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Risque thrombo-embolique de la thalidomide et des thérapeutiques anti-angiogéniques utilisées dans les cancers


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 20, Numéro 5, 227-38, mai 2008, Mini-revue

DOI : 10.1684/stv.2008.0278

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Ludovic Drouet , Centre de conseil et de contrôle des traitements antithrombotiques, service d’angiohématologie, hôpital Lariboisière, 2, rue Ambroise-Paré, 75475 Paris cedex 10, France.

Résumé : Le risque de survenue d’événements thrombo-emboliques chez les patients recevant un traitement anti-angiogénique a été révélé par les rapports concordants d’événements thrombo-emboliques veineux survenus lors de l’utilisation de la thalidomide dans le myélome. De même, des événements thrombo-emboliques ont été rapportés dans les autres indications de la thalidomide et avec les analogues de la thalidomide (lénalidomide, actimid). Les événements thrombo-emboliques associés à la prescription de ces molécules sont principalement veineux mais aussi artériels. Un des effets de ces molécules étant anti-angiogénique, la question se pose de savoir s’il en est de même avec les autres thérapeutiques anti-angiogéniques. Pour les autres molécules anti-angiogéniques, la petite augmentation des événements thrombo-emboliques est difficile à démontrer, car ces molécules sont prescrites dans des situations particulièrement thrombogènes que sont les cancers. Les molécules anti-angiogéniques agissant sur l’endothélium, des hypothèses évoquant les effets sur les fonctions antithrombotiques de l’endothélium ont été émises. Les autres effets iatrogènes liés aux traitements anti-angiogéniques comme l’hypertension artérielle, la micro-angiopathie thrombotique impliquent encore plus directement un effet endothélial. Des signes d’hypercoagulabilité liés à l’utilisation de la thalidomide, en particulier dans le myélome, font aussi participer une composante sanguine (qui pourrait aussi être réactionnelle à une atteinte endothéliale primitive). Le risque thrombotique majoré, lié aux anti-angiogéniques et en particulier à la thalidomide et ses analogues dans le myélome, a conduit à recommander une protection antithrombotique préventive systématique. L’aspirine, les HBPM et les AVK apparaissent avoir une efficacité. En l’absence d’études comparatives, il est difficile de savoir quel est le régime à préconiser en priorité. Les AVK à pleine dose (INR 2-3) confèrent le risque hémorragique iatrogène le plus significatif. Les effets prothrombotiques liés aux molécules plus spécifiquement anti-angiogéniques (inhibiteurs directs du VEGF et de la voie tyrosine kinase médiée par le récepteur au VEGF) semblent moins prothrombogènes que la thalidomide (même si des événements thrombotiques veineux, artériels et microvasculaires ont été rapportés). Le bévazucimab intra-oculaire ne semble pas augmenter le risque d’événements occlusifs et/ou thrombotique des vaisseaux rétiniens.

Mots-clés : thalidomide, myélome, thrombose, anti-angiogénique, cancer, angiogenèse, VEGF

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Ludovic Drouet

Centre de conseil et de contrôle des traitements antithrombotiques, service d’angiohématologie, hôpital Lariboisière, 2, rue Ambroise-Paré, 75475 Paris cedex 10, France

Les cancers solides et hématologiques, et en particulier le myélome, sont des conditions thrombogènes qui impliquent directement ou indirectement l’endothélium (figure 1). Cette hyperthrombogénie de base a retardé la constatation que la thalidomide, ses analogues et les nouvelles thérapeutiques anti-angiogéniques augmentaient ce risque.

Les thérapeutiques spécifiquement anti-angiogéniques qui se développent sont ciblées sur la voie du VEGF (figure 2) soit par antagonisme direct, soit par antagonisme de la voie de signalisation intracellulaire de son récepteur VEGF-R (inhibiteurs spécifiques du domaine tyrosine kinase situé dans la partie intracytoplasmique de ce récepteur).

