John Libbey Eurotext

Médecine et Santé Tropicales

VIH : rattraper le retard thérapeutique est une priorité en Afrique de l’Ouest et du Centre Volume 27, numéro 2, Avril-Mai-Juin 2017

Une nouvelle déclaration a été adoptée par les États membres lors de la réunion de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies sur la fin du sida qui s’est tenue à New York, du 8 au 10 juin 2016. Cette déclaration politique inclut un ensemble d’objectifs spécifiques assortis d’échéances qui doivent être atteints d’ici 2020 pour mettre fin à l’épidémie de sida d’ici 2030 dans le cadre des objectifs de développement durable. Pour y parvenir, l’OnuSida a lancé un appel à l’accélération de la riposte au VIH afin d’atteindre d’ici à 2020 des cibles ambitieuses :

  • 90-90-90 à savoir, 90 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut, et parmi celle-ci, 90% reçoivent un traitement antirétroviral, puis parmi celles-ci, 90 % ont une charge virale supprimée ;
  • réduire à moins de 500 000 le nombre annuel de nouvelles infections au VIH ;
  • éliminer toute stigmatisation et discrimination liées au VIH.

En 2015, nous avions montré l’importance de porter une attention particulière à l’Afrique subsaharienne francophone, dont la couverture en traitement ARV demeure bien en deçà des attentes1. Aujourd’hui, la comparaison des estimations AIDS info2 pour l’atteinte de la cible 90-90-90 entre l’Afrique de l’Ouest et du Centre (AOC) et l’Afrique de l’Est et australe (AEA), indiquent que seules 36 % [30-44%] des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique en AOC contre 62 % [58-67 %] en AEA, que parmi celles-ci, 28 % [23-34 %] reçoivent un traitement antirétroviral en AOC contre 54 % [50-58 %] en AEA, et que parmi celles-ci, seules 12 % [10-15 %] ont une charge virale supprimée en AOC contre 45 % [42-48 %] en AEA.

Combler ce retard doit être une priorité absolue pour tous les gouvernements des pays concernés, mais aussi pour les partenaires au développement, les organisations de la société civile et les acteurs du secteur privé impliqués dans la réponse au VIH. Le rôle accru des villes doit aussi être ici reconnu. En effet, les villes sont le moteur de la transformation sociale. Le leadership des maires permettra d’accélérer le rythme, de renforcer les partenariats et de promouvoir l’innovation. De nombreuses villes à travers le monde ont pris le leadership dans la lutte contre le VIH : Paris, Amsterdam, New York, San Francisco sont toutes proches d’avoir atteint la cible 90-90-90. Des villes du Sud telles que Bangkok, Nairobi, Harare et Windhoek ont aussi fait des progrès remarquables.

Il n’est donc point besoin d’attendre d’avoir plus de données ou des analyses plus approfondies, car les principales barrières à l’accès au dépistage du VIH, au traitement ARV et au diagnostic de la charge virale ont été au centre de nombreux débats lors de la dernière conférence internationale francophone sur le VIH et les hépatites à Bruxelles en avril 2016. Cette conférence s’est ouverte avec la présentation par Médecins Sans Frontières3 de son rapport Le prix de l’oubli, et s’est clôturée par l’appel lancé par le Pr Hakima Himmich demandant à l’OnuSida de soutenir l’organisation d’un sommet extraordinaire des chefs d’État d’Afrique de l’Ouest et du Centre (AOC) pour l’adoption d’un plan d’urgence qui seul permettrait d’atteindre la cible 90-90-90. Dans son allocution d’ouverture de la réunion de haut niveau en juin 2016 à New York, Michel Sidibé4 avait demandé de « refuser une approche à deux vitesses en Afrique » et de « nous assurer que les leaders politiques de la région AOC mobilisent et concentrent leur énergie pour qu’on puisse tripler le nombre de personnes sous traitement antirétroviral en trois ans ». Suite à cet appel et à l’écho favorable émanant des pays concernés, l’OnuSida et ses partenaires se sont engagés à mobiliser l’appui nécessaire pour soutenir les politiques, stratégies et plans de mise en œuvre des pays de l’Afrique de l’Ouest et centrale visant à tripler le nombre de personnes sous traitement en trois ans. Cela impose de lever les obstacles qui ont été identifiés et d’engager immédiatement des actions catalytiques qui nécessitent un appui politique et technique coordonnés, de haute qualité au bénéfice direct des personnes vivant avec le VIH.

La France soutient cette initiative. Sous l’impulsion de Michèle Boccoz, ambassadrice chargée de la lutte contre le VIH/sida et les maladies transmissibles, les principaux acteurs francophones ont été réunis à Paris en décembre 2016 pour appuyer ces plans de manière coordonnée.

En faisant nôtre cette phrase d’Albert Einstein : « La folie, c’est de faire tout le temps la même chose et de s’attendre à un résultat différent ! », il est nécessaire de mener des actions précises et innovantes en se focalisant sur la suppression des obstacles entravant la mise à l’échelle du traitement ARV, qui s’articuleraient autour de 4 grands axes : proposer des modèles de soins différenciés, améliorer les systèmes de gestion des achats et des stocks, rendre vraiment effective la gratuité du traitement ARV et renforcer les services à base communautaire. La dimension « droits de l’homme » demeure transversale et essentielle à la réussite de toutes ces actions. Pour tout cela, l’appropriation nationale et le leadership politique des chefs d’État et de gouvernement demeurent primordiaux et doivent se traduire par un accroissement des ressources domestiques en faveur du rattrapage. De même, les stratégies municipales doivent allouer les ressources nécessaires à la mise en œuvre de la Déclaration de Paris5. Ces ressources domestiques, qu’elles soient gouvernementales ou municipales, doivent être complétées par les mécanismes internationaux de financement que sont le Fonds mondial et le Pepfar6. À terme, l’introduction ou le renforcement de politiques et stratégies de délégation des tâches, l’expansion d’initiatives existantes telles que les postes de distribution communautaire d’antirétroviraux ou PODI en République démocratique du Congo7, mais aussi le renforcement des actions communautaires permettront aux pays d’atteindre leurs cibles de traitement, mais surtout, de manière plus large, de renforcer les systèmes pour la santé.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : nous devons aujourd’hui penser en termes de systèmes pour la santé. Avec ce paradigme, une nouvelle gouvernance va émerger associant le ministère de la Santé, les municipalités, le secteur privé et la société civile, ce qui renforcera l’élaboration, la mise en œuvre et le pilotage des politiques et actions de santé, réduira les vulnérabilités et augmentera l’équité dans l’accès aux services.

Liens d’intérêts

les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.


1 Lepère P, Milleliri JM. Le traitement du VIH par les antirétroviraux dans les pays francophones à ressources limitées. Médecine et Santé Tropicales, 2015 ; 25 : 237-44.

2 http://aidsinfo.unaids.org/

3 Médecins Sans Frontières. Le Prix de l’oubli. www.msf.fr/actualite/publications/rapport-prix-oubli-millions-personnes-en-afrique-occidentale-et-centrale-rest

4 www.unaids.org/sites/default/files/media_asset/20160608_SP_EXD_HLM_fr.pdf

5 www.unaids.org/fr/resources/campaigns/cities

6 President's Emergency Plan for AIDS Relief : Plan d’urgence américaine pour la lutte contre le VIH/sida.

7 www.msf.org/en/article/hivaids-community-models-care-explained