ARTICLE
Auteur(s) :, Jean-Christophe
Gris*, Géraldine Lissalde-Lavigne, Eva
Cochery-Nouvellon, Cécile Amaddio, Eric Mercier, Isabelle Quéré,
Michel Dauzat, Pierre Marès
Consultation multidisciplinaire de médecine vasculaire,
laboratoire d’Hématologie et département de Gynécologie
obstétrique, centre hospitalier universitaire, groupe
hospitalo-universitaire Caremeau, place du Pr. Robert Debré, 30029
Nîmes cedex 9 ; laboratoire d’Hématologie, UFR des sciences
pharmaceutiques et biologiques, et EA 2992, université de
Montpellier 1
Le lien reliant les prédispositions biologiques à la maladie
thromboembolique veineuse, que nous appellerons thrombophilie
biologique, et le risque de fausse couche spontanée a été long à
être envisagé. Il continue à faire l’objet de discussions et de
travaux passionnés et doit encore être précisé.Le risque clinique
induit reste en effet un événement peu fréquent, qui n’avait pas
été perçu dans les descriptions initiales de séries de familles
porteuses des grandes thrombophilies biologiques constitutionnelles
historiques (déficit en antithrombine, protéine C ou protéine S).
L’explication de la persistance, au cours de l’évolution de
l’espèce humaine, d’une si grande fréquence de thrombophilies
biologiques induisant un risque clinique modéré de thrombose
veineuse -type mutation facteur V Leiden ou allèle 20210A du gène
prothrombine proposait même des hypothèses apparemment
contradictoires : nos lointaines aïeules porteuses, accouchant
en pleine guerre du feu au fond de leur caverne, étaient protégées
d’une hémorragie [1] pouvant être létale … Il devenait alors
difficile de plaider à la fois l’avantage sélectif, et le risque
d’interruption de la lignée. La majorité des porteuses de la
mutation facteur V Leiden reste asymptomatique. Le moindre
saignement en couche s’exprime probablement mieux en l’absence du
contexte médical actuel. Le risque de développer des phlébites dont
la mortalité par embolie, à cet âge, est dramatique, reste un
événement exceptionnel. Le contexte biologique prédisposant à la
fausse couche est multifactoriel et ce n’est qu’une infime
minorité, qui associant plusieurs facteurs de risque, révèlera sa
prédisposition à la fausse couche conférée par la thrombophilie.
Les progrès de la prise en charge des patientes autorisant
d’envisager des traitements agissant sur l’hémostase, permettront
peut-être de rétablir un équilibre hémostatique de pronostic
obstétrical favorable.Quatre points seront successivement
revus : les données des modèles animaux disponibles, les
données de physiopathologie humaine, les données d’épidémiologie
bio-clinique et enfin, les essais thérapeutiques.
L’apport des modèles murins
Le lien entre hémostase et grossesse a été abordé par l’étude de
lignées porteuses d’une invalidation génique. Quatre conséquences
peuvent être observées. La gestation peut se dérouler
normalement : c’est le cas des invalidations conduisant à
l’absence de fibrinogène, ou altérant sévèrement la fonction
hémostatique des plaquettes (invalidation du récepteur de la
thrombine PAR-4, de la protéine Gαq interrompant la transduction du
signal issu des récepteurs liant l’ADP, le collagène et la
thrombine). Le souriceau peut mourir d’hémorragies spontanées 48 à
72 heures après la naissance : c’est le cas d’une
association d’invalidations conduisant à l’afibrinogénémie et à
l’atteinte de la fonction hémostatique plaquettaire. Le souriceau
peut aussi mourir d’hémorragies spontanées, à mi-gestation :
dans ce cas, il existe toujours un défaut d’intégrité associé des
vaisseaux de la vésicule ombilicale ; c’est le cas de
l’invalidation des gènes du facteur tissulaire, des facteurs X, V
et II (tous les facteurs hémorragipares jusqu’à la prothrombine….)
