ARTICLE
Les syndromes d'Ehlers-Danlos (SED) sont un ensemble d'affections
héréditaires du tissu conjonctif, caractérisées
par une hyperélasticité cutanée, une hyperlaxité
articulaire et une fragilité tissulaire [1-4]. Leur prévalence
est estimée entre 1/10 000 et 1/20 000 naissances, sans prédilection
de race. La classification de Villefranche distingue six formes cliniques,
parmi lesquelles le SED vasculaire (ancien SED de type IV ou syndrome
de Sack-Barabas, OMIM 130050) [5] mérite d'être individualisé,
en raison de l'existence de complications à type de ruptures artérielles,
digestives et utérines [6, 7] ne s'observant pas ou très
exceptionnellement dans les autres formes.
Manifestations vasculaires
Ecchymoses et hématomes
Les ecchymoses et hématomes sont fréquents, en particulier
chez l'enfant et l'adolescent. Les tests d'hémostase sont cependant
normaux pour tous les patients (M. Alhenc-Gelas et D.P. Germain, données
non publiées). La tendance hémorragique dans le SED vasculaire
semble donc due à une fragilité tissulaire et capillaire,
plutôt qu'à un défaut plaquettaire ou plasmatique
[8].
Ruptures artérielles
Le collagène de type III est un constituant des parois artérielles.
Son déficit quantitatif ou qualitatif dans le SED vasculaire rend
compte de la propension aux ruptures artérielles, qui caractérise
cette affection. Celles-ci sont rares dans l'enfance, mais 25 % des patients
ont présenté une complication avant l'âge de 20 ans
[9-11] et plus de 80 % au moins une avant 40 ans. La médiane de
survie des patients est de 48 ans [7].
Les ruptures artérielles sont responsables de la plupart des
décès car elles sont imprévisibles [12], et la fragilité
artérielle rend difficile leur réparation chirurgicale [13].
Déchirures artérielles, dissections [14], anévrismes
[15, 16] (figure 1) et
fistules artério-veineuses [17] sont tous communément observés
chez les patients atteints de SED vasculaire.
Vaisseaux thoraco-abdominaux
L'atteinte des artères du thorax et de l'abdomen est très
fréquente, représentant la moitié des complications
vasculaires. Tous les sites anatomiques peuvent être touchés,
avec une prédilection pour les artères de taille moyenne
[16, 18-20], mais aussi l'aorte [12]. Les déchirures pariétales
traduisent la détérioration d'un tissu congénitalement
fin et fragile. Les artériographies se compliquant souvent d'hématomes
aux points de ponction [21], les techniques moins invasives (écho-doppler,
angio-IRM) doivent être privilégiées pour le diagnostic
des complications vasculaires [22]. La chirurgie peut être requise
en urgence pour le traitement des complications potentiellement létales
[23]. Elle a pu être réalisée avec succès dans
certains cas [7, 16] mais s'est aussi compliquée d'hémorragies
ou de déchirures artérielles fatales dans d'autres observations
[20, 21]. La reconnaissance préalable du diagnostic par le chirurgien,
le choix d'une technique chirurgicale la moins complexe possible, et des
précautions opératoires maximales semblent concourir à
un meilleur résultat [24].
Vaisseaux des membres
Les artères des membres sont impliquées dans 25 % des
complications vasculaires. Les ruptures artérielles survenant dans
des espaces anatomiquement clos sont responsables d'hématomes importants,
parfois fatals. Si une ligature simple est possible (la vascularisation
du membre étant correctement assurée par le réseau
de suppléance), elle doit généralement être
préférée à une chirurgie plus complexe, susceptible
de se compliquer d'une nouvelle dilacération vasculaire lors du
temps opératoire [21].
Vaisseaux cérébraux
Le SED vasculaire doit être envisagé devant un accident
vasculaire cérébral ischémique ou hémorragique
du sujet jeune, d'autant que ce diagnostic a des implications notables
pour l'exploration diagnostique et la prise en charge des patients et
de leurs apparentés [24, 25].
Les fistules carotido-caverneuses sont une complication classique. Elles
sont très rares dans la population générale et essentiellement
d'origine post-traumatique. Dans le SED vasculaire, les parois artérielles
fines et dystrophiques, du fait du contenu réduit en collagène
III, prédisposent à leur développement [17, 26].
Le diagnostic clinique est fondé sur l'existence d'acouphènes,
d'un thrill, de céphalées et de la classique exophtalmie
pulstatile. L'âge moyen de survenue des fistules carotido-caverneuses
est de 31 ans dans le SED vasculaire contre 58 ans dans la population
générale [27]. Leur artériographie se complique d'une
morbidité élevée. Si certains essais thérapeutiques
par radiologie endovasculaire ont pu être couronnés de succès
[26], la mortalité post-thérapeutique reste élevée
[28].
