ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Luc Pasquier1, Gerno Linden2, Jean-Pierre Vidal3, Gérard Fouquet4
1. Responsable scientifique et technique IRSN BP35 78116 Le
Vésinet Cedex
2. Chef du service de surveillance de l'environnement et de
l'intervention (SSEI) de l'IRSN BP 35 78116 Le Vésinet
Cedex
3. Sous-directeur à la Direction générale de la sûreté
nucléaire et de la radioprotection (DGSNR) 6, place du Colonel
Bourgoin 75572 Paris Cedex 12
4. Ingénieur métrologiste à l'IRSN BP 35 78116 Le
Vésinet Cedex
Il arrive parfois au hasard d'une étude radiologique de terrain
que s'impose une dimension imprévue, étrangère, stricto
sensu, à l'expertise scientifique et technique, qui lui
confèrera son caractère original. Ce fut le cas, entre 2000 et
2001, de l'étude conduite par l'Office de protection contre les
rayonnements ionisants (OPRI) sur la contamination par de
l'actinium 227 d'un petit bâtiment de la Cité sanitaire de
Clairvivre en Dordogne. Cette découverte permit de préciser des
épisodes peu connus, parfois ignorés, de l'exode des scientifiques
français, en particulier d'Irène et de Frédéric Joliot-Curie en
1940. Mieux encore, elle a apporté un éclairage nouveau sur les
recherches conduites à l'époque au sein de l'Institut du radium et
au Collège de France pour isoler les radioéléments des chaînes
naturelles de l'uranium et du thorium et redécouvrir ainsi certains
procédés de séparation chimique.
Enfin, cet exemple a montré qu'il était possible d'atteindre un
objectif d'assainissement n'impliquant aucune servitude
particulière d'ordre radiologique, lorsque les solutions de
remédiation préconisées sont conçues avec pragmatisme. C'est un des
rares cas où, compte tenu des enjeux économiques, sociaux et
sanitaires, le sens des responsabilités et la volonté d'aboutir ont
conduit tous les acteurs à imaginer et à mettre en œuvre dans un
délai court, une solution d'assainissement satisfaisante et peu
coûteuse.
Faire preuve de réalisme a consisté, ici, non seulement à fonder
les solutions techniques sur une expertise solide et sans
concession, mais aussi à privilégier le traitement local du dossier
et à tenir compte du contexte social de l'établissement victime de
cette pollution. Cela supposait que les pouvoirs publics en charge,
à l'époque, de la radioprotection fassent confiance aux différents
acteurs impliqués, en évitant de mettre en avant un faisceau
d'autorisations préalables ou de procédures qui n'auraient eu
l'heur que de retarder la résolution du problème.
Chacun a considéré que si l'intérêt des patients, des salariés
et des résidents vivant sur le site consistait en priorité à les
soustraire à toute exposition aux rayonnements ionisants, il
importait aussi que l'établissement public poursuive ses activités
au bénéfice de ses résidents handicapés. On verra que cette double
exigence a conduit à des compromis qui préservaient l'essentiel,
mais qui pourraient être interprétés comme hétérodoxes, eu égard à
une conception strictement administrative et technocratique du
dossier.
La Cité sanitaire de Clairvivre : une utopie toujours
vivace
Compte tenu de son caractère atypique, il est nécessaire de
présenter la Cité sanitaire de Clairvivre (commune de Salagnac).
Située à environ 15 kilomètres à l'est d'Excideuil en
Dordogne, sur des collines en pleine forêt et campagne
périgourdines, la cité de Clairvivre qui comprend de nombreux
bâtiments et pavillons, s'étend sur plus de quatre-vingt-dix
hectares. Construite en 1933, à l'instigation de la
« Fédération nationale des blessés du poumon et des
chirurgicaux » dirigée par un ancien combattant, Albert
Delsuc, elle concrétisait une démarche utopique et humaniste en
vogue après la première guerre mondiale, fondée sur l'idée qu'il
était possible à des personnes traumatisées par le conflit, de
mener une vie normale tout en se soignant.
Si, du fait de sa vocation sanitaire, la cité disposait
d'équipements dévolus aux soins médicaux (sanatorium, hôpital) et à
la rééducation fonctionnelle, elle était aussi dotée
d'installations culturelles (cinéma) ou éducatives (écoles), d'un
hôtel et même d'ateliers ou d'usines comme une petite centrale de
production d'électricité, une imprimerie, un garage et des
abattoirs [1]. C'est dans ce contexte que la cité a accueilli des
réfugiés pendant la dernière guerre, notamment le personnel et les
patients de l'hôpital de Strasbourg qui s'étaient repliés ici à la
déclaration des hostilités. C'est également sur le fondement de
cette tradition d'accueil que s'y installa de juin à septembre
1940, Irène Joliot-Curie dont le passage en ces lieux a laissé
quelques souvenirs, mais également des traces de radioactivité
encore perceptibles.
Depuis 1980, la cité de Clairvivre est un établissement public
du département de la Dordogne, spécialisé dans l'insertion et la
rééducation professionnelles de handicapés de la vie ou du travail.
Bien que n'ayant plus le statut de sanatorium ou d'hôpital, la cité
poursuit des activités à caractère social et comporte un Centre
d'aide par le travail (CAT). Mais elle a aussi su se diversifier et
s'ouvrir à un large public, en offrant l'été des possibilités
d'hébergement et d'hôtellerie aux touristes. C'est aussi un lieu de
résidence pour le personnel et pour des retraités qui vivent dans
177 pavillons formant un ensemble de 350 logements.
Découverte de la contamination radioactive à Clairvivre
En 1998, le directeur de Clairvivre décide de rédiger un ouvrage
relatant l'histoire de la cité en s'appuyant sur les archives
disponibles et sur les témoignages des résidents les plus anciens.