Après avoir été initialement retiré du marché en 1962 du fait de son effet tératogène, la thalidomide a regagné un intérêt thérapeutique après mise en évidence de ses effets anti-angiogéniques et immunomodulateurs (figure 3). Ce sont les effets tératogènes de la thalidomide qui ont amené à suspecter ses effets anti-angiogéniques qui ont été démontrés tant in vitro qu’ex vivo [1], même si les mécanismes moléculaires de cette activité anti-angiogénique ne sont pas complètement élucidés (figure 3). Ils passeraient par le blocage de la voie du VEGF et/ou du FGF [1].

La thalidomide est surtout un immunomodulateur et ses dérivés, lénalidomide et actimid (CC-4047), sont d’encore plus puissants inhibiteurs de la production d’IL-6 par les cellules stromales et de la production de TNFα par les monocytes, ce qui conduit à augmenter l’activité des cellules natural killer, à diminuer l’adhésion des cellules stromales médullaires et à augmenter l’apoptose des cellules myélomateuses (figure 3).

Ce qui a conduit ce dérivé synthétique de l’acide glutamique à être évalué dans le myélome et à y démontrer un bénéfice clinique, particulièrement les formes réfractaires et en rechute [2]. Le bénéfice thérapeutique de la thalidomide dans le myélome a été reconnu à la fin des années 1990 [2] Il a été approuvé par la FDA en mai 2006 dans la prise en charge du myélome multiple en association avec la dexaméthasone. Son efficacité a aussi été évaluée dans les syndromes myélodysplasiques, la macroglobulinémie de Waldenström, certaines leucémies aiguës, les myélofibroses avec métaplasie myéloïde et certaines tumeurs solides [3, 4]. La thalidomide a de nombreux effets cellulaires : inhibition de la synthèse de TNFα, blocage de l’activation du facteur de transcription nucléaire NF-κb, stimulation de la production d’IL-2 et d’interféron-γ, réduction et de l’expression des molécules de surface cellulaire [5]. Le myélome confère un risque thrombo-embolique veineux accru si bien que l’augmentation de ce risque associée à la thalidomide n’a pas été immédiatement reconnue. Cette reconnaissance date du début des années 2000 avec les travaux de Zangari et al. [6]. Maintenant, toutes études sur l’efficacité de la thalidomide et de ses dérivés évaluent systématiquement cet effet.

Ainsi pour le lénalidomide, un analogue de la thalidomide, son effet aggravant du risque thrombo-embolique veineux du myélome a permis de montrer qu’il s’agissait d’un effet classe et son développement se fait avec une association systématique à une prévention antithrombotique. Toutes ces données ont été l’objet de plusieurs revues [7, 8].

Risque thrombo-embolique veineux lié à la prescription de la thalidomide et de ses analogues dans la prise en charge thérapeutique du myélome

Thalidomide

Les patients qui reçoivent la thalidomide en monothérapie dans le traitement initial du myélome ont un risque inférieur à 5 % de développer un événement thrombo-embolique veineux [2]. Quand la thalidomide est associée dans une polychimiothérapie, ce risque augmente : il est estimé à 10–20 % chez les patients traités pour myélome par l’association de thalidomide avec la dexaméthasone et à 20–40 % pour l’association à une chimiothérapie en particulier doxorubicine [6, 9, 10]. Observation rassurante : la survenue d’un événement thrombo-embolique n’affecte pas la survie des patients [11]. Il a même été montré que les patients traités pour myélome dans le bras sans thalidomide et qui faisaient un événement thrombo-embolique avaient une survie supérieure à ceux qui n’avaient pas fait d’événement thrombo-embolique, ce qui laisse supposer que le traitement anticoagulant prescrit pour l’événement thrombo-embolique ait pu participer à ce bénéfice.

