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Déficit constitutionnel en antithrombine


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 17, Numéro 5, 289-91, Mai 2005, Cas clinique



Auteur(s) : Michel Meyer Samama, Marie-Hélène Horellou, Jacqueline Conard , Service d’Hématologie biologique, hôpital Hôtel-Dieu, 1 place du Parvis Notre Dame, 75004 Paris.

ARTICLE

Auteur(s) :, Michel Meyer Samama*, Marie-Hélène Horellou, Jacqueline Conard

Service d’Hématologie biologique, hôpital Hôtel-Dieu, 1 place du Parvis Notre Dame, 75004 Paris

Le déficit constitutionnel en antithrombine AT (antérieurement appelé antithrombine III) est rare, puisqu’il ne se rencontre que chez environ 1 % de patients ayant eu un accident thromboembolique veineux. Il est en général admis, que l’expression clinique de ce déficit est plus sévère que celle des autres thrombophilies héréditaires.Le gène est localisé sur le chromosome 1, la transmission est autosomale et dominante, mais à l’intérieur d’une même famille ayant la même altération génétique (génotype), l’expression clinique (phénotype) peut être variable. Elle comporte des thromboses veineuses profondes des membres inférieurs et d’autres localisations plus rares, cérébrale, portale, mésentérique…Les accidents les plus sévères sont l’embolie pulmonaire et la thrombose veineuse cérébrale.Dans de rares cas, l’accident peut constituer une urgence vasculaire, comme le montre l’observation rapportée...Il s’agit d’un patient, né en 1948, 1m79, 71 kg, sans antécédent de diabète ni d’hypertension artérielle, et sans tabagisme ou alcoolisme. Il appartient à une famille ayant un déficit constitutionnel en AT, connu depuis de nombreuses années. Son taux d’AT activité est voisin de 60 % et le taux de l’AT antigène est en bon accord avec ce résultat. Il s’agit donc d’un déficit quantitatif (type I).Son histoire clinique initiale est pauvre, puisqu’elle ne comportait qu’une appendicectomie sans complication lorsqu’il avait 10 ans. Son déficit a été diagnostiqué à l’âge de 35 ans à l’occasion d’une enquête familiale. Sa soeur venait d’avoir une embolie pulmonaire. Il était bien informé du risque de thrombose et il était porteur d’un certificat médical explicitant les précautions à prendre en cas de circonstance médicale ou chirurgicale pouvant favoriser la survenue d’un accident thromboembolique. Le patient fait fréquemment de longs voyages en avion d’une durée d’une dizaine d’heures.À l’âge de 45 ans, en 1993, une semaine avant l’un de ses nombreux voyages en avion, il souffre d’une douleur jambière à type de crampe du mollet droit et de difficulté à la marche. Il n’est pas effectué d’exploration écho-Doppler.Le praticien étranger prescrit essentiellement un anti-inflammatoire non stéroïdien. Une semaine plus tard, il revient en France. À son arrivée à l’aéroport, après un voyage en classe affaires d’une durée de 12 heures, il a un malaise en salle d’arrivée avec une sensation d’oppression thoracique. Il refuse d’être transporté au service des urgences et se rend, accompagné d’un ami, au parking où il s’affaisse. Il est alors examiné et le médecin le fait hospitaliser en urgence dans un service de réanimation médicale. Une forte probabilité d’embolie pulmonaire (EP) existe. L’électrocardiogramme montre une trace comportant la classique image S1Q3. Il existe une hypoxie à 64 mmHg, une légère hypocapnie à 37 mmHg. La PO2 et la saturation de l’hémoglobine sont discrètement diminuées. La scintigraphie pulmonaire ventilation-perfusion est très évocatrice d’une EP plurifocale prédominant à droite avec des zones de perfusion bilatérales systématisées dans les lobes supérieurs droit et gauche et dans le lobe inférieur droit. La tension artérielle est à 15/9. L’auscultation pulmonaire est normale et l’examen neurologique négatif. Le mollet droit est un peu moins souple que le gauche avec un cordon palpable dans la région poplitée. Une phlébocavographie montre une thrombose veineuse fémoro-poplitée et surale droite. Le dosage de l’AT montre une activité à 50 %.En présence du tableau clinique préoccupant du fait du jeune âge du patient, de la sévérité des accidents dans sa famille atteinte du déficit en antithrombine, l’addition de concentrés d’AT à la dose de 30 unités/kg est décidée. Le patient reçoit, bien entendu, un traitement à base d’héparine non fractionnée par voie intraveineuse continue. Les concentrés d’AT sont poursuivis pendant 5 jours pour maintenir le taux plasmatique d’AT au-dessus de 70 %. Il reçoit 2 000 unités/jour pendant 2 jours, puis 1 000 unités/jour pendant 3 jours. La bonne évolution clinique et gazométrique dès la 48e heure fait récuser la thrombolyse. Le relais par Coumadine® est débuté dès le 3e jour de l’héparinothérapie. Les scintigraphies renouvelées au 4e et 10e jours montrent une correction significative mais incomplète des obstructions pulmonaires. La phlébocavographie refaite 2 semaines plus tard montre une reperméabilisation partielle en position distale avec persistance mais sans extension de la thrombose veineuse proximale.La durée de l’hospitalisation a été de 10 jours. La surveillance clinique et biologique du traitement n’a pas posé de problème particulier. Il n’y a pas eu de surdosage ni d’incident ou accident hémorragique et pas de récidive thromboembolique depuis 12 années. Le patient continue son traitement anticoagulant oral par la warfarine, à une posologie quotidienne voisine de 8 mg avec une surveillance clinique et biologique à peu près satisfaisantes.L’examen écho-Doppler récent ne montre que des séquelles de thrombose suro-poplitée associant un minime syndrome obstructif et une dévalvulation importante. La contention de classe III est poursuivie. Une scintigraphie un an après l’accident montre une hypoperfusion, isolée du lobe supérieur droit.Le patient a 3 sœurs ayant le même déficit. Deux d’entre elles ont été symptomatiques, très jeunes, l’une à l’occasion d’une contraception, l’autre au moment de sa 1re grossesse. La 3e sœur est restée longtemps asymptomatique et a eu un accident thromboembolique après une hystérectomie à l’âge de 50 ans suivi d’un traitement substitutif de la ménopause.Le père du patient est porteur du déficit. Il a eu à 34 ans, une thrombose veineuse superficielle, puis une thrombose veineuse profonde surale à 35 ans qui a récidivé à 43 ans. Il a été alors mis sous anti-vitamines K, poursuivies pendant plusieurs années. Il a eu une occlusion de la carotide à l’âge de 63 ans.Le patient a une sœur et un frère qui n’ont pas de déficit.La fille du patient, née en 1974, a le même déficit découvert à l’âge de 18 ans et n’a pas eu d’accident. Elle est porteuse d’un certificat médical. Elle est bien informée de sa prédisposition génétique. Les œstroprogestatifs sont déconseillés puisque sa tante, qui a le même déficit, a eu une EP à la fin de la 1re plaquette d’un contraceptif œstroprogestatif. Elle est informée également du risque de complications thromboemboliques en particulier, en cas de grossesse et il lui est recommandé de consulter avant ou dès le tout début d’une grossesse.