Dans un chapitre de ce livre édité en 1999 consacré à la dernière
guerre mondiale, des témoins évoquaient la présence d'Irène
Joliot-Curie de juin à septembre 1940 et précisaient que plusieurs
scientifiques de renom, dont son mari Frédéric Joliot, venaient
parfois l'y rejoindre [2]. Enfin, certains se rappelaient que
pendant son séjour, les clichés des appareils de radiologie de
l'hôpital-dispensaire dont certains locaux avaient été mis à sa
disposition, étaient voilés comme si un rayonnement parasite en
entravait la netteté. L'affaire aurait pu en rester là si, tout
récemment, le médecin du travail n'avait pas constaté des anomalies
sanguines chez un menuisier du Centre d'aide par le travail qui
occupe depuis 1980 les anciens locaux de l'hôpital-dispensaire,
lieu confirmé de séjour d'Irène Joliot-Curie. Bien qu'il ait été
montré par la suite que ces anomalies ne pouvaient pas être
radioinduites, la conjonction de ces événements a suscité
l'inquiétude du personnel de l'établissement, conduisant son
directeur à demander à l'APAVE de Bordeaux de procéder à une
recherche de la radioactivité dans le bâtiment de l'ancien
hôpital.
Cette première expertise fut réalisée le 18 mai 2000 et mit
effectivement en évidence un champ de rayonnement gamma (γ) très
significatif – de l'ordre de quelques dizaines de
microgray/h – près d'un petit bâtiment semi-enterré de
quelques mètres carrés situé à l'extérieur du corps principal de
l'ancien hôpital, à proximité de la menuiserie du Centre d'aide par
le travail. Ce phénomène trouvait manifestement son origine à
l'intérieur de ce petit bâtiment. D'ailleurs, deux prélèvements par
frottis effectués au niveau du sol à proximité de ce local et
confiés pour analyse au Centre d'études nucléaires de
Bordeaux-Gradignan révélèrent une assez forte radioactivité imputée
initialement au protactinium 231, produit de filiation, émetteur α
de l'uranium 235. Dans leur rapport d'essai, les auteurs de
l'analyse concluaient qu'en « raison des radioéléments
observés », ces poussières proviendraient « d'un minerai
riche en uranium naturel ayant subi des transformations
chimiques » au cours desquelles « l'uranium et le radium
ont été extraits ». Ils ajoutaient que « le protactinium,
qui présente des propriétés chimiques différentes de l'uranium et
du radium n'a pas été extrait et se retrouve concentré dans ces
poussières ». En raison de sa période radioactive très longue
(32 500 ans) par rapport à celle de ses produits de
filiation directs, ils ajoutaient que « seul le protactinium
231 » pouvait être « présent » [3]. L'élément
suspecté appartenant à la seule famille radioactive naturelle de
l'uranium 235, ce premier résultat était déroutant car, si
l'uranium 235 est bien un élément naturel, il est généralement
associé en de très faibles proportions (0,72 %) à l'uranium
238, ici absent. Fort de ces premiers constats qui ne le
rassurèrent pas, le directeur de l'établissement public saisit
alors l'OPRI, le 24 mai 2000, en formulant le souhait d'être
conseillé pour « mettre fin à cette situation ».
Expertise radiologique (juin-octobre 2000)
Confirmation de la pollution et mise en sécurité du site
(5 juin 2000)
Afin de confirmer les premières investigations et conseiller la
direction de l'établissement sur les mesures conservatoires à
prendre immédiatement, un ingénieur de l'OPRI s'est rendu sur le
site dès le 5 juin 2000, après avoir pris contact avec
l'ingénieur de l'APAVE pour obtenir les premiers éléments
techniques du dossier. Les niveaux de rayonnement mesurés
confirmèrent les précédentes mesures, et les analyses par
spectrométrie γ pratiquées sur un échantillon de feuilles mortes
accumulées à l'entrée du local attestèrent de la présence d'une
contamination imputable à des produits de filiation de l'uranium
235. Toutefois, ces résultats ne concernaient que l'extérieur du
local.
Sur ces bases, il fut recommandé au directeur de condamner
l'accès du local. En outre, il lui fut conseillé d'interdire le
stationnement à proximité et de mettre immédiatement en place un
balisage de sécurité de telle sorte qu'à la limite de la zone ainsi
définie le débit de dose γ n'excède en aucun point 2,5 µSv/h,
conformément à la réglementation en vigueur au moment de
l'intervention [4]. Il lui fut demandé aussi d'établir la liste des
salariés amenés depuis la fin de la dernière guerre à pénétrer dans
ce local aujourd'hui utilisé pour entreposer des bacs à
plantes.
Identification de l'actinium 227 et caractérisation spatiale de
la pollution (27 et 28 juin 2000)
Après avoir informé la direction générale de la Santé et la
direction des Affaires sanitaires et sociales du département de la
Dordogne des risques d'exposition que pouvait comporter une telle
situation, l'OPRI est intervenu une seconde fois à Clairvivre, les
27 et 28 juin 2000, en déployant des moyens beaucoup plus
importants. En effet, compte tenu des incertitudes qui pesaient
encore sur la nature exacte des radioéléments en cause mais aussi
sur l'origine de cette contamination, sur son étendue et surtout
sur le nombre de personnes éventuellement concernées, il était
nécessaire d'engager sans délai une opération d'envergure. Il
s'agissait non seulement de compléter l'expertise radiologique en
procédant à des mesures à l'intérieur du local mais aussi d'étendre
le champ des investigations à tous les bâtiments et terrains
susceptibles d'avoir été contaminés au début de la dernière guerre
mondiale à l'occasion du séjour d'Irène Joliot-Curie.
