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Outre le risque de brûlure thermique et de traumatisme, les incendies
sont à l'origine d'intoxications graves par inhalation de fumées. Plus
de 5 000 morts par an sont rapportées aux états-Unis, dont 80 % sont en
rapport avec une intoxication par inhalation de fumées toxiques [1]. L'incidence
de cette intoxication est d'environ 20-40 pour 100 000 habitants par an
en zone urbaine et la mortalité de 0,5-2 pour 100 000 habitants par an
est constante au cours des cinquante dernières années [2]. Le tableau
clinique associe, à des degrés variés, une irritation muqueuse, respiratoire
et oculaire, ainsi qu'une atteinte systémique neurologique, cardiaque
et métabolique, secondaire à l'anoxie cellulaire. Il existe de plus un
risque significatif de séquelles neurologiques ou respiratoires pouvant
aboutir à une maladie chronique. Ce risque est d'autant plus important
que l'exposition aux fumées est répétée chez les pompiers professionnels
ou volontaires [3].
épidémiologie
Les feux d'habitation sont à l'origine de l'immense majorité des victimes,
par opposition aux feux d'entrepôts occasionnant le plus souvent des pertes
uniquement matérielles [4]. L'étude expérimentale de la toxicité des effluents
gazeux, la connaissance des réactions de dégradation thermique des matériaux
et l'analyse des causes des décès au cours des incendies ont permis de
progresser dans la prévention et la prise en charge des victimes.
Une étude réalisée par les sapeurs pompiers de Paris a montré que 52
% des décès d'incendie dans Paris et sa couronne étaient liés à une brûlure
alors que 48 %étaient secondaires à une asphyxie. L'étude du Lancashire
au Royaume-Uni a montré une corrélation étroite entre les conditions socio-économiques
défavorables et le décès par feux d'habitation [5]. La cigarette (le plus
souvent utilisée par une autre personne que la victime elle-même) et l'alcool
sont aussi étroitement associés aux incendies [4]. Les feux prennent souvent
naissance au petit matin, lorsque les gens dorment profondément, ce qui
souligne l'intérêt de systèmes d'alarme et de détection [4]. La responsabilité
de certains polymères synthétiques utilisés dans la construction et l'environnement
domestique a également été incriminée pour expliquer l'augmentation du
nombre de victimes en Angleterre [6].
Données physiopathologiques et toxicologiques
Le mécanisme exact de toxicité des fumées n'est pas totalement élucidé
[7]. Plus de 150 principes actifs, avec des toxicités multiples, sont
retrouvés dans les fumées, alors même que le profil toxicologique des
victimes, dans un même lieu d'incendie, apparaît plutôt comparable. Les
lésions cliniques sont secondaires à une atteinte thermique par brûlure
directe des voies respiratoires supérieures, à une lésion chimique et/ou
à une anoxie cellulaire par manque d'oxygène, consommé dans le feu, et
à la présence de monoxyde de carbone (CO) et de cyanure (CN).
La dégradation thermique des matériaux produit de la chaleur, des fumées
et des gaz toxiques, et la combustion diminue la pression partielle en
oxygène du foyer d'incendie. Des études menées en chambre de combustion
retrouvent deux types de dégradation thermique des matériaux [8]. La pyrolyse
est la décomposition chimique d'une molécule sous l'effet de la chaleur,
véritable distillation conduisant à un dégagement de gaz sans flamme.
Des températures de l'ordre de 300 à 400 oC, observées au cours des incendies,
sont capables de casser les liaisons covalentes des molécules organiques.
La combustion correspond, quant à elle, à une oxydation accompagnée de
chaleur et de flammes. Les produits dégagés dépendent de la nature du
combustible initial, de la température atteinte et de la richesse de l'atmosphère
ambiante en oxygène.
Au cours d'un incendie en espace clos, la réaction de combustion produit
une réduction de la pression partielle en oxygène. La fraction en oxygène
dans l'air inspiré (FiO2) peut passer de 21 % à 5,5 % en 2 minutes, avec
en parallèle une élévation des concentrations de CO et de CO2 (respectivement
à 5 % et 10 % après une minute et trente secondes) [8]. Des troubles neurologiques
et une dépression respiratoire peuvent apparaître pour une FiO2 de moins
de 17 %.Une FiO2 inférieure à 10 % est incompatible avec la vie.
