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Effets cardiovasculaires des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 16, Numéro 6, 302-8, Juin 2004, Mini-revue


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Sébastien Hulot , Ivan Berlin , Service de pharmacologie, centre hospitalo-universitaire Pitié-Salpêtrière, 47, bd de l’Hôpital, 75013 Paris, France, jean-sebastien.hulot@psl.ap-hop-paris.fr, ivan.berlin@psl.ap-hop-paris.fr.

Résumé : À la différence des anti-dépresseurs tricycliques, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine sont dénués d’effets électrophysiologiques et présentent un profil de tolérance cardiovasculaire favorable. Ils offrent ainsi une option thérapeutique pour la prise en charge de la proportion importante de patients porteurs d’une cardiopathie (notamment ischémique) et présentant des symptômes dépressifs. Mais au-delà de leur tolérance, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine présentent des effets latéraux cardiovasculaires dont les mécanismes suggèrent un bénéfice thérapeutique supplémentaire chez ce type de patient. Ainsi, en inhibant le transporteur de la sérotonine, les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine diminuent le taux de sérotonine intra-plaquettaire et réduisent l’activation plaquettaire en addition aux autres anti-agrégants plaquettaires. Cet effet, considéré comme indésirable dans d’autres situations, peut être bénéfique dans certaines pathologies cardiovasculaires. De plus, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine sont capables de réguler la balance sympathique/parasympathique par des propriétés sympathico-inhibitrices. Ces deux mécanismes soutiennent l’hypothèse d’un bénéfice potentiel de l’utilisation des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine dans le domaine cardiovasculaire.

Mots-clés : dépression, recapture de sérotonine, agrégation plaquettaire, tonus sympathique, maladies cardiovasculaires

ARTICLE

Auteur(s) :, Jean-Sébastien Hulot*, Ivan Berlin

Service de pharmacologie, centre hospitalo-universitaire Pitié-Salpêtrière, 47, bd de l’Hôpital, 75013 Paris, France
*jean-sebastien.hulot@psl.ap-hop-paris.fr, ivan.berlin@psl.ap-hop-paris.fr

La dépression est une pathologie psychiatrique pouvant avoir de fortes relations avec le système cardiovasculaire. D’une part, de nombreuses études épidémiologiques ont montré que la dépression augmente le risque de mortalité cardiovasculaire chez les individus sans cardiopathie connue (de 1,5 à 2 fois) mais aussi et d’autant plus chez les individus présentant une cardiopathie ischémique (de 3 à 4 fois) [1] ou ayant eu un pontage aorto-coronaire [2]. Le mécanisme exact de cette association reste encore hypothétique mais pourrait être lié à une augmentation de l’activité plaquettaire [3] ainsi qu’à une dérégulation de la balance sympathique / parasympathique chez le sujet déprimé [4]. D’autre part, la prévalence de la dépression chez les individus coronariens est élevée puisqu’on estime [1] qu’environ 40 % des patients ayant eu un infarctus du myocarde présentent des signes de dépression et que 20 à 25 % présentent des symptômes de dépression majeure selon la définition consensuelle du DSM IV [5].Alors que ces éléments orientent vers une prise en charge thérapeutique active de ce facteur de risque fréquent, seule une minorité de patients déprimés et porteurs d’une pathologie ischémique cardiovasculaire reçoivent un traitement pour leur dépression. L’explication de ce paradoxe tient en partie aux caractéristiques pharmacologiques et au profil d’effets indésirables de la pharmacopée anti-dépressive. Les anti-dépresseurs tricycliques possèdent des propriétés similaires à des anti-arrythmiques de classe Ia, et peuvent ainsi induire des phénomènes toxiques cardiaques (ils sont pro-arrythmogènes) bien connus en cas de surdosage mais retrouvés aussi à des taux sanguins thérapeutiques dans un contexte de maladie ischémique cardiaque sous-jacente. Ceci a amené à une contre-indication de leur utilisation chez les patients ayant présenté un infarctus du myocarde récemment et à une précaution d’emploi chez les patients porteurs d’affections cardiovasculaires. L’arrivée dans les années 1990 d’une nouvelle classe d’anti-dépresseurs, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ou ISRS (tableau 1( Tableau 1 )) a offert de nouvelles perspectives. De nouvelles études cliniques notamment dans le post-infarctus sont venues confirmer leur bonne tolérance cardiovasculaire, et les ISRS semblent aujourd’hui comme le traitement anti-dépresseur de première intention des sujets ayant une cardiopathie ischémique. Pourtant au-delà des considérations de tolérance, des études nouvelles ont établi que les ISRS disposeraient d’effets latéraux cardiovasculaires propres dont un certain nombre pourraient même être bénéfiques pour la prise en charge des individus porteurs de cardiopathie.

