et surtout ceux de la sidérurgie avaient une
consommation de produits locaux nettement plus faible, ce qui
s’explique par la localisation urbaine et/ou industrielle de ces
installations. Enfin, on notait aussi des différences entre les
groupes concernant la consommation de poisson.
Les concentrations moyennes en dioxines autour de l’incinérateur
de Pont-de-Loup et des installations sidérurgiques étaient
quasiment identiques aux concentrations observées dans le groupe
témoin (tableau 2( Tableau 2
)). En revanche, les concentrations en dioxines autour de
l’incinérateur de Thumaide étaient significativement plus élevées
(p < 0,0001) par rapport au groupe témoin. Cette
augmentation concerne la plupart des congénères. Cependant,
l’octa-CDD ne varie pas significativement entre les groupes. Étant
donné que l’octa-CDD domine massivement le profil de congénères
dans le sang humain (en moyenne 78 % de l’ensemble des PCDD
dans cette étude), cette absence de différence significative se
répercute sur le total des PCDD (tableau 2). Cela suggère
que l’origine principale de ce congénère très persistant ne se
situe pas dans les procédés thermiques mais résulte plutôt de
l’utilisation massive, autrefois, de pesticides chlorés et en
particulier du pentachlorophénol. Le groupe des riverains de
Thumaide se distinguait aussi clairement des autres groupes par une
augmentation très significative des concentrations sériques des PCB
coplanaires (p = 0,0005). Les concentrations sériques des
PCB coplanaires et des dioxines étaient d’ailleurs fortement
corrélées (coefficient de corrélation de Pearson :
r = 0,72 ; p < 0,0001). La contribution
des PCB coplanaires au potentiel toxique total, somme de l’ensemble
des congénères exprimés en équivalent toxique (TEQ), s’élevait en
moyenne à 21,5 % pour l’ensemble de la population et ne
variait pas de façon significative entre les quatre groupes étudiés
(de 20,5 à 22,4 %).
Afin de mieux quantifier l’impact et d’identifier les facteurs
prédictifs de l’imprégnation par les dioxines et PCB coplanaires
prises dans la population étudiée, des analyses de régressions
linéaires multiples ont été effectuées. Nous avons considéré comme
variables dépendantes les concentrations en PCDD/F et PCB
coplanaires séparément. Les variables indépendantes testées dans le
modèle étaient les suivantes : l’âge, le sexe, l’IMC, la
consommation de tabac, la consommation d’alcool, la consommation de
graisse totale, la consommation de poisson, la durée de résidence
et l’appartenance à l’un des trois groupes exposés. L’analyse
concernant les dioxines a mis en évidence quatre déterminants
significatifs (F = 38 ; p < 0,0001) qui
sont : l’âge (r2 = 0,16 ;
p < 0,0001), l’exposition à l’incinérateur de Thumaide
(r2 = 0,12 ; p < 0,0001), la
consommation de graisse (r2 = 0,023 ;
p = 0,01) et l’IMC
(r2 = 0,016 ; p = 0,03).
L’analyse concernant les PCB coplanaires a également mis en
évidence quatre déterminants significatifs (F = 24 ;
p < 0,0001) qui sont : l’exposition à
l’incinérateur de Thumaide (r2= 0,12 ;
p < 0,0001), l’âge
(r2 = 0,10 ; p < 0,0001),
l’IMC (r2 = 0,076 ;
p < 0,0001) et la consommation de poisson
(r2 = 0,030 ; p = 0,0036). La (
figure 1 )
illustre la corrélation entre l’âge et les dioxines et PCB
coplanaires, l’âge étant leur déterminant principal. Après
ajustement pour un âge de 50 ans, un IMC moyen de
26,3 kg/m2, et une consommation de graisse animale
moyenne de 275 g/semaine, une augmentation de 54 % de la
concentration moyenne en dioxines était observée chez les riverains
de l’incinérateur de Thumaide par rapport au groupe témoin, comme
le montre la ( figure 2 ). De plus,
47 % des valeurs de dioxines observées à Thumaide se situaient
au-dessus du 95e percentile du groupe témoin, qui
était égal à 40,5 pg TEQ/g lipides et qui représente la limite
au-delà de laquelle les valeurs peuvent être considérées comme
supérieures à la normale, pour la population non exposée. Une
augmentation similaire (49 %) des concentrations en PCB
coplanaires chez les riverains de l’incinérateur de Thumaide était
observée après ajustement pour un âge de 50 ans, un IMC moyen
de 26,3 kg/m2 et une consommation de poisson
inférieure à 300 g/semaine.