et du PAR-1, récepteur endothélial à la thrombine. On peut enfin
observer un arrêt spontané de la gestation, avec retard de
croissance fréquemment associé, placenta contenant des dépôts
péritrophoblastiques de fibrine, la culture de l’embryon in vitro,
débarrassé de ses membranes extra-embryonnaires permettant de
passer le cap critique : c’est le cas de l’invalidation de
l’antithrombine, de l’inhibiteur de la voie du facteur tissulaire
(TFPI), de la protéine C, de la thrombomoduline ou du récepteur
endothélial de la protéine C (EPCR). Les leçons de ces modèles sont
donc que le déficit de génération de trombine compromet le
développement vasculaire embryonnaire indépendamment de l’axe
plaquettes/fibrinogène, par déficit secondaire de la voie de
signalisation intra-cellulaire dépendante de la thrombine
(PAR-1/endothélium) ; elles sont aussi que le déficit de
limitation de la génération de thrombine compromet la croissance et
la viabilité embryonnaire, indépendamment de l’axe
plaquettes/fibrinogène, par atteinte placentaire.
Les mécanismes moléculaires de l’atteinte placentaire viennent
d’être explorés en utilisant l’invalidation du gène de la
thrombomoduline [2]. L’atteinte du système de la protéine C
s’accompagne d’une mort des cellules trophoblastiques géantes
médiée par les produits de dégradation de la fibrine (PDF) issus de
la protéolyse des dépôts de fibrine péricellulaires, majorés par
l’excès de génération de thrombine, et conduit au décès
embryonnaire. Alors que la thrombine permet d’activer la protéine
C, laquelle, liée à l’EPCR, protéolyse PAR-1 à la surface du
trophoblaste diploïde et initie ainsi une voie de signalisation
intracellulaire activant la prolifération trophoblastique,
l’atteinte du système de la protéine C brise cette voie et autorise
la thrombine et le facteur Xa à directement protéolyser PAR-2 et
PAR-4, ce qui induit une inhibition de la prolifération du
trophoblaste diploïde, dont la conséquence est le retard de
croissance du conceptus. Tous les constituants du système de la
protéine C deviennent ainsi, en cas de déficit constitutionnel ou
acquis, capables de retentir sur le pronostic de la grossesse. La
thrombine agit donc, si le système de la protéine C est normal,
indirectement comme un véritable facteur de croissance placentaire
mais, si le système de la protéine C est défectueux, péjorativement
sur le placenta. Si l’espèce humaine se comporte de façon
comparable à l’espèce murine, l’élévation « connue » des
D-dimères durant la grossesse peut être synonyme indirect de
croissance placentaire si le système de la protéine C est intact ou
de pronostic péjoratif si le système de la protéine C est
altéré ; l’absence d’élévation des D-dimères devient
préoccupante ; il devient difficile d’utiliser ce paramètre
pour suivre le risque de fausse couche ; les traitements
antithrombotiques doivent respecter une cinétique d’ascension
normale des D-dimères.
Quelques repères humains
Les fausses couches spontanées sont des événements fréquents :
tout type confondu, au moins un épisode chez 20 % des
femmes ; au moins 2 chez 5 % des femmes, 3 chez 1 à
2 % des femmes. Un à 2 % des femmes développeront une
fausse couche du 2e ou 3e trimestre de
grossesse, 8 à 12 % des femmes verront leur première grossesse
s’interrompre spontanément.
La grossesse évolue en deux étapes successives : la
croissance du conceptus est d’abord hypoxique, la nutrition étant
assurée par les sécrétions utérines glandulaires, qui filtrent à
travers l’arbre trophoblastique vers la cavité chorionique, puis la
vésicule ombilicale secondaire, d’où part une circulation à
destination embryonnaire. Puis les bouchons cellulaire
trophoblastiques invasifs oblitérant les ramifications des artères
utéro-placentaires spiralées maternelles se disloquent, le sang
maternel s’écoule dans l’espace intervilleux, l’hémostase
maternelle peut interagir avec le trophoblaste, le conceptus se
nourrit alors à partir de ce que les villosités choriales ont
extrait du sang maternel : c’est le placenta hémochorial. Les
travaux ultrasonographiques de l’école finlandaise ont montré que
le signal artériel initialement présent sur la circulation de la
vésicule ombilicale disparaît et que le signal artériel de la
circulation ombilico-placentaire apparaît entre le début de la
8e semaine d’aménorrhée et le début de la 10e
semaine [3], le placenta devenant alors source essentielle
d’approvisionnement sanguin du conceptus. La physiopathologie
conduit donc à séparer les fausses couches survenant avant
10 semaines d’aménorrhée, que l’on devrait nommer
« pertes embryonnaires », de celles survenant à partir de
la 10e semaine, que l’on devrait regrouper sous le terme
de « perte fœtale », le terme « morts in
utero » -stillbirths des anglo-saxons- désignant les accidents
tardifs, à partir de la viabilité fœtale (~22e semaine).
