ARTICLE
Auteur(s) : Sylvie Cassadou1, Philippe Quénel1, Abdelkrim Zeghnoun1, Philippe Saviuc1, Hélène Prouvost2, Laurence Pascal1, Catherine Nunes3, Sylvia Medina1, Alain Le Tertreù1, Laurent Filleul1, Daniel Eilstein1, Christophe Declercq2
1. Institut de veille sanitaire, 12, rue du Val d'Osne,
94415 Saint Maurice Cedex <cassadou@cict.fr>.
2. Observatoire régional de la santé Nord-Pas-de-Calais, 13,
rue Faidherbe, 59046 Lille Cedex.
3. Observatoire régional de la santé Île-de-France, 21-23,
rue Miollis, 75732 Paris Cedex 15.
Concernant l'utilité d'une quantification de l'impact sanitaire de
la pollution atmosphérique pour une meilleure gestion de la qualité
de l'air, c'est le législateur - décideur s'il en est - qui l'a
clairement exprimée dans le texte de la loi sur l'air et
l'utilisation rationnelle de l'énergie publié en 1997 [1, 2]. Pour
être en contact étroit et permanent dans le cadre de nos travaux
avec les acteurs chargés d'élaborer cette gestion, que ce soient
les services de l'État, les collectivités territoriales, le secteur
associatif ou les structures techniques surveillant la qualité de
l'air, nous pouvons également témoigner de leur intérêt pour une
traduction sanitaire des mesures de la concentration atmosphérique
des multiples polluants présents dans l'air de nos villes.
Cependant, ce n'est que depuis une dizaine d'années que l'impact
de la pollution urbaine sur la santé est devenu à nouveau une
préoccupation de santé publique. En effet, suite à l'étude PAARC
(Pollution atmosphérique et affections respiratoires chroniques ou
à répétition) menée en France dans les années 1970 et aux mesures
réglementaires visant à réduire essentiellement les émissions
d'origine industrielle, la pollution atmosphérique était considérée
comme une problématique « sous contrôle ». En 1995, la
publication des résultats de la partie française du projet européen
APHEA (Air Pollution on Health: a European Approach) [3]
remit en avant les questions sanitaires liées, en particulier, aux
émissions d'origine automobile et constitua alors le début d'une
longue polémique qui n'a cessé depuis.
Si, aujourd'hui, Jacques Estève affirme « que la pollution
atmosphérique ait anticipé et même causé des décès est
indiscutable », on voit le chemin parcouru depuis cette date
où les résultats publiés avaient fait l'objet d'un déni
particulièrement violent. Cette évolution résulte sans aucun doute
de ce consensus scientifique multidisciplinaire qui s'est construit
au cours du temps, à l'occasion de nombreux séminaires et congrès
scientifiques internationaux, organisés en particulier sous l'égide
de l'International Society for Environmental Epidemiology
qui rassemble l'essentiel de la communauté internationale
travaillant dans le domaine de la recherche en santé-environnement
et dans laquelle, il faut bien le souligner, la communauté des
chercheurs français est peu représentée.
Aujourd'hui, la question posée par l'éditorial n'est donc plus
de savoir si la pollution atmosphérique urbaine actuelle est
néfaste pour la santé (cela semble acquis), mais de savoir si les
risques relatifs (RR) estimés à partir d'études temporelles sont
valides, et si oui, s'il est légitime de considérer ces RR comme
témoignant d'une relation de nature causale, permettant de calculer
des risques attribuables (et donc évitables). Ces questions ne sont
pas nouvelles. Depuis plusieurs années, elles font l'objet de
nombreux travaux dans le champ de l'épidémiologie et dans celui de
la recherche expérimentale. Comme le propose Jacques Estève,
réfléchissons donc calmement sur la réalité et la quantification du
risque de la pollution atmosphérique.
S'agissant « de valeurs de risques relatifs de fiabilité
douteuse », l'éditorial avance que la méthode de calcul de ces
RR peut être remise en question du fait, d'une part, du recours
systématique à une démarche dogmatique développée par Joël Schwartz
et conduisant à des résultats partout identiques et, d'autre part,
d'une surestimation du risque relatif liée aux méthodes utilisées.