L’augmentation des concentrations en dioxines spécifique à
l’incinérateur de Thumaide, situé en milieu rural, était liée à la
consommation de graisses d’origine animale produites localement.
Une analyse de variance à deux voies sur les valeurs de dioxines
ajustées montrait une interaction significative entre le fait de
résider autour d’un incinérateur et la consommation de graisse
animale d’origine locale (moins ou plus de 61 g/semaine
[médiane], F = 4,9 ; p = 0,028). Cette
interaction était spécifique des produits locaux d’origine animale,
car aucune interaction n’existait entre la résidence au voisinage
d’un incinérateur et la consommation de produits locaux d’origine
végétale (F = 0,75). Outre cette interaction, les
concentrations en dioxines étaient significativement corrélées avec
la consommation de graisse animale d’origine locale chez les
riverains des incinérateurs alors que cette corrélation était
absente dans le groupe témoin (( figure 3 )). Dans le
groupe de riverains des installations sidérurgiques, les
concentrations en dioxines n’étaient pas corrélées avec la
consommation de graisses animales d’origine locale (coefficient de
corrélation de Spearman : r = - 0,07 ;
p = 0,6). Il faut cependant signaler que la consommation
en produits locaux était nettement inférieure dans ce groupe par
rapport aux autres groupes. En ce qui concerne la consommation de
produits locaux d’origine végétale, aucune corrélation avec les
concentrations en dioxines n’a été observée pour chaque groupe, y
compris au voisinage des incinérateurs.
Les PCB coplanaires n’étaient quant à eux pas corrélés avec la
consommation de produits locaux ou du moins pas significativement
(r = 0,2 ; p = 0,07 pour la consommation
de graisse animale au voisinage des incinérateurs).
Tableau 1 Caractéristiques de la population étudiée.
|
Témoins
|
Incinérateur (Thumaide)
|
Incinérateur (Pont-de-Loup)
|
Sidérurgie
|
|
N
|
63
|
51
|
33
|
58
|
|
Nombre de femmes
|
34 (54 %)
|
26 (51 %)
|
20 (61 %)
|
32 (55 %)
|
|
Nombre d’hommes
|
29 (46 %)
|
25 (49 %)
|
13 (39 %)
|
26 (45 %)
|
|
Âge (années)a
|
52,9 (7,8)
|
53,3 (12,5)
|
46,1 (8,4)*
|
52,0 (10,3)
|
|
IMC (kg/m2)b
|
25,3 [24,4-26,1]
|
27,4 [26,1-28,7]*
|
27,2 [25,7-28,8]
|
25,9 [24,9-27,0]
|
|
Consommation de tabac
|
|
|
|
|
|
Nombre de fumeurs
|
10 (16 %)
|
7 (14 %)
|
5 (15 %)
|
12 (21 %)
|
|
Consommation (paquets-années)
|
9,0 [3,9-21,1]
|
23,8 [9,8-57,9]
|
15,3 [10,5-22,2]
|
20,4 [10,2-40,7]
|
|
Nombre d’ex-fumeurs
|
14 (22 %)
|
18 (35 %)
|
4 (12 %)
|
14 (24 %)
|
|
Consommation (paquets-années)
|
13,5 [7,8-23,6]
|
24,2 [14,2-41,2]
|
24,8 [11,9-51,8]
|
13,9 [7,9-24,2]
|
|
Consommation d’alcool
|
|
|
|
|
|
Nombre de consommateurs
|
48 (76 %)
|
45 (88 %)
|
23 (70 %)
|
42 (76 %)
|
|
Consommation (verres/semaine)
|
6,1 [4,7-7,9]
|
9,6 [7,2-12,9]*
|
4,4 [3,2-6,1]
|
7,3 [5,7-9,3]
|
|
Consommation de graisses animales
|
|
|
|
|
|
Total (g/semaine)
|
285 [256-316]
|
272 [244-304]
|
254 [225-288]
|
292 [245-347]
|
|
D’origine locale
|
|
|
|
|
|
Nombre de consommateurs
|
46 (73 %)
|
50 (98 %)*
|
22 (66 %)
|
22 (38 %)*
|
|
Consommation (g/semaine)
|
99 [77-127]
|
109 [90-133]
|
66 [43-101]
|
47 [33-66]*
|
|
Consommation de poisson
|
|
|
|
|
|
Nombre de consommateurs
|
49 (79 %)
|
49 (96 %)*
|
28 (85 %)
|
52 (91 %)
|
|
Consommation (g/semaine)
|
254 [212-302]
|
174 [157-192]*
|
184 [137-248]
|
283 [225-355]
|
Tableau 2 Concentrations des dioxines et PCB
coplanaires (PCBc).