Ceci s’oppose aux habitudes, et aux traditionnelles recommandations
de l’OMS, qui séparent les pertes du premier trimestre de celles
survenant après, alors que les pertes du premier trimestre sont à
l’évidence hétérogènes… De la même façon, les miscarriages
anglo-saxons, qui regroupent tout ce qui survient jusqu’à la
20e semaine, manquent d’homogénéité… De fait, parmi les
études épidémiologiques, celles qui s’appuient sur ces définitions
discutables (les plus nombreuses…) ne peuvent qu’entretenir les
incohérences (( figure
1 )).
Épidémiologie bio-clinique
Deux approches globales parfois opposées, ont fourni des réponses
pouvant sembler différentes et ont entretenu la difficulté générale
de perception. Elles sont peut-être complémentaires.
La première approche d’épidémiologie bio-clinique à consisté à
analyser, d’abord en rétrospectif puis récemment en prospectif, le
risque de fausse couche [4, 5] à partir d’un collectif
multicentrique de thrombophilies biologiques dont le point d’entrée
clinique était la maladie thromboembolique veineuse, sur le mode
cas-témoin niché dans une cohorte, les témoins étant les épouses
des hommes faisant partie de la cohorte. En rétrospectif, le risque
moyen n’est majoré que de 35 % mais les associations de
thrombophilies biologiques multiplient le risque moyen de mort
fœtale in utero par 14. En prospectif, le risque de fausse couche,
tous types confondus (4e à la 18e semaine),
semble en moyenne majoré de 40 % en l’absence de traitement
durant la grossesse et en cas d’antécédent de fausse couche. Ce
risque moyen ne varie que de façon très légère selon la gravité de
la thrombophilie moléculaire : + 40 % en cas de mutation
facteur V Leiden, + 60 % en cas de déficit en antithrombine.
Chez les femmes traitées par un antithrombotique, le risque moyen
ne s’infléchit que de 30 %.
La critique est ici simple : la prévalence des fausses
couches n’est pas, dans ce type d’étude, suffisant pour y voir
clair (~30 %) ; les fausses couches ne sont pas, du fait
de leur rareté, analysable selon leur sous-type, amenant à noyer
les manifestations recevables dans des événements cliniques
discutables ; l’angle clinique n’est pas le bon. Par analogie,
si la mutation facteur V Leiden avait été initialement mise en
évidence par une équipe travaillant sur les facteurs minimisant le
risque hémorragique de l’accouchement, l’exploration de 500
patientes aurait suffit [1] mais aurait ignoré que la mutation
majore aussi le risque de phlébite de la grossesse, événement plus
rare qui nécessite d’étudier un collectif 4 fois plus important.
Enfin, les cofacteurs qui potentialisent le risque thrombotique
veineux du V Leiden ne sont pas forcément ceux qui favorisent sa
iatrogénie fœtale.
La seconde approche d’épidémiologie bio-clinique a consisté à
étudier des patientes ayant souffert de fausse couche. La
perception est ici souvent troublée par un trop grand nombre
d’études ayant amalgamé, sous le terme « complications
vasculaires de la grossesse », toute une série de pathologies,
des divers types de fausses couches à l’éclampsie, l’hématome
rétro-placentaire et le retard de croissance intra-utérin, gênant
ainsi la perception de l’imputabilité spécifique des diverses
thrombophilies biologiques dans les fausses couches. Les fausses
couches primaires (pas d’enfant) ou secondaires (déjà une grossesse
normale) sont souvent confondues, il peut s’agir soit d’un premier
accident, soit d’accidents répétitifs -dont la définition varie
alors-, leurs différents types souvent mal précisés, le degré de
sélection des patientes explorées (tous cas confondus ? cas
inexpliqués ?) variable et les séries sont habituellement
limitées, ne pouvant qu’explorer les thrombophilies moléculaires
fréquentes avec une puissance suffisante. Parmi celles-ci, les
mutations facteur V Leiden et prothrombine 20210G>A méritent
attention.
