ARTICLE
Auteur(s) : Salwa Abid-Essefi, Wafa Hassen, Mohsen Kerkeni, Abdellatif Achour, Farielle Ellouz, Hassen Bacha
Laboratoire de recherche sur les substances biologiquement
compatibles (LRSBC), Faculté de médecine dentaire, Rue Avicenne,
5019 Monastir, Tunisie <hassen.bacha@fmdm.rnu.tn>
L'ochratoxine A (OTA) est une mycotoxine produite par diverses
moisissures, en particulier Aspergillus ochraceus et
Penicillium viridicatum [1, 2].
L'OTA a été identifiée dans de nombreux produits végétaux
(céréales, fruits secs...), dans des denrées alimentaires, ainsi
que dans le sang et les tissus d'animaux ou de personnes ayant
consommé des aliments contaminés. Cela a été observé notamment aux
Balkans, en Scandinavie, en Allemagne, en Angleterre, en France et
en Tunisie [3-7].
L'OTA (figure
1) possède une structure constituée d'une partie
dihydroisocoumarinique chlorée liée par une liaison
pseudo-peptidique à une molécule de L-phénylalanine. Elle est
impliquée dans plusieurs processus toxiques : elle inhibe la
synthèse des protéines en entrant en compétition avec la
phénylalanine dans la réaction d'aminoacylation du tRNA spécifique
de la phénylalanine [8] ; elle est néphrotoxique [9] et
provoque in vivo une néphropathie tubulo-interstitielle [10,
11]. Elle est actuellement considérée comme un possible agent
causal de la néphropathie endémique des Balkans (NEB) [12-14]. Elle
a également été suspectée d'être impliquée dans une néphropathie
interstitielle chronique d'étiologie indéterminée, de type
similaire, découverte en Tunisie [7, 15-18].
Cette mycotoxine perturbe en outre la coagulation sanguine [19,
20], les métabolismes lipidique et glucidique [21, 22], et elle est
immuno-suppressive [23-25], tératogène [26, 27], génotoxique
[28-30] et cancérigène [31, 32]. La figure 2, résume l'ensemble
des effets toxiques attribués à l'OTA.
Dans ce travail, nous nous sommes attachés à reproduire
l'exposition humaine sur un modèle animal, en vue de rechercher des
effets similaires sur le rein. Nous nous sommes également
intéressés à mettre en évidence d'autres effets toxiques impliquant
cette toxine. Pour cela nous avons réalisé deux types
d'études.
Dans une première étude réalisée sur des rats intoxiqués par
voie orale en conditions d'intoxication chronique, nous avons
recherché l'effet de l'OTA sur le poids corporel des animaux, le
poids relatif et la taille moyenne des reins, sa distribution au
niveau des reins, du sang et de l'urine. Par ailleurs, nous avons
recherché à différents temps d'intoxication (après 15 jours et
après 3 mois), d'éventuelles lésions du tissu tubulaire rénal
après analyses histologiques.
Dans une seconde étude et dans le but de mettre en évidence
d'autres effets toxiques de l'OTA, nous avons intoxiqué des rats
par voie intra-péritonéale en conditions sub-aiguës. Dans ces
conditions, nous avons recherché de possibles modifications de
paramètres hématologiques et biologiques, et particulièrement de
ceux impliqués dans la fonction rénale.
Matériel et méthode
Matériel
Produits chimiques
• L'ochratoxine A (OTA) standard provient de Sigma Chemicals (St
Louis, Missouri, États-Unis). Elle est dissoute dans le bicarbonate
de sodium 0,1 M ; pH = 7,4. La concentration de
l'OTA dans ce solvant est déterminée spectrophotométriquement (λ
d'excitation = 378, coefficient d'extinction molaire
ε = 14 700).
• Kits de dosage enzymatique et kit de dosage de la
créatinine : Biomaghreb (Tunisie).
• Kits de dosage immuno-enzymatique de la
β2-microglobuline : Immunotech 1131 (France).