Les hémorragies intracrâniennes, trouvées dans 4
% des observations, sont dues pour moitié à la rupture d'anévrismes
intracrâniens préalablement identifiés [29]. Cette
prévalence semble plus élevée que dans la population
générale où la fréquence des anévrismes
non rompus est estimée entre 0,5 et 1 % [30, 31]. Le diagnostic
précoce d'accident vasculaire cérébral chez les sujets
atteints de SED vasculaire est important du fait du risque potentiel lié
aux investigations complémentaires et aux procédures chirurgicales
[32]. L'artériographie conventionnelle présente un risque
très élevé d'hématome massif, de dissection
ou de déchirure artérielle. L'angio-IRM et le doppler sont
les explorations de choix. Le traitement chirurgical des anévrismes
cérébraux est grevé d'une importante morbi-mortalité,
du fait de la friabilité des tissus chez ces patients. L'anticoagulation
doit être maniée avec prudence. La faible prévalence
des complications cérébrovasculaires ne plaide pas en faveur
d'un dépistage systématique des anévrismes cérébraux
chez les patients asymptomatiques, atteints de SED vasculaire, d'autant
que les risques liés à l'intervention chirurgicale contre-indiquent
souvent une chirurgie préalable à l'apparition des symptômes
[30]. L'implication de mutations du gène COL3A1 dans la
survenue d'anévrismes intracrâniens isolés, en dehors
du SED vasculaire, a été étudiée mais réfutée
[33].
Enfin, les dissections des artères vertébrales et des
carotides dans leur portion extra- et intra-crânienne ont aussi
été largement documentées et sont une complication
classique du syndrome [25, 30].
Pathologie veineuse
Des varices sont fréquemment observées chez les patients
atteints de SED vasculaire, mais leur chirurgie est contre-indiquée
[18].
Autres manifestations cliniques
Complications digestives
Les parois du tube digestif sont également riches en collagène
de type III et les perforations digestives sont une autre complication
du SED vasculaire [6, 20, 34, 35]. Le côlon sigmoïde est le
siège de la plupart des perforations, mais l'intestin grêle
et l'estomac peuvent être occasionnellement touchés [36].
Des ruptures spontanées de la rate [37] et du foie [38] ont également
été décrites. Il existe un risque élevé
(50 %) de perforations coliques itératives et de fuite de l'anastomose
en cas de résection segmentaire simple avec rétablissement
immédiat de la continuité [20, 39]. Le traitement de choix
est donc la colostomie avec rétablissement secondaire de la continuité
[7]. Alternativement, la colectomie totale, avec iléostomie et
fermeture du moignon rectal ou bien anastomose iléo-rectale peut
être proposée en dépit du jeune âge des patients,
du fait du risque de perforation colique récurrente et de la rareté
des perforations de l'intestin grêle [24]. La mortalité due
aux perforations digestives chez les patients atteints de SED vasculaire
serait relativement faible, estimée à 2 % dans une récente
série [7], et donc moins élevée que ne le laissait
supposer la description de cas cliniques isolés [34, 40].
Syndrome d'Ehlers-Danlos vasculaire et grossesse
: complications obstétricales
La grossesse peut favoriser la survenue d'une rupture vasculaire ou
utérine, notamment lors du dernier trimestre, chez les femmes atteintes
de SED vasculaire [14, 41, 42]. La mortalité maternelle avoisinerait
les 12 % [7, 43]. Le risque est maximal pendant le travail, l'accouchement,
et le post partum immédiat. Les hémorragies utérines
du post partum semblent fréquentes et sont occasionnellement
incontrôlables sans hystérectomie. L'intérêt
de la césarienne réalisée avant le début du
travail, afin de minimiser les risques liés aux contractions et
de mieux contrôler l'hémostase, reste à préciser
[7].
Critères généraux
Dysmorphie faciale
L'acrogeria se caractérise par un visage évocateur,
émacié, aux pommettes saillantes et aux joues creuses. Les
yeux apparaissent excavés ou globuleux, avec souvent une pigmentation
périorbitaire et de fines télangiectasies des paupières.
Le nez est fin et pincé, les lèvres sont minces, en particulier
la lèvre supérieure qui est fine et peu ourlée [24].
Mais il existe aussi une forme non acrogérique du syndrome, de
diagnostic clinique plus difficile, puisque l'aspect émacié
caractéristique du visage y fait défaut.
