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Infection et athérosclérose


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 9, Numéro 1, 7-9, Janvier 1997, Editorial


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Loïc Capron, service de médecine interne, l’Hôtel-Dieu, 75181 Paris Cedex 04..

Résumé : Ici même, il y a 5 ans [1], dans un bref survol des recherches consacrées à l’athérosclérose, je déplorais la disproportion entre, d’un côté, les travaux étiologiques, timides et peu nombreux, et, de l’autre, les travaux pathogéniques, pléthoriques et souvent simplificateurs. Mon éditorial d’alors introduisait une mini-revue sur le rôle des virus dans la genèse de l’athérosclérose [2]. Contestée, mais novatrice et déjà riche de sérieux arguments, cette piste avait été audacieusement ouverte à la fin des années 70 par les expériences de Fabricant et al. sur la maladie de Marek chez les poulets [3]. Sans être exhaustif, mon fichier bibliographique (près de 11 700 références principalement consacrées aux maladies vasculaires) montre que l’intérêt pour l’hypothèse infectieuse de l’athérosclérose n’a pas fléchi : 348 références s’y trouvent consacrées au sujet dont la plus ancienne date de 1911 [4], 139 (40 %) ayant été publiées avant 1992 et 209 (60 %) depuis cette date. Les travaux de ces cinq dernières années se sont principalement centrés sur deux thèmes infectieux : des soupçons croissants à l’encontre du cytomégalovirus, et l’entrée en scène d’un nouveau suspect, Chlamydia pneumoniae.

Mots-clés : athérosclérose, infection, virus, Chlamydia, inflammation.

ARTICLE

Ici même, il y a 5 ans [1], dans un bref survol des recherches consacrées à l'athérosclérose, je déplorais la disproportion entre, d'un côté, les travaux étiologiques, timides et peu nombreux, et, de l'autre, les travaux pathogéniques, pléthoriques et souvent simplificateurs. Mon éditorial d'alors introduisait une mini-revue sur le rôle des virus dans la genèse de l'athérosclérose [2]. Contestée, mais novatrice et déjà riche de sérieux arguments, cette piste avait été audacieusement ouverte à la fin des années 70 par les expériences de Fabricant et al. sur la maladie de Marek chez les poulets [3]. Sans être exhaustif, mon fichier bibliographique (près de 11 700 références principalement consacrées aux maladies vasculaires) montre que l'intérêt pour l'hypothèse infectieuse de l'athérosclérose n'a pas fléchi : 348 références s'y trouvent consacrées au sujet dont la plus ancienne date de 1911 [4], 139 (40 %) ayant été publiées avant 1992 et 209 (60 %) depuis cette date. Les travaux de ces cinq dernières années se sont principalement centrés sur deux thèmes infectieux : des soupçons croissants à l'encontre du cytomégalovirus, et l'entrée en scène d'un nouveau suspect, Chlamydia pneumoniae.