L’ensemble de ces données a déjà été passé en revue [12] et peut se résumer sur les points suivants :

  • le risque thrombo-embolique veineux atteint jusqu’à 30 % des patients recevant un traitement par thalidomide pour myélome ;
  • ce risque est d’autant plus élevé qu’il s’agit :
    • d’un myélome nouvellement diagnostiqué (par comparaison aux formes en rechutes ou résistantes aux thérapeutiques usuelles donc de myélome ancien) ;
    • de traitement par thalidomide associé à d’autres molécules (melphalan, dexaméthasone) en particulier la dexaméthasone à forte dose, polychimiothérapie (par rapport à la thalidomide utilisée seule). Parmi les associations potentiellement thrombogènes, celle avec l’érythropoïétine est discutée [13, 14] ;
  • ce risque apparaît dans les premiers mois/années du traitement ;
  • ce risque apparaît dépendant de la dose.

L’incidence des événements thrombotiques semble moins importante chez les patients japonais sans qu’il soit possible de savoir si c’est une moindre sensibilité des japonais (ou l’utilisation d’une dose plus faible de thalidomide au Japon [15]).

Les essais associant de fortes doses de thalidomide à l’interféron α2B, ont été arrêtés non seulement du fait de l’incidence et de la gravité des événements thrombo-emboliques, mais aussi de l’absence de l’effet bénéfique antimyélomateux attendu.

La thalidomide montre une efficacité prometteuse dans différents cancers hématologiques et solides, mais ses effets secondaires de risque thrombo-embolique veineux, de neuropathie, de somnolence, de troubles digestifs ont poussé l’intérêt vers les analogues qui sont classés comme immunomodulateurs [16], car stimulant la prolifération des lymphocytes T et la production d’IL–2 et d’interferon-γ.

Lénalidomide

Le prototype de ces analogues est le lénalidomide (Revlimid®) qui a aussi un effet anti-angiogénique par diminution de la sécrétion de TNFα, d’IL-1β, de VEGF et d’IL-6. Les études initiales montreraient moins d’effets secondaires mais un fort effet myélosuppresseur. La thrombogénicité a été spécifiquement étudiée lors des études avec le lénalidomide dans le traitement des rechutes de myélomes, de syndromes myélodysplasiques, de cancers solides avancés et n’a pas révélé une augmentation évidente d’événements thrombo-emboliques veineux (76–78). Mais dans études de phase III, quand le lénalidomide était co-administré avec la dexaméthasone, l’incidence d’événements thrombo-emboliques avait augmenté entre 9 et 15 %, et ramené à 3 % si cette administration était associée une prophylaxie systématique par aspirine. Il n’existe que peu de données sur la co-administration en polychimiothérapie et une étude rapportant une suraugmentation des événements thrombotiques avec la co-administration d’érythropoïétine [17]. Les mécanismes d’augmentation du risque thrombotique sont probablement similaires à ceux de la thalidomide avec augmentation des marqueurs d’inflammation et d’une hypofibrinolyse liée à l’augmentation de l’inhibiteur de la fibrinolyse activable par la thrombine (TAFI) [18].

Actimid

Un autre immunomodulateur le CC-4047 (Actimid) a été aussi évalué dans les mêmes populations de patients en rechute ou atteints d’un myélome réfractaire et en monothérapie avec un bénéfice de 67 %, mais s’accompagnait d’une augmentation à 12,5 % des événements thrombo-emboliques. Les mécanismes sont probablement similaires à ceux de la thalidomide avec mise en évidence de signes d’activation de la coagulation (fragments 1 + 2 de la prothrombine) et des cellules endothéliales mais sans signe de lésion endothéliale ni d’activation plaquettaire [19].

Avec ce niveau d’évidence, le risque thrombo-embolique a fait l’objet d’un black box warning de la FDA pour les deux immunomodulateurs commercialisé : la thalidomide et le lénalidomide (http://www.fda.gov/cder/foi/label/2006/021880s001.pdf).

En introduction du RCP de ces deux molécules, sont mis en exergue trois risques : celui de malformation fœtale, celui de toxicité hématologique et donc le risque thrombo-embolique veineux.