Dans une première étude cas-contrôle portant spécifiquement sur
les morts fœtales in utero survenues chez des patientes sans
antécédent thrombotique, nous avions montré : le rôle
favorisant du syndrome de résistance à la protéine C activée ou du
déficit en protéine S chez la mère ; innocenté le père ;
mis en évidence l’association avec les lésions histologiques
placentaires thrombotiques ; et montré la coexistence
fréquente du génotype MTHFR 677C>T homozygote [6]. Les résultats
des 3 méta-analyses ayant repris le risque de fausse couche associé
aux mutations facteur V Leiden et prothrombine 20210G>A, selon
leur nombre et le moment de survenue durant la grossesse [7-9]
(tableau 1( Tableau 1 )) montrent sa
multiplication moyenne par 2 à 3. Dans le travail de Kovalevsky,
l’analyse des sous-groupes précise que l’origine ethnique et le
degré de sélection des patientes influent sur l’intensité du
surrisque. Les résultats portant sur les accidents du premier
trimestre sont, dans l’analyse de Dudding, hétérogènes (impact des
études réalisées en Orient où il n’y a pas de mutation Leiden) et
il n’y a pas de relation dose-réponse significative (> 2
fausses couches : risque moyen multiplié par 2,6 ;
> 3 : multiplié par 0,9) montrant soit un déficit en
étude ciblée correctement construite, soit l’intervention de
cofacteurs de présence inconstante au cours d’une vie
gynécologique.
Le propos doit être ici modulé : dans la récente étude de
cohorte publiée par H. Roqué [10], aucune des deux mutations
(facteur V et facteur II) n’expose au risque de développer 2
fausses couches avant 10 semaines. La barrière
physiopathologique de la 10e semaine commence donc à se
profiler ; elle devra être confirmée.
Nous ne disposons pas d’évaluation exhaustive portant, lors de
la première grossesse, sur le risque de fausse couche inexpliquée
associé à ces deux mutations fréquentes : il n’y a pas
d’analyse du risque selon le moment de survenue de la fausse
couche, et, en cas d’association positive, nous n’avons pas
d’évaluation crédible du risque de récidive, durant la deuxième
grossesse, analysé selon le moment de survenue de la première
fausse couche. De la même façon, nous n’avons pas d’analyse de ce
risque en fonction des antécédents obstétricaux présents chez les
mères des patientes, critiqué selon leur statut de porteuse ou non
de la mutation. L’étude cas-témoin (actuellement achevée) Big NOHA
First, appariée sur tous les facteurs confondants, réalisée à
partir de 33 000 premières grossesses, portant sur 3 500 fausses
couches inexpliquées, comblera cette lacune et devrait permettre de
progresser dans la définition des groupes réellement à risque.
Il faut ensuite décrire les cofacteurs biologiques pouvant
potentialiser ces polymorphismes génétiques fréquents, associés à
un surrisque faible. Le premier réflexe est de les chercher parmi
d’autre facteurs fréquents pouvant aggraver l’altération de la
fonction du système de la protéine C. Nous développons plusieurs
pistes : homocystéine, anticorps
anti-phospholipides-cofacteurs (phosphatidyléthanolamine, annexine
V) ou anti-acteurs clés de l’hémostase (t-PA) [11] ;
altérations de la protéine Z (déficit [12], auto-anticorps
[13] ; auto-anticorps anti-EPCR [14] et excès de
concentrations circulantes d’EPCR soluble [15].