Discussion

La thrombophilie constitutionnelle par déficit en AT est la plus sévère et également la plus rare des thrombophilies, puisqu’elle survient dans la population générale dans 2 cas/10 000. Chez les patients ayant eu un accident thromboembolique la fréquence du déficit est comprise entre 1 et 2 %. Dans une étude de Vikydal et al. sur 752 sujets ayant des antécédents TE, le déficit en AT a été bien démontré avec diminution du taux et présence d’une histoire familiale chez 13 patients (1,73 %) [1].

L’expression clinique comporte essentiellement des accidents veineux, les trois les plus fréquents sont la thrombose veineuse profonde des membres, l’embolie pulmonaire et la thrombose veineuse cérébrale [2, 3]. D’autres localisations (mésentérique, porte) ont été observées. De nombreuses observations d’accidents liés à la prise de contraceptifs oraux et à la grossesse sont bien connus et ce type d’association existe chez les sœurs du patient de cette étude.

En revanche, la littérature rapporte un faible nombre de cas isolés d’embolies pulmonaires sévères et leur traitement n’est pas discuté en détail.

En particulier, en dehors du déficit en AT mais pouvant lui être appliqué, le traitement thrombolytique par le rt-PA ou Actilyse® est indiqué dans l’EP sévère avec décompensation cardiovasculaire, tandis que son utilisation est discutée dans les formes intermédiaires [4].

L’héparine intraveineuse continue précédée d’un bolus initial et les héparines de bas poids moléculaire (HBPM) constituent le traitement désormais classique de la maladie. Plus récemment, l’étude MATISSE TVP et l’étude MATISSE EP ont montré l’intérêt du fondaparinux dans ces indications [5, 6].