• Les autres produits et solvants utilisés proviennent de Merck
(Darmstadt, Allemagne) et de Sigma-Aldrich, Prolabo (France).
Matériel pour HPLC
Le système est constitué de pompes analytiques (Bishoff Model
2250), d'un injecteur automatique, d'un spectrofluomètre (VARION,
Prostar) programmable avec un logiciel d'acquisition et de
traitement de données « Normasoft » développé par ICS
(France), d'une pré-colonne Lichrosorb C18, d'une colonne
semi-préparative Spherisorb (ODSII C18) de porosité 5 µm et de
dimensions 250 × 4 mm.
Méthode
Traitements des animaux
Toutes nos expérimentations ont porté sur des rats mâles de
souche Wistar (100 ± 10 g), âgés de 2 mois
environ.
Première étude
Les animaux utilisés dans la première étude sont répartis en
3 lots de 15 rats chacun, traités par voie orale par
l'OTA dans un volume de 200 µL de solvant, tous les
48 heures pendant 15 jours, 1 mois ou 3 mois.
Les doses d'OTA utilisées sont définies par rapport à la
DL501 (4 mg/kg de
poids corporel). Nous avons choisi de travailler à 10 % et à
20 % de la DL50. Ces doses sont choisies
relativement basses en raison de la longue période de traitement et
en raison de l'accumulation possible de l'OTA par les reins. Les
lots sont les suivants :
– un lot témoin recevant un volume égal de solvant (bicarbonate
de sodium 0,1 M ; pH : 7,4) ;
– un lot recevant une concentration d'OTA de 10 % de la
DL50, soit 0,4 mg/kg de poids corporel ;
– un lot recevant une concentration d'OTA de 20 % de la
DL50, soit 0,8 mg/kg de poids corporel.
Cinq rats de chaque lot sont sacrifiés aux différents temps de
traitement (15 jours, 1 mois, 3 mois). Le sang,
l'urine et les reins sont prélevés et conservés à - 20 °C
jusqu'au moment de l'analyse.
Seconde étude
Dans la seconde étude, les animaux sont répartis en 5 lots
de 5 rats. La dose d'OTA utilisée pour ces lots est également
définie par rapport à la DL50. Nous avons préféré
administrer l'OTA par voie intrapéritonéale (IP) et nous avons
travaillé à des doses plus importantes que dans la première étude,
cela en raison, d'une part, du court temps du traitement et,
d'autre part, pour obtenir des effets immédiatement observables.
L'administration de l'OTA est réalisée dans un volume de
200 µL de solvant, en une dose unique, pendant 48 heures.
Les différents lots sont les suivants :
– un lot témoin recevant un volume égal de solvant (bicarbonate
de sodium 0,1 M ; pH : 7,4) ;
– un lot recevant une concentration d'OTA de 15 % de la
DL50, soit 0,6 mg/kg de poids corporel ;
– un lot recevant une concentration d'OTA de 30 % de la
DL50, soit 1,2 mg/kg de poids corporel ;
– un lot recevant une concentration d'OTA de 50 % de la
DL50, soit 2 mg/kg de poids corporel.
Après 48 heures de traitement, les animaux sont sacrifiés et
le sang, l'urine et les reins sont prélevés et conservés à
- 20 °C jusqu'au moment de l'analyse.
1 DL50 = dose létale
50 %.
Prélèvement des échantillons biologiques
Prélèvement des urines
Les animaux sont placés individuellement dans des cages
métaboliques. Les urines collectées sont centrifugées, aliquotées
et conservées à - 20 °C jusqu'au moment des dosages.
Prélèvement des échantillons de sang
Après 48 heures de traitement à l'OTA, les animaux sont
sacrifiés et le sang est recueilli dans des tubes héparinés pour
l'étude des paramètres hématologiques et dans des tubes secs pour
l'étude des paramètres biologiques. Le sang prélevé sur tubes secs
est centrifugé. Le sérum est aliquoté et conservé à
- 20 °C jusqu'au moment des analyses.
