John Libbey Eurotext

Médecine et Santé Tropicales

Peut-on continuer à soutenir des programmes verticaux pour les maladies prioritaires en négligeant les politiques de santé dans les pays à ressources limitées ? Volume 27, numéro 1, Janvier-Février-Mars 2017

Le Fonds mondial1, Unitaid, Bill Gates, et autres bailleurs de fonds, financent depuis le début du xxie siècle des programmes de santé intéressant le paludisme, le VIH/sida et la tuberculose. Les hépatites ont été intégrées récemment dans la courte liste des maladies prioritaires, maladies qu’il a été jugé politiquement correct d’éradiquer du monde dans les prochaines années.

La France participe depuis 2002 à la stratégie internationale du Fonds mondial, se plaçant en 3e contributeur derrière les USA et le Royaume-Uni (La France a promis 1,8 milliards d’Euros au Fonds Mondial pour les 3 prochaines années 2017-2019), et concentre progressivement depuis 15 ans sa politique extérieure en santé sur des programmes verticaux multilatéraux. Cette ponction dans les finances publiques françaises s’équilibre par la suppression progressive des actions bilatérales établies de longue date avec des pays africains, asiatiques, et sud-américains, qui étaient conduites par des experts détachés du ministère de la Santé, de l’Éducation, ou de la Recherche. Cet abandon des compétences pratiques en santé sur la prise en charge, le diagnostic, le traitement, et l’éducation, au profit d’expertises en gestion de projet ou en plaidoyers politiques, contribue inéluctablement à creuser le fossé entre les actions pratiques de soin et les décisions prises pour la gestion des fonds alloués à la lutte pour assurer le droit à la santé pour tous, que la France a toujours défendues.

Concernant l’éducation, Il est reconnu que la qualité de l’enseignement supérieur est primordiale pour former de bons professionnels de santé. Ces ressources humaines représentent la base d’une prise en charge correcte des soins. Un médecin n’a souvent pas besoin d’argent mais de compétences pour faire un bon diagnostic, et ces compétences s’acquièrent dans les universités et les hôpitaux publics. Il a ensuite besoin d’un environnement et d’un équipement minimal correct, et de médicaments, pour apporter une confirmation et une réponse thérapeutique à son diagnostic. Un personnel formé correctement, constitué d’hommes et de femmes infirmiers, médecins, et pharmaciens, permet d’assurer, par l’acquisition des compétences de base spécifiques à chaque profession, la pérennité de projets de santé, même de ceux axés sur une maladie prioritaire. À propos de la qualité des centres de formation africains, le journal mensuel Times Higher Education a présenté un classement des 30 meilleurs établissements d’enseignement supérieur africains, toutes disciplines confondues, lors d’un sommet des universités africaines qu’il organisait à Johannesburg, les 30 et 31 juillet 2015 (Le Monde, 13/08/2015). La suprématie de l’Afrique anglophone sur l’Afrique francophone apparaît clairement à travers ce classement. Les universités francophones ne sont que sept à y être représentées et neuf des dix premières sont anglophones. Pourquoi ne pouvons-nous pas reprendre une coopération dans l’enseignement supérieur, en proposant par exemple de renforcer des jumelages entre universités françaises et établissements de pays francophones, qui survivent péniblement faute de moyens et de soutiens régionaux ou nationaux, pour arriver à une qualité équivalente de formation des métiers de la santé dans les pays d’Afrique, toute seconde langue confondue ?

Pour poursuivre sur l’éducation, de nombreux projets de coopération intègrent dans leurs actions des modules de formation à l’adresse des professionnels de santé. Ces formations, souvent restreintes aux ressources humaines nécessaires à la réalisation d’un projet, restent parcellaires, devraient être coordonnées, et l’offre de formation élargie. Pourquoi ne pas les intégrer dans un programme de formation continue, proposé par les ministères dans le cadre d’une mise à niveau des ressources humaines dans les pays concernés ?

La France promeut sur son territoire une politique de santé remarquée : droits du malade, non-discrimination, couverture des plus démunis, etc. Ces apports ne peuvent être correctement défendus dans une politique purement multilatérale, pour laquelle l’action de la France est en priorité marquée par la communication. Il est nécessaire d’accompagner un plaidoyer légitime par des actions bilatérales en démontrant la faisabilité. L’AFD conduit quelques actions dans ce sens, mais dans un ordre qui apparaît dispersé et le plus souvent centré sur les ONG ou le bâtiment. Or, un projet de construction de centre de santé sur base humanitaire, sans plan de ressources humaines soutenu par le ministère de la Santé du pays, est voué à l’abandon. Faire gérer par une ONG un projet économique assurant la gratuité des soins dans un pays, sans définir, accompagner, et suivre des critères de qualité de prise en charge des patients ? Les patients fuiront ou détourneront le projet.

D’une manière générale, l’abandon, par le ministère des Affaires étrangères et du Développement international (MAEDI), d’une politique française guidant les actions bilatérales a entraîné un morcellement de l’aide entre AFD, Expertise France, le MAEDI, les coopérations décentralisées et hospitalières, et surtout une perte de coordination. Chacun œuvre dans ses domaines de spécialité sans aucune cohérence avec les missions des ambassades, aboutissant parfois à des incohérences stratégiques qui contribuent à la justification du dénigrement de ces actions bilatérales.

La gouvernance en matière de santé est souvent négligée, à la fois par les instances internationales, et par les gouvernements des pays eux-mêmes, qui ne jugent pas prioritaire de doter leurs ministères de la santé des moyens et des ressources humaines suffisants pour assurer la santé de leurs populations, y compris celle des travailleurs qui œuvrent pour le développement économique de leur pays. Si nous tentons par exemple de parler de médecine du travail au Cambodge pour les ouvrières des usines de textile, nous nous exposons à des accusations d’ingérence, non seulement par les pouvoirs publics, mais également par les industriels internationaux du textile qui confient la fabrication de leurs produits à des sous-traitants locaux à faible coût de main-d’œuvre et absence de charges sociales. Un équilibre est donc nécessaire dans le cadre de la mondialisation, et il doit être possible d’assurer une bonne santé aux travailleurs, en conservant des salaires correspondants au coût de la vie de ces pays. Le travail sera mieux fait, et les gens plus heureux.

La notion d’ingérence vient systématiquement en réponse au questionnement de savoir pourquoi des pays comme la France ne jouent pas un plus grand rôle de soutien technique, économique et politique, pour l’établissement, la mise en œuvre et le suivi d’un plan de santé publique dans les pays qui entretiennent des liens étroits avec notre pays. Cette excuse permet aux instances politiques de se sentir confortable en soutenant les grands programmes de lutte contre quelques maladies sans s’intéresser de fait réellement à la santé des populations. C’est ainsi que nous en sommes arrivés au concept cruel suivant : heureux le malade infecté par le paludisme, le sida, l’hépatite, ou la tuberculose, car il sera sûr d’être soigné.

Au moment où la France se prépare à changer de gouvernement, il est grand temps pour les candidats à la présidentielle de réfléchir à une nouvelle définition de la politique étrangère en santé à l’adresse de ses pays partenaires les plus démunis, ayant pour objectif de permettre à ces pays d’assurer une santé communautaire efficace permettant de contribuer à leur développement économique, et de limiter ainsi progressivement le phénomène migratoire lié à la pauvreté.

Liens d’intérêts

l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.


1 www.theglobalfund.org/fr/