Risque thrombo-embolique veineux de la thalidomide et de ses analogues dans les autres indications cancéreuses et non cancéreuses

L’augmentation du risque thrombo-embolique veineux conféré par la thalidomide a été retrouvée :
  • dans les autres indications cancéreuses hématologiques (en particulier LLC [20]) ;
  • dans les formes métastatiques de cancers solides où elle a été évaluée comme les métastases cérébrales des mélanomes [21] ;
  • des incidences particulièrement élevées d’événements thrombo-emboliques veineux (jusqu’à 43 %) ont été notées dans une étude de phase II où la thalidomide était associée à la gemcitabine et à des perfusions continues de fluoro-uracil dans le traitement de carcinomes du rein métastatiques ;
  • dans la prise en charge (associée au tamoxifène et au témozolomide) des astrocytomes malins où le bénéfice n’est pas remis en cause par la survenue d’accidents thrombo-emboliques, en particulier embolie pulmonaire.

Mais, toutes les utilisations de la thalidomide ne retrouvent pas cette augmentation du risque thrombo-embolique ; par exemple, elle n’a pas été retrouvée dans la prise en charge des carcinoïdes et des insulinomes (mais il n’y avait pas non plus d’effet bénéfique de la thalidomide sur l’évolutivité de ces tumeurs).

L’utilisation de la thalidomide en thérapeutique adjuvante à la greffe de cellules souches autologues chez les patients ayant une amylose à chaînes légères ne s’est pas accompagnée d’une augmentation du risque thrombo-embolique (mais un soin particulier avait été apporté pour éviter de donner de la thalidomide aux patients ayant des antécédents thrombo-emboliques).

Un effet bénéfique de la thalidomide dans la maladie de Crohn a poussé à évaluer le levalinomide dans cette indication sans qu’un bénéfice ne puisse être mis en évidence alors qu’un sur-risque thrombo-embolique a été noté.

Evénements thrombo-emboliques veineux mais aussi événements thrombo-emboliques artériels

A côté des événements thrombo-emboliques veineux habituels (thromboses veineuses profondes, embolies pulmonaires) et des événements thrombotiques veineux inhabituels (thrombose veineuse cérébrale), différentes formes d’événements thrombotiques artériels ont été rapportées (touchant les territoires cérébrovasculaires, coronaires et périphériques) dans différentes indications hématologiques de la thalidomide (en particulier lymphome et myélome) [22-25].

Explications physiopathologiques de l’augmentation du risque thrombo-embolique

Les anti-angiogéniques et en particulier la thalidomide stimulent la thrombose par des mécanismes multifactoriels et incomplètement élucidés (figure 4). L’incidence élevée d’événements thrombo-emboliques dans le myélome (même en dehors du traitement par la thalidomide) a fait mesurer les marqueurs/facteurs de risque de thrombose, et ce qui a montré une hypercoagulabilité sur les tests globaux, une diminution des inhibiteurs de la coagulation, une augmentation du fibrinogène et du facteur VIII entraînant une résistance acquise à la protéine C activée (résistance fonctionnelle indépendante de la mutation Leiden sur le gène du facteur V) [26] et une augmentation des D-Dimères [8]. Les études cross-sectionnelles sont un peu divergentes, certaines montrant que les patients traités par thalidomide pour myélome ne sont pas différents des patients qui n’en reçoivent pas [27]. Alors que d’autres montrent que les patients traités par thalidomide présentent une plus grande fréquence apparente de résistance acquise à la protéine C activée qui, comme les thromboses, apparaît après plusieurs semaines/mois de traitement [26], mais cela n’est pas observé par d’autres [28].

Plusieurs auteurs ont suggéré que l’incidence des événements thrombo-emboliques soit due à la synergie de l’état prothrombotique de la néoplasie sous-jacente, des chimiothérapies et de la thalidomide. La chimiothérapie induit une apoptose endothéliale et la thalidomide anti-angiogénique empêche la cicatrisation endothéliale ce qui maintient les structures thrombogènes sous-endothéliales exposées à un sang dont le système de la coagulation est pré-activé comme dans les états cancéreux en particulier le myélome [29]. L’état prothrombogène des cancers est dû à la circulation d’un taux élevé de microparticules exprimant le facteur tissulaire, l’apoptose cellulaire induite par les chimiothérapies augmente encore l’expression de microvésicules dont la surface phospholipidique favorise l’assemblage des complexes de la cascade de la coagulation stimulée par l’expression de facteur tissulaire [30, 31].