Le tropisme artériel du cytomégalovirus est établi : l'amplification génomique par polymérase (PCR) détecte très fréquemment son génome dans les artères (jusqu'à 90 % des fragments analysés), mais en très faible quantité (estimée au plus à 2 équivalents génomiques viraux pour 2 500 équivalents génomiques humains) [5]. Cependant, on manque toujours d'arguments définitifs pour admettre ou, au contraire, réfuter l'idée que le virus présent interviendrait directement dans le développement de l'athérosclérose commune. Une étude italienne n'a pas détecté d'expression cytomégalovirale (acide ribonucléique messager du gène MIE, major immediate-early) dans les pièces d'athérectomie prélevées au cours d'une angioplastie coronaire pour traiter vingt cas d'angor stable et vingt cas d'angor instable [6]. Une sérologie fortement positive pour le cytomégalovirus tend à s'associer avec un épaississement plus marqué de l'intima-média carotide, mesuré par ultrasons [7]. Deux formes accélérées d'athérosclérose coronaire humaine ont été spécialement examinées : la maladie artérielle du transplant cardiaque et la resténose après angioplastie. Dans la première, deux études [8, 9] ont fourni des résultats contradictoires quant à la présence d'acide désoxyribonucléique (ADN) du cytomégalovirus dans les artères lésées, et abouti à des conclusions opposées quant à son implication potentielle dans la maladie coronaire du greffon. L'analyse de fragments d'athérectomie prélevés lors d'angioplasties coronaires a fourni un élément nouveau et intéressant : la protéine P53, expression de l'anti-oncogène p53 (gène suppresseur des tumeurs, impliqué dans la mort cellulaire programmée, ou apoptose), était détectable dans 38 % des resténoses (23/60), mais dans aucune des vingt lésions primaires examinées par Speir et al. [10] ; surtout, il existait une nette association entre cette expression et la présence d'ADN cytomégaloviral dans le tissu de resténose. L'observation pourrait s'expliquer selon la séquence suivante : le traumatisme induit pas l'angioplastie active le cytomégalovirus latent dans la plaque, dont le gène immediate-early IE2 s'exprime alors par une production de la protéine IE84 (84 kDa) ; IE84 se lie alors à P53, provoquant son accumulation et son inhibition ; faute du frein exercé par P53, les cellules musculaires artérielles s'accumulent par déséquilibre entre prolifération et apoptose, ce qui favorise la resténose. La même équipe, dirigée par Epstein (Bethesda), a trouvé une impressionnante corrélation entre la survenue d'une resténose après angioplastie coronaire et une séropositivité pour le cytomégalovirus [11] : le taux de resténose à 6 mois est de 8 % chez 26 patients séronégatifs et de 43 % chez 49 patients séropositifs. Selon ce travail, la séropositivité pour le cytomégalovirus serait de très loin le plus influent de tous les marqueurs du risque de resténose étudiés à ce jour, avec un risque relatif estimé à 9. Les études d'Epstein ne font pas du cytomégalovirus une cause nécessaire de l'athérosclérose car il n'était pas détecté par histologie ou par sérologie dans une bonne proportion des cas de maladie coronaire analysés ; en revanche ce virus y est désigné comme un puissant facteur potentiel de resténose, c'est-à-dire d'accélération du processus athéroscléreux. Des confirmations de ces observations novatrices sont bien sûr indispensables avant de les tenir pour établies et d'en tirer des conclusions pratiques, comme d'essayer un traitement par Cymevan® (ganciclovir) ou Foscavir® (foscarnet) pour prévenir la resténose. De tels projets ont sans doute déjà germé, mais une étude au moins, réalisée aux Pays-Bas, n'a pas retrouvé de corrélation entre la resténose coronaire et la séropositivité pour le cytomégalovirus [12].

La curiosité et les débats ont à peine commencé de s'allumer autour du cytomégalovirus que, déjà, un autre microbe entre sur la scène de l'athérosclérose. Cette fois, il s'agit d'une bactérie, Chlamydia pneumoniae, découverte en 1986 comme 3e membre de la famille des chlamydies, aux côtés de C. psittaci et C. trachomatis. C. pneumoniae (primitivement dénommée C. TWAR) est responsable d'infections respiratoires fréquentes mais souvent atypiques, parfois compliquées d'atteintes cardiaques (myocardite, endocardite). Sur cette base, une première étude finlandaise [13] a rapporté un titre plus fréquemment élevé d'anticorps dirigés contre C. pneumoniae dans le sérum de sujets atteints de maladie coronaire. D'autres travaux séro-épidémiologiques ont suivi, avec des résultats variables. Surtout, plusieurs études ont démontré la présence fréquente de la bactérie dans le tissu athéroscléreux [14]. Dernière en date, celle de Muhlestein et al. [15] l'a détectée dans 79 % de coronaires athéroscléreuses (71/90) et seulement dans 4 % de coronaires saines (1/24) examinées par immunofluorescence. Cependant, contrairement à ce qui est acquis pour les herpèsvirus [2, 3], aucune donnée expérimentale n'est encore venue étayer l'hypothèse que C. pneumoniae puisse favoriser le développement de lésions artérielles de type athéroscléreux [16].