Caractéristiques des effets latéraux cardiovasculaires des ISRS

Repolarisation et conduction cardiaque

Parce qu’il s’agit de l’un des principaux effets cardiovasculaires des anti-dépresseurs tricycliques, d’assez nombreuses études ont évalué l’effet des ISRS sur la conduction et la repolarisation cardiaque. À la différence des tricycliques qui provoquent des effets semblables aux quinidiniques aboutissant à un ralentissement de la conduction intra-ventriculaire avec allongement de l’espace PR, QRS et de l’intervalle QT sur l’électrocardiogramme, les ISRS semblent avoir un effet électrophysiologique cardiaque faible et sans répercussion clinique.

Même s’il existe expérimentalement des preuves d’un blocage des courants calciques par certains ISRS [6] et que les ISRS peuvent induire une bradycardie modérée chez les patients traités au long cours, cet effet ne semble pas pouvoir être responsable à lui-seul de manifestations électrocardiographiques et cliniques. Des cas exceptionnels de bradycardie asymptomatique et/ou de syncopes ont été rapportés sous fluoxétine et citalopram mais sans certitude du lien avec la prise de ces molécules. Au contraire, les ISRS sont préconisés par certains dans la prise en charge thérapeutique des syncopes vaso-vagales réfractaires aux traitements habituels [7]. Le mécanisme de ce bénéfice pourrait passer par l’action des ISRS sur la balance sympathique / parasympathique (ci-après).

De même, les ISRS sont considérés comme n’induisant pas de torsades de pointes. Néanmoins, il n’est pas possible, en l’état actuel des connaissances, d’affirmer leur totale innocuité notamment chez les sujets qui seraient porteurs, avant la mise en route du traitement, de troubles conductifs intra-cardiaques ou d’anomalies (congénitales ou autres) de la repolarisation. Cependant, il n’existe pas de contre-indication à leur utilisation dans cette situation et une surveillance électrocardiographique sera conseillée.

Par contre, une attention toute particulière doit être apportée à l’utilisation concomitante des ISRS et de médicaments susceptibles d’avoir des effets électrophysiologiques. En effet, les ISRS sont pour la plupart d’assez puissants inhibiteurs enzymatiques [8] (tableau 2( Tableau 2 )) susceptibles d’entraîner des interactions médicamenteuses d’ordre pharmacocinétique et de renforcer les effets indésirables de certains médicaments. Néanmoins, comme les voies de métabolisme inhibées varient assez fortement entre les ISRS, les potentielles interactions médicamenteuses diffèrent entre les différentes molécules et les associations devront être évaluées à chaque prescription [9]. Comme indiqué dans le tableau 2, de nombreux médicaments ayant des effets cardiovasculaires sont susceptibles d’interagir avec les ISRS. Le cytochrome P450 2D6 intervient par exemple dans le métabolisme de nombreux médicaments ayant des effets cardiovasculaires. C’est notamment le cas des anti-arrythmiques (flécaïne), de certains béta-bloquants (métoprolol) mais aussi des anti-dépresseurs tricycliques dont nous avons rappelé les effets quinidine-like. De manière similaire, des cas d’hémorragies sous association antivitamines K – ISRS ont été rapportés et pourraient être liés à une augmentation de l’exposition aux anticoagulants par l’inhibition enzymatique des cytochromes 2C9. On soulignera enfin qu’un certain nombre de ces cytochromes (2D6, 2C9, 2C19 notamment) sont soumis à des variations génétiques qui prédisent fortement le niveau d’activité enzymatique. Les explorations pharmacogénétiques qui commencent à mettre en évidence le rôle de ces variants sur les comportements pharmacocinétiques et pharmacodynamiques de certains médicaments, pourraient à l’avenir apporter un éclairage nouveau sur ce point.
Tableau 1 Caractéristiques des principaux ISRS disponibles en France en 2004. Le sigle indique la commercialisation de médicaments génériques