Prélèvement des reins
Après sacrifice, les animaux sont disséqués et les reins sont
prélevés, pesés, leurs tailles déterminées. Un rein est conservé
dans du liquide de Bouin (75 mL éthanol ; 0,5 g
acide picrique ; 30 mL formol ; 7,5 mL acide
acétique 1N) et servira pour les analyses histologiques tandis que
l'autre rein est broyé dans 1,5 mL de tampons SET (NaCl :
0,1 M ; EDTA : 20 mM ; Tris-HCl :
50 mM, pH : 8). Le broyat est centrifugé, le surnageant
récupéré est réparti en 2 fractions, l'une servira au dosage
de l'OTA tandis que l'autre est conservée à - 20 °C et
servira au dosage des protéines rénales totales.
Extraction et dosage de l'OTA par HPLC
La méthode d'extraction de l'OTA est fondée sur le coefficient
de partage de l'OTA selon le pH, entre les phases organiques et
aqueuses [16].
La détection de l'OTA est fonction de ses propriétés de
fluorescence (longueur d'onde d'excitation de 340 nm et
longueur d'onde d'émission de 465 nm).
Après injection des échantillons (ou des standards d'OTA) sur la
colonne (volume d'injection de 50 µL), l'élution se fait avec
le solvant suivant : méthanol, acétonitrile, acétate de sodium
5 mM, acide acétique glacial (300 : 300 : 400 :
14 ; v/v/v/v), préalablement filtré et dégazé, avec un débit
d'élution de 1 mL/min. Les paramètres chromatographiques sont
tels que le temps de rétention de l'OTA est d'environ
6 minutes.
La quantification se fait par rapport à des solutions standard
d'OTA de concentration connue (50, 100 et 150 ng/mL). Dans nos
conditions, la limite de détection est de 0,1 ng/mL.
Analyses des échantillons
Dosage des protéines
Les protéines totales rénales sont dosées selon la méthode de
Bradford [33], en utilisant le réactif BioRad et une solution
étalon de sérum albumine bovine (BSA, Sigma Chemical Company).
Paramètres biologiques
La créatinine sérique et urinaire est dosée selon la méthode
colorimétrique décrite par Henry [34]. La lactate déshydrogénase
(LDH), la phosphatase alcaline (PAL) et la gamma glutamyl
transférase (γGT) sont dosées au moyen de coffrets Chronolab AG
(Suisse) et selon les indications données par le fournisseur.
Le dosage de la β2-microglobuline urinaire a été
réalisé au moyen d'un coffret Immunotech 1131 ; il s'agit d'un
dosage immunoenzymatique de type compétition selon les indications
données par le fournisseur.
Paramètres hématologiques
Les comptages de cellules sanguines (globules blancs, globules
rouges et plaquettes) ainsi que les analyses hématologiques de
routine sont effectués grâce à un compteur automatique (Technicon H
6000).
Analyses histologiques
Après prélèvement, les reins sont fixés, déshydratés puis inclus
dans la paraffine. De fines coupes de 5 µm d'épaisseur sont
effectuées puis colorées par du trichrome de Masson. Les
observations sont réalisées grâce à un microscope photonique à
2 grossissements × 200 et × 400).
Analyses statistiques
Tous les paramètres mesurés des différents groupes sont comparés
entre eux en utilisant un test statistique non paramétrique
(Wilcoxon Rank-Sum test) [35]. Les résultats sont exprimés sous
forme de moyenne plus ou moins les écarts types.
Résultats et discussion
Première étude : lésions rénales induites par l'OTA
La néphropathie interstitielle chronique d'étiologie
indéterminée (NIC) découverte en Tunisie présente des
caractéristiques cliniques, biologiques et histologiques très
semblables à la néphropathie endémique des Balkans (NEB) [6, 7,
16-18]. Notre première étude tente de reproduire ce type de
néphropathie chronique humaine observée aux Balkans ou en Tunisie,
sur un modèle animal, et nous observons en effet chez le rat
l'ensemble des signes et lésions trouvés aussi bien dans la NIC
tunisienne que dans la NEB.
