ARTICLE
Auteur(s) : Alexandra Miranville, Max Lafontan, Anne
Bouloumié1
Inserm U586, Institut Louis Bugnard, hôpital de Rangueil, 1,
avenue Jean Poulhès, 31403 Toulouse cedex 04, France
1 Institut fr Kardiovaskuläre Physiologie, Klinikum der
JWGoethe Universität, D-60 596 Frankfurt/Main, Allemagne
La leptine et le contrôle des étapes de l’angiogenèse
L’angiogenèse correspond à la formation de nouveaux vaisseaux à
partir de vaisseaux pré-existants. Ce phénomène accompagne et
participe à la formation et à la réorganisation des tissus. Il est
finement régulé de manière spatiale et temporelle par le biais
d’une balance entre facteurs pro- et anti-angiogéniques et se
déroule en plusieurs étapes faisant intervenir divers facteurs
ainsi que différents types cellulaires de la paroi vasculaire [1].
L’angiogenèse est déclenchée par l’expression de facteurs
pro-angiogéniques tels que le VEGF (vascular endothelial growth
factor) et le FGF (fibroblast growth factor). Le VEGF
stimule la libération de monoxyde d’azote par les cellules
endothéliales (NO) et par conséquent déclenche une vasodilatation,
ainsi qu’une augmentation de la perméabilité vasculaire. Les
cellules endothéliales ainsi activées sécrètent des protéases
telles que les MMPs (matrix metalloproteinases) et des
activateurs du plasminogène (u-PA et t-PA), responsables de la
dégradation de la lame basale. Ce remodelage matriciel permet d’une
part la migration des cellules endothéliales et la formation d’un
bourgeon vasculaire et d’autre part la libération et l’activation
de facteurs de croissance associés à la matrice tels que le FGF-2,
responsables de la stimulation de la prolifération des cellules
endothéliales et de l’allongement des vaisseaux néoformés. La
stabilisation de la structure vasculaire est assurée par le
recrutement de péricytes et de cellules musculaires lisses, stimulé
par le PDGF (platelet-derived growth factor) ainsi que la
production de composants de la matrice extracellulaire induite par
le TGF-β (tumor growth factor-β).
Les adipocytes sont la source principale de leptine, elle est
également sécrétée par le placenta, l’estomac, le muscle
squelettique et quelques tissus fœtaux. Les taux sériques de
leptine sont globalement proportionnels à l’extension de la masse
adipeuse et 60 à 90 % de la leptine plasmatique est liée à des
protéines ou à son récepteur soluble circulant Ob-Re. La leptine
exerce ses effets via sa liaison avec des récepteurs membranaires
de type récepteurs aux cytokines (Ob-R). Elle joue ainsi un rôle
déterminant au niveau central sur le contrôle de la prise
alimentaire et des dépenses énergétiques. Au niveau périphérique,
en dehors de ses effets endocrines et métaboliques, la leptine est
impliquée dans le contrôle de l’hématopoïèse, dans la réponse
immunitaire et la reproduction [2]. Les effets pro-angiogéniques
directs de la leptine ont été décrits en 1998. En effet, les
premiers travaux ont décrit la présence du récepteur Ob-Rb sur les
cellules endothéliales humaines ainsi qu’un effet stimulant de la
leptine sur la prolifération et la migration des cellules
endothéliales dans des modèles in vitro [3, 4]. De plus,
l’utilisation de modèles d’angiogenèse in vivo tels que
l’application de leptine sur la membrane chorioallantoïque
d’embryon de poulet [3] ou sur la cornée de rat [4] a permis de
confirmer l’induction de la formation de nouveaux vaisseaux
sanguins par la leptine. Les études suivantes ont confirmé ces
effets pro-angiogéniques de la leptine. Les travaux de Cao et
al. [5] ont démontré que la leptine était capable d’augmenter
la perméabilité vasculaire et ceux de Vecchione et al. [6]
ont mis en évidence les effets stimulateurs de la leptine sur la
production endothéliale de NO. De plus, la leptine pourrait
également stimuler la production endothéliale de métalloprotéinases
(MMPs) [7] ainsi que la synthèse de TGF-β et de collagène IV [8] et
finalement participer à la maturation du réseau vasculaire néoformé
[5]. Ces études ont montré que la leptine peut agir directement sur
les différentes étapes du processus angiogénique, i.e.
perméabilité, prolifération et migration des cellules endothéliales
ainsi que le remodelage matriciel et la maturation vasculaire.