DCI

Nom commercial

Forme

Posologie chez l’adulte

Fluoxétine

Prozac®

Gélules 20 mg

20 mg jusqu’à 60 mg/j

Fluoxétine

Comprimés 20 mg

Solution buvable

Fluvoxamine

Floxyfral®

Comprimés 50 ou 100 mg

50 à 100 mg jusqu’à 300 mg/j en plusieurs prises

Fluvoxamine

Sertraline

Zoloft®

Gélules 25 ou 50 mg

50 mg jusqu’à 200 mg/j

Paroxetine

Deroxat®

Comprimés 20 mg

20 mg jusqu’à 50 mg/j

Divarius®

Paroxétine

Citalopram

Seropram®

Comprimés 20 mg

20 mg jusqu’à 60 mg/j

Citalopram

Solution buvable 40 mg


Tableau 2 Principaux cytochromes (CYP) mis en jeu dans le métabolisme des ISRS et principales interactions pharmacocinétiques prévisibles

ISRS

Voie de métabolisme

Inhibition

Exemple d’interactions par CYP

Citalopram

2C19 3A4

-

1A2 :

Tricycliques

2D6 :

Fluoxétine

> autres CYP

2D6 (fort)

Flecaïnide

2C19

Tricycliques

3A4

3A4 :

Fluvoxamine

> 1A2

1A2

Quinidine

2C19

Anti-convulsivants (carbamazépine)

2D6 (modéré)

Macrolides

2C9 (modéré)

2C19 :

3A4 (modéré)

Anti-convulsivants (phénytoïne)

Paroxetine

2D6

2D6 (fort)

2C9 :

Sertraline

> autres CYP

2D6 (modéré)

Antivitamines K (coumadine / warfarine)

Inotropisme

Alors qu’il est connu que les agents tricycliques dépriment la contractilité myocardique chez l’homme de manière dose-dépendante et indépendamment de leur effet sur le système de conduction cardiaque, les quelques données disponibles sur l’effet des ISRS orientent vers une absence d’effet sur la force contractile cardiaque. Chez 12 sujets sains, les ISRS en administration aiguë ou chronique ne modifient que peu les paramètres d’effort. De même, un suivi de 27 sujets déprimés atteints de cardiopathies diverses a montré une discrète augmentation de la fraction d’éjection systolique (augmentation relative de 7 %) après 7 semaines de traitement en ouvert par fluoxétine [10].

Système nerveux autonome

La dépression est associée à une altération de la balance sympathique / parasympathique. Chez les patients présentant des symptômes de dépression majeure sans autres pathologies, les taux plasmatiques et urinaires de catécholamines et la vitesse de renouvellement de la noradrénaline sont augmentés [11] de même que les taux de glucocorticoïdes circulants. Ces modifications traduisent une hyperactivité de l’axe hypothalamo-surrénalien. Ceci aboutit à une hyperactivité sympathique dont on connaît les effets délétères chez les patients avec une pathologie cardiaque. Cette augmentation de l’activité sympathique est un prédicteur fort de la mortalité post-infarctus et est un mécanisme plausible expliquant l’augmentation de la mortalité cardiovasculaire des sujets dépressifs avec cardiopathie ischémique [4]. Mais cette constatation pourrait aussi ouvrir la voie à de nouvelles applications thérapeutiques. Ainsi, au-delà de la seule prise en charge des symptômes dépressifs, un traitement susceptible de pouvoir lutter contre cette dysfonction du système autonome pourrait apporter un bénéfice cardiovasculaire potentiel.