De nombreux gaz toxiques sont dégagés lors de la dégradation thermique
des matériaux [9]. Ils agissent soit par asphyxie cellulaire et dépression
du système nerveux central (oxydes de carbone, cyanure et hydrogène sulfuré),
soit par irritation des voies respiratoires (suies, aldéhydes, anhydres
et acides minéraux). Dans les modèles expérimentaux, de fortes concentrations
de ces toxiques entraînent le décès des animaux. En revanche, de plus
faibles concentrations sont incapacitantes, ralentissant la fuite de l'animal
et augmentant le temps d'exposition et donc la morbidité et la mortalité.
C'est le cas du CO et du CN. De façon générale, les phénomènes d'irritation
et d'incapacitation apparaissent plus précocement que les phénomènes asphyxiques
et les effets néfastes et toxiques sont non seulement additifs mais parfois
synergiques [7]. Nous allons étudier successivement les principaux composés
présents dans les fumées d'incendie (tableau
1).
¥ Le dioxyde de carbone (CO2) est produit en grande quantité au cours
d'un incendie. Même non toxique par luimême, les effets indirects qu'il
produit ne doivent pas être sous-estimés. De faibles concentrations de
CO2 suffisent à augmenter la fréquence respiratoire et le volume courant,
facilitant l'absorption d'autres gaz toxiques. Avec 2 % de CO2 dans l'air
inspiré, la ventilation minute est augmentée de 50 %, alors qu'elle est
doublée pour une fraction de 5 % et multipliée par 10 pour une fraction
de 10 % dans l'air inspiré. Le CO2 provoque également une acidose respiratoire,
avec une baisse du pH artériel à 7,21 chez un singe inspirant un air contenant
5 % de CO2. Cette acidose respiratoire peut s'accompagner d'une augmentation
de la distribution cérébrale de certains gaz toxiques contenus dans les
fumées d'incendie, tel le cyanure [10]. Le mécanisme exact de ces modifications
de distribution tissulaire n'est pas univoque mais correspond à l'augmentation
du débit sanguin cérébral et à de probables modifications de perméabilité
de la barrière hémato-encéphalique.
¥ Le monoxyde de carbone (CO) est constamment produit dans les incendies.
Dans un feu réalisé en chambre de combustion de 8 m3 où 127 kg de matériaux
naturels et synthétiques sont brûlés, les concentrations de CO obtenues
durant les premières minutes sont de 7 %à 11 %soit environ 20 fois la
concentration létale chez l'animal [10]. L'absorption du CO augmente lors
de l'hyperventilation due à l'effort physique de fuite. à l'inverse, une
carboxyhémoglobine de l'ordre de 40 % altère les capacités de fuite.
¥ L'acide cyanhydrique (HCN). De nombreux polymères naturels (soie, laine,
etc.) ou synthétiques (polyuréthanne, polyamide, polyacrylonitrile, etc.)
contenant de l'azote peuvent dégager du CN à des degrés divers [8]. De
l'HCN est également produit en chauffant un mélange d'ammoniac et de matériaux
organiques. Ainsi le polymère de styrène et d'acrylonitrile, improprement
dénommé " polystyrène ", est générateur de cyanures. L'influence du matériau
sur la quantité de cyanure dégagée est illustrée par l'expérience de Bertol
[11] : la quantité d'HCN dégagée par la combustion de 1 gramme de divers
matériaux dans une chambre de 15,6 Lest respectivement de 0 ppm pour du
papier Whatman qui ne contient pas d'azote, de 120 ppm pour du caoutchouc
mousse, de 200 ppm pour de la laine et de 1 500 ppm pour du polyacrylonitrile.
Dans des conditions expérimentales différentes, des concentrations de
l'ordre de 300 à 500 ppm ont été rapportées lors de la dégradation thermique
de mousses de polyuréthanne [6].
La toxicité expérimentale de l'HCN inhalé en fonction de sa concentration
et de la durée d'exposition est bien documentée. Chez le singe, une exposition
à 60 ppm d'HCN pendant 30 minutes induit une dépression neurologique centrale,
une augmentation de la ventilation, mais reste sans effet cardiovasculaire.