Modifications morphologiques induites par l'OTA
Le traitement pendant 3 mois à l'OTA provoque une
diminution de prise de poids corporel chez des rats traités par
rapport aux rats témoins (tableau 1). En
effet, l'augmentation relative du poids dans le groupe traité à
l'OTA à 0,4 mg/kg de poids corporel est réduite de 30 %
(p < 0,005), cette diminution étant de 39 % chez
les rats traités à 0,8 mg/kg de poids corporel
(p < 0,005). L'étude macroscopique des reins des rats
traités à l'OTA par rapport à ceux des témoins montre une atrophie
rénale ; en effet, nous observons une diminution de la taille
des reins de 17 à 22 % respectivement chez les rats traités à
la faible dose et à la forte dose par rapport aux témoins
(p < 0,005), ainsi qu'une diminution de poids rénal
relatif d'environ 16 % pour la faible dose et d'environ
25 % pour la forte dose par rapport aux témoins
(p < 0,01) (tableau 1). Ces
résultats sont similaires à ceux observés par Munro et al.
[36] qui avaient noté que ces effets étaient réversibles pour des
doses d'OTA de 0,015 et 0,075 mg/kg de poids corporel et
irréversibles à la dose de 0,37 mg/kg de poids corporel.
Tableau 1. Taille moyenne des
reins, poids rénal relatif et augmentation relative du poids
corporel des rats traités toutes les 48 heures pendant
3 mois avec 0,4 ou 0,8 mg d'OTA/kg de poids corporel,
comparés aux témoins.
|
|
Taille moyenne
des reins (cm) |
Poids rénal relatif* |
Augmentation relative
du poids corporel** |
|
Témoins |
1,75 ± 0,09 |
0,71 ± 0,03 |
2,32 ± 0,06 |
| Rats
traités avec OTA (0,4 mg/kg de poids corporel) |
1,46 ± 0,05 (a,c) |
0,60 ± 0,05 (c,b) |
1,64 ± 0,08 (a,d) |
| Rats
traités avec OTA (0,8 mg/kg de poids corporel) |
1,36 ± 0,04 (a,c) |
0,53 ± 0,04 (c,b) |
1,41 ± 0,07 (a,d) |
* Poids rénal relatif = poids des reins/poids
corporel ; ** Augmentation relative du poids
corporel = poids final/poids initial.
(a) significativement différents des témoins
(p < 0,005) ; (b) significativement différents
des témoins (p < 0,01) ; (c) non
significativement différents entre eux ; (d) significativement
différents entre eux (p < 0,005).
Ces diminutions du poids relatif des reins et de leur taille
indiquent une dégénérescence de ces organes induite par l'OTA.
Cette dégénérescence évolue vers une atrophie rénale visible
surtout après un traitement prolongé à l'OTA. Ce processus de
dégénérescence progressive des reins induit par l'OTA a été
également observé chez des patients atteints d'une néphropathie
interstitielle chronique et présentant des taux d'OTA élevés dans
le sang [17].
Distribution de l'OTA
Le tableau 2 montre les taux moyens
résiduels d'OTA dans le sang, dans l'urine et dans les reins de
rats traités 3 mois à l'OTA (toutes les 48 heures à 0,4
ou à 0,8 mg/kg de poids corporel) comparés aux témoins. Nous
constatons chez les rats traités des taux moyens d'OTA élevés au
niveau du sang (916,5 ± 170 ng/mL et 1920
± 140,5 ng/mL) respectivement pour les doses administrées
à 0,4 et 0,8 mg/kg de poids corporel. Au niveau des reins, ces
taux sont de 29,85 ± 6,9 ng/g pour la faible dose et
de 170,05 ± 88 ng/g pour la forte dose. Nous
constatons que ces taux, aussi bien dans le sang que dans les
reins, sont « dose-dépendants ». Les taux moyens d'OTA au
niveau de l'urine sont relativement bas
(310,5 ± 4,9 ng/mL et
290 ± 143,5 ng/mL) compte tenu des quantités
administrées à 0,4 et 0,8 mg/kg de poids corporel. Ces taux ne
semblent pas croître avec l'augmentation des doses d'OTA
administrées.