Tableau 1 Majoration moyenne du risque de fausse
couche, selon leur nombre et leur moment de survenue durant la
grossesse, fournie par les 3 méta-analyses ayant porté sur les
mutations facteur V Leiden et prothrombine 20210G>A
|
E. Rey et al. [7]
|
Toute la grossesse
|
|
< 13 S.A.
|
|
> 19 S.A.
|
|
Perte unique
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|
Référence
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15 à 20 %
|
1 à 2 %
|
|
Facteur V Leiden
|
|
× 1,7
|
× 3,2
|
|
Prothrombine 20210G > A
|
|
× 2,3
|
|
|
Pertes multiples, n ≥ 2
|
|
Référence
|
3 à 4 %
|
5 %
|
|
|
Facteur V Leiden
|
|
× 2
|
|
|
Prothrombine 20210G > A
|
× 2,3
|
× 2,1
|
|
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E. Kovlevsky et al. [8]
|
|
1er + 2e trimestres
|
|
|
1er trimestre
|
3e trimestre
|
|
Pertes multiples, n ≥ 2
|
|
Référence
|
3 à 4 %
|
4 à 5 %
|
|
|
Facteur V Leiden
|
× 1,6
|
× 2,7
|
|
|
Prothrombine 20210G > A
|
× 3,4
|
× 2,2
|
|
|
T.E. Dundding et al. [9]
|
|
2e + 3e trimestres
|
|
|
1er trimestre
|
|
3e trimestre
|
|
Pertes multiples, n ≥ 2
|
|
Référence
|
3 à 4 %
|
1,5 %
|
0,5 à 1 %
|
|
Facteur V Leiden
|
× 2,6
|
|
× 2,8
|
Traitement de l’association mort fœtale – thrombophilie
biologique
En l’état actuel des choses, et en l’absence d’une description
exhaustive et compréhensive des cofacteurs cliniques et
biologiques, personnels et familiaux, du risque de fausse couche,
qui devrait permettre de définir des sous-groupes à très fort
risque, seules les femmes ayant déjà constitué un accident de la
grossesse, et chez lesquelles une thrombophilie biologique a été
dépistée, peuvent prétendre bénéficier, bien que le risque de
récidive n’ait pas été rigoureusement précisé, d’une prophylaxie
secondaire lors de la grossesse suivante. Nous ne disposons que
d’une seule étude ayant interrogé le pronostic des grossesses non
traitées : chez les femmes ayant déjà constitué au moins 3
fausses couches avant 13 semaines, le risque de récidive est 4
fois supérieur s’il existe une mutation V Leiden ; chez les
femmes ayant développé une mort fœtale après 12 semaines, le
risque moyen est 8 fois supérieur s’il existe une mutation V Leiden
[16]. Les porteuses asymptomatiques des mutations facteur V Leiden
ou prothrombine 20210G>A ne bénéficieront pas, du fait du faible
risque moyen, d’une prophylaxie systématique de type primaire. Ceci
est cependant, au cas par cas, parfois proposé à de très rares cas
de thrombophilies biologiques complexes (association facteur V
Leiden homozygote plus hyperhomocystéinémie ou déficit en protéine
Z).
La principale thérapeutique développée est l’utilisation des
héparines de bas poids moléculaire (HBPM). Certaines d’entre elles
ont été testées dans des essais thérapeutiques ouverts, lors
desquels les résultas cliniques obtenus ont été comparés soit aux
issues spontanées des grossesses précédentes, soit à l’issue des
grossesses d’un groupe parallèle non traité, soit vis-à-vis d’un
autre antithrombotique. De fait, les recommandations thérapeutiques
issues de ces essais sont classées 2C dans le consensus de l’ACCP.
Dans ce contexte, certaines voies plaident pour la réalisations
d’essais contrôlés. Il faut cependant rappeler les particularités
de ce contexte clinique : sanction vitale en cas
d’échec ; conséquences psychologiques initiales mais surtout à
long terme, parfois déstructurantes ; image forte, dans les
fausses couches primaires, de l’interruption d’une lignée reliant
aux profondeurs de l’histoire du monde. L’éthique du placebo nous
semble ici discutable et ne doit pas céder devant un certain
extrémisme de l’ « evidence-based medicine ».
D’autant plus que les patientes, objectivement informées des
résultats disponibles, n’acceptent plus qu’exceptionnellement
l’hypothèse du placebo (dans notre récente simulation, après une
première fausse couche : 17 sur 125 auraient accepté
l’hypothèse d’un traitement placebo), rendant, même si l’on
parvenait à suffisamment inclure, les résultats douteux car biaisés
du fait même de cette sélection. On se souvient enfin que le
parachute, lors de son invention, n’a pas eu besoin d’être testé
contre le sac tyrolien pour s’imposer.