Avec les analogues de thalidomide (lénalidomide et CC-4047), les taux sériques de facteur tissulaire, de VEGF, de P-sélectine, de facteur XIIa seraient augmentés, mais les taux de base de fragments 1 + 2 de la prothrombine et des D-Dimères augmentés dès avant traitement ne sont pas très majorés sous traitement.

Prise en charge des événements thrombo-emboliques veineux induits par la thalidomide et ses dérivés

Prévention des événements thrombo-emboliques veineux dans le myélome multiple traité par thalidomide

Tous les antithrombotiques : aspirine, warfarine (à doses faibles à modérées), HBPM (en particulier nadroparine et enoxaparine) ont été évalués. Sur l’efficacité biologique : l’aspirine prévient l’hyperactivité plaquettaire accompagnant la prescription de thalidomide [32].

Les essais thérapeutiques ont souvent été des essais non contrôlés avec donc possibilités de biais méthodologiques par exemple du fait que l’incidence des thromboses est différente selon le stade du myélome (première prise en charge thérapeutique/récidive–résistance), selon le mode d’administration de la thalidomide (dose seule ou en association à la dexaméthasone (à quelle dose ?) ou avec une chimiothérapie comme melphalan seul ou une polychimiothérapie) [8].

La warfarine [33] en dose faible à modérée semble réduire l’incidence des complications thrombo-emboliques. La comparaison directe de doses montre que la « pleine » dose (INR entre 2 et 3) n’est pas plus efficace au détriment d’un risque hémorragique majoré [34].

Parmi les héparines de bas poids moléculaires : l’énoxaparine (40 mg une fois par jour [35, 36]) et la nadroparine (2850 unités une fois par jour [37]) sont efficaces sans majoration significative du risque hémorragique.

L’aspirine (évaluée entre 81 mg/j [38] et 325 mg [7]) a une efficacité relative dans les formes à plus fort risque (myélome résistant ou en rechute) [39].

Prévention des événements thrombo-emboliques dans le myélome multiple avec les analogues de thalidomide

Le lénalidomide a été évalué le plus souvent associé directement à un antithrombotique (en particulier l’aspirine [35]) favorablement [39] par rapport à la thalidomide même associée à l’énoxaparine. Ces études sont souvent de méthodologie comparant incidence avant/après ou rétrospectives, donc ouvertes à des biais potentiels [40].

Le lénalidomide associé directement à l’aspirine induit une incidence faible d’événements thrombo-emboliques ne permettant pas de savoir si c’est l’incidence des événements qui est diminuée par la prise d’aspirine ou si le lénalidomide est moins thrombogène que la thalidomide.

Prise en charge curative

Vis-à-vis du traitement anti-angiogénique

Quand un patient développe un accident thrombotique sous traitement par un anti-angiogénique, il est admis que ce traitement devrait être arrêté et ne devrait pas être repris surtout si cet événement a mis en jeu le pronostic vital.

Vis-à-vis du traitement antithrombotique

Les événements thrombo-emboliques veineux sont comme habituellement traités par héparine non fractionnée ou par héparine de bas poids moléculaire. Le traitement d’entretien est assuré par AVK (INR entre 2 et 3) ou par HBPM à dose curative prolongée [41]. Les HBPM apporteraient un bénéfice supérieur par rapport aux AVK [42, 43]. L’anticoagulation efficace devrait être maintenue tout le temps où le cancer est actif et pour un minimum de six mois chez les patients qui ont été mis en rémission complète et qui ne présentent pas d’autres conditions qui indiqueraient de maintenir le traitement anticoagulant au long cours.