Tableau 2. Taux moyens d'OTA dans
le sang, urine et rein de rats traités à l'OTA pendant 3 mois
toutes les 48 heures (0,4 ou 0,8 mg/kg de poids corporel)
comparés aux témoins.
|
Sang
(ng/mL) |
Rein
(ng/g) |
Urine
(ng/mL) |
| Témoins non traités à
l'OTA |
0 |
0 |
0 |
| Rats traités par l'OTA
(0,4 mg/kg de poids corporel) |
916,5 ± 170(a,b) |
29,85 ± 6,9(a,b) |
310,5 ± 4,9(a,c) |
| Rats traités par l'OTA
(0,8 mg/kg de poids corporel) |
1 920 ± 140,5(a,b) |
170,05 ± 88(a,b) |
290 ± 143,5(a,c) |
(a) significativement différents des témoins
(p < 0,005) ; (b) significativement différents
entre eux (p < 0,005) ; (c) non significativement
différents entre eux.
Les niveaux d'OTA élevés dans le sang et dans les reins et les
niveaux faibles dans l'urine indiquent qu'il y a une rétention de
la toxine par les reins ; cette rétention et cette mauvaise
élimination de la toxine montrent un dysfonctionnement rénal.
Modifications histologiques induites par l'OTA
L'observation de coupes histologiques de reins de rats traités à
l'OTA toutes les 48 heures pendant 3 mois montre des
cellules tubulaires anormales présentant une mégacytose et une
caryomégalie. Il s'agit de cellules tubulaires avec de gros noyaux
dont la taille peut atteindre dix fois la taille d'un noyau normal
(figure 3a). Ce
processus est lié à l'OTA puisque qu'il est totalement absent chez
les animaux témoins non traités ; il est d'autant plus
important chez les animaux traités que les doses d'OTA administrées
sont élevées (figure
3 a et 3 b).
La caryomégalie est un processus précoce de dégénérescence
rénale. En effet, après des traitements de 15 jours et
d'1 mois à l'OTA, le tissu tubulaire montre de manière
inhabituelle des mitoses en plus des gros noyaux. L'existence de
ces mitoses anormales laisse supposer que, pour les traitements de
courte durée, une régénération du tissu tubulaire rénal est encore
possible (figure
4). Si le traitement se prolonge (3 mois), les mitoses
ne sont plus observées, les cellules caryomégaliques deviennent de
plus en plus nombreuses et une dégénérescence des cellules
tubulaires se confirme par l'apparition de cellules nécrosées et
d'autres apoptotiques.
Ce processus caryomégalique avec l'apoptose est également
observé dans le tissu tubulaire rénal chez des patients atteints
d'une néphropathie interstitielle chronique, type balkanique,
présentant un niveau élevé d'OTA dans le sang et sur lesquels des
biopsies ont été réalisées (figure 5). Ces résultats
confirment également ceux de Munro et al. [36]. La
reproduction identique sur l'animal de ce processus, préalablement
observé chez des néphropathes [37-39], confirme bien le rôle de
l'OTA comme agent étiologique de ce type de néphrotoxicité, même
s'il ne permet pas d'en élucider le mécanisme.
Seconde étude : modifications de paramètres biologiques et
hématologiques induites par l'OTA
Dans le but d'apporter des arguments supplémentaires confirmant
à l'échelle moléculaire le rôle de l'OTA dans la néphrotoxicité,
nous avons recherché au cours de cette étude d'éventuelles
modifications de paramètres biologiques et hématologiques,
particulièrement ceux impliqués dans la fonction rénale. Nous avons
par ailleurs cherché à savoir si les modifications de ces
paramètres induites par l'OTA pouvaient donner des explications
mécanistiques à certains dérèglements métaboliques accompagnant la
néphrotoxicité.