Concernant le premier point, une rapide recherche bibliographique
permet de constater que trois schémas d'étude, autres que celui des
études de séries temporelles, ont été utilisés pour évaluer les
liens pollution-santé à court terme. L'une de ces méthodes utilise
également des données agrégées, le case-crossover [4],
tandis que les deux autres utilisent des données
individuelles : le case-crossover [5] encore et l'étude
de panel [6]. Toutes ces approches produisent des RR cohérents avec
ceux publiés dans l'article paru dans le dernier numéro
d'Environnement, Risques & Santé et évoqué par
l'éditorial [7]. Par ailleurs, les travaux menés par Clyde [8],
particulièrement intéressants car ils permettent d'apprécier
l'incertitude liée au choix du modèle dans un cadre bayésien
(Bayesian model averaging), ne remettent pas non plus en
cause les résultats des très nombreuses études de séries
temporelles [9]. Le second point concerne la mise en évidence d'un
défaut, non pas du schéma d'étude comme cela est indiqué, mais d'un
type de modèle utilisé dans les études récentes [10, 11]. Cela est
parfaitement juste mais convient d'être discuté. Des analyses
réalisées dans l'étude européenne APHEA2 ont montré que,
contrairement aux études américaines, les résultats n'étaient pas
modifiés [12, 13] par la correction des défauts décrits en raison
d'une stratégie de modélisation différente de celle utilisée aux
États-Unis, et une synthèse très récente des dernières données
disponibles sur le sujet confirme que cela ne change en rien les
résultats obtenus [14]. Plus précisément, le travail cité [10]
établit que la concurvité liée aux modèles additifs entraîne une
sous-estimation des intervalles de confiance des risques relatifs
et peut donc conduire à conclure à tort à une association
significative (risque de première espèce). Néanmoins, le même
travail conclut que l'analyse combinée de résultats multicentriques
diminue l'erreur induite par la concurvité : en effet, si la
variance intra-ville augmente effectivement avec le modèle additif
(par comparaison au modèle linéaire généralisé), la variance
inter-ville, elle, diminue d'autant et, finalement, la variance
totale n'est que peu ou pas modifiée.
Dès lors que ces RR peuvent être considérés comme valides,
est-il légitime de calculer des risques attribuables ? Et si
oui, comment ? Le premier point renvoie à la notion de
causalité et de nombreuses synthèses de la littérature, tant dans
le domaine de l'épidémiologie que dans celui de l'expérimentation,
ont traité de cette question. Si le recours dogmatique aux critères
de Bradford Hill permet encore, pour certains, de rejeter cette
causalité, il n'en reste pas moins qu'à ce jour, aucune hypothèse
alternative à la pollution atmosphérique n'a encore été élaborée
pour expliquer les résultats observés dans la quasi-totalité des
études épidémiologiques. Récemment, deux études particulièrement
intéressantes, menées respectivement à Dublin [15] et Hong-Kong
[16], ont montré que la diminution de la pollution de l'air par une
politique d'intervention avait un effet bénéfique non négligeable
sur la santé.
Si la causalité est acceptée, se pose alors la question de la
méthode d'estimation des risques attribuables. Sur ce point,
Jacques Estève remet en question le recours à un modèle linéaire et
parle de « simplifications abusives ». Il se réfère en
cela à l'approche retenue dans le domaine de la radioprotection où,
effectivement, il s'agit d'une extrapolation des hautes doses vers
les basses doses d'exposition, approche à visée
« gestionnaire » reposant sur un compromis entre les
coûts et les bénéfices. Dans le domaine de la pollution
atmosphérique, le choix du modèle linéaire sans seuil n'obéit pas à
la même logique. Il résulte directement de données réellement
observées et le modèle linéaire est celui qui décrit le mieux la
forme de la relation existant entre les concentrations ambiantes de
pollution et la mortalité quotidienne. Il ne s'agit donc pas d'une
extrapolation mais d'une observation. Quelle en est la
signification ? Cela veut tout simplement dire qu'une
diminution de l'exposition se traduit de manière proportionnelle
par une réduction de la moyenne journalière du nombre de décès et
qu'il n'existe pas de niveau de pollution en dessous duquel une
réduction n'est pas observée ou, en d'autres termes, qu'il existe
au sein de la population générale des sujets pour lesquels les
effets néfastes de la pollution se manifestent, même pour des
niveaux extrêmement faibles. Cette interprétation est donc tout à
fait cohérente avec le fait que la sensibilité inter-individuelle
aux effets de la pollution puisse être très variable et n'est pas
en contradiction avec le fait qu'il puisse exister un seuil
biologique individuel également très variable. L'erreur
d'interprétation tient au fait que le raisonnement qui prévaut pour
les études épidémiologiques fondées sur des données individuelles
est appliqué aux études reposant sur des données agrégées, comme
c'est le cas dans les études temporelles. C'est aussi pourquoi la
comparaison qui est faite avec la réduction de l'espérance de vie
attribuable au tabac chez un individu (exposition chronique) n'est
pas applicable ici.