Risque thrombo-embolique veineux avec les autres thérapeutiques anti-angiogéniques utilisées dans le cancer

Le traitement de cancers solides est entré dans une nouvelle ère avec l’apparition des biotechnologies qui ont permis de dessiner des traitements contre de nouvelles cibles, et parmi celles-ci, le développement des inhibiteurs de l’angiogenèse est devenu une voie attractive avec, dans certaines formes, une efficacité digne des espérances. Ces molécules sont dessinées pour inhiber la vascularisation indispensable à la croissance des tumeurs et de leurs métastases. La molécule dont l’activité est la mieux établie est le bévacizumab (qui est un anticorps monoclonal humanisé anti-VEGF) ou Avastin®. Différents effets vasculaires dont des effets prothrombotiques ont été décrits (figure 2).

Evénements thrombo-emboliques chez les patients cancéreux traités par bévacizumab

Un essai de phase II randomisé comparant l’association fluoro-uracil + leukovorine à cette même association + bévacizumab chez des patients porteurs d’un cancer colique métastasé a observé 19 % d’événements thrombotiques dans le bras ayant reçu bévacizumab contre 9 % dans le bras qui ne le recevait pas avec, en plus, une augmentation des accidents hémorragiques. Dans une étude plus récente dans la même indication, le même groupe n’a pas retrouvé les mêmes résultats : 16,2 contre 19,4 %. Mais une même augmentation de l’incidence des événements thrombotiques a été observée dans une étude de phase II impliquant le bévacizumab dans le traitement des cancers gastriques [44]. Dans une étude sur les cancers gastriques inopérables ou métastasés dans le groupe traité par bévacizumab associé à l’irinotécan et au cisplatine, l’incidence des événements thrombotiques atteignait 25 %. Quand la même chimiothérapie (mais sans le bévacizumab) était débutée en pré-opératoire, chez des patients ayant un cancer de l’estomac avancé, l’incidence des événements thrombotiques atteignait 30 %. Globalement, il apparaît que c’est le bévacizumab associé à une polychimiothérapie plus que le bévacizumab seul qui induit l’incidence accrue d’événements thrombotiques.

Mais d’autres études ayant évalué d’autres chimiothérapies cytotoxiques dans d’autres types de cancers (cancer du sein et cancer du poumon à petites cellules) n’ont pas retrouvé cette augmentation des événements thrombotiques chez les patients recevant en plus du bévacizumab.

Les effets vasculaires le plus souvent rapportés avec le bévacizumab sont essentiellement :

  • une hypertension artérielle (jusqu’à 30 % des patients) ;
  • une protéinurie ;
  • des événements hémorragiques associés ou non à des retards de cicatrisation, en particulier chez les patients recevant un traitement complémentaire par warfarine ;
  • une micro-angiopathie thrombotique rénale [45] ;
  • des perforations intestinales.

Les événements thrombotiques sont presque aussi fréquents que les hypertensions artérielles.

Comme pour les thromboses associées à la prescription de thalidomide dans le myélome, les thromboses sont principalement des événements thrombo-emboliques veineux, mais avec une part significative d’événements thrombotiques artériels [44, 46].

Pour la prévention : les thérapeutiques habituelles ont été utilisées en faisant remarquer les difficultés d’utilisation des AVK chez les patients cancéreux recevant une chimiothérapie. En revanche, plusieurs auteurs dont Kabbinavar et al. ont émis l’hypothèse que la warfarine à faible dose devrait être efficace pour prévenir le risque de thrombose secondaire à la prescription de bévacizumab. Mais en pratique, la warfarine interagit avec de nombreuses chimiothérapies, en particulier le 4-fluoro-uracil, qui augmente le risque hémorragique de base, donc particulièrement chez des patients recevant un traitement anticoagulant. On comprend toute la difficulté d’utilisation des AVK dont on connaît le champ thérapeutique étroit (entre risque hémorragique et risque thrombotique) dans des situations où les conditions d’interaction et d’interférence sont nombreuses, surtout si on y associe la prescription d’un traitement comme le bévacizumab qui confère lui aussi des risques à la fois hémorragiques et thrombotiques. D’où la nécessité d’évaluer le rapport risque/bénéfice des thérapeutiques antithrombotiques comportant un profil de sécurité meilleur que celui des AVK. C’est ainsi que les HBPM et l’aspirine mériteraient d’être évaluées.