Signes cutanés
À la différence des SED classique (types I et II) et hypermobile
(type III), il n'existe pratiquement pas d'hyperélasticité
cutanée dans le type vasculaire. La peau est anormalement fine
et pâle. Au toucher, elle est lisse, douce et veloutée. Les
veines sous-cutanées sont nettement visibles par transparence au
niveau du thorax (figure 2),
des épaules, et parfois de l'abdomen. La peau des mains et des
pieds apparaît prématurément vieillie, d'où
le terme acrogeria, avec un réseau veineux sous-cutané
là aussi exagérément visible.
Une fragilité cutanée peut s'observer, bien que moindre
que dans le SED classique. Elle se traduit par des hématomes (figure
3) et des plaies pour des traumatismes mineurs, dont la cicatrisation
est anormalement longue. L'élargissement secondaire des cicatrices
et les dépôts d'hémosidérine résiduels
sont classiques.
Signes ostéo-articulaires
L'hyperlaxité des grosses articulations, caractéristique
des autres formes de SED, est inhabituelle dans le type vasculaire. En
règle générale, la laxité articulaire est
modérée, n'affectant que les petites articulations des doigts
et des orteils, et parfois celle de l'épaule. Le diagnostic de
SED vasculaire ne doit donc pas être écarté sur l'absence
d'hyperlaxité articulaire [6].
Une étude récente a mis en évidence la fréquence
accrue des dysplasies congénitales de hanche (p < 0,001)
et des pieds bots congénitaux (p < 0,001) (figure
3) chez les patients atteints de SED vasculaire par rapport à
la population générale [7].
Signes pulmonaires
Pneumothorax, hémoptysies et lésions cavitaires du parenchyme
pulmonaire ont été rapportés [44-46].
Diagnostic différentiel
Le diagnostic de SED vasculaire est essentiellement clinique. Dans l'enfance,
les troubles de la coagulation et le syndrome de Silverman sont les diagnostics
différentiels les plus souvent évoqués, en raison
de la propension aux hématomes et ecchymoses [47]. À l'âge
adulte, le syndrome de Marfan [48] et les anévrismes familiaux
[49] peuvent occasionnellement poser problème. Il pourrait également
exister d'autres pathologies héréditaires du tissu conjonctif,
non encore démembrées à ce jour, susceptibles d'entraîner
des phénotypes évoquant celui du SED vasculaire [50].
Diagnostic au laboratoire
Bases biochimiques et moléculaires du
SED vasculaire
Les collagènes constituent une famille de protéines participant
à l'organisation de la matrice extracellulaire, comprenant 19 protéines,
codées par au moins 35 gènes non alléliques, dispersés
dans le génome. Le SED vasculaire est dû à un déficit
en collagène de type III. Le collagène III appartient aux
collagènes fibrillaires. Tous les collagènes fibrillaires
sont des homo- ou hétérotrimères formés par
l'association de trois monomères ou chaînes alpha. Ainsi,
le collagène de type III est un homotrimère formé
par l'association de trois chaînes alpha1(III), la partie centrale
de la moléculaire adoptant une conformation en triple hélice.
La séquence en acides aminés est, au niveau de la triple
hélice, caractérisée par des répétitions
glycine-Xaa-Yaa, où Xaa et Yaa sont fréquemment des acides
aminés proline et hydroxyproline, respectivement. Afin d'assurer
une association correcte des monomères alpha, il ne doit exister
aucune interruption dans la répétition des triplets glycine-Xaa-Yaa,
et la longueur de la triple hélice doit demeurer similaire pour
chaque chaîne alpha [24].
Diagnostic biochimique
Les analyses biochimiques sont réservées à quelques
laboratoires spécialisés. Le déficit en collagène
III [51] peut être mis en évidence par l'étude de
sa sécrétion par les fibroblastes cutanés en culture.
En l'absence de déficit quantitatif, un défaut qualitatif
avec anomalie de migration des chaînes pro-alpha1(III) est généralement
trouvé à l'électrophorèse des protéines
sur gel de polyacrylamide dénaturant (SDS-PAGE).
Biologie moléculaire
Études de liaison
Le collagène de type III est codé par un gène unique,
COL3A1, dont le locus est situé sur le bras long du chromosome
2, en position 2q24.3-q31 [52]. Les analyses de liaison ont montré
que le SED vasculaire coségrégeait avec des marqueurs polymorphes
à ce locus [53, 54]. Comme il n'existe pas d'hétérogénéité
de loci, les marqueurs polymorphes au locus COL3A1 peuvent occasionnellement
permettre d'identifier l'allèle associé à la maladie
dans les familles informatives, et être utiles pour un diagnostic
moléculaire indirect.