La dépression devient sévère pour des concentrations d'HCN de 80 à 150
ppm. La ventilation minute est multipliée par un facteur 4 et des pauses
respiratoires peuvent survenir. Exposé à 196 ppm d'HCN, l'animal devient
inconscient en 2 minutes mais se réveille rapidement [12]. Une incapacitation
de l'animal est également observée, 20 fois plus qu'avec le CO. à faible
concentration dans l'air inspiré (à partir de 80 ppm), l'HCN dégagé lors
de la pyrolyse de mousses de polyuréthanne ou de polyacrylonitrile provoque
une hyperventilation qui accroît sa propre absorption et celle des autres
gaz toxiques [6, 12].
¥ Les suies. Ce sont des aérosols microparticulaires constitués d'hydrocarbures
lourds, de composés polycycliques azotés et de carbone. Elles se déposent
dans l'arbre respiratoire en fonction de leur granulométrie et constituent
un film adhérent à l'épithélium bronchique. Les particules de suie sont
chargées d'irritants, adsorbés à leur surface, et peuvent donc induire
des lésions caustiques de la muqueuse avec une hypersécrétion et une desquamation
risquant de provoquer des obstructions bronchiolaires. Enfin les suies
sont à l'origine d'un transfert thermique important, plus marqué que pour
les gaz. Elles représentent donc probablement un facteur important de
brûlure à la fois thermique et chimique des voies aériennes.
¥ Les aldéhydes. La combustion des chaînes carbonées donne naissance
à de nombreux aldéhydes tels l'acroléine, le formaldéhyde, le butyraldéhyde
et l'acétaldéhyde. L'acroléine et le formaldéhyde possèdent une toxicité
pulmonaire marquée, respectivement 50 fois et 5 fois celle de l'acide
chlorhydrique.
¥ Les dérivés de l'azote. Des oxydes d'azote (NO et NO2) et de l'ammoniac
sont libérés par les polymères et/ou les additifs azotés. Les isocyanates
sont produits par la dépolymérisation des polyuréthannes. Les amines sont
produites par l'hydrolyse des isocyanates ou volatilisées à partir de
certains polymères (époxydes, polyuréthannes par exemple) dont elles sont
les adjuvants habituels. Le peroxyde d'azote réagit avec l'hémoglobine
pour induire une méthémoglobinémie.
¥ Les anhydrides. L'anhydride sulfureux est dégagé par la combustion
des polyamides naturels (laine, soie, cuir), tandis que les anhydrides
d'acides sont issus de certains polyesters ou de phtalates plastifiants.
¥ Les acides minéraux (acide chlorhydrique, fluorhydrique, bromhydrique)
et les oxyhalogénures de carbone (phosgène [COCl2]). La dégradation thermique
des matériaux contenant du chlore (PVC, polymères fluorochlorés) produit
de l'acide chlorhydrique. L'évaluation de la toxicité de l'acide chlorhydrique
est difficile en raison de la susceptibilité variable des espèces animales
: la souris est plus sensible que le rat et serait 7 à 10 fois plus sensible
que l'homme [10]. La décomposition thermique des Teflons¨ (PTFE) varie
avec la température et le mode de combustion. Différents composés peuvent
être produits : acide fluorhydrique, fluorure de carbonyle, tétrafluoroéthylène
(TFE), hexafluoropropylène (HFP), perfluoroisobutylène (PFIB), hexafluoroéthane
(HFE), etc. Tous ces composés ont une toxicité pulmonaire marquée et,
pour certains d'entre eux, une toxicité systémique.
¥ La vapeur d'eau. Elle représente un réservoir très important de chaleur,
induisant des lésions thermiques sévères de l'arbre bronchique, en raison
de la profondeur de sa pénétration et de la quantité de chaleur apportée.
¥ Autres gaz présentant une toxicité systémique. En plus de l'anhydride
sulfureux, fortement irritant, d'autres composés soufrés sont retrouvés,
tel l'hydrogène sulfuré aux effets systémiques rapides et puissants. Une
concentration de l'ordre de 500 ppm entraîne un coma brutal et un Ïdème
aigu du poumon. Les produits ignifugeants des matières plastiques diminuent
le risque lié aux brûlures mais majorent le risque toxique, notamment
de convulsions, par production de nouveaux composés.