Cette seconde intervention comportait plusieurs phases, dont une
consistait à recueillir les témoignages des personnes présentes à
Clairvivre en 1940. Ces rencontres, notamment avec une ancienne
femme de service auprès d'Irène Joliot-Curie, ont permis de
préciser les lieux fréquentés par l'intéressée ainsi que les noms
de ceux qui l'accueillaient. Cette phase a permis de mieux cibler
les lieux et les locaux à expertiser parmi les quelques dizaines
d'hectares occupés par la cité. D'un point de vue technique, le
protocole adopté fut celui classiquement mis en œuvre lors
d'opérations de ce type : il comportait la réalisation d'une
cartographie du champ du rayonnement γ de toutes les zones
considérées comme suspectes. Dès le constat d'une anomalie
radiative, des prélèvements de sols, de végétaux ou de poussières
étaient effectués.
Au total, un contrôle radiamétrique systématique a été réalisé
dans tous les bâtiments, locaux et lieux fréquentés par Irène
Joliot-Curie, y compris dans les résidences privées de ses hôtes.
Des mesures de radon ont été réalisées dans des lieux de travail
permanents comme la menuiserie. Dans tous les cas, une attention
particulière a été portée sur les bâtiments ou les lieux occupés
par les résidents actuels. Toutes les voies de circulation ont fait
l'objet de mesures à l'aide de matériels embarqués sur véhicule. Au
total, plusieurs milliers de mètres carrés ont ainsi été arpentés,
y compris un ancien cimetière dit « des Alsaciens » où
furent enterrés les malades décédés de l'hôpital de Strasbourg
accueillis en 1940. À l'issue de ces travaux, il est apparu que les
seuls lieux contaminés étaient ceux initialement repérés, à savoir
le petit local semi-enterré annexé au Centre d'aide par le travail
et ses abords. Partout ailleurs, le débit de dose γ était de
l'ordre de grandeur du bruit de fond local évalué entre 0,08 et
0,1 µSv/h.
État radiologique du petit local semi-enterré
Le petit local semi-enterré, d'une surface de
6 m2 (3 m x 2 m) sur une hauteur de
2,5 m, servait du temps de l'hôpital dispensaire, de
filmothèque pour les clichés de radiologie réalisés dans un cabinet
situé au premier étage d'une aile du bâtiment principal.
Indépendant de cette aile, bien que tout proche, il lui était relié
par un escalier extérieur en colimaçon qui subsiste mais qui
aboutit aujourd'hui à une porte murée. Dans cet ex-cabinet de
radiologie, utilisé comme bureau par Irène Joliot-Curie, et qui
sert aujourd'hui de local d'archives du service de médecine du
travail, aucune singularité radiamétrique n'a été mise en
évidence.
À l'intérieur du local semi-enterré, le débit de dose γ
« moyen » fut évalué à environ 40 µSv/h mais
atteignait ponctuellement plusieurs centaines de µSv/h au contact
d'un sol cimenté et poussiéreux sur lequel une contamination α a
été mise en évidence au moyen d'une sonde α associée à un ictomètre
(contaminamètre). L'analyse par spectrométrie γ d'un prélèvement de
poussières réalisé à un endroit où le débit de dose était le plus
important, fournissait (à la date du 4 juillet 2000) les
résultats d'activité massique présentés dans le tableau 1, exprimés en Bq/g.
Tableau 1. Résultats d'activité
massique en Bq/g d'un prélèvement de poussières
|
227Th
|
235U
|
214Bi
|
226Ra
|
|
500 ± 100
|
< 2
|
< 10
|
< 30
|
Le sol du local – et seulement le sol – présentait
donc une contamination non négligeable en thorium 227. Compte tenu
de l'ancienneté présumée de la contamination et de la période de
demi-vie de 18,7 jours du thorium 227, ce dernier radioélément
ne pouvait être qu'en équilibre radioactif avec son précurseur
l'actinium 227, émetteur β qui possède une période de
21,77 ans. En revanche, aucune trace d'uranium 235 ne fut
détectée, pas plus d'ailleurs que celle de ses descendants directs,
le thorium 231 et le protactinium 231 (émetteur γ) pourtant
considéré au début comme la tête de chaîne de la contamination1. Aucune trace significative de
représentants des familles radioactives de l'uranium 238 et du
thorium 232 ne fut détectée. La contribution principale au
rayonnement γ important mesuré à l'intérieur du local et à ses
abords était donc manifestement due au thorium 227 en équilibre
avec l'actinium 227 et leurs descendants. La présence d'une
émission α dans les poussières du sol était due au thorium 227 et
au radium 223. Enfin, la cartographie radiamétrique au contact du
sol du local, en débits de dose (µSv/h), présentée en figure 1 par
maille carrée d'environ 25 cm, livrait d'intéressantes
indications sur la répartition de la contamination et sur les
probables circonstances de son apparition. La figure évoque
irrésistiblement l'écoulement d'un liquide à partir d'un point
situé au fond du local par rapport à la porte. Tout semble s'être
passé comme si une ampoule contenant de l'actinium 227 s'était
brisée laissant son contenu s'écouler selon la faible pente du sol
vers la sortie.
1 Il n'y a aucune incertitude sur
l'implication du seul 227Ac dans la contamination ;
non plus qu'il y a d'incertitude sur l'absence de 231Pa
initialement mis en cause : l'analyse des spectres montre que
les raies du 227Th descendant à l'équilibre de
227Ac sont présentes alors que certaines raies
« identifiantes » du 231Pa sont
absentes : c'est le cas de la raie à 283,7 kev (%
d'émission : 1,7) ou de la raie à 302,67 kev (%
d'émission : 2,2) du 231Pa. Par ailleurs, certaines
raies initialement attribuées au 231Pa sont en réalité
des raies du 227Th : c'est le cas par exemple de la
raie 300,1 kev du 231Pa et de la raie
299,9 kev du 227Th. La confusion résulte du
« pas » de la fenêtre d'énergie qui ne permet pas de
distinguer des raies dont la proximité en énergie est inférieure à
2 kev.