Evénements thrombotiques chez les patients non cancéreux traités par bévacizumab

Dans ce chapitre, un point particulier semble à considérer : c’est le risque thrombotique vasculaire rétinien des patients recevant une administration intra-oculaire de bévacizumab qui va donc atteindre une forte concentration locale. Une enquête internationale ayant regroupé 70 centres de 12 pays et qui a porté sur 7 113 injections administrées à 5 228 patients a colligé tous les effets secondaires envisageables chez ces patients qui avaient reçu du bévacizumab (Avastin®) intra-oculaire pour traiter des pathologies oculaires néovasculaires et exsudatives. Aucun des effets secondaires rapportés n’excède 0,21 %. Il apparaît donc que l’injection intravitréenne de bévacizumab serait globalement sans risque iatrogène significatif [47].

Depuis, de nombreuses expériences individuelles ont été rapportées qui n’apparaissent pas démentir cette impression de sécurité et d’efficacité de l’injection intra-oculaire de bévacizumab (Avastin®) quelle que soit l’indication. Il est en particulier à noter que les occlusions veineuses rétiniennes (dont l’étiologie n’est pas complètement établie), mais qui pourraient être thrombotiques, se compliquent d’œdème rétinien et de néovascularisations pour lesquelles le bévacizumab (Avastin®) a été administré sans aggravation ni effet secondaire dans la plupart des rapports publiés [48]. Seul le rapport de Matsumoto et al. attire l’attention sur le risque noté d’effet rebond et finalement d’aggravation de l’état oculaire et visuel [49].

Evénements thrombo-emboliques chez les patients cancéreux traités par d’autres inhibiteurs de l’angiogenèse

VEGF-Trap

C’est une molécule de bio-ingénierie hautement sophistiquée, car elle associe le domaine extracellulaire du VEGFR-2 fusionné au domaine Fc des immunoglobulines humaines. Il va donc fixer le VEGF dans la circulation et empêcher qu’il ne se fixe à son récepteur. Cette molécule n’a été évaluée qu’en phase 1 en association à une chimiothérapie cytotoxique dans le traitement des cancers colorectaux et jusqu’à présent, aucun effet secondaire du type thrombose n’a été rapporté.

Petites molécules inhibitrices de tyrosine kinase

Une autre manière d’inhiber le VEGF est d’inhiber la voie de signalisation intracellulaire du récepteur du VEGF en utilisant des inhibiteurs de tyrosine kinase plus spécifiques de cette voie.

Le SU5416 est une petite molécule synthétique inhibitrice de cette tyrosine kinase. Testée sur des cultures de cellules endothéliales de veine de cordon ombilical humain, cette association chimiothérapique faisait exprimer un phénotype prothrombogène par ces cellules (surexpression de facteur tissulaire et diminution de l’expression de TFPI).

L’attention a été attirée par une étude de phase I sur des patients atteints de différents cancers solides avancés chez lesquels un traitement associant gemcitabine, cisplatine et SU5416 a montré une incidence de 42 % de thromboses veineuse et artérielles.

Le sorafénib qui inhibe les kinases Raf intracellulaires, inhibe en particulier les voies de signalisation des VEGF-R2 et 3, de PDGF-β, cKIT et FLT-3. Cette molécule est approuvée par la FDA, depuis décembre 2005, pour le traitement des carcinomes rénaux métastatiques : des accidents hémorragiques (mais pas thrombotiques) ont été rapportés.

Le sunitinib, autre petite molécule inhibitrice de tyrosine kinase, inhibe la voie de signalisation des récepteurs VEGF-R-1, 2 et 3, de FLT-3, CSF-1R, et RET. Cette molécule est approuvée par la FDA, depuis janvier 2006, pour le traitement des carcinomes rénaux métastatiques et des tumeurs stromales gastro-intestinales résistant à l’imatinib. Des accidents ischémiques cardiaques, dont un infarctus du myocarde mortel, ont été rapportés dans une étude de phase 3 [50] de même que des accidents hémorragiques.