L’analyse du mécanisme d’action des héparines et du fondaparinux fait craindre une activité anticoagulante réduite, voire nulle dans les cas de déficit en AT puisqu’elle est le cofacteur obligé de cas antithrombotiques. En pratique, cette crainte est rarement justifiée et seuls des taux nettement inférieurs à 50-60 % d’AT peuvent rendre inefficace l’action des héparines. Des cas isolés ont été publiés [7]. En revanche, la poursuite du traitement par les héparines non fractionnées et à un moindre degré par une HBPM entraîne une diminution du taux d’AT.

Ainsi, le recours à une thérapeutique substitutive par les concentrés d’AT pour éviter ce risque et accroître l’efficacité du traitement peut être justifiée chez ces patients, en particulier dans les accidents thromboemboliques sévères ou à l’occasion d’une intervention chirurgicale [8]. Les auteurs ont utilisé une préparation d’AT humaine recombinante qui pourrait relancer l’intérêt de son utilisation qui avait même été antérieurement mise en question [9].

Dans le cas du patient étudié, l’indication a été jugée opportune en raison de l’importance de l’amputation pulmonaire jugée voisine de 50 % et des signes de cœur droit pulmonaire et l’existence d’une TVP proximale qui augmentait le risque de récidive d’embolie pulmonaire.

La posologie du traitement substitutif a été un peu plus faible que celle habituellement indiquée (40 IU/kg). Elle a eu pour objectif, selon une recommandation classique, de maintenir le taux de l’AT au-dessus de 80 %, taux considéré comme la limite inférieure des valeurs normales.

En l’absence d’études randomisées en raison de la rareté de ces patients, seul le jugement clinique permet la décision de recourir à un traitement substitutif associé à un traitement classique. Le traitement substitutif est sans doute sous-utilisé. Un exemple est fourni par une observation d’embolectomie chirurgicale chez un patient avec un déficit en AT à 45-50 % ayant une EP sévère sans recours aux concentrés d’AT [10]. La durée de ce traitement, sauf cas particulier, peut être relativement courte puisque le traitement par un anticoagulant oral (AVK) prend le relais de l’héparine ou du fondaparinux et permet d’éviter une consommation de l’AT. Un traitement AVK d’une durée intermédiaire ou un traitement au long cours (expression à préférer à celle « à vie »), a été décidé. Selon l’ACCP, la recommandation applicable à ce patient est de 6 à 12 mois avec la suggestion d’envisager un traitement au long cours [4]. Toutefois, cette recommandation a un faible niveau d’évidence (2C) compte tenu de l’absence d’études cliniques.

Références

1. Vikydal R, Korninger C, Kyrle PA, et al. The prevalence of hereditary antithrombin-III deficiency in patients with a history of venous thromboembolism. Thromb Haemost 1985 ; 54 : 744-5.

2 Pabinger I, Schneider B. Thrombotic risk in hereditary antithrombin III, protein C or protein S deficiency. A cooperative, retrospective study. Arterioscler Thromb Vasc Biol 1966 ; 16 : 742-8.

3 Martinelli I, Mannucci PM, de Stefano V, et al. Different risks of thrombosis in four coagulation defects associated with inherited thrombophilia : a study of 150 families. Blood 1998 ; 92 : 2353-8.

4 Büller HR, Agnelli G, Hull RD, Hyers TM, Prins MH, Raskob GE. Antithrombotic therapy of venous thromboembolic diseaser. The seventh ACCP conference on antithrombotic and thrombolytic therapy. Chest 2004 ; 126 : 401S-428S.

5 Büller HR, Davidson BL, Decousus H, et al., for The Matisse Investigators. Ann Intern Med 2004 ; 140 : 867-73.

6 Büller HR, Davidson BL, Decousus H, et al., The Matisse Study. Subcutaneous Fondaparinux versus intravenous unfractionated heparin in the initial treatment of pulmonary embolism. N Engl J Med 2003 ; 349 : 1695-702.

7 Heller EL, Paul L. Anticoagulation management in a patient with an acquired antithrombin III deficiency. J Extra Corpor Technol 2001 ; 33 : 245-8.

8 Konkle BA, Bauer KA, Weinstein R, Greist A, Holmes HE, Bonfiglio J. Use of recombinant human antithrombin in patients with congenital antithrombin deficiency undergoing surgical procedures. Transfusion 2003 ; 43 : 390-4.

9 Lechner K, Kyrle PA. Antithrombine III concentrates – are they clinically useful? Thromb Haemost 1995 ; 73 : 340-8.

10 Takahashi J, Ito M, Okud J, et al. Pulmonary thromboembolectomy in congenital antithrombin III deficiency associated with acute pulmonary embolism-report of a case. Ann Thorac Cardiovasc Surg 2003 ; 9 : 192-6.


 

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