La question suivante est de savoir si des risques attribuables
sont synonymes de risques évitables. Sur ce point, l'utilisation de
polluants indicateurs de la pollution de fond dans sa globalité
(c'est-à-dire celle à laquelle l'ensemble de la population, en
moyenne, est exposée [17]) pose toujours question. En effet, les
concentrations des différents polluants mesurés aujourd'hui par les
stations de fond urbaines sont étroitement corrélées au jour le
jour [18, 19] et l'estimation des risques relatifs tels que publiés
dans notre article n'est pas fondée sur autre chose que sur ces
variations à court terme des indicateurs. Il serait donc faux
d'affirmer que les risques relatifs obtenus sont représentatifs
d'une relation à un polluant spécifique utilisé comme indicateur.
En ce sens, nous sommes d'accord avec Jacques Estève lorsqu'il
écrit qu'ils ne peuvent être que représentatifs des relations avec
le mélange complexe des polluants atmosphériques. À cet égard, et
dans cette situation d'incertitude, nous précisons clairement que
les gains sanitaires potentiels sont estimés pour une réduction de
l'ensemble des indicateurs au niveau pris comme référence. Dès
lors, des politiques sectorielles qui ne viseraient à contrôler que
des émissions de sources particulières (comme le proposent par
exemple les approches technologiques) ne peuvent se prévaloir
systématiquement de gains sanitaires associés. Seule une politique
de réduction globale de l'ensemble des émissions polluantes est à
même d'avoir un impact positif sur la santé publique.
Un dernier point méthodologique évoqué dans cet éditorial
concerne l'homogénéité des résultats retrouvés et l'utilisation
d'un risque combiné pour estimer les effets de la pollution sur la
santé. Or des études tant en Europe qu'aux États-Unis, ont montré
une réelle hétérogénéité entre les villes, mais que celle-ci
s'expliquait principalement par la composition de la pollution
atmosphérique [20-22]. C'est pourquoi la possible hétérogénéité des
risques relatifs entre les villes du PSAS-9 (Programme de
Surveillance Air et Santé - 9 villes) a été contrôlée pour
l'estimation du risque combiné.
Enfin, concernant la réduction de l'espérance de vie, bien
évidemment, par construction, les études temporelles ne peuvent
répondre directement à cette question. Seules les études de cohorte
sont à même d'apporter des éléments de réponse. Dans le domaine de
la pollution, quatre études de cohorte et non pas une, ont été
menées [23-26]. Deux d'entre elles [24, 25] ont fait l'objet d'une
ré-analyse, sous l'égide du Health Effects Institute,
permettant en particulier d'explorer de manière approfondie
l'existence de facteurs de confusion ayant pu biaiser les
résultats. Bien que la pollution atmosphérique soit un mélange
complexe, les estimateurs de risques calculés à partir des
principaux indicateurs de pollution ne semblent pas
biaisés.
On peut revenir en conclusion à la question de recourir aux
décès pour quantifier les risques sanitaires liés à la pollution
atmosphérique. La mortalité est encore aujourd'hui en France le
seul indicateur sanitaire disponible partout, recueilli avec les
meilleures garanties d'exhaustivité et, s'agissant de la mortalité
toutes causes, sans risque d'erreur de classification. Disposer, à
côté de la mortalité, d'indicateurs potentiellement plus sensibles
aux effets de la pollution atmosphérique, moins
« médiatiques » et permettant des débats plus sereins
serait effectivement pertinent. Cette préoccupation est très
concrètement la nôtre et l'utilisation d'autres indicateurs, comme
les admissions hospitalières ou la consommation médicamenteuse par
exemple, sont à notre programme mais, à cet égard, on peut noter
que les systèmes d'information sanitaire correspondants sont tout
juste émergents dans notre pays.
En tout état de cause, et au-delà de toute polémique, nous ne
pouvons qu'être satisfaits d'un tel échange de points de vue. Cela
nous donne ainsi l'occasion d'éclairer de manière plus complète les
lecteurs sur la nature de nos travaux et leur donner les clefs
d'interprétation leur permettant de se forger leur propre point de
vue. Notre objectif étant également de contribuer à réduire les
incertitudes dans le calcul des risques attribuables en relation
avec la pollution atmosphérique, toute critique méthodologique
participant de cette démarche est donc bienvenue. À cet égard, le
développement d'une méthode permettant de mettre en perspective et
de comparer les risques d'origine environnementale comme par
exemple ceux liés à l'effet de serre ou à l'excès de transport
routier, et les nuisances réelles de la pollution atmosphérique
devrait être une priorité de recherche.
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