Enfin, il est à noter que la leptine a été décrite comme provoquant
la synthèse et la production de VEGF [9] ainsi que celle du FGF-2
[10] par les cellules endothéliales microvasculaires et pourrait
ainsi indirectement participer au contrôle de l’angiogenèse. La
figure 1
résume les effets directs et indirects de la leptine sur les
différentes étapes de l’angiogenèse.
La modulation de l’expression de la leptine par les inducteurs
de l’angiogenèse
Deux paramètres essentiels influencent la balance fonctionnelle
qui existe entre les facteurs pro- et anti-angiogéniques qui
contrôlent l’angiogenèse : l’hypoxie et l’inflammation
[1].
Hypoxie
L’hypoxie correspond à un défaut d’approvisionnement en oxygène
d’un tissu et survient lors du développement tissulaire normal ou
tumoral, d’une ischémie tissulaire ou pendant une infection.
L’hypoxie cellulaire conduit au déclenchement des processus
angiogéniques [11]. Les mécanismes de détection du taux d’oxygène
par les cellules sont encore mal connus mais il est maintenant bien
décrit que l’hypoxie permet la stabilisation de facteurs de
transcription inductibles par l’hypoxie, les « hypoxia
inducible factors » ou HIF. Ils sont capables d’induire
l’expression de gènes dont le promoteur possède une séquence HRE
(hypoxia responsive element). Parmi les gènes ainsi activés,
on trouve de nombreux facteurs pro-angiogéniques tels que le VEGF,
le PDGF et le TGF-β. Il a été montré récemment que la leptine fait
également partie des gènes sensibles à l’hypoxie [12]. En effet, le
promoteur du gène de la leptine contient une boite HRE, responsable
de la régulation de sa transcription par les HIF [13].
Inflammation
L’inflammation est également un inducteur puissant de
l’angiogenèse. L’inflammation est un processus dynamique d’immunité
non spécifique survenant de manière localisée en réponse à une
agression tissulaire quelle qu’en soit la cause. Le tissu endommagé
ainsi que les plaquettes sanguines produisent en début
d’inflammation de forts taux de bFGF (basic fibroblast growth
factor), responsable de la stimulation de la migration et la
prolifération des cellules endothéliales qui entraîne très
rapidement une angiogenèse au niveau des capillaires situés à
proximité du site de l’inflammation. Cette néovascularisation
permet non seulement l’acheminement de nutriments, de cellules
inflammatoires et d’oxygène au niveau du site de l’inflammation
mais aussi l’élimination du tissu nécrotique. L’angiogenèse est
maintenue grâce à l’action notamment des macrophages,
majoritairement présents dans les tissus inflammatoires ; ils
sécrètent des facteurs induisant la croissance des vaisseaux ou la
dégradation de la matrice [14]. Le lien entre inflammation et
leptine n’est pas encore très clair. Cependant on observe une
augmentation transitoire des taux de leptine en conditions
inflammatoires [15]. En effet, des stimuli inflammatoires provoqués
par les endotoxines [16] augmentent les taux de leptine. De plus,
il a été décrit que la leptine à fortes concentrations active les
cellules endothéliales et stimule la production de la protéine
chimioatractive pour les monocytes/macrophages MCP-1 [17, 18], mais
également induit l’expression de cytokines [19]. Ces données
suggèrent que la leptine puisse participer au recrutement et à
l’activation des monocytes/macrophages en situation inflammatoire
et participer ainsi indirectement à l’angiogenèse associée.
Implication de la leptine dans les processus angiogéniques en
pathophysiologie
L’angiogenèse est un phénomène clé dans de nombreux processus
physiologiques et pathologiques.
Cicatrisation
L’angiogenèse est nécessaire à la cicatrisation. Une altération
de la cicatrisation a été décrite chez les souris obèses ob/ob, qui
présentent une mutation au niveau du gène ob codant pour la leptine
et qui conduit à la production d’une protéine non fonctionnelle. Un
tel résultat suggère l’implication de la leptine dans les processus
de cicatrisation. En effet, le traitement de souris ob/ob par de la
leptine rétablit une cicatrisation normale [20]. Cependant il
semble que les effets de la leptine sur la cicatrisation soient
plutôt dus à une stimulation de la ré-épithélialisation de
l’épiderme qu’à une stimulation des processus angiogéniques [21,
22].