Tableau clinique
Le premier stigmate d'inhalation de fumées d'incendie est la présence
de suies dans les voies aériennes supérieures (nez, bouche et dans l'expectoration).
C'est un signe sensible mais non spécifique d'intoxication oxycarbonée
(définie par une concentration de CO sanguin 6 1 mmol/L) et d'intoxication
cyanhydrique (définie par une concentration de CN sanguin 6 40 mumol/L)
(tableau 2). L'absence de suies
a en revanche une excellente valeur prédictive négative. L'inhalation
de fumées est à l'origine de deux syndromes toxiques différents qui peuvent
s'associer à des degrés variables : le syndrome de privation cellulaire
en oxygène dû aux gaz asphyxiants, et le syndrome d'intoxication par les
gaz irritants [13].
Le syndrome de privation cellulaire en oxygène
L'anoxie s'exprime par des manifestations neurologiques, métaboliques
et cardio-vasculaires [7]. Le spectre de l'atteinte neurologique s'étend
des troubles psychiatriques (agitation ou confusion) à la perte de connaissance
ou au coma. On ne peut attribuer a priori ces manifestations à une intoxication
par le CO seul ou associé au CN. Mais l'intoxication cyanhydrique associée
ne saurait être évoquée, en l'absence de manifestations neurologiques
centrales (tableau 3). La baisse
de la fraction inspirée en oxygène (FiO2) s'accompagne de l'apparition
d'une incoordination motrice, d'une dépression neurologique centrale,
d'une diminution de la force musculaire et d'un ralentissement de la conduction
nerveuse. La perte de connaissance initiale est toujours le signe d'une
toxicité systémique importante par les agents asphyxiants. Elle prédispose
d'ailleurs clairement au risque d'inhalation et de complications respiratoires
[14].
Le collapsus circulatoire ou l'arrêt cardiaque est consécutif à l'exposition
aux gaz asphyxiants, rarement impliquant uniquement le CO, sauf exposition
massive [7, 15]. L'association d'une hypotension artérielle et d'un trouble
neurologique doit faire évoquer une intoxication associée par le CN [16].
La lactacidémie est directement corrélée à la concentration en CN chez
les victimes d'incendie sans brûlures étendues. Une concentration à l'admission6
10 mmol/Lest un témoin sensible et spécifique d'une intoxication par le
CN (définie par une concentration de cyanure6 40 mmol/L) (figure
1) [17]. L'acidose lactique uniquement liée à une intoxication oxycarbonée
est rarement aussi sévère. L'interprétation de la lactacidémie doit néanmoins
tenir compte en pratique de facteurs variés, tels des brûlures étendues,
une hypoxie, une hypotension, un traumatisme associé, la présence d'autres
toxiques (éthanol) ou l'utilisation de médicaments adrénergiques [17,
18]. Une intoxication par le CN doit être suspectée lorsque l'acidose
lactique persiste après oxygénation et correction volémique [19].
Dans l'idéal, les dosages de la carboxyhémoglobine (HbCO), du CO et du
CN sanguin doivent être réalisés sur un échantillon obtenu sur les lieux
du sinistre, avant tout traitement (oxygène, antidotes). On peut alors
montrer une corrélation entre concentration de CO et gravité de l'intoxication.
Chez les victimes d'incendie, il existe également une corrélation significative
même faible entre concentrations sanguines de CN et de CO, rendant néanmoins
peu fiable la prédiction de la concentration sanguine de CN à partir de
celle du CO [16].
Il est important de reconnaître une intoxication cyanhydrique, en raison
de la nécessité d'administrer des traitements spécifiques. Le dosage analytique
ultérieur permettra d'affirmer le diagnostic : une concentration de CN
dans le sang total6 40 mumol/Lest considérée comme toxique et une concentration
6 100 mumol/Lcomme létale. à la prise en charge initiale des victimes
d'incendie, un certain nombre de critères d'anamnèse et de clinique vont
faire suspecter une telle intoxication associée (tableau
3) :
- l'existence d'un arrêt cardio-respiratoire initial : soixante quinze
pour cent de ces patients ont une concentration sanguine en cyanure 6
40 mumol/L;
- l'existence d'un coma avec arrêt respiratoire. En effet, le CO ne modifie
pas la fréquence respiratoire alors que le cyanure est une cause d'apnée
brutale ;
- l'existence d'une perte de connaissance initiale en présence d'une
dyspnée importante. Même si une cause respiratoire peut être évoquée devant
un encombrement respiratoire ou un foyer pulmonaire clinique, il faut
savoir qu'une dyspnée peut résulter de l'acidose métabolique due à une
intoxication cyanhydrique associée ;
- la mesure d'une lactacidémie 6 10 mmol/L: il s'agit d'un signe sensible
et spécifique, témoin d'une concentration sanguine en cyanure 6 40 mumol/L[17].