La question se pose de savoir si les HBPM peuvent être efficaces
sur tous les types de fausses couches. À partir de la
10e semaine, leur action sur l’hémostase incite à leur
développement, définissant la niche la plus évidente. Cependant,
avant 10 semaines, leurs effets en dehors de l’hémostase
(régulation du pouvoir invasif trophoblastique [17], de la
sécrétion d’IL-6 placentaire [18], interactions avec
l’heparin-binding EGF-like growth factor [19], etc.) pourraient
aussi influer sur le pronostic d’une grossesse débutante.
Les données disponibles rassurent sur la tolérance et l’adhésion
au traitement : risque d’ostéoporose ou de manifestation
hémorragique négligeable, risque de thrombocytopénie
immuno-allergique marginale sous couvert d’un surveillance
régulière de la numération plaquettaire (tous les 4 jours les
3 premières semaines puis, toutes les semaines) (AMM : deux
fois par semaine le premier mois puis, une fois par mois), rares
intolérances cutanées, traitement rapidement réalisé par la
patiente elle-même.
Dans un premier essai réalisé chez 30 femmes ayant développé 3
fausses couches spontanées avant 10 semaines d’aménorrhée et
porteuses d’une capacité fibrinolytique altérée, un traitement par
énoxaparine, 20 mg par jour, a permis, chez 20 d’entre elles,
d’obtenir 13 grossesses à succès [20].
B. Brenner publie en 2000 un essai fondateur portant sur 50
femmes, porteuses d’une thrombophilie biologique, ayant constitué
soit 3 fausses couches du 1er trimestre, soit 2 du
2e trimestre, soit une du dernier trimestre [21]. Elles
reçoivent 40 mg d’énoxaparine par jour, ou 80 à 120 mg par jour en
cas de thrombophilie composite, du diagnostic de la grossesse à
4 semaines après l’accouchement, plus 1 mg/j d’acide folique,
plus de l’aspirine faible dose en cas d’anticorps
antiphospholipides. Sur 61 grossesses, 75 % permettent la
naissance d’un enfant vivant normal contre 20 %
antérieurement. Il semble exister un effet-dose bénéfique de la
posologie d’HBPM, sans effet secondaire notable. Cela conduira le
même groupe, sur les même critères d’inclusion, à réaliser l’étude
Live-Enox, portant sur 180 femmes, comparant des posologies
d’énoxaparine de 40 mg et 80 mg par jour, sans trouver de
différence significative, la tolérance et l’effet bénéfique
(84 % vs. 78 %) étant confirmés, avec semble-t-il aussi
un effet bénéfique sur la prévention de l’éclampsie et de
l’hématome rétro-placentaire [22].
A. Sarto traite un collectif de 35 femmes porteuses de
thrombophilie biologique en leur faisant administrer 20 mg
d’énoxaparine par jour [23] : 17 ont constitué des fausses
couches précoces récidivantes « précliniques », 18 des
fausses couches « cliniques ». Le succès est obtenu
dans 85 % des cas, contre 15 % lors des grossesses
précédentes non traitées.
L’essai publié par H. Carp en 2003 [24] porte sur 85 femmes
ayant fait 3 fausses couches avant 20 semaines, et porteuses
d’une thrombophilie biologique ; 37 ont reçu 40 mg/j
d’énoxaparine à partir du test de grossesse positif, aboutissant à
70 % de naissances vivantes ; 48 n’ont pas eu de
traitement, se soldant par 44 % de naissances vivantes, le
bénéfice du traitement semblant surtout important en cas de fausse
couche primaire.