État radiologique des abords du petit local
semi-enterré
Aux abords du local, deux types de situations de nature et
d'origine assez différentes furent observés :
• D'une part, un champ de rayonnement relativement intense au
contact extérieur des murs du local, imputable, pour l'essentiel, à
la contamination présente à l'intérieur.
• D'autre part, quelques surfaces de terre contaminée de
quelques dm2 réparties sur environ
30 m2.
Les valeurs du débit de dose au niveau des ouvertures du local
sont présentées dans le tableau 2.
Tableau 2. Débits de dose
aux ouvertures du local (2000)
|
Localisation de la mesure
|
Débit de dose γ en µSv/h
|
|
Bouches d'aération au-dessus de la porte du
local
|
0,50 à 1
|
|
Bouches d'aération latérales
|
0,40 à 0,55
|
|
Au contact de la porte du local à
mi-hauteur
|
4,5
|
|
Au bas de la porte (mais en dessous du niveau
du sol)
|
10 à 20
|
Étant observé que ces valeurs décroissaient en s'éloignant du
local selon une fonction en 1/d1/2 (d étant la distance
par rapport au local), le niveau normal ambiant n'était retrouvé
qu'à des distances variant entre un mètre et une vingtaine de
mètres.
Enfin, certaines des petites surfaces de terres contaminées se
situaient à l'intérieur du périmètre de sécurité, d'autres à
l'extérieur, généralement à flan de talus. À l'intérieur du
périmètre de sécurité, la zone la plus marquée – au demeurant très
ponctuelle – présentait un débit de dose au contact de l'ordre de
30 µSv/h pour une contamination massique d'environ
100 Bq/g en thorium 227, c'est-à-dire à peine plus faible que
celle des poussières du sol du local. Hors de l'emprise du local et
de la zone balisée, quelques autres points de contamination furent
repérés, éloignés de quelques mètres sur le talus, notamment à
hauteur d'un sous-bassement de l'ancien hôpital dispensaire, à des
niveaux de contamination surfacique pouvant atteindre 10 Bq/g
en thorium 227. Cette contamination des sols à l'extérieur
s'explique par la dissémination de poussières radioactives du local
lors des allées et venues des différents personnels au cours de ces
soixante dernières années.
Aucune contamination n'a été trouvée dans les végétaux, ni sur
la partie supérieure de l'escalier extérieur reliant le local
semi-enterré et le premier étage de l'hôpital. Ce dernier constat
permet d'inférer que la pollution hors du local n'est probablement
intervenue qu'après la condamnation de la porte du premier étage,
qui rendait inutile l'usage de l'escalier. L'absence de marquage
radioactif dans le tuyau d'évacuation des eaux provenant du local
du premier étage conforte cette hypothèse.
Étude de la migration de l'actinium et de la contamination des
aérosols : 11-13 octobre 2000
À ce stade de l'expertise, trois questions restaient à
élucider :
• Confirmer que le phénomène de contamination de la dalle de
ciment était dû à l'écoulement du contenu d'une ampoule d'actinium
et non à la présence, sous la dalle, d'une source radioactive.
• En cas de confirmation de cette hypothèse, s'assurer que
l'actinium apparemment fixé sur la couche superficielle du béton
n'avait pas migré en profondeur, en particulier dans la terre.
•Évaluer l'activité massique des poussières en suspension dans
l'atmosphère, car les mesures de juin n'avaient porté que sur
l'empoussièrement du sol. Cette information était indispensable
pour apprécier l'exposition par inhalation des travailleurs dans le
local.
Des échantillonnages par percement de la dalle furent donc
pratiqués en veillant à récupérer toutes les poussières produites.
Mais préalablement, un prélèvement représentatif de poussières
atmosphériques fut réalisé. Compte tenu de la forte radiotoxicité
de l'actinium 227, ces opérations étaient techniquement délicates
car il s'agissait de procéder pendant plusieurs minutes à des
prélèvements et surtout à des forages dans un milieu confiné
contaminé. Les intervenants ne pouvaient donc travailler qu'en
optimisant les temps de présence et en utilisant des dispositifs de
protection individuelle, notamment respiratoire. Cette zone de
travail devait en outre être isolée de l'extérieur, ventilée en
légère surpression et équipée, à la sortie, de filtres absolus pour
éviter toute dispersion de poussières vers l'extérieur. Pour toutes
ces raisons, un protocole opératoire très strict fut élaboré et
testé en laboratoire au Vésinet, au cours d'un exercice en grandeur
réelle. Cette ultime expertise permit effectivement de répondre aux
trois questions en suspens.
• La faible activité massique des poussières atmosphériques,
évaluée à 0,013 Bq/m3 en actinium 227,
montrait que la quasi-totalité de la contamination était fixée dans
le béton et dans la couche poussiéreuse du sol (dont la teneur
radioactive avait été mesurée en juin). Autrement dit, comme le
montrent les résultats du tableau 3,
exprimés en becquerels par mètre cube, les poussières les plus
fines, par conséquent susceptibles de se maintenir en suspension
dans l'air, étaient peu radioactives à l'inverse des plus
lourdes.
Tableau 3. Activité
massique des poussières atmosphériques
|
Nature
|
Localisation
|
227Th
|
223Ra
|
219Rn
|
211Bi
|
|
Particules atmosphériques
|
Intérieur du local
Volume prélevé : 27,526 m3
|
0,013 ± 0,007
|
0,012 ± 0,006
|
0,017 ± 0,010
|
< 0,017
|
• L'analyse des poussières et des éclats de béton ainsi que de
la terre se trouvant sous la dalle confirmait que seul le béton
était contaminé, assez fortement d'ailleurs et de manière
hétérogène puisque l'activité massique pouvait varier selon
l'endroit de quelques dizaines de becquerels par gramme à quelques
milliers de becquerels par gramme. La terre était exempte de
contamination. Le tableau 4 présente
quelques résultats d'activité massique du béton, exprimés en Bq/g
aux endroits les plus critiques.