Le syndrome d'intoxication par les gazirritants
Les gaz irritants lèsent les muqueuses respiratoires et oculaires. C'est
à la phase initiale de la dégradation thermique des matériaux que ces
irritants sont libérés en grande quantité, mais les lésions caustiques
dont ils sont responsables ne se constituent qu'en quelques heures voire
en quelques jours [7, 8].
L'irritation oculaire se manifeste à la phase précoce par une conjonctivite
et plusieurs heures plus tard par des ulcérations cornéennes superficielles.
La persistance d'une conjonctivite lors de l'admission à l'hôpital doit
être considérée comme un signe devant faire craindre une atteinte respiratoire
associée.
Les lésions d'irritation de l'arbre trachéo-bronchique se manifestent
par une insuffisance respiratoire qui peut exister d'emblée, en dehors
de troubles de conscience. Dans l'immense majorité des cas cependant,
l'insuffisance respiratoire est d'apparition retardée, de quelques heures
par rapport à l'exposition. Des anomalies auscultatoires, tels des ronchi
(râles ronflants) ou sibilants (râles sifflants aigus) sont perceptibles
chez plus de la moitié des victimes [7]. La tachypnée est fréquente et
représente même un signe précoce d'hypoxie dû à l'obstruction laryngée
ou au bronchospasme. Si l'hypoxie n'a pas été provoquée par une obstruction
respiratoire manifeste, l'hypothèse d'un effet toxique systémique par
le CO, le CN, ou la combinaison de ces deux agents doit être retenue et
le traitement spécifique instauré sans retard.
Chez le patient conscient, l'existence d'une dysphonie précoce, d'une
dyspnée inspiratoire ou d'un stridor (bruits respiratoires sifflants)
reflète une réaction inflammatoire des voies respiratoires supérieures.
Dans la mesure où cette atteinte laryngée peut être observée chez des
sujets indemnes de toute brûlure, l'origine chimique doit être retenue.
Tardivement, un laryngospasme peut encore survenir après extubation du
patient. La dysphonie est corrélée à une durée de séjour en réanimation
prolongée, ainsi qu'à une incidence accrue de surinfections broncho-pulmonaires
[14]. De même, la durée de la ventilation mécanique et du séjour en réanimation,
ainsi que l'incidence des infections respiratoires augmentent significativement
lorsque des ronchi sont audibles au premier examen. En revanche, les sibilants
sont transitoires, peuvent nécessiter un traitement bronchodilatateur,
voire signifier le début d'un tableau d'hyperréactivité bronchique aspécifique
persistante [18, 20].
Au cours des inhalations de fumées, l'hypoxie est quasi constante dès
l'admission et elle peut être appréciée par le rapport pression artérielle
partielle en oxygène/fraction inspiratoire en oxygène (PaO2/FiO2). Les
causes potentielles de cette hypoxie sont multiples : obstruction laryngée,
encombrement de l'arbre bronchique par du matériel carbonacé ou nécrotique,
bronchospasme, atélectasie, Ïdème pulmonaire d'apparition retardée, etc.
Au niveau tissulaire, l'hypoxie est aggravée par l'existence d'une intoxication
par le CO et le CN. C'est pourquoi la saturation du sang capillaire en
oxygène est mal évaluée par l'oxymétrie de pouls. En effet, ces appareils
de mesure sont incapables de distinguer la carboxyhémoglobine de l'oxyhémoglobine,
le résultat rendu étant donc faussement rassurant [21]. De plus, l'insuffisance
respiratoire, même sévère, peut ne s'accompagner d'aucune cyanose chez
ces patients, en raison de la coloration rouge vif du sang liée à la carboxyhémoglobine.
