ARTICLE
Auteur(s) : Stéphane Mouly, Isabelle Mahé, Irène Jarrin,
Jean-François Bergmann
Clinique thérapeutique, Service de Médecine Interne A, Hôpital
Lariboisière, 2, rue Ambroise-Paré, 75010 Paris, France
Généralités – Le concept de métabolisme
intestinal
Pour les médicaments ingérés par voie orale, l’intestin grêle
humain constitue la première barrière contre la pénétration des
xénobiotiques dans l’organisme. Les principales enzymes de
détoxification de l’organisme sont les cytochromes P450 (CYP),
localisés dans le réticulum endoplasmique des cellules [1, 2]. Les
CYP sont responsables du métabolisme et de l’élimination de la
grande majorité des médicaments commercialisés. Leur expression
variable d’un individu à l’autre rend compte des différences
observées dans la biodisponibilité de certains médicaments, et par
conséquent leur efficacité et toxicité. Jusqu’en 1992, le foie
était considéré comme le site principal de détoxification des
xénobiotiques de par sa richesse en CYP, et notamment en CYP3A4 qui
constitue la voie métabolique principale de plus de 60 % des
médicaments actuellement commercialisés [1, 2]. L’identification
récente de grandes quantités de CYP, notamment de CYP3A4 au niveau
des cellules intestinales humaines, a permis de confirmer le rôle
de barrière de détoxification joué par l’intestin grêle chez
l’homme (figure 1).
L’importance de l’intestin grêle au cours du métabolisme et de
l’élimination des médicaments a été précisé lors des premières
interactions médicamenteuses observées avec certains aliments ou
boissons non métabolisées par le foie, en particuliers avec le jus
de pamplemousse.
L’effet du jus de pamplemousse sur les concentrations plasmatiques
des médicaments fut identifié pour la première fois par hasard en
1989, lors d’une étude de l’effet de l’alcool sur la
pharmacocinétique d’un antagoniste calcique, la félodipine [3]. Les
auteurs avaient en effet ajouté du jus de pamplemousse à l’alcool
afin d’en masquer le goût. Les concentrations plasmatiques de
félodipine furent multipliées par cinq ou plus en association avec
le jus de pamplemousse avec pour conséquence une fréquence accrue
de survenue d’hypotension orthostatique. Depuis 1989, de très
nombreuses interactions impliquant différentes classes
médicamenteuses, dont les statines, ont été observées avec le jus
de pamplemousse, avec pour conséquence, une augmentation de
l’efficacité mais aussi de la toxicité médicamenteuse, sans
augmentation de la demi-vie d’élimination (tableau 1).
Tableau 1. Liste non-exhaustive
des médicaments impliqués dans les interactions avec le jus de
pamplemousse [1, 8, 10].
|
Médicament |
Biodisponibilité (%) |
↑
de l’aire sous la courbe (%) |
↑
du pic (Cmax) (%) |
Conséquences |
|
Felodipine |
– |
– |
– |
– |
|
Nifédipine |
– |
– |
– |
– |
|
Nitrendipine |
– |
– |
– |
– |
|
Nimodipine |
5-40 |
150-300 |
150-400 |
Hypotension |
|
Nicardipine |
– |
– |
– |
Orthostatique |
|
Nisoldipine |
– |
– |
– |
Malaises |
|
Verapamil |
– |
– |
– |
– |
|
Terfenadine |
5 |
250 |
350 |
Torsade de pointe |
|
Saquinavir |
1-4 |
200 |
|
Effet bénéfique* |
|
Triazolam |
30-40 |
150 |
140 |
Somnolence |
|
Midazolam |
– |
– |
– |
– |
|
Ciclosporine |
20 |
150 |
150 |
Effet bénéfique* |
|
Simvastatine |
– |
900-1 600 |
400-900 |
– |
|
Lovastatine |
5-20 |
900-1 600 |
600-1 200 |
Rhabdomyolyse |
|
Atorvastatine |
– |
250 |
200 |
– |
* Le jus de pamplemousse est utilisé pour augmenter la
biodisponibilité de Saquinavir et de Ciclosporine et réduire la
variabilité inter- et intra- individuelle de leur absorption
intestinale.
Mécanisme physiopathologique
Toutes ces interactions ont en commun de survenir avec des
molécules qui subissent un important métabolisme au niveau
intestinal par le CYP3A4 (figure 1) limitant
ainsi leur absorption et à l’origine une biodisponibilité faible et
variable [4]. Parmi les nombreuses substances identifiées dans le
jus de pamplemousse, deux furanocoumarines, la
6’7’-dihydroxybergamottine et la bergamottine, présentes en grande
quantité, ont un pouvoir inhibiteur spécifique et puissant de
l’activité CYP3A4 intestinale [5]. Cette inhibition survient moins
de 4 h après l’ingestion de jus de pamplemousse et se
caractérise par une chute du contenu intestinal en CYP3A4 pouvant
survenir après l’ingestion d’un simple verre de 150 à 200 mL
de pamplemousse fraîchement pressé ou concentré [5, 6]. La majorité
des jus de pamplemousse commercialisés peuvent donc être à
l’origine des interactions médicamenteuses décrites avec une
ampleur variable qui dépend de la concentration en
6’7’-dihydroxybergamottine et bergamottine de chaque préparation
qui ne figure évidemment pas sur l’étiquette commerciale [3, 5, 6].
