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Durée du traitement anticoagulant de la maladie veineuse thromboembolique : incertain temps !


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 19, Numéro 6, 291-4, Juin 2007, Éditorial

DOI : 10.1684/stv.2007.0164


Auteur(s) : Jean-Philippe Kevorkian , Médecine interne B, AP-HP Hôpital Lariboisière, 75475 Paris cedex 10.

Mots-clés : thrombose veineuse profonde, traitement anticoagulant

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ARTICLE

Auteur(s) : Jean-Philippe Kevorkian

Médecine interne B, AP-HP Hôpital Lariboisière, 75475 Paris cedex 10

Sans réfléchir, et même en réfléchissant, pour vous, quelle est la durée du traitement anticoagulant d’une thrombose veineuse profonde (TVP) idiopathique ? Vous hésitez. La question n’est pas claire ? S’agit-il d’un premier épisode, distal, proximal, compliqué ou non d’embolie pulmonaire (EP), d’un patient âgé, d’une femme, d’un homme… Et la réponse est…, n’est pas claire ! Voilà, pourquoi vous hésitez ! Et c’est normal. Tout le monde hésite, personne ne sait. Les dernières recommandations de l’American College of Chest Physician (ACCP) ne sont pas d’une aide déterminante avec des propositions situées entre 6 mois et toute la vie (tableau I) [1] ! La marge est confortable ! Comme si on jouait au tennis sur un terrain de football : n’importe quel coup est permis, on ne fait jamais de fautes ! Jamais de fautes, en utilisant un traitement anticoagulant ? On a du mal à le croire. On ne le croit pas, mais pas du tout.Depuis une dizaine d’années, l’approche thérapeutique de la maladie thromboembolique veineuse (MTEV) a radicalement changé. De la notion d’une pathologie aiguë relevant d’un traitement anticoagulant à durée relativement courte (6 semaines pour une TVP distale du membre inférieur à 6 mois pour une embolie pulmonaire), on est passé à la notion d’une pathologie chronique avec des poussées dont on est loin de distinguer clairement tous les déterminants et la durée appropriée du traitement anticoagulant [2]. L’objectif thérapeutique ne peut plus se limiter au traitement de la seule phase aiguë limitant l’extension et la migration du thrombus. La prévention des récidives thromboemboliques veineuses, dans l’espoir d’éviter des morts illégitimes ou des séquelles invalidantes, devient l’objectif thérapeutique primordial.La prévention secondaire est particulièrement complexe en cas d’accidents thrombo-emboliques veineux (TEV) idiopathiques définis comme une TVP ou une EP sans lien avec un geste chirurgical ou un traumatisme. Après un premier épisode TEV idiopathique, environ 30 % des patients (contre 15 % en cas de facteur déclenchant transitoire) auront fait une récidive dans les dix années suivantes (figure 1) [2]. Le risque est inquiétant mais ne doit pas faire oublier que la majorité de ces patients, environ 70 %, ne feront aucune récidive pendant la même période. Les mêmes recettes s’imposent-elles donc à tous inéluctablement après un premier accident TEV  dit idiopathique ? Certainement pas.Tirée de l’analyse d’une dizaine d’études environ (DURAC à WOODIT-PE), on retiendra deux notions fondamentales. Prolonger le traitement anticoagulant augmente le risque hémorragique [2]. Prolonger le traitement anticoagulant diminue le risque TEV en repoussant seulement l’échéance de la récidive. Autrement dit, traiter trois mois, six mois ou un an une TVP et/ou une EP idiopathique s’accompagne d’un taux similaire de récidives dans l’année qui suit l’arrêt du traitement anticoagulant (figure 2) [2, 3]. De façon plus prosaïque, quelle que soit la durée finie du traitement anticoagulant (avec un minimum exigible de 3 mois), ceux qui doivent récidiver, récidiveront et ceux qui ne doivent pas récidiver, ne récidiveront pas. Pour les patients à risque faible voire nul de récidive, on ajoute alors un risque hémorragique injustifiable avec l’allongement inconsidéré du traitement anticoagulant.Par conséquent, suggérée dans les recommandations de l’ACCP, la notion de traitement anticoagulant prolongé « à vue » compris entre 6 mois (le minimum exigible selon l’ACCP, très discutable) et toute la vie en cas de TVP et/ou EP idiopathiques peut être sérieusement remise en cause.En effet, une autre interprétation des résultats de ces quelques grands essais thérapeutiques permet de considérer raisonnablement deux et seulement deux options de durée de traitement anticoagulant de la MTEV idiopathique selon le niveau de risque du patient qui ne fait pas de place à la demi-mesure : trois mois ou toute la vie [2, 3]. En cas de risque faible de récidives, le traitement est interrompu au terme de trois mois. En cas de risque élevé, le traitement est poursuivi ad vitam aeternam.En théorie, cette approche offre un avantage considérable. Elle évite d’imposer à un grand nombre de patients à faible risque de récidives de vivre avec une maladie chronique qu’ils n’ont pas nécessairement. Par conséquent, elle évite un traitement quotidien inutile dont les risques hémorragiques outrepassent toujours dans ces conditions un bénéfice qui n’existe pas par définition. À l’opposé, elle évite aux patients à risque élevé de vivre dans l’anxiété d’une récidive imprévisible en maintenant le traitement anticoagulant à bon escient.Cette notion d’adaptation simple, « à la carte », de la durée du traitement anticoagulant selon le niveau de risque du patient qui a fait un accident TEV idiopathique se heurte à un problème considérable ! Actuellement, il n’existe aucun moyen formel d’évaluer correctement le risque de récidives TEV d’un patient donné après un premier épisode TEV idiopathique. Les tentatives pour établir un niveau de risque fondé notamment sur le statut thrombophilique (mutations des facteurs V et II, défaut d’activité des protéines C et S, etc.) sont loin d’être convaincantes [4]. Le principe est donc bien séduisant mais absolument théorique.Dans une pathologie de la coagulation avant tout, la biologie est vraisemblablement la planche de salut mais encore difficile à atteindre ! L’utilisation d’un marqueur de l’activation de la coagulation, constitue une voie logique pour approcher éventuellement le risque de récidive TEV quand la clinique reste une approche pronostique régulièrement prise en défaut. Au titre de marqueur pronostique, le D-dimère, produit indirect de l’activation de la coagulation, semble un candidat intéressant comme marqueur de risque. On peut imaginer que les patients qui conservent des stigmates d’activation de la coagulation (augmentation permanente du taux plasmatique des D-dimères), pour des raisons diverses, avant l’arrêt du traitement anticoagulant ou dans les suites proches de l’arrêt du traitement anticoagulant puissent être le plus exposés à un risque de récidives TEV. Pour ces patients, il pourrait être légitime de maintenir ou de reprendre le traitement anticoagulant. À l’inverse, on distinguerait les patients à faible risque de récidives TEV si l’activation de la coagulation cesse et ne réapparaît pas à distance de l’arrêt du traitement anticoagulant (taux plasmatiques des D-dimères revenus dans les limites physiologiques) [5, 6].Quelques études récentes permettent de penser qu’il est fondé d’utiliser les D-dimères à titre pronostique pour la MTEV [7, 8]. Des taux élevés de D-dimères avant l’arrêt du traitement anticoagulant ou à distance (1 à 3 mois) de l’arrêt du traitement anticoagulant permettent de définir une population de patients à risque élevé de récidives TEV. À l’opposé, des taux physiologiques de D-dimères à distance (1 à 3 mois) de l’arrêt du traitement anticoagulant constitueraient un marqueur puissant de risque faible de récidives [7].Néanmoins, ces études soulèvent quatre problèmes essentiels quant à l’utilisation éventuelle des D-dimères à titre pronostique de la MTEV : premièrement, le type du dosage des D-dimères et sa sensibilité ; deuxièmement, le meilleur moment pour évaluer le taux plasmatique de D-dimères ; troisièmement, le taux plasmatique discriminant ou la valeur-seuil de D-dimères pour prédire la récidive TEV (la limite physiologique des D-dimères des patients âgés de plus de 60 ans est souvent plus élevée) ; quatrièmement, le rythme et la durée de la surveillance des D-dimères (une « cinétique » seraient-ils préférables à un dosage isolé, « fixe » ?) [6].Pour les tenants de cette approche biologique du risque TEV, l’étude récente AUREC vient en appui. Après un premier accident TEV idiopathique, à distance du traitement anticoagulant, un taux physiologique de production de thrombine, l’enzyme-clé de la coagulation, s’accompagne d’un taux incontestablement plus faible de récidives TEV [9].À ce jour, estimer la durée appropriée du traitement anticoagulant d’un premier accident TEV idiopathique reste une décision difficile, très difficile. Il est très vraisemblable que deux options seulement puissent se discuter qui ne laissent pas de place à la demi-mesure : trois mois ou à vie. Cependant, aucun moyen ne permet encore de trancher formellement entre ces deux choix pour un patient donné. Il est très vraisemblable que tous les moyens susceptibles d’approcher finement l’activité de la coagulation permettront une estimation plus précise du niveau de risque de recidives TEV pour une durée appropriée du traitement anticoagulant après un premier épisode TEV dit idiopathique. En attendant, en ce domaine, nos choix thérapeutiques vont rester encore incertains... un certain temps !