Les fumées d'incendie sont à l'origine d'une bronchopneumopathie chimique
et plus rarement d'un syndrome de détresse respiratoire. Cependant, la
surinfection pulmonaire par des germes communautaires (staphylocoques,
streptocoques, anaérobies, etc.) est fréquente durant les premiers jours,
avec une incidence élevée de pneumonie d'inhalation, notamment en cas
de coma ou d'intoxication associée par le CO [17]. Il s'agit d'ailleurs
d'un paramètre important expliquant la nécessité de prolonger la ventilation
mécanique. Si la radiographie du thorax fait partie du bilan d'admission,
sa valeur pronostique et la spécificité des anomalies observées restent
faibles. Elle peut être strictement normale, alors même que l'évolution
sera défavorable. Les condensations alvéolo-interstitielles mal délimitées
et disséminées sont les anomalies le plus fréquemment observées. Même
anormales, les images (épaississement bronchique, Ïdème pulmonaire) ne
permettent ni d'orienter le diagnostic différentiel entre Ïdème pulmonaire
cardiogénique et lésionnel, ni de rechercher une surinfection, ni de fournir
un pronostic. De plus, l'hypoxie n'est pas corrélée à l'importance des
anomalies radiologiques [7, 14]. La réalisation systématique d'une fibroscopie
bronchique a été proposée à des fins diagnostique, pronostique et thérapeutique.
Cependant, la présence de suies dans les cavités nasales ou oropharyngées
ne permet pas de prédire l'atteinte pulmonaire distale. Certaines équipes
proposent malgré tout un tel examen d'emblée pour confirmer l'exposition
aux fumées et classer les lésions (hyperhémie, Ïdème, hémorragie, ulcérations
muqueuses superficielles ou profondes). Néanmoins, même si ces lésions
bronchiques peuvent précéder l'apparition d'anomalies gazométriques ou
radiologiques, il semble difficile de leur attribuer une valeur prédictive.
De plus, l'aspect de la muqueuse peut être faussement rassurant par sa
pâleur chez des patients en collapsus. Chez les patients intoxiqués par
les fumées et brûlés, la fibroscopie bronchique peut prédire le risque
de décès par survenue d'un syndrome de détresse respiratoire aigu (SDRA)
avec une sensibilité de 79 % et une spécificité de 94 % [22]. Chez des
patients intoxiqués et non brûlés, une telle corrélation semble plus difficile
à affirmer. Il semble en revanche que l'existence de lésions inflammatoires
à la fibroscopie traduise la nécessité d'une ventilation mécanique prolongée,
même en l'absence initiale d'une aggravation du rapport PaO2/FiO2 et de
l'apparition d'images radiologiques spécifiques. Il n'existe pas alors
de plus grand risque de surinfection pulmonaire ni d'augmentation de la
durée de séjour en réanimation [14]. Par ailleurs, la fibroscopie peut
faciliter l'intubation en présence de lésions des voies aériennes supérieures,
permettre d'assurer une toilette bronchique en éliminant les débris muqueux
et les sécrétions riches en suie difficiles à mobiliser, même si cela
ne prévient pas les lésions pulmonaires distales. La valeur thérapeutique
de la fibroscopie bronchique n'a pas été évaluée [23].
Certains travaux font état de l'intérêt de la scintigraphie de ventilation/perfusion
pulmonaire pour le diagnostic des lésions d'inhalation [24]. La combinaison
de la scintigraphie et de la fibroscopie pourrait permettre d'améliorer
la sensibilité diagnostique à 93 % [25]. Les deux limitations majeures
de cette méthode sont la disponibilité de la technique et l'existence
de faux positifs chez les patients porteurs de lésions pulmonaires préexistantes.
Les épreuves fonctionnelles respiratoires sont difficiles à réaliser
précocement en raison de la toux déclenchée par l'inspiration profonde.
Elles sont intéressantes car elles possèdent une forte valeur prédictive
négative (de 94 % à 100 %) [26]. Leur intérêt réside surtout dans la surveillance
évolutive et le dépistage d'une hyperréactivité bronchique non spécifique.