De plus, cet effet inhibiteur est prolongé au moins 3 j après
une prise unique d’environ 200 mL, temps nécessaire à la
néosynthèse intestinale de CYP3A4 actif, détruit par les
furanocoumarines (inhibition dite « suicide ») [7,
8].
Statines et jus de pamplemousse
Parmi les nombreuses statines actuellement commercialisées, la
simvastatine, la lovastatine et l’atorvastatine sont caractérisées
par une faible biodisponibilité, de l’ordre de 5 à 20 %, du
fait d’un métabolisme intestinal extensif et variable qui dépend du
CYP3A4, et présentent donc un risque majeur d’interaction
médicamenteuse [9]. Inversement, la pravastatine, non métabolisée
par les CYP et la fluvastatine, métabolisée par le CYP2C9 (isoforme
insensible à l’effet du jus de pamplemousse) ne semblent pas
interagir avec le jus de pamplemousse [9]. La prise de jus de
pamplemousse augmente les concentrations de simvastatine d’un
facteur de 9 à 16 et celles de simvastatine acide (métabolite actif
hydrosoluble) d’un facteur 7 [10]. De plus, l’activité
inhibitrice de l’HMG-CoA réductase de la simvastatine est
multipliée par trois en présence de jus de pamplemousse. Cette
interaction a par ailleurs été confirmée in vitro sur
microsomes hépatiques, en utilisant les deux principales
furanocoumarines contenues dans le jus de pamplemousse et
impliquées dans l’inhibition enzymatique du CYP3A4 [11]. De la même
façon, la prise de jus de pamplemousse augmente les concentrations
de lovastatine d’un facteur 12 à 15, et celles de la lovastatine
acide (métabolite actif) d’un facteur 4 à 5 [12]. Pour ces
deux statines, la variabilité inter-individuelle de cette
interaction médicamenteuse est très importante (certains sujets
ayant une augmentation d’un facteur de 25 à 30 des concentrations
de statine [10, 102], principalement liée à la variabilité
inter-individuelle d’expression et d’activité du CYP3A4 intestinal
[3, 4, 13].
Conséquences pratiques pour le clinicien prescripteur
Les conséquences cliniques de n’importe quelle interaction
médicamenteuse sont multifactorielles et dépendent essentiellement
de la nature du médicament considéré (index thérapeutique), du
terrain du patient (comorbidité, polymédication) et des horaires de
prise des différents protagonistes impliqués dans l’interaction [3,
7, 8, 14]. En règle générale, un doublement des concentrations
sériques est au minimum nécessaire pour alerter le clinicien sur
les risques potentiels de toxicité accrue au décours de
l’interaction médicamenteuse considérée [3, 14]. Compte tenu de
l’interaction majeure observée entre statines et jus de
pamplemousse [10-12] (tableau 1) et
les millions de patients potentiellement concernés par cette
association, la consommation de ce dernier devrait être
théoriquement contre-indiquée chez tout patient qui suit un
traitement au long cours par simvastatine, lovastatine ou
atorvastatine [9]. L’augmentation d’un facteur 3 de l’activité
thérapeutique et potentiellement de la toxicité musculaire observée
avec simvastatine [10] pourrait aussi inciter le clinicien à
réduire la posologie de statine d’un facteur 3 en cas de
consommation régulière de jus de pamplemousse, mais ceci n’a jamais
été validé. Enfin, une dernière possibilité pourrait être le
respect d’un délai d’au moins 24 heures entre la prise de
statine et celle de jus de pamplemousse. En effet, comparativement
à une prise simultanée, un délai de 24 h entre la prise de
simvastatine et celle de jus de pamplemousse réduit de près de
90 % l’effet de ce dernier sur la pharmacocinétique de
simvastatine [8, 15]. Lorsque ce délai est porté à 3 jours ou
plus, il n’existe plus d’interaction pharmacocinétique, ni
dynamique entre statine et jus de pamplemousse [15]. Cependant, la
fréquence de prise des statines est quotidienne en pratique. Par
conséquent, en l’absence de test prédictif individuel du
métabolisme intestinal, reflet indirect probable de l’amplitude
potentielle de cette interaction, la consommation de jus de
pamplemousse doit être déconseillée en cas de prescription de
statine. Alternativement, la pravastatine, la fluvastatine ou très
prochainement la rosuvastatine [16] doivent être préférées en cas
de consommation régulière de jus de pamplemousse. n
Références
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révisée. AstraZeneca. Rueil-Malmaison, France, février 2004.
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