Alors que les anti-dépresseurs tricycliques possèdent des effets anti-cholinergiques liés à un antagonisme des récepteurs muscariniques, il apparaissait logique de considérer que les ISRS, dont le mécanisme d’action diffère, ne présentaient pas d’effets sur le système nerveux autonome. Pourtant, certaines études cliniques laissent à penser que les ISRS peuvent jouer sur la régulation de la balance sympathique/parasympathique par des propriétés sympathico-inhibitrices [12]. Ainsi, la sertraline diminue après deux jours de traitement le niveau d’activité sympathique (diminution du taux de noradrénaline circulant) chez les sujets sains [13]. Surtout, chez des sujets déprimés ayant présenté un infarctus du myocarde, la sertraline (50 mg/j) accélère significativement, par rapport au placebo, la récupération de la fonction cardiaque autonome jugée sur des indices de variabilité sinusale (écart type des intervalles RR des 24 heures notamment) [14]. L’amélioration de ce marqueur dont la valeur pronostique dans le post-infarctus est bien établie, laisserait donc entrevoir un potentiel bénéfice d’un effet latéral des ISRS dans cette indication.

Pression artérielle et chutes

À la différence des tricycliques, les ISRS ne semblent pas induire d’hypotension orthostatique [15] et la fluoxétine pourrait même améliorer les paramètres hémodynamiques de sujets parkinsoniens souffrant d’hypotension orthostatique [16]. Pourtant, deux études récentes ont montré que le nombre de chutes de sujets déprimés, âgés ou non, est augmenté chez les patients sous anti-dépresseurs. Il n’existait pas dans ces études de différence significative entre les anti-dépresseurs tricycliques et les ISRS. De plus, l’existence d’une relation dose-effet ou de différence entre les molécules restent des questions en suspens.

Hémorragies et plaquettes

En 1999, une étude cas-contrôle [17] rapportait un risque trois fois plus important des saignements d’origine digestive haute chez les sujets traités par ISRS par rapport aux autres anti-dépresseurs, notamment tricycliques. Cette observation est confirmée par une large étude de cohorte de 317 824 sujets [18] ayant de plus établi un lien entre le risque de saignement et le degré d’inhibition de la recapture de sérotonine jugé sur l’affinité expérimentale des différents anti-dépresseurs pour le transporteur de sérotonine (tableau 3( Tableau 3 )).

Le mécanisme d’action passe par une diminution du taux de sérotonine intra-plaquettaire sous ISRS. La sérotonine est en effet stockée dans les granules plaquettaires, d’où elle est relarguée en cas d’activation. Elle contribue alors à l’agrégation plaquettaire notamment en présence d’autres facteurs proagrégants tels que l’épinephrine ou l’ADP. Les plaquettes, qui ne disposent pas d’outil pour la synthèse directe de la sérotonine, recapturent celle-ci dans le sang. L’inhibition de la recapture de la sérotonine empêche la plaquette de se recharger et joue ainsi un rôle inhibiteur de l’activation plaquettaire [19]. Néanmoins, comme indiqué dans le tableau 3, l’affinité pour le transporteur de sérotonine varie entre les molécules ISRS et l’inhibition de l’activation plaquettaire semble être liée à cette affinité. Il est important de noter qu’on ne peut donc parler d’effet classe concernant cet effet qui ne semble être retrouvé que pour les ISRS de haute affinité (paroxetine, sertraline et fluoxetine).

L’utilisation des ISRS à forte affinité pour le transporteur de sérotonine chez les patients atteints de coronaropathies représenterait donc un avantage attrayant et ceci d’autant plus qu’en présence d’un état dépressif il a été rapporté un état d’hypercoagulabilité [3, 20]. Cet état d’hypercoagulabilité semble de mécanisme multiple mais passe, entre autre, par une dérégulation de la voie sérotoninergique incluant une augmentation des récepteurs 5HT2 à la surface plaquettaire.

L’utilisation de la sertraline chez des sujets déprimés sans cardiopathies réduit ex vivo, après 3 semaines de traitement, l’activation plaquettaire induite par le collagène [21]. Une étude de la fonction plaquettaire menée chez des patients déprimés ayant présenté un syndrome coronarien aigu [22] (issus d’un sous-groupe de l’étude Sadhart (ci-après)) a montré qu’un traitement par sertraline est associé avec une diminution du relargage de bio-marqueurs d’activation plaquettaire (β-thromboglobuline et P et E-sélectine). De plus, cette inhibition de l’activation plaquettaire sous ISRS était observée malgré l’association aux anti-agrégants plaquettaires classiques (aspirine, clopidrogrel), ce qui pourrait donc suggérer un effet additionnel des ISRS.
Tableau 3 Degré d’affinité pour le transporteur de sérotonine selon les ISRS et conséquences sur l’agrégation plaquettaire

ISRS

Affinité pour le transporteur de sérotonine

Effet sur l’agrégation plaquettaire

Paroxetine

Haute (Kd < 1 nmol)

Inhibition

Sertraline

Haute (Kd < 1 nmol)

Inhibition

Fluoxetine

Haute (Kd < 1 nmol)

Inhibition

Citalopram

Intermédiaire (Kd 1-10 nmol)

?