Tableau 4. Activité massique du béton
et du sous-sol
|
Nature
|
227Th
|
223Ra
|
219Rn
|
211Bi
|
|
Béton
|
4 700 ± 600
|
4 900 ± 620
|
4 700 ± 610
|
5 200 ± 670
|
|
Poussières de béton
|
1 100 ± 140
|
1 100 ± 100
|
1 200 ± 120
|
1 200 ± 150
|
|
Sol sous la dalle
|
10 ± 1,3
|
10 ± 1,3
|
11 ± 1,2
|
11 ± 1,5
|
• Les quelques mesures dans le sol situé sous la dalle, qui
faisaient apparaître un marquage radioactif résiduel, ont été
interprétées par la suite comme résultant d'une légère pollution de
l'échantillon par des poussières de béton au moment du
prélèvement.
Bilan radio-écologique du site de Clairvivre
À l'issue des trois interventions, il apparaissait que la
contamination mise en évidence à Clairvivre était due à l'actinium
227 et à ses produits de filiation, qu'elle était localisée pour
l'essentiel dans les premiers millimètres d'une dalle de béton d'un
petit local semi enterré, ancienne filmothèque du service de
l'ancien hôpital devenu CAT et qu'elle n'avait pas traversé la
dalle. L'environnement proche du local présentait quelques taches
de contamination mais aucun autre endroit de la cité de Clairvivre
ne présentait d'anomalie radiologique.
S'agissant d'un local de stockage, les seules expositions à
redouter étaient celles des travailleurs de la menuiserie proche du
local contaminé ; a contrario, tous les autres
résidents (habitants, autres professionnels, malades, stagiaires)
apparaissaient non exposés.
Ces résultats furent présentés et commentés à plusieurs reprises
au comité d'hygiène et de sécurité (CHS) et aux représentants du
personnel.
Évaluation de l'exposition des travailleurs
Les travailleurs pouvaient être exposés en occupant un poste de
travail permanent à proximité du local contaminé, en y pénétrant,
et enfin en passant sur la partie de la voie d'accès au CAT qui
longe ce local.
Exposition dans la menuiserie
Les postes de travail les plus proches du local contaminé sont
ceux de la menuiserie du CAT qui se trouvent tout de même à une
dizaine de mètres au minimum des points de contamination et qui
sont de surcroît protégés par les murs de l'atelier. Aucune
anomalie du champ de rayonnement ni traces de contamination n'ayant
été ici détectées, l'exposition des menuisiers à leurs postes fut
donc considérée comme normale.
Exposition des passants sur la voie d'accès
Sur quelques mètres de la voie d'accès au CAT, le débit de dose
γ peut varier de 0,5 à 2 µSv/h. En formulant l'hypothèse d'une
exposition d'un travailleur, une heure par jour, 200 jours par
an à un endroit « moyen » où le débit de dose serait de
1 µSv/h, la dose cumulée annuellement par irradiation serait
de 200 µSv. Aucun autre type d'exposition n'est ici à prendre
en compte, la voie d'accès ne présentant pas de trace de
contamination.
Exposition des travailleurs dans le local contaminé
Un travailleur ayant pénétré dans le local est exposé de
plusieurs façons : tout d'abord par irradiation en séjournant
en un lieu où le niveau du champ de rayonnement se situait autour
de 40 µSv/h et parallèlement, par contamination, inhalation ou
ingestion de poussières radioactives. Dans ces conditions, selon la
durée de sa présence dans ce local qui ne fut jamais un lieu de
travail permanent, la dose reçue pourrait néanmoins atteindre des
valeurs importantes.
Afin de procéder à une reconstitution de cette exposition et
aboutir à une évaluation individualisée des doses, un recensement
des personnes concernées au cours des soixante ans écoulés eût été
nécessaire, ainsi qu'une description des postes de travail. Pour le
passé lointain, il ne fut pas possible d'obtenir ces informations.
En revanche, pour la période contemporaine, le nombre de
travailleurs concernés n'excédait pas la quinzaine et les durées
maximales d'exposition étaient de quelques heures par an, à
l'occasion de deux ou trois visites dans le local pour y déposer ou
y enlever des bacs à plantes. Dans ces conditions, il était naturel
de concevoir un scénario d'exposition d'un travailleur pour une
heure de présence dans le local. Dans ce contexte, les trois voies
d'exposition possibles furent explorées.
La contribution due au radon 222 n'a pas été considérée car
sa présence n'a pas été mise en évidence dans le local de façon
anormale : les résultats obtenus à partir de dosimètres
passifs exposés en continu durant une quinzaine de jours ont révélé
des niveaux inférieurs au seuil de mesure. Ce résultat confirmait
l'absence de produits de filiation de l'uranium 238. La
contribution éventuelle à l'exposition du radon 219, descendant de
l'uranium 235, ne pouvait en revanche être écartée a priori.
En fait, elle est négligeable car le radon 219 potentiellement
émis à partir de la dalle ou des poussières sédimentées au sol ne
peut parvenir dans l'atmosphère en raison de sa très courte période
radioactive (3,96 s) couplée à sa très forte réactivité
chimique lors de son éjection. La très faible activité massique des
poussières atmosphériques apportait un autre argument en ce
sens.
Évaluation de l'irradiation externe
Le débit de dose du champ de rayonnement dans le local a été
évalué à 40 µSv/h en ambiance, assorti de valeurs atteignant
100 µSv/h au sol. Pour calculer la dose horaire réellement
reçue, il convenait cependant de s'intéresser au gradient des
radiations du sol au plafond, et c'est la raison pour laquelle la
dose horaire fut évaluée à 50 µSv.