Prise en charge et traitement
L'objectif principal du traitement est d'assurer une oxygénation satisfaisante
de la victime d'inhalation de fumées. Après s'être assuré de la perméabilité
des voies respiratoires, on délivre dès la phase pré-hospitalière une
oxygénothérapie, et si nécessaire, on procède à une intubation en cas
de défaillance respiratoire ou neurologique [13]. La constatation d'un
stridor doit attirer l'attention sur le risque d'une obstruction rapidement
progressive des voies respiratoires. Environ 50 % des victimes d'inhalation
souffrant de brûlures doivent être ventilées mécaniquement. Le traitement
du SDRA repose sur l'éventail des modes ventilatoires disponibles. La
tendance à l'augmentation des pressions dans les voies aériennes plaide
pour l'utilisation de modes limités en pression afin de minimiser les
risques de barotraumatisme. Des techniques de ventilation ou d'oxygénation
moins conventionnelles (ventilation à haute fréquence, ventilation par
percussion, oxygénation membraneuse extracorporelle) ont été proposées
dans des cas réfractaires [27]. Aucune étude contrôlée n'a cependant été
réalisée chez l'homme à ce jour, même si dans un nombre limité de cas,
il semblerait que ces techniques aient permis une amélioration des échanges
gazeux, voire une diminution de la mortalité. L'administration d'oxyde
nitrique inhalé n'a pas été spécifiquement évaluée dans cette indication.
Il faut souligner que les fumées sont très riches en monoxyde d'azote,
sans que son rôle soit connu chez les victimes d'incendie [28]. De nombreux
modèles expérimentaux ont été mis au point et permettent d'étudier ces
nouvelles techniques et thérapeutiques ventilatoires [29-31].
L'efficacité des agents ¥2-mimétiques par voie inhalée n'a pas non plus
été spécifiquement évaluée, mais il faut y recourir d'emblée en cas de
bronchospasme. L'utilisation de corticodes par voie générale n'a pas
prouvé son efficacité tant dans les modèles animaux que dans les études
cliniques. Leur administration chez les victimes brûlées présentant des
lésions d'inhalation augmenterait le risque infectieux et la mortalité.
Leur prescription peut se discuter au cas par cas lorsqu'un bronchospasme
réfractaire à la thérapeutique classique vient compliquer des lésions
d'inhalation [7, 32]. La prescription prophylactique d'antibiotiques peut
aussi être délétère. L'antibiothérapie n'est indiquée que pour une infection
documentée et sera guidée par le résultat des prélèvements microbiologiques
[7, 14].
Traitement de l'intoxication oxycarbonée associée
à l'inhalation de fumées
Toute victime d'incendie doit recevoir, dès son admission, de l'oxygène
isobare [7, 13]. Il n'y a aucune étude contrôlée randomisée évaluant l'intérêt
d'une oxygénation hyperbare sur le devenir clinique des victimes d'inhalation
de fumées. La décision de recourir à l'oxygénothérapie hyperbare dépendra
donc de la suspicion d'intoxication oxycarbonée associée [33]. Les données
actuelles montrent que les victimes qui n'ont présenté aucune manifestation
neurologique, même mineure, à type de céphalées isolées et qui sont stables
d'un point de vue hémodynamique ont un très faible risque de développer
des séquelles neurologiques ultérieures. Ces patients peuvent donc être
traités par une oxygénothérapie normobare à 100 % de FiO2. En revanche,
en présence de troubles de conscience, l'oxygénothérapie hyperbare est
préférable, si elle est immédiatement disponible. Les femmes enceintes,
même asymptomatiques, doivent en bénéficier afin de prévenir l'hypoxie
fÏtale. Il n'y a pas de consensus quant au taux minimal d'HbCO qui imposerait
une oxygénothérapie hyperbare. Deux écueils sont à éviter en pratique
clinique : d'une part, une méconnaissance des signes cliniques sur les
lieux du sinistre ou lors de l'admission de la victime, conduisant à l'abstention
de la thérapeutique hyperbare, et d'autre part, en cas d'indisponibilité
du traitement hyperbare, une aggravation de la situation clinique provoquée
par le transfert d'un patient instable en raison de lésions associées
(brûlures, traumatisme, etc.).