Nous avons enfin comparé, chez 160 femmes venant de développer,
lors de leur première ou seconde grossesse, une première fausse
couche spontanée inexpliquée à partir de la 10e semaine
de grossesse, et porteuses soit d’une mutation facteur V Leiden ou
prothrombine 20210A>G, soit d’un déficit en protéine S,
l’efficacité d’un traitement fait, à partir de la 8e
semaine, soit de 100 mg d’aspirine par jour, soit de 40 mg
d’énoxaparine par jour, toutes les patientes prenant aussi 5 mg
d’acide folique par jour avant la grossesse [25]. Cet essai
thérapeutique était niché dans les études cas-contrôle, en cours de
réalisation, Big NOHA First et Big NOHA Second (tableau 2), cette
dernière s’intéressant au risque de première fausse couche durant
la seconde grossesse. Les deux propositions thérapeutiques étaient
testées de façon équilibrée, après stratification des patientes
selon le type de thrombophilie biologique principale et leur
association avec un déficit en protéine Z ou des anticorps
anti-protéine Z. Les conditions de recrutement, sélection et
inclusion des patientes dans l’essai thérapeutique sont résumées
dans la ( figure
2 ). Finalement, 86 % des 80 grossesses menées sous
énoxaparine ont été heureuses contre seulement 29 % des 80
grossesses menées sous aspirine faible dose ; cet avantage est
présent au sein des 3 thrombophilies biologiques principales ;
l’existence d’un déficit associé en protéine Z ou d’anticorps
anti-protéine Z positifs est un élément péjoratif ; les
nouveaux-nés sous HBPM ont un poids final supérieur aux
nouveaux-nés sous aspirine (tableau 2( Tableau
2 )).
L’association mort fœtale-thrombophilie biologique semble donc
reposer sur des bases expérimentales animales, physiopathologiques
humaines et épidémiologiques qui se confortent. L’implication des
thrombophilies biologiques fréquentes et à risque thrombotique
faible se précise. Des solutions thérapeutiques se dessinent. Bien
des interrogations demeurent. Il faut maintenant gagner en rigueur
dans l’appréciation des diverses composantes, biologiques et
cliniques, qui alimentent ce risque multifactoriel ; le
préciser lors de la première grossesse ; l’analyser selon le
type de fausse couche et de thrombophilie biologique. Cela
permettra de préciser le profil des patientes à explorer et le
bénéfice que l’on peut en attendre. Il faudra enfin optimiser, en
relation avec l’ensemble de ces composantes, la proposition
thérapeutique.
[3]
Tableau 2 Principaux essais cliniques ayant évalué, en
cas d’antécédent de fausse couche associé à la présence d’une
prédisposition à la thrombose veineuse, l’effet des traitements
antithrombotiques sur l’évolution de la grossesse
|
Ref.
|
Patientes
|
Essai
|
Résultats
|
Effets indésirables
|
|
Gris J.C, et al. [20]
|
- N = 30,
- pas d’antécédent de thrombose, fausses couches inexpliquées,
primaires, 3 avant 10 semaines, hypofibrinolyse au test
d’occlusion veineuse.
- Caucasiennes méditerranéennes.
|
- Enoxaparine 20 mg/jour, vs. Chlorure de
moroxydine,
- 1200 mg/jour, 1 mois. Si disparition
hypofibrinolyse : tentative de grossesse sous traitement.
- Sinon : croisement.
- Monocentrique.
|
- Réponse biologique favorable, chez 20* des 29 femmes sous
énoxaparine 1e/2e ligne, chez 1 des 19 femmes
sous chlorure de moroxydine. Chez ces 20 femmes* :
- 16 nouvelles grossesses,
- 13 naissances vivantes.
|
Néant
|
|
Brenner B, et al. [21]
|
- N = 50,
- antécédent de thrombose possible, fausses couches
inexpliquées,
- au moins 3
- 1er trimestre (7-12 SA), ou 2
- 2e trimestre (12-24 SA),
- ou 1 à plus de 24 SA. Thrombophilie constitutionnelle, et/ou
acquise,
- et/ou MTHFR 677 TT.
- Parité origines juive/arabe.
|
- Ouvert prospectif, non-contrôlé, énoxaparine
- 40 mg/jour (n = 27),
- ou 80 à 120 mg/jour (n = 23)
- si thrombophilie composite.
- Plus aspirine 75 mg/jour
- si anticorps antiphospholipides. Début dès grossesse vérifiée,
jusqu’à 4e à 6e semaine du post-partum.