Fluvoxamine

Intermédiaire (Kd 1-10 nmol)

?

Troubles ioniques

Les ISRS sont susceptibles d’induire des hyponatrémies, parfois profondes (< 110 mmol/L) et dont le mécanisme serait médié par une sécretion inappropriée d’hormone anti-diurétique (SIADH). Cet effet est d’autant plus marqué qu’il s’agit de sujets âgés (plus de 65 ans) et/ou traités par diurétiques [23], patients fréquemment rencontrés en cardiologie.

ISRS et morbi-mortalité cardiovasculaire

À la différence des anti-dépresseurs tricycliques, les ISRS semblent donc présenter un profil de tolérance cardiaque très favorable et s’imposent comme le traitement de première intention des sujets déprimés présentant une cardiopathie. De plus, au-delà de la prise en charge du syndrome dépressif, leurs propriétés inhibitrices de l’activation plaquettaire et les effets sur le système nerveux autonome (plus particulièrement la diminution de l’activation sympathique) suggèrent même des mécanismes bénéfiques supplémentaires chez ce type de patient. L’étude ENRICHD [24] a fourni récemment quelques arguments dans ce sens. Dans cet essai clinique, la prise en charge habituelle a été comparée à une prise en charge psychologique suivie d’un traitement médicamenteux anti-dépresseur (préférentiellement la sertraline) chez les patients non-répondeurs ou les plus sévèrement déprimés. 2 481 patients présentant des signes de dépression mineure ou majeure (selon les critères du DSM IV) ou socialement isolés et ayant présenté un infarctus du myocarde ont été inclus. Au terme d’un suivi d’un peu plus de 2 ans, il n’existe aucune différence significative dans la survie des deux groupes alors même que les symptômes dépressifs se sont significativement améliorés dans le groupe d’intervention psychologique. La prise en charge par des moyens non-pharmacologiques de la dépression ne semble donc pas pouvoir modifier la morbi-mortalité cardiovasculaire. Mais de manière très intéressante, il est aussi rapporté dans cet essai une diminution significative du risque d’infarctus et de décès (HR : 0,58 IC 95 % [0,36-0,94]) chez les individus (environ 20 %) recevant un ISRS quel que soit le groupe d’intervention. Même si ces informations sont à considérer avec prudence compte-tenu de limites méthodologiques, elles suggèrent que le bénéfice du traitement par ISRS des patients coronariens pourrait d’une part exister et être, d’autre part, indépendant de leurs effets propres sur la dépression.

ISRS et prévention primaire des accidents cardiaques et vasculaires

En 2001, Sauer et al. retrouvaient pour la première fois une réduction significative du risque de survenue du premier infarctus sous ISRS (odds ratio ajusté : 0.35 ; IC 95 % [0,18-0,68] p < 0,01) en comparant 653 individus fumeurs à 2 990 contrôles appariés [25]. Plus récemment, la même équipe rapportait dans une étude cas-contrôle plus large ayant comparé 1 080 patients avec un premier infarctus du myocarde (fumeurs ou non) à 4 256 contrôles appariés, que cet effet protecteur était plus particulièrement associé au traitement par anti-dépresseurs à forte affinité pour le transporteur de sérotonine : paroxétine, fluoxetine, sertraline mais aussi la clomipramine (anti-dépresseur tricyclique). L’analyse multivariée était ajustée sur les facteurs de risque cardiovasculaires et les co-médications notamment anti-agrégantes et retrouve une diminution significative du risque de survenue d’un infarctus de 41 % (IC 95 % [9 %-61 %], p = 0,02) non retrouvé sous autres anti-dépresseurs tricycliques ou atypiques [26]. Cet effet reste significatif lors de l’analyse isolée de l’effet des ISRS à forte affinité (paroxétine, fluoxetine, sertraline). Néanmoins, il n’est plus significatif lorsque l’analyse prend en compte l’ensemble des ISRS (en incluant le citalopram et la fluvoxamine) et pose la question d’une hétérogénéité d’effet, notamment liée aux différences sur la fonction plaquettaire, entre les différentes molécules de cette classe.