Évaluation de l'exposition interne par ingestion de
poussières
L'hypothèse d'une exposition par ingestion de poussières n'était
pas à négliger parce que le local était poussiéreux et que
l'actinium 227 et ses produits de filiation – thorium 227, francium
223 et radium 223 – sont des éléments de forte radiotoxicité.
Il n'était donc pas impossible de se souiller les mains portées
ensuite à la bouche au cours des manutentions et des nettoyages
dans le local. Il fallait aussi considérer le cas de poussières
initialement respirées, puis éliminées de l'appareil
trachéo-bronchique par le dispositif d'épuration pulmonaire et
finalement ingérées. Pour quantifier la part de l'exposition par
ingestion, il fut logiquement admis d'adopter comme valeur de
l'activité massique celle mesurée sur les poussières au sol de
500 Bq/g d'actinium 227 en équilibre avec le thorium 227, le
francium 223 et le radium 223. En outre, sur la base des normes du
National Radiological Protection Board (NRPB) [5], il fut
considéré qu'un adulte était susceptible d'ingérer 10 mg de
poussière par jour dans un milieu empoussiéré. Ramenée à l'heure,
cette quantité fut arrondie à 1 mg. Dans ces conditions, une
personne aurait ingéré 0,5 Bq de chacun des quatre
radioéléments, correspondant pour une heure à une dose engagée de
0,6 µSv.
Évaluation de l'exposition interne par inhalation de
poussières
Pour évaluer la contamination par inhalation, la valeur de
l'activité volumique retenue dans le local fut celle mesurée
dans les poussières atmosphériques « totales », à
savoir 0,013 Bq/m3 respectivement pour
l'actinium 227, le thorium 227, le francium 223 et le radium 223.
Le cadre de référence de cette évaluation fut le modèle
d'inhalation de la recommandation 30 de la commission
internationale de protection radiologique (CIPR 30) complétée par
la recommandation 66 de la commission (CIPR 66).
Pour conduire le calcul, il fut en outre admis que l'activité
massique des poussières de diamètre aérodynamique médian en
activité (DAMA) inférieur à 5 µm était la même que l'activité
volumique des prélèvements de poussières « totales »
effectués à l'intérieur du local. La notion de DAMA de 5 µm a
été préférée ici à celle de « poussière alvéolaire » et à
celle de « poussières totales » en raison de son
utilisation dans le modèle pulmonaire de la CIPR. Elle conduit en
fait à une certaine répartition des particules dans l'arbre
respiratoire dont, avec les conditions d'élimination par les
différentes voies (système mucociliaire, macrophages alvéolaires),
il est d'ailleurs tenu compte dans la fixation des coefficients de
dose utilisés.
Aucune hypothèse ne fut en revanche formulée sur le caractère
soluble ou insoluble des particules inhalées et le parti pris pour
le calcul fut de privilégier les coefficients de dose les plus
pénalisants. Le débit respiratoire a été fixé à
1 m3/h. Dans ces conditions, un travailleur aurait
pu inhaler en une heure, 0,013 Bq en poussières de DAMA
inférieur à 5 µm pour chacun des quatre radioéléments en
équilibre. Cette inhalation correspond, compte tenu des
coefficients à retenir, à une dose engagée horaire de 8,4 µSv.
La part des poussières reprise par le tractus digestif est ici
négligeable et n'introduit pas de contribution supplémentaire par
ingestion.
Bilan global des doses accumulées par le personnel
Pendant une heure, la dose cumulée dans le local contaminé
s'élève donc à 59 µSv. Ce résultat montre que la plus grande
contribution à l'exposition est l'irradiation. Il montre aussi que,
pour l'exposition interne, la voie plus importante est l'inhalation
essentiellement due à l'actinium 227, le plus radiotoxique des
quatre éléments.
Sur la base des témoignages recueillis auprès des salariés, il
apparaît que la durée de présence maximale dans le local d'un
travailleur n'excédait pas quatre heures par an et ne concernait
qu'une ou deux personnes sur la quinzaine de travailleurs de
l'atelier de menuiserie. La dose totale annuelle accumulée dans le
local serait alors pour ces deux personnes de l'ordre de
240 µSv.
Dans la mesure où tous les travailleurs sont amenés à utiliser
la voie d'accès vers leur lieu de travail, la dose totale pour les
quinze salariés concernés serait comprise entre 200 µSv pour
ceux qui ne pénètrent pas dans le local et 440 µSv pour ceux
qui y entreposent des bacs à plantes. Ces doses sont significatives
mais elles sont toutefois inférieures à la dose de
1 000 µSv/an, tolérée pour le public par la
réglementation en vigueur [6].
Contexte historique de la contamination
Indiscutablement, la contamination découverte à Clairvivre est à
mettre en rapport avec le séjour d'Irène Joliot-Curie entre juin et
septembre 1940. Bien que sa santé fût à l'époque dégradée et
qu'Irène Joliot-Curie figurât sur les rôles de l'hôpital en tant
que malade « hors effectif », sa présence en ces lieux
était due aux circonstances dramatiques et en particulier à la
débâcle française face à l'avancée de l'armée allemande, la cité de
Clairvivre étant alors épargnée par la guerre. Éloignée des
principaux axes de circulation et accueillant des patients
tuberculeux, elle constituait un refuge idéal pour des
scientifiques souhaitant soustraire à la curiosité de l'occupant
des documents ou des matières, objets de leurs recherches. Ce fut
le cas pour l'école française de physique nucléaire, dont les
équipes étaient basées au Collège de France et à l'Institut du
radium et dont le couple Joliot-Curie était la figure de proue.
Cette résistance des scientifiques français et les épisodes de
leur exode au cours de ce mois de juin 1940 au sud de la Loire sont
connus aujourd'hui et ont fait l'objet de plusieurs récits
[7, 8].