Diverses autres molécules inhibitrices de tyrosines kinases ont été développées (ZD6474, vatalanabib, PD173074, AZD2171, pazopanib, CHR-258, KRN 951 qui sont dans différents stades d’avancement de phase 1 ou 2 : ces essais cliniques ont rapporté à la fois des événements thrombotiques veineux et artériels et des événements hémorragiques [51].

Formes recombinantes des inhibiteurs endogènes d’angiogenèse

L’endostatine est un protéoglycane (produit par le clivage de la partie C-terminale du collagène XVIII). L’angiostatine est un protéoglycane (produit par le clivage des quatre premiers domaines « kringle » du plasminogène. Des formes recombinantes de ces deux molécules ont été obtenues.

Des événements ischémiques coronaires (et des événements hémorragiques) ont été rapportés chez 2 % des patients recevant de l’endostatine dans une étude de phase 2 pour des tumeurs neuro-endocrines [52] sans qu’une efficacité antinéoplasique évidente n’ait été démontrée dans cette étude ni dans les autres où cette molécule a été évaluée seule.

L’angiostatine recombinante a démontré des effets antinéoplasiques prometteurs dans les premières études sur des cancers du poumon non à petites cellules en association au plaxitaxel et au carboplatine. Mais des effets thrombotiques artériels et veineux ont aussi été rapportés.

Autres associations potentiellement thrombogènes

Erythropoïétine

Les patients traités par érythropoïétine seraient à risque augmenté d’événements thrombotiques [53].

Si le plus souvent une incidence élevée (de 13 à 27 %) d’événements thrombotiques a été observée chez les patients cancéreux recevant de l’érythropoïétine en plus d’une chimiothérapie pour différents types de cancers [14], certaines études n’ont pas trouvé de différence. Cette suspicion a fait regarder d’un œil particulier les associations de polychimiothérapie + thérapeutique anti-angiogénique + érythropoïétine. Ainsi, un essai ayant évalué l’utilisation de thalidomide et d’EPO chez des patients atteints de syndromes myélodysplasiques a dû être stoppé prématurément du fait de l’incidence d’événements thrombotiques (trois des sept premiers patients ont développé un événement thrombo-embolique veineux dont une embolie pulmonaire fatale [13].

Conclusion

La mise au point de molécules actives contre de nouvelles cibles thérapeutiques : angiogenèse et vascularisation tumorales a fait progresser les traitements anticancéreux, certaines de ces molécules dans certaines formes de cancers ont une efficacité antinéoplasique cliniquement très significative. Nous connaissions les effets secondaires des traitements chimiothérapiques et nous découvrons les effets secondaires propres à ces nouveaux traitements. Il n’est pas totalement inattendu que des molécules agissant sur l’endothélium vasculaire puissent en outre altérer les fonctions antithrombotiques de l’endothélium, ce qui, dans l’ambiance prothrombotique des états cancéreux, peut induire un risque cliniquement très significatif, ce qui a plusieurs types de conséquences :
  • bien évaluer ce risque au cours des essais cliniques dès les plus initiaux (phases 1, 2 et 3) ;
  • reconnaître les patients à risque thrombotique maximal et réévaluer chez eux l’indication de ces nouvelles voies thérapeutiques ;
  • mettre en place des thérapeutiques préventives de ce risque associé (choix thérapeutiques qu’il aura convenu d’évaluer aussi dans les phases précoces du développement thérapeutique de ces nouvelles molécules) ;
  • comprendre que l’endothélium n’a pas que la fonction de prévention de la thrombose et que l’atteinte à son intégrité fonctionnelle peut avoir d’autres conséquences à prendre concomitamment en compte ;
    • le risque hémorragique (y compris cérébrovasculaire) ;
    • les troubles de perméabilité (œdèmes, protéinurie, etc.),
    • les troubles de la fonction vasomotrice de l’endothélium (pression artérielle, microcirculation, etc.)

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