Cet effet protecteur ne semble néanmoins pas être observé dans la prévention primaire de l’ensemble des accidents vasculaires ischémiques. Une autre large étude cas-contrôle étudiant le risque d’accident vasculaire cérébral (4 765 cas dont 659 accidents vasculaires hémorragiques et 2 717 accidents vasculaires ischémiques ; 40 000 contrôles) ne retrouve ni augmentation du risque d’accident vasculaire cérébral hémorragique lors d’une exposition aux ISRS ni diminution du risque d’accident vasculaire cérébral ischémique [27]. L’existence d’un rôle protecteur cardiovasculaire des ISRS reste donc encore discutable et de nouvelles études épidémiologiques larges sont attendues pour étayer cette hypothèse.

ISRS et prévention secondaire des accidents cardiaques

L’étude SADAHRT [28] est la première étude randomisée, multicentrique, ayant évalué la tolérance et l’efficacité d’un ISRS (sertraline) comparativement à un placebo chez des patients ayant présenté un syndrome coronarien aigu (infarctus du myocarde ou angor instable) avec symptômes de dépression majeure. Le critère primaire de jugement de cette étude qui a inclus 369 patients reposait sur l’évolution de la fraction d’éjection ventriculaire gauche sur laquelle il n’a été retrouvé aucune différence significative. Mais cette étude est la première à démontrer la très bonne tolérance d’un ISRS dans la prise en charge de la dépression après un épisode coronarien aigu (tableau 4( Tableau 4 )). De plus, une tendance intéressante à la réduction de la mortalité ou la récidive d’infarctus (-30%) a été notée. Cette tendance n’était pas significative mais cette étude n’avait pas la puissance suffisante pour démontrer cet effet. De nouvelles études sont en cours pour tenter de démontrer le bénéfice du traitement anti-dépresseur par ISRS sur la morbidité-mortalité cardiovasculaire.
Tableau 4 Evénements cardiovasculaires observés dans l’étude SADHART28 après 16 semaines de traitement

Sertraline

Placebo

Différence

Fréquence cardiaque

64 ± 12

66 ± 12

NS*

Pression artérielle

Systolique

127 ± 18

130 ± 21

NS

Diastolique

76 ± 10

77 ± 11

NS

ECG

PR (ms)

167 ± 27

173 ± 26

NS

QTc (ms)

418 ± 27

419 ± 31

NS

> 450 ms (%)

12 %

13 %

NS

Décès

2/186

5/183

0,39 IC95 % [0,08-1,39]*

Infarctus du myocarde

5/186

7/183

0,70 IC95 % [0,23-2,16]*

Angor

26/186

30/183

0,85 IC95 % [0,53-1,38]*

Accident vasculaire cérébral

2/186

2/183

0,98 IC95 % [0,14-6,93]*

Insuffisance cardiaque congestive

5/186

7/183

0,70 IC95 %[0,23-2,16]*

Critère combiné

32/186

41/183

0,77 IC95 % [0,51-1,16]*

*non-significative.

Conclusion

Les ISRS représentent une avancée thérapeutique indéniable dans la prise en charge thérapeutique anti-dépressive des patients présentant une pathologie cardiovasculaire. La question de leur tolérance cardiaque ne fait plus tellement débat aujourd’hui et ces médicaments s’imposent sans contestation comme traitement de première intention par rapport aux anti-dépresseurs tricycliques. Les arguments en faveur de l’action des ISRS sur la fonction plaquettaire et la balance sympathique/parasympathique orienteraient même vers un bénéfice additionnel chez les patients présentant une cardiopathie. La preuve de leur bénéfice chez ces patients en présence de syndrome dépressif ou non sera probablement à court terme un débat d’actualité.

Références

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