Irène et Frédéric Joliot-Curie quittèrent Paris et leur maison
de Sceaux le 11 juin 1940 en compagnie de Henri Moureu, le
collaborateur de Frédéric au Collège de France, emportant avec eux
en voiture des ampoules de radium provenant du don fait à Marie
Curie par les femmes américaines ainsi que d'autres ampoules
radioactives. On sait aujourd'hui que parmi ces autres ampoules
radioactives figuraient deux ampoules contenant 3,1 mg
d'actinium 227 qui lui avait été probablement confiées par
Marguerite Pérey, élève d'Irène et de sa mère, qui travaillait
alors sur l'actinium 227 et ses dérivés, dont le francium 223
qu'elle venait de découvrir.
Dans un premier temps, la voiture parvient à Clermont-Ferrand où
se trouve depuis la mi-mai une partie de l'équipe de Frédéric
Joliot-Curie. Elle repart le 17 juin pour Bordeaux où s'est
installé le reste des collaborateurs de Joliot. Sur le trajet, une
escale est faite à Clairvivre pour y déposer Irène. Le radium et
les ampoules d'actinium y sont débarqués pour y être mis à l'abri,
mais sans les instruments de laboratoire qui auraient pu permettre
à Irène de conduire des recherches sur place. Irène Joliot-Curie
est reçue par le médecin chef d'alors, le docteur Saïe, qui met à
sa disposition un bureau au sein du service radiologie de
« l'hôpital dispensaire » ainsi qu'un petit bâtiment
semi-enterré qui était à l'origine de la filmothèque dudit
service.
En réalité, ce petit local quasiment aveugle s'apparente à une
cave dans laquelle Irène Joliot-Curie entrepose divers objets
ramenés de Paris, dont des ampoules radioactives et le radium,
ainsi que ses albums de photos. Son bureau et ce local
d'entreposage communiquaient directement par l'escalier de façade,
dont il est fait mention plus haut et dont l'accès est aujourd'hui
condamné. Irène Joliot-Curie n'ayant pas mené de travaux
expérimentaux à Clairvivre, l'hypothèse la plus plausible pour
expliquer l'origine de la contamination constatée serait le bris
accidentel d'une ampoule d'actinium. Selon Hélène Langevin, fille
d'Irène Joliot-Curie, cet incident aurait pu intervenir entre le
moment où Irène a rejoint Paris en septembre 1940 et son second
passage à Clairvivre pour récupérer ses affaires en 1941.
Dans une lettre du 2 juin 2001 aux auteurs, Hélène Langevin
estime qu'Irène Joliot-Curie n'avait pas de motif de déplacer les
sources car elle ne les utilisait pas. L'absence de contamination
dans les autres locaux qu'elle a fréquentés conforte l'idée que cet
incident ne lui serait pas imputable. On peut donc penser que la
contamination se serait produite lors de l'intervention dans le
local de personnes ne s'attendant pas à y trouver des sources
radioactives. Ce qui est certain, c'est que parmi la liste des
produits partis en juin 1940 et comptabilisés à leur retour à
l'Institut du radium une ampoule d'actinium semble manquer [9].
Cette ampoule contenait très certainement une solution d'actinium
suffisamment purifiée pour ne pas y retrouver ses précurseurs ou
des éléments d'autres chaînes radioactives. L'expertise de
Clairvivre fut l'occasion de se rappeler qu'avant le procédé de
formation d'actinium 227 par activation neutronique du radium
226 mis au point en 1947, il était possible de produire de
l'actinium par des procédés de purification chimique dont les
principes remontaient à Marie Curie [10].
Solutions d'assainissement préconisées
Plusieurs solutions furent évoquées pour assainir le local et
son environnement proche. Mais, deux scénarios principaux se sont
imposés. Le premier consistait à retirer les matières contaminées,
en l'occurrence le béton, de la dalle de ciment du local sur une
épaisseur de quelques centimètres et à enlever quelques kilogrammes
de terre autour du local. Une fois extraits, ces déchets auraient
été pris en charge par l'Agence nationale pour la gestion des
déchets radioactifs (ANDRA). Le second scénario consistait à
recouvrir la dalle contaminée d'une couche de béton d'une épaisseur
suffisante pour éviter toute dispersion ultérieure de matières
radioactives et pour atténuer le champ de rayonnement. Chacun des
deux scénarios aboutissait à un résultat satisfaisant du point de
vue radiologique. La seconde solution, moins « dosante »
pour les intervenants, était moins coûteuse puisqu'elle pouvait
être mise en œuvre par la direction de Clairvivre sur la base des
calculs d'épaisseur de béton de l'OPRI et sous son contrôle.
Situation du local et de son environnement après
l'assainissement
Compte tenu de la période de 20 ans de l'actinium 227 et de
l'absence de migration au travers de la dalle, la solution
finalement retenue pour assainir le local fut d'ajouter sur la
dalle contaminée une chape de ciment suffisamment épaisse pour
réduire le champ de rayonnement en surface à des niveaux n'excédant
pas 1 µSv/h. L'opération eut lieu le 2 octobre 2001 en
présence de l'OPRI qui assura la radioprotection du chantier.
Avant d'engager le coulage de la chape, tous les objets (bacs à
plantes) stockés dans le local furent enlevés et leur absence de
contamination fut systématiquement vérifiée. Les quelques
kilogrammes de terre alentour qui présentaient une contamination
mesurable furent récupérés par excavation. Ces terres ainsi que les
déchets potentiellement radioactifs produits au cours des
différentes interventions furent répandus sur la dalle contaminée
avant qu'elle ne soit recouverte par la nouvelle chape de béton au
sein duquel fut également placé un coffret contenant les rapports
de l'OPRI et tous les relevés de mesure [11-13].