|
Témoins
|
Incinérateur (Thumaide)
|
Incinérateur (Pont-de-Loup)
|
Sidérurgie
|
|
PCDD (pg/g lipides)
|
468 [411-532]
|
503 [433-583]
|
448 [379-529]
|
363 [292-451]
|
|
PCDF (pg/g lipides)
|
39,0 [33,6-45,2]
|
58,3 [50,6-67,1]*
|
40,4 [33,8-48,3]
|
38,3 [32,7-44,8]
|
|
PCBc (pg/g lipides)
|
155 [141-171]
|
213 [187-243]*
|
141 [116-172]
|
141 [122-162]
|
|
PCDD (pg TEQ/g lipides)
|
12,3 [10,7-14,0]
|
19,8 [17,0-23,0]*
|
12,5 [10,4-15,0]
|
11,7 [10,0-13,6]
|
|
PCDF (pg TEQ/g lipides)
|
11,3 [10,3-12,5]
|
18,0 [15,6-20,7]*
|
11,5 [9,6-13,8]
|
11,7 [10,1-13,4]
|
|
PCDD/F (pg TEQ/g lipides)
|
23,9 [21,4-26,6]
|
37,9 [32,8-43,8]*
|
24,1 [20,2-28,9]
|
23,8 [20,8-27,1]
|
|
PCBc (pg TEQ/g lipides)
|
7,0 [6,1-8,0]
|
10,8 [9,2-12,8]*
|
6,4 [5,1-7,9]
|
6,3 [5,3-7,6]
|
|
Total TEQ
|
31,3 [28,2-34,8]
|
49,0 [42,4-56,7]*
|
30,6 [25,6-36,7]
|
30,7 [26,8-35,2]
|
Discussion
Les résultats montrent qu’il existe bien un risque de surcharge
corporelle aux dioxines et PCB coplanaires au voisinage des
incinérateurs de déchets ménagers. La surcharge en dioxines est
compatible avec les émissions de dioxines largement documentées
pour ce type d’installation. Le fait que les PCB coplanaires soient
également augmentés peut paraître surprenant puisque l’utilisation
des PCB est bannie depuis de nombreuses années. Cependant, certains
auteurs ont déjà rapporté l’émission de PCB par des incinérateurs
et l’augmentation conséquente des charges corporelles des riverains
[13-15]. Nos résultats tendent donc à confirmer que les
incinérateurs peuvent être une source non négligeable de certains
congénères de PCB.
Le risque de surexposition aux dioxines et PCB coplanaires
apparaît toutefois limité aux personnes consommant des aliments
d’origine animale produits localement. Pour l’essentiel, il s’agit
d’aliments issus de la filière bovine (lait, beurre et viande) ou
aviaire (œufs et volaille). L’étude ne montre en revanche aucune
surexposition liée à la consommation de produits locaux d’origine
végétale. À notre connaissance, les études menées jusqu’à présent
n’ont jamais montré de telles surexpositions chez les riverains
d’incinérateurs de déchets ménagers [16-18]. La situation observée
à Thumaide pourrait cependant être représentative de celle existant
autour de certains incinérateurs français anciens, comme le
suggèrent des dosages pratiqués par le même laboratoire (CART,
Liège) chez dix riverains de l’incinérateur de Vaux-le-Pénil à
Maincy (Seine-et-Marne). La concentration moyenne en dioxines chez
ces personnes était de 46 pg TEQ/g lipides pour un âge moyen
de 60,5 ans1. Après ajustement
pour l’âge, ces valeurs représentent une surcharge corporelle de
74 % par rapport au groupe témoin de notre étude
(p < 0,0001). Il s’agit d’une surexposition assez
comparable à celle observée chez les riverains de l’incinérateur de
Thumaide dont les émissions de dioxines étaient autrefois du même
ordre que celles de l’incinérateur de Vaux-le-Pénil (en février
2002, peu avant sa fermeture, ce dernier émettait encore
226 ng/Nm3). Une étude multicentrique de large
envergure autour d’une dizaine d’incinérateurs français est
actuellement programmée par l’Institut de veille sanitaire (InVS)
et l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA),
afin d’évaluer l’impact des usines d’incinération d’ordures
ménagères sur l’imprégnation en dioxines des riverains [19].