Gestation
L’angiogenèse est un processus clé dans la formation du
placenta. Il est décrit une production de leptine locale par le
placenta et les tissus fœtaux, de plus il est à noter que les
femmes subissant un avortement spontané au cours du premier
trimestre de grossesse présentent des taux de leptine plasmatique
de 38 % moins élevés que les femmes menant leur grossesse à
terme. Les rôles de cette production pourraient être la régulation
de la croissance et du développement fœtal, l’angiogenèse
fœtale/placentaire, l’hématopoïèse embryonnaire et la biosynthèse
hormonale dans l’unité maternelle fœto-placentaire [23]. Aucune
étude n’a jusqu’à présent démontré le rôle direct de la leptine
dans la néovascularisation fœtale ou placentaire.
Développement tumoral
Lors du développement tumoral, les cellules cancéreuses
hypoxiques situées au centre de la tumeur stimulent l’angiogenèse
[1]. De nombreuses observations montrent que la leptine pourrait
contribuer au développement tumoral mais son action précise dépend
du type de tumeur concerné. En effet, la leptine semble être
impliquée dans les tumeurs mammaires via des effets stimulants
directs sur la prolifération et la migration sur les cellules
tumorales qui expriment le récepteur Ob-Rb [24]. Par contre dans le
cas des leucémies myélocytiques aiges (AML), la leptine paraît
contribuer au processus pathologique via ses effets angiogéniques.
En effet, des expériences réalisées chez le rat leucémique ont
montré que l’utilisation d’un anticorps neutralisant anti-récepteur
Ob-Rb s’accompagne d’une diminution du contenu de la moëlle osseuse
en cellules leucémiques (qui n’expriment pas le récepteur Ob-Rb)
associée à une nette réduction de l’angiogenèse [25].
Rétinopathie diabétique
Les niveaux de leptine dans les humeurs vitreuses sont associés
avec des pathologies néovasculaires de l’œil telles que la
rétinopathie diabétique proliférative [26]. De plus, dans les
péricytes, la leptine est capable de stimuler la production de VEGF
et d’inhiber celle du pigment epithelium-derived factor
(PEDF), l’inhibiteur angiogénique le plus puissant dans l’œil de
mammifère [27]. Ces résultats suggèrent que la leptine puisse
stimuler l’angiogenèse par l’induction du VEGF et la répression du
PEDF et pourrait être ainsi impliquée dans le développement et la
progression de la rétinopathie diabétique.
Obésité et les pathologies associées
L’obésité, chez l’homme est surtout caractérisée par une
hyperleptinémie plasmatique et est associée à des risques
importants de développer des pathologies telles que le diabète de
type II, des pathologies vasculaires (hypertension et
athérosclérose) et des cancers. Il est tentant de proposer une
implication de l’hyperleptinémie dans la genèse d’altérations
fonctionnelles des systèmes de contrôle de l’angiogenèse qui
conduiraient au développement excessif de la masse grasse et à
l’apparition de certaines des pathologies associées. Aucune étude
n’a jusqu’à présent établi un tel lien, cependant certaines
observations permettent d’apporter quelques éléments de
réponse.
L’administration chronique d’agents anti-angiogéniques a permis de
montrer que le développement du tissu adipeux est dépendant de
celui de sa vascularisation. Ce résultat attire l’attention sur le
rôle important des systèmes de contrôle de la néovascularisation
dans le tissu adipeux [28]. Il a également été mis en évidence que
les cellules endothéliales microvasculaires du tissu adipeux humain
expriment le récepteur Ob-Rb [29]. Cependant la fonctionnalité de
ce récepteur et la réponse des cellules endothéliales du tissu
adipeux à la leptine n’ont pas été étudiées. De même, l’analyse de
plaques d’athérome issues de coronaires humaines a montré que les
cellules endothéliales de la vascularisation intimale dense
exprimaient des récepteurs Ob-Rb, suggérant un rôle potentiel de la
leptine dans la néovascularisation des plaques d’athérome [30],
cependant aucune évidence directe n’a encore été apportée.
Conclusion
De nombreux travaux ont clairement démontré que l’administration
de leptine module les processus angiogéniques tant in vitro
qu’in vivo. De plus, la production de leptine
in situ semble être sous le contrôle des principaux
inducteurs de l’angiogenèse reconnus tels que l’hypoxie et
l’inflammation. Cependant l’implication directe de la leptine dans
le déclenchement de l’angiogenèse physiologique et
pathophysiologique reste à être clairement établie. n
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