Traitement de l'intoxication cyanhydrique associée
à l'inhalation de fumées
De nombreux antidotes sont disponibles pour traiter une intoxication
cyanhydrique. Bien que leur mécanisme d'action soit bien connu, il n'a
pas été possible à ce jour d'évaluer l'efficacité des antidotes, ni de
les comparer (figure 2). Selon
les pays, il existe d'importantes différences dans le choix des molécules
(tableau 4). Les agents méthémoglobinisants
(nitrites, 4- diméthylaminophénol) sont efficaces mais la méthémoglobinémie
induite doit atteindre 20 % à 30 % pour être efficace. Ces molécules sont
donc totalement déconseillées, puisqu'elles diminuent proportionnellement
la capacité de transport d'oxygène et peuvent provoquer par ailleurs une
vasodilatation parfois brutale. Expérimentalement, ces agents augmentent
la mortalité des animaux traités pour intoxication par CN et CO [34].
Le thiosulfate de sodium est efficace et bien toléré, mais son action
est trop lente par rapport au mode suraigu d'intoxication des victimes
d'incendie. L'EDTA dicobaltique est expérimentalement très efficace, mais
sa mauvaise tolérance hémodynamique est un facteur limitant. L'hydroxocobalamine
possède une tolérance remarquable qui a pu être démontrée chez des victimes
d'incendie, intoxiquées ou non par le cyanure, permettant ainsi son utilisation
en première intention sur les lieux mêmes du sinistre, devant un tableau
clinique évocateur que le bilan toxicologique confirmera ou infirmera
ultérieurement [16]. L'indication est portée devant la présence de suies
dans les voies aériennes supérieures et de troubles neurologiques ainsi
que l'un des trois signes suivants : collapsus cardio-vasculaire, apnée
ou bradypnée lors de la découverte, ou lactacidémie 6 10 mmol/Là l'admission
à l'hôpital. La dose initiale est de 5 g par voie intraveineuse chez la
victime présentant des troubles respiratoires (polypnée ou bradypnée),
neurologiques et hémodynamiques. Chez les patients comateux ou en collapsus
cardiovasculaire, une dose supplémentaire de 5 g est perfusée en 2 à 4
heures. L'efficacité de la thérapeutique se juge alors par l'amélioration
de l'état hémodynamique avec le sevrage des catécholamines et la correction
de l'acidose lactique [35].
Complications et séquelles
La mortalité hospitalière reste très importante (30-50 %), lorsque des
brûlures cutanées étendues (6 10 % de la surface corporelle) existent.
Chez les victimes non brûlées, la mortalité est plus réduite (< 10 %)
: elle est liée soit au SDRA, soit à la souffrance neurologique anoxique
irréversible. La mortalité des victimes d'incendie découvertes en arrêt
cardio-respiratoire dépasse 80 %. Les quelques victimes qui survivent
présentent alors un coma chronique post-anoxique ou des séquelles neurologiques
extrêmement invalidantes.
Les lésions barotraumatiques de la ventilation mécanique et les infections
respiratoires nosocomiales sont à l'origine de séquelles respiratoires
précoces. Plus tardivement, d'autres séquelles respiratoires peuvent apparaître
: une hyperréactivité bronchique non spécifique (syndrome de Brooks),
une bronchiolite oblitérante ou des bronchiectasies [20, 36]. Malgré une
durée d'exposition très courte au CO, l'inhalation de fumées est une cause
de syndrome post-intervallaire dont la fréquence d'apparition n'a cependant
pas été établie. Ce syndrome comporte des manifestations neurologiques
parfois graves, correspondant à une démyélinisation toxique des fibres
cholinergiques des noyaux gris centraux : cécité corticale, mutisme akinétique,
mouvements anormaux, etc. Il peut déboucher également sur des troubles
neuro- psychiatriques définitifs, à l'origine de perturbations de la vie
relationnelle et professionnelle. Il s'agit donc typiquement de l'exemple
d'une intoxication aigu à l'origine d'une maladie chronique, parfois
très invalidante.
CONCLUSION Les
fumées d'incendie possèdent une toxicité systémique et pulmonaire. Les données
expérimentales et cliniques semblent montrer que de nombreux gaz toxiques,
y compris le CO et le CN, pouvaient intervenir dans la pathogénie. L'inhalation
de fumée est à l'origine non seulement d'une maladie aigu pouvant engager
le pronostic vital, mais également d'une maladie chronique capable d'engager
le pronostic fonctionnel par les séquelles neurologiques ou respiratoires
qu'elle laisse.REFERENCES
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