Références

1 Buller HR, Agnelli G, Hull RD, et al. Antithrombotic therapy for venous thromboembolic disease : the Seventh ACCP Conference on Antithrombotic and Thrombolytic Therapy. Chest 2004 ; 126(3 Suppl) : 401S-428S ; (Erratum in : Chest 2005 ; 127 : 416).

2 Schulman S. New concepts in optimal management of anticoagulant therapy for extended treatment of venous thromboembolism. Thromb Haemost 2006 ; 96 : 258-66.

3 Campbell IA, Bentley DP, Prescott RJ, et al. Anticoagulation for three versus six months in patients with deep vein tthrombosis or pulmonary embolism, or both : randomised trial. BMJ 2007 ; 334 : 674-81.

4 Christiansen SC, Cannegieter SC, Koster T, et al. Thrombophilia, clinical factors, and recurrent venous thrombotic events. JAMA 2005 ; 293 : 2352-61.

5 Kevorkian JP, Halimi C, Segrestaa JM, et al. Monitoring of patients with deep-vein thrombosis during and after anticoagulation with D-dimer. Lancet 1998 ; 351 : 571-2.

6 Kevorkian JP, Virally ML, Bergmann JF. D-Dimer and duration of anticoagulation. N Engl J Med 2007 ; 356 : 422.

7 Palareti G, Cosmi B, Legnani C, et al. D-Dimer testing to determine the duration of anticoagulation therapy. N Engl J Med 2006 ; 355 : 1780-9.

8 Eichinger S, Minar E, Bialonczyk C, et al. D-dimer levels and risk of recurrent thromboembolism. JAMA 2003 ; 290 : 1071-4.

9 Hron G, Kollars M, Binder B, et al. Identification of patients at low risk for recurrent venous thromboembolism by measuring thrombin generation. JAMA 2006 ; 296 : 397-402.


 

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