Paramètres biologiques
Dosage de la créatinine sérique et urinaire
La créatinine est un produit du métabolisme musculaire ;
elle est éliminée dans les urines après filtration glomérulaire, et
elle est considérée comme un paramètre fiable pour apprécier le
dysfonctionnement glomérulaire. Une élévation de la créatinine
sérique et une diminution de la créatinine urinaire indiquent une
atteinte glomérulaire.
Le tableau 3 montre les résultats que
nous avons obtenus après 48 heures de traitement de rats par
l'OTA. Les valeurs de la créatinine sérique et urinaire semblent
stables pour tous les lots d'animaux traités, quelle que soit la
dose d'OTA (0,6 ; 1,2 et 2 mg/kg de poids corporel) et
restent comparables à celles des témoins ; cela prouve que
l'OTA n'affecte pas la fonction glomérulaire.
Tableau 3. Effets de
l'ochratoxine A sur les paramètres biologiques impliqués dans la
fonction rénale de rats mâles, 48 h après injection IP de
0,6 ; 1,2 et 2 mg/kg de poids corporel.
|
|
Animaux traités à l'OTA
|
|
Témoins (n = 10) |
0,6 mg/kg de poids corporel (n = 5) |
1,2 mg/kg de poids corporel (n = 5) |
2 mg/kg de poids corporel (n = 5) |
| Créatinine
sérique (µmol/L) |
48,5 ± 4,6 |
(a)46,5 ± 6,2 |
(a)47,4 ± 7,5 |
(a)50,7 ± 4,5 |
| Créatinine
urinaire (µmol/L) |
5,5 ± 1,5 |
(a)6,4 ± 1,4 |
(a)5,4 ± 0,9 |
(a)4,02 ± 1,2 |
| LDH urinaire
(U/L) |
Traces |
Traces |
Traces |
(b)125 ± 45 |
| PAL urinaire
(U/L) |
122 ± 18 |
(a)123 ± 12 |
(a)125 ± 6 |
(b)172 ± 20 |
| γGT urinaire
(U/L) |
58 ± 10 |
ND |
(c, d)76 ± 37 |
(b, c)156 ± 28 |
|
β2-microglobuline urinaire (mg/L) |
0,51 ± 0,03 |
(b)0,63 ± 0,02 |
(b)0,66 ± 0,02 |
(b)0,65 ± 0,02 |
| Quantité de
protéines (mg/g du rein) |
96,11 ± 8,53 |
(a)90,78 ± 2,82 |
(a)82,68 ± 8,34 |
(b)77,37 ± 5,50 |
n : nombre d'animaux ; LDH : lactate
déshydrogénase ; PAL : phosphate alcaline ;
γGT : gamma glutamyl transférase ; ND : non
déterminé.
(a) non significativement différents entre eux et par rapport aux
témoins ; (b) significativement différents par rapport aux
témoins (p < 0,001) ; (c) significativement
différents entre eux (p < 0,001) ; (d) non
significativement différents par rapport aux témoins.
Dosage des enzymes tubulaires et de la β2
microglobuline urinaire
Le dosage des enzymes urinaires (LDH, PAL et γGT) montre une
augmentation significative chez les animaux traités à l'OTA à la
forte dose (2 mg/kg de poids corporel) par rapport aux témoins
et aux animaux traités à des doses de toxine plus faibles (0,6 et
1,2 mg/kg de poids corporel) (tableau
3).
L'augmentation de ces activités enzymatiques tubulaires (LDH,
PAL et γGT) dans les urines indique la présence de lésions
tubulaires proximales qui traduisent une dégénérescence du tissu
tubulaire déjà observée au cours de la première étude et mise en
évidence par l'apparition de cellules caryomégaliques évoluant vers
l'apoptose.