Pathologie moléculaire du gène
COL3A1
Le SED vasculaire résulte de mutations hétérozygotes
du gène COL3A1, et est transmis selon le mode autosomique
dominant [3, 55]. La publication de la séquence de l'ADN complémentaire
du gène COL3A1 [56] a ouvert la voie à la compréhension
des bases moléculaires du SED vasculaire [57]. L'analyse moléculaire
directe, longue et difficile du fait de la grande taille du gène,
permet de caractériser précisément l'anomalie du
gène COL3A1, et permet un conseil génétique,
voire un diagnostic prénatal pour la famille étudiée
[3]. Le SED vasculaire peut être dû à des mutations
ponctuelles faux-sens [58], des mutations d'épissage avec exon
skipping [59], des délétions de petite [57] ou de grande
taille [60] ou une haplo-insuffisance [61]. Chaque mutation est propre
à une famille donnée [55, 58, 62].
Histopathologie
En microscopie optique l'observation d'une biopsie de peau est
généralement peu contributive mais peut montrer un derme
aminci, au sein duquel les faisceaux collagènes apparaissent épars
et/ou irréguliers. Les fibres élastiques semblent comparativement
abondantes.
En microscopie électronique l'étude en ultrastructure
peut occasionnellement permettre de retrouver les images de dilatation
du réticulum endoplasmique granuleux des fibroblastes dermiques
[63, 64], des irrégularités de diamètre des fibres
collagènes, et un matériel fibrino- granulaire non identifié
au sein de la matrice extracellulaire.
Conseil génétique
Le SED vasculaire est une maladie orpheline, monogénique, de
transmission autosomique dominante (OMIM 130050) [3, 65]. Les sujets atteints
ont donc 50 % de risque de transmettre la maladie à chacun de leurs
enfants [6]. Le taux de néomutations est par ailleurs élevé
et les cas sporadiques comptent pour la moitié des observations.
L'hypothèse d'une transmission autosomique récessive du
SED vasculaire, encore proposée dans la onzième édition
du catalogue des affections héréditaires monogéniques
[66], doit être remise en question. Un diagnostic prénatal
moléculaire est théoriquement envisageable pour les familles
où la mutation est caractérisée, avec toutefois des
risques liés à la procédure obstétricale dans
les cas où c'est la femme qui est atteinte du syndrome.
CONCLUSION
Le syndrome d'Ehlers-Danlos (SED) vasculaire est une entité distincte
au sein des SED. Son diagnostic est essentiellement clinique, plus facile
dans la forme acrogérique ou après survenue d'une première
complication. L'analyse biochimique du collagène III ou l'étude
en biologie moléculaire de l'ADNc du gène COL3A1
apportent au besoin la confirmation diagnostique définitive. Il
n'existe aucun traitement spécifique et l'intervention médicale
est limitée au traitement symptomatique et aux mesures prophylactiques.
Une fois le diagnostic établi, l'avis d'un généticien
doit être demandé et un dépistage familial entrepris.
Les patients devraient idéalement porter une carte indiquant la
nature de leur affection, le risque de complications vasculaires ou digestives
auxquelles ils sont exposés, leur groupe sanguin, et les coordonnées
d'un référent médical. L'exercice physique intense
et les sports violents doivent être déconseillés.
Les artériographies, les endoscopies, la prise rectale de la température
sont contre-indiqués. Les complications requièrent une hospitalisation,
une observation en unité de soins intensifs, et parfois une intervention
chirurgicale en urgence, dont l'issue semble meilleure en cas de connaissance
préalable du diagnostic. Lorsque la situation le permet, l'abstention
thérapeutique avec surveillance étroite est préférable
à une intervention chirurgicale non justifiée. Si une chirurgie
vasculaire doit être entreprise, les procédures simples (ligatures)
sont à préférer aux gestes complexes, souvent compliqués
de déchirures ou dilacérations artérielles et d'hémorragies.
Les clamps doivent être maniés avec une prudence extrême
par le chirurgien. La surveillance post-opératoire doit être
prolongée. De nombreux médicaments interfèrent avec
les fonctions plaquettaires ou la coagulation et devraient à ce
titre être évités. Les grossesses des patientes atteintes
de SED vasculaire doivent être considérées comme à
risque et bénéficier d'une prise en charge spécialisée.
L'intérêt d'un traitement bêtabloquant au long cours
pour une prévention primaire des complications et de la morbidité
vasculaire va faire l'objet d'un essai clinique contrôlé.
Remerciements
L'auteur souhaite remercier le Pr M. Sapoval et le Dr A. Raynaud (HEGP,
Paris) pour leur contribution à l'iconographie.
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