Après le coulage de la nouvelle chape d'environ 20 cm
d'épaisseur pour un volume de béton de 2,5 m3, les
relevés radiamétriques faits à l'extérieur contre les parois du
local montraient qu'en aucun point le débit de dose n'excédait
0,2 µSv/h. Le contrôle final de l'intérieur du local fut
réalisé le 25 octobre 2001, après séchage de la dalle. La
figure 2
présente la situation radiamétrique actuelle (exprimée en µSv/h).
On observe que, globalement, l'objectif a été atteint puisque tout
risque d'exposition interne a disparu et que le champ de
rayonnement a été ramené à des niveaux acceptables : seules
les trois zones initialement les plus contaminées présentent des
débits de dose légèrement supérieurs au bruit de fond normal.
Dans ces conditions, aucune contrainte n'a été imposée pour
l'utilisation de ce local fréquenté très épisodiquement et qui ne
présente plus de trace de contamination labile. Sur la base de ce
constat, l'OPRI signifiait au directeur de l'établissement public,
dans une correspondance du 29 octobre 2001, « qu'il n'y a
plus lieu de poursuivre les opérations d'assainissement » et
que le local peut être utilisé sans restriction « comme lieu
d'entreposage ». L'OPRI indiquait néanmoins que « s'il
était envisagé de le détruire ou de creuser la chape de
béton », il faudrait alerter les autorités et utiliser des
techniques évitant de remettre en suspension les poussières
d'actinium 227 aujourd'hui fixées dans la masse.
Conclusion
Face à une contamination « significative » comme celle
de Clairvivre, le sens de la responsabilité des acteurs et en
particulier de la direction de l'établissement a permis de
déboucher sur une solution garantissant l'absence d'exposition
ultérieure pour toutes les personnes fréquentant le site. Ce
résultat fut obtenu en informant en temps réel les organisations
syndicales de l'état d'avancement de l'étude. Il a aussi été acquis
car l'OPRI est intervenu en ne masquant aucune difficulté. Toute
surenchère a pu ainsi être évitée, chacun concentrant sa
contribution à l'essentiel, à savoir à la manière de rendre le
meilleur service dans le délai le plus bref et au moindre coût, à
une collectivité qui devait par ailleurs assurer sa mission
sociale. Il est intéressant de noter que les mesures de sécurité
prises dès le début du chantier ont permis au Centre d'aide par le
travail tout proche du lieu contaminé de poursuivre l'accueil des
handicapés.
L'inquiétude que cette découverte a suscitée localement aurait
été bien plus grande, si l'OPRI, invoquant le principe de
précaution, avait tout de suite exigé l'évacuation et la fermeture
de tous les locaux attenants. Les pouvoirs publics au niveau
national et local ont également joué le jeu en déléguant à l'OPRI
et à l'ANDRA le soin d'assurer la gestion de cette situation. Le
caractère « exotique » du radioélément en cause, peu
connu des médias bien qu'intrinsèquement très radiotoxique, ainsi
que l'éloignement géographique du site ont de plus constitué des
facteurs favorables. Ainsi, ce dossier a-t-il pu être refermé.
Au-delà, cette affaire de Clairvivre pose la question de la
place et de la mission de l'expert institutionnel confronté à des
dossiers délicats où les décisions rapides, l'écoute des victimes
et la prise en compte de la dimension sociale importent autant que
le contenu technique et scientifique du travail. Ce contenu
scientifique doit cependant être irréprochable. Mais, dans le cas
de Clairvivre, les experts ont volontairement limité leurs
investigations à ce qui était strictement nécessaire à la
résolution satisfaisante du problème. La démarche a consisté à
placer sur des plans équivalents, l'identification d'un risque, la
nécessité de résolution rapide du problème sanitaire et les
contraintes sociales des victimes. C'est en cela que le cas de
Clairvivre fut exemplaire.n
Remerciements
Remerciements à l'équipe de l'OPRI qui a participé à cette
expertise, en particulier à Alain Biau, Harry Héléschewitz, Michel
Paulat, Jean-Claude Martin, Jean-Philippe Pierre, Vincent
Méchenet.
Références
1. Fédération nationale des blessés du poumon et des
chirurgicaux. Clairvivre, première cité sanitaire française par
Pierre Forestier, DPLG. Sl : Fédération nationale des
blessés du poumon et des chirurgicaux, 1933.
2. Desthomas J, Joudinaud JJ. Clairvivre, de
l'utopie à la réalité. Sl : Éditions de la Tuillère,
Sd.
3. Hubert F. Rapport d'intervention du CNRS.
Bordeaux : Université de Bordeaux-I ; Centre d'études
nucléaires de Bordeaux-Gradignan, 2000.
4. Décret no 66-460 du 20 juin 1966
modifié et décret no 86-1103 du 2 octobre 1986
modifié. Journal officiel de la République Française, 30
juin 1966.
5. Robinson CA. Generalised habit data for
radiological assessment. NRPB-M636. Chilton : National
Radiological Protection Board, 1996.
6. Décret No 2002-460 du
4 avril 2002. Journal officiel de la République
Française, 6 avril 2002 : 6093-6100.
7. Chouchan M. Irène Joliot-Curie ou la Science
au cœur. Paris : Le Livre de Poche Jeunesse, 1998 ;
352 p.
8. Pinault M. Frédéric Joliot-Curie.
Paris : Éditions Odile Jacob, 2000 ; 712 p.
9. Archives de l'institut de radium communiquées par
l'institut Curie – 29 septembre 2000.
10. Perey X. CR. 208-97-1939. J Phys 1939
(10-435-1939).
11. Rapport provisoire OPRI du
11 septembre 2000. Le Vésinet : OPRI, 2000.
12. Expertise radiologique dans la Cité Sanitaire
de Clairvivre à Salagnac (24) : rapport OPRI. Le
Vésinet : OPRI, 2001.
13. Rapport d'intervention OPRI du
8 novembre 2001. Le Vésinet : OPRI, 2001.
|