Le dosage de la β2-microglobuline urinaire (tableau 3) montre une augmentation
significative chez les animaux traités à l'OTA déjà à la faible
dose (0,6 mg/kg de poids corporel) et reste stable pour les
autres doses (1,2 et 2 mg/kg de poids corporel). Tout se passe
comme si l'induction était déjà maximale à 0,6 mg/kg de poids
corporel. Notons que la β2-microglobuline urinaire est
une protéine globulaire ; elle constitue la chaîne légère des
molécules HLA I, elle est éliminée par la filtration rénale
glomérulaire, réabsorbée et catabolisée par les cellules tubulaires
proximales. La β2-microglobuline urinaire est un
paramètre spécifique qui permet de détecter un dysfonctionnement
tubulaire. L'augmentation de cette protéine dans l'urine indique
une dégénérescence de cellules tubulaires proximales. Corrélée à
des taux résiduels élevés d'OTA sériques, elle pourrait constituer
un marqueur précoce de néphrotoxicité.
Dosage des protéines rénales totales
Le tableau 3 montre une diminution
significative de la quantité de protéines rénales totales chez les
animaux traités à l'OTA à la forte dose (2 mg/kg de poids
corporel) par rapport au témoin (p < 0,001). Les
animaux traités à l'OTA (0,6 et 1,2 mg/kg de poids corporel)
ne montrent pas de modifications significatives ni par rapport aux
témoins ni entre eux. La diminution de la quantité de protéines
rénales totales correspond probablement à une cytotoxicité déjà
observée par d'autres auteurs qui décrivent une inhibition de la
synthèse des macromolécules cellulaires y compris les protéines
[40, 41]. Une telle cytotoxicité constitue un élément
supplémentaire appuyant la dégénérescence du tissu rénal.
Paramètres hématologiques
Globules blancs
Les animaux traités à l'OTA (0,6 ; 1,2 et 2 mg/kg de
poids corporel) ont un nombre de globules blancs significativement
plus élevé que celui des témoins (p < 0,025) (tableau 4). Cette augmentation est
« dose-dépendante » et témoigne d'un état inflammatoire
qui pourrait s'expliquer par la présence d'un processus de
dégénérescence au niveau des cellules tubulaires. Ces résultats
sont similaires à ceux obtenus par Galtier et al. [19] qui
affirment que lors d'une ochratoxicose, l'organisme intoxiqué
réagit par l'augmentation du nombre de globules blancs.
Tableau 4. Effets de
l'ochratoxine A sur les paramètres hématologiques de rats mâles,
48 heures après injection IP de 0,6 ; 1,2 et 2 mg/kg
de poids corporel.
|
Animaux traités à l'OTA |
|
Paramètres |
Témoins (n = 10) |
0,6 mg/kg de poids corporel (n = 5) |
1,2 mg/kg de poids corporel (n = 5) |
2 mg/kg de poids corporel (n = 5) |
| GB
(P/mm3) × 103 |
9,65 ± 0,38 |
(c)10,41 ± 0,61 |
(c)12,72 ± 0,66 |
(c)15,4 ± 0,50 |
|
Hématocrite % |
38,6 ± 0,28 |
(c)40,7 ± 0,32 |
(c)45,3 ± 0,31 |
(c)48,1 ± 0,51 |
| GR
(P/mm3) × 106 |
6,90 ± 0,17 |
(d)6,59 ± 0,40 |
(d)6,57 ± 0,30 |
(d)6,27 ± 0,43 |
| VGM
(µm3) |
54,1 ± 0,31 |
(a, b)55,60 ± 0,10 |
(a, b)56,23 ± 0,56 |
(a, b)57,77 ± 0,40 |
| Hémoglobine
(g/mL) |
12,03 ± 0,13 |
(c)10,41 ± 0,20 |
(c)9,25 ± 0,21 |
(c)8,41 ± 0,33 |
| CCMH
(g/100 mL) |
41,65 ± 0,12 |
(d)41,20 ± 0,30 |
(d)40,1 ± 0,44 |
(d)39,7 ± 0,24 |
| Plaquettes
(P/mm3) × 103 |
1 042 ± 67 |
965 ± 77 |
(c)714 ± 41 |
(c)576 ± 34 |
n : nombre d'animaux ; GR : globules rouges ;
VGM : volume globulaire moyen ; CCMH : concentration
corpusculaire moyenne en hémoglobine ; GB : globules
blancs ; P : particules.