Dans le cas des deux incinérateurs étudiés en Région wallonne,
dont les émissions en dioxines étaient, pendant de nombreuses
années, très largement supérieures aux normes actuelles (au moins
d’un facteur 100), les personnes consommant régulièrement plus de
200 grammes par semaine, en moyenne, de graisse animale
d’origine locale, dépassent le seuil du
95e percentile du groupe témoin. On observe
pratiquement un doublement de la charge corporelle en dioxines chez
les personnes consommant le plus de graisse animale d’origine
locale, par rapport aux personnes ne consommant pas de produits
locaux.
Les volontaires examinés au voisinage des unités d’agglomération
des installations sidérurgiques de Charleroi ou de Liège ne
montrent quant à eux aucune surexposition significative aux
dioxines ou aux PCB coplanaires. Cette absence de surexposition
pourrait s’expliquer à la fois par des retombées de dioxines
peut-être insuffisantes pour contaminer la chaîne alimentaire
locale et par les habitudes alimentaires des riverains dont très
peu consommaient régulièrement des produits issus de l’élevage
local. De plus, les émissions de dioxines par la sidérurgie
comportent proportionnellement plus de furannes (PCDF) que les
émissions des incinérateurs : or les furannes ont une
persistance dans l’environnement, dans la chaîne alimentaire et
chez l’homme, qui est plus limitée que celle des PCDD [6].
Conclusion
Cette étude a été conçue dans le but d’évaluer l’impact des
incinérateurs et de la sidérurgie sur la charge corporelle en
dioxines des personnes vivant au voisinage de ces installations.
Elle ne permet pas d’apprécier les risques sanitaires qui
pourraient découler d’une éventuelle surexposition, tâche qui
nécessiterait en effet un échantillon nettement plus important. Il
est néanmoins intéressant de donner quelques points de référence
permettant de juger de la gravité des niveaux d’exposition
observés. Notons tout d’abord que la charge corporelle en dioxines
de la population générale des pays industrialisés a diminué en
moyenne d’environ 50 % depuis les années 1980 [20]. Malgré le
doublement de la charge corporelle en dioxines observée chez les
riverains les plus exposés de notre étude, ceux-ci présentent donc
des niveaux d’imprégnation comparables à ceux observés à la fin des
années 1980, dans des populations de même âge sans risque
particulier d’exposition aux dioxines [21, 22]. Ce doublement
entraîne des niveaux d’exposition comparables à ceux que l’on peut
observer chez les gros consommateurs de poissons [23] ou encore
chez certains fumeurs [24]. Les valeurs détectées restent toutefois
inférieures à certaines valeurs que l’on peut trouver dans des
populations professionnellement exposées par inhalation ou contact
cutané [25, 26] et sont très largement en dessous de celles qui ont
été observées lors d’expositions accidentelles comme à Seveso [27,
28].
Nos observations présentent l’intérêt de permettre pour la
première fois, sur la base d’indicateurs biologiques, d’estimer la
marge de sécurité que représente la norme actuellement imposée aux
incinérateurs (0,1 ng TEQ/Nm3). Si l’on admet que
les émissions de dioxines des deux incinérateurs étudiés devaient
autrefois dépasser 50 ng TEQ/Nm3, et que
l’accumulation des dioxines chez les riverains augmente
linéairement avec les émissions des incinérateurs, nous pouvons
déduire de nos résultats que la charge corporelle en dioxines des
riverains consommant régulièrement des produits locaux d’origine
animale ne peut augmenter de façon significative (soit de 10%) que
si les émissions de dioxines dépassent 5 ng
TEQ/Nm3, c’est-à-dire un niveau 50 fois supérieur à
la norme actuelle.
Remerciements
Cette étude a été financée par le ministère de l’Environnement de
la Région wallonne. Nous remercions les volontaires ayant participé
à l’étude. Alfred Bernard est directeur de recherche au Fond
national de la recherche scientifique (Belgique). Sébastien Fierens
bénéficie d’un mandat de chercheur dans le cadre du programme
Prospective Research for Brussels de la Région de
Bruxelles-Capitale.
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1 Communication personnelle de Pascale
Coffinet.
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