- Acide folique 1 mg/jour.
- Monocentrique.
|
- 61 grossesses traitées :
- 46 succès (75 %),
- 193 grossesses passées :
- 38 succès (20 %).
- Tendance à de meilleurs
- résultats avec les plus
- fortes doses ?
|
1 thrombose (1,6 %) 1 saignement modéré (hématome
sous-chorial)
|
|
Brenner B, et al. [22]
|
- Etude LIVE-ENOX.
- N = 180.
- Même critères que précédemment,
- mais pas d’antécédent de thrombose.
|
- Ouvert prospectif,
- non-contrôlé,
- comparatif de dose,
- énoxaparine 40 mg/jour vs 80 mg/jour.
- Début 5-10 SA,
- jusqu’à 6 semaines post-partum.
- Plus aspirine 75 mg/jour
- si anticorps antiphospholipides
- Multicentrique.
|
- 166 respects du protocole :
- 135 succès (81%) ;
- grossesses passées :
- 28% de succès.
- Enoxaparine 40 mg/j :
- succès 84 %, Enoxaparine 80 mg/j :
- succès 78 % (NS).
|
Réactions cutanées allergiques locales : 2,5%
|
|
Carp H, et al. [24]
|
- N = 85,
- fausses couches inexpliquées, primaires (45) ou secondaires
(40), au moins 3 consécutives,
- premier ou second trimestre.
- Pas d’antécédent de thrombose.
- Thrombophilie constitutionnelle,
- déficit antithrombine, protéine C ou S,
- mutation facteur V Leiden, allèle gène prothrombine
20210A,
- ou génotype MTHFR 677 TT (45 %)
|
- Ouvert prospectif, énoxaparine 40 mg/jour (n =
37)
- contre abstention (n = 48).
- Monocentrique.
|
- 37 grossesses traitées :
- 26 succès (70 %) ;
- 48 grossesses non traitées :
- 21 succès (44 %).
- Fausses couches primaires :
- 90 vs 48 %.
- Fausses couches secondaires :
- 47 vs 39 % (NS).
- Pas d’évidence de différence
- selon la thrombophilie associée.
|
- Saignements modérés
- aux points d’injection.
|
|
Gris J.C, et al. [25]
|
- N = 160, étude NOHA.
- Pas d’antécédent de thrombose,
- première fausse couche inexpliquée,
- -à partir de 10 SA
- -première ou seconde grossesse
- thrombophilie hétérozygote,
- -facteur V Leidein (72)
- -ou prothrombine 20210A (60)
- -ou déficit en protéine S (28)
- thrombophilies acquises négatives,
- -hyperhomocystéinémie
- -anticorps antiphospholipides.
|
- Ouvert prospectif, comparatif, randomisé,
- niché dans 2 études cas-contrôle
- sur le risque de première fausse couche,
- lors de la première grossesse :
- et lors de la seconde grossesse :
- Enoxaparine 40 mg/jour
- vs. aspirine, 100 mg/jour.
- Début à 8 SA, jusqu’à l’accouchement.
- Comparaison stratifiée
- sur le type de thrombophilie, sur l’existence associée
- d’un déficit en protéine Z
- ou/et d’anticorps anti-protéine Z.
- Plus acide folique, 5 mg/jour, débuté avant la grossesse
- Monocentrique régional.
|
- 80 grossesses sous énoxaparine :
- 69 succès (86 %),
- 80 grossesses sous aspirine :
- 23 succès (29 %).
- Supériorité énoxaparine sur aspirine
- significative pour les 3 thrombophilies :
- facteur V Leiden : 94 vs 33 %,
- facteur II 20210A : 80 vs 33 %,
- protéine S : 79 vs 7 %.
- Déficit associé en protéine Z,
- ou anticorps anti-protéine Z : pronostic thérapeutique
plus mauvais.
- Poids des nouveau-nés vivants de mère sous aspirine plus faible
que celui des nouveau-nés de mère sous énoxaparine ;
- retards de croissance néonataux.
- moins fréquents sous énoxaparine (10 %) que sous aspirine
(30 %)
|
- Ecchymoses
- aux points d’injection,
- ou provoquées par des chocs.
|
Références
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