(a) significativement différents par rapport au témoin à
p < 0,025 ; (b) non significativement différents
entre eux ; (c) significativement différents entre eux à
p < 0,025 et par rapport aux témoins à
p < 0,005 ; (d) non significativement différents
entre eux et par rapport aux témoins.
Hématocrite, globules rouges, volume globulaire moyen
Le tableau 4 montre que les valeurs
de l'hématocrite sont significativement élevées chez les animaux
traités à l'OTA par rapport aux témoins (p < 0,025).
Cette augmentation est « dose-dépendante ». Le nombre de
globules rouges (GR) demeure constant chez les différents groupes
traités à l'OTA par rapport aux témoins quelle que soit la dose,
alors que le volume globulaire moyen (VGM) augmente de manière
significative par rapport aux témoins (p < 0,025). Ces
trois paramètres montrent qu'il y a augmentation de la taille des
globules rouges sans hémolyse : il s'agit d'une
macrocytose.
Hémoglobine, concentration corpusculaire moyenne en
hémoglobine
Le tableau 4 montre une diminution
significative du taux d'hémoglobine chez les animaux traités à
l'OTA (0,6 ; 1,2 et 2 mg/kg de poids corporel) entre eux
(p < 0,025) et par rapport aux témoins
(p < 0,005). Cette diminution est
« dose-dépendante ». La concentration corpusculaire
moyenne en hémoglobine (CCMH) ne montre pas de variation
significative chez les animaux traités à l'OTA à différentes doses
par rapport aux témoins.
D'après ces deux paramètres, on peut dire que l'OTA induirait
une anémie normochrome dans la mesure où la concentration
corpusculaire est stable et où cette anémie est macrocytaire, en
raison de la présence de globules rouges plus volumineux. Cette
situation est également observée chez des patients atteints de
néphropathie endémique des Balkans (NEB) et présentant l'OTA dans
le sang qui développent également ce type d'anémie [42, 43].
Plaquettes sanguines
Le tableau 4 montre une diminution
significative du nombre de plaquettes chez les animaux traités à
l'OTA aux doses (1,2, 2 mg/kg de poids corporel) par rapport
aux témoins. La diminution du nombre de plaquettes indiquerait des
perturbations possibles du processus de coagulation d'autant que le
temps de saignement (environ 2 ± 0,2 min) chez les
témoins a été trouvé plus long (environ 6 ± 0,5 min)
chez les animaux traités à l'OTA. Des résultats similaires ont été
rapportés également par Galtier et al. et par Gupta et
al. [19, 20].
Conclusion
Nos résultats apportent des arguments supplémentaires permettant
de suspecter le rôle de l'OTA dans les néphropathies
interstitielles de cause indéterminée. En effet, la néphropathie
interstitielle observée en Tunisie, très ressemblante à la
néphropathie endémique des Balkans a été reproduite
expérimentalement sur un modèle animal sur lequel nous avons
retrouvé les mêmes caractéristiques cliniques, morphologiques,
biologiques et histologiques déjà observées chez des patients
atteints de ce type de néphropathie et présentant l'OTA dans le
sang.
Les résultats obtenus sur le modèle animal ont renforcé
l'implication de l'OTA dans cette néphrotoxicité, puisque nous
avons mis en évidence des modifications significatives aussi bien
des paramètres biologiques qu'hématologiques impliqués dans la
fonction rénale.
En plus du rôle prédominant qu'elle joue dans la néphrotoxicité,
l'OTA est également impliquée dans divers autres effets toxiques
tels que l'induction d'un état inflammatoire, d'une anémie du type
macrocytaire et la perturbation du processus de la coagulation.
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