En cinq ans, l'idée qu'une infection soit capable de jouer un rôle dans l'inflammation athéroscléreuse a donc pris un essor incontestable. Elle est spécialement séduisante dans le cas des herpèsvirus, agents infectieux qui partagent trois propriétés distinctives : rémanence, latence et récurrence. De telles caractéristiques s'assortissent bien avec ce que nous savons de la progression capricieuse et cyclique des plaques athéroscléreuses : de longues phases de calme y sont entrecoupées de poussées évolutives, correspondant à des réveils inflammatoires avec instabilité de la lésion qui peut aboutir à une rupture de la plaque [17]. Cependant, si l'inflammation athéroscléreuse donne à l'infection son meilleur atout théorique, il faut bien voir qu'elle dresse aussi contre elle un très âpre argument. L'infiltration lympho-monocytaire est un des traits cardinaux de l'inflammation chronique. Selon la zone considérée, les monocytes activés (macrophages) représentent entre 20 et 70 % des cellules que contiennent les plaques d'athérosclérose. Pour une part, ces macrophages dérivent de monocytes circulants qui ont été recrutés dans la plaque, l'autre part dérivant de leur multiplication in situ. En colonisant la plaque, les monocytes sanguins ont pu y importer des agents infectieux plus ou moins dégradés, incorporés en leur sein au cours d'une précédente mission de défense (dans les voies aériennes ou digestives, par exemple). La détection de protéines ou de fragments génomiques de ces agents dans les plaques peut donc témoigner d'un simple phénomène de « vagabondage inoffensif » [18], et non d'une participation active au processus athéroscléreux. Sans tout à fait écarter cette éventualité, certaines observations en affaiblissent la plausibilité. Dans le cas du cytomégalovirus, l'hybridation in situ indique que les fragments génomiques viraux sont essentiellement localisés dans les cellules musculaires artérielles [5], et non dans les monocytes-macrophages. Dans le cas de C. pneumoniae, l'étude de Muhlestein et al. [15] n'a détecté la bactérie dans aucune des douze artères coronaires de greffon cardiaque examinées (alors que l'immunofluorescence était positive dans 79 % des coronaires atteintes d'athérosclérose banale, v. supra). Ce résultat négatif suggère qu'une inflammation artérielle, telle qu'elle existe dans la maladie coronaire du cœur transplanté, ne suffit pas à entraîner la présence innocente et non spécifique de C. pneumoniae dans le tissu.

La nouveauté la plus notable quant à l'hypothèse infectieuse de l'athérosclérose est stratégique : soutenue par des arguments substantiels, elle a désormais atteint une respectabilité suffisante pour sortir de la confidentialité et être exposée dans des journaux médicaux jouissant d'une très large audience internationale [6, 7, 10, 11, 15]. Ainsi prise au sérieux, elle va immanquablement être assujettie à toutes les investigations et vérifications rigoureuses qu'elle impose afin de pouvoir être définitivement jugée, en utilisant tous les moyens de la biologie moderne : les fondations en étant posées, il apparaît bien plus facile aujourd'hui qu'il y a 5 ans d'obtenir les crédits de recherche nécessaires pour se lancer sur la piste infectieuse ; de nombreux projets mixtes, unissant des chercheurs des domaines cardiovasculaire et infectieux, ne vont pas manquer de s'élaborer dans cet objectif. Dans 5 ans, on saura sans doute dire s'il existe, au travers du cytomégalovirus, de C. pneumoniae ou d'autres agents encore à identifier, un réel espoir d'améliorer notre efficacité contre l'athérosclérose en employant des médicaments anti-infectieux ou des vaccins, ou si, au contraire, les microbes des plaques ne sont que des leurres. Quoi qu'il advienne, un important pas conceptuel a déjà été franchi ; l'investigation étiologique de l'athérosclérose doit aller au-delà des acquis présents, car la correction des facteurs de risque conventionnels fournit de très substantiels bénéfices mais ne laisse pas raisonnablement espérer une maîtrise complète de la maladie. Pour le meilleur comme pour le pire, rendez-vous donc en 2002 *

REFERENCES

1. Capron L. Étiologie : le vrai défi de l'athérosclérose. Sang Thromb Vaiss 1992 ; 4 : 151-2.

2. Bruggemann CC, van Dam-Mieras MCE. Rôle des virus dans la genèse de l'athérosclérose. Sang Thromb Vaiss 1992 ; 4 : 153-9.

3. Fabricant CG, Fabricant J, Litrenta MM, Minick CR. Virus-induced atherosclerosis. J Exp Med 1978 ; 148 : 335-40.

4. Frothingham C Jr. The relation between acute infectious diseases and arterial lesions. Arch Intern Med 1911 ; 8 : 153-62.

5. Hendrix MGR, Daemen M, Bruggeman CA. Cytomegalovirus nucleic acid distribution within the human vascular tree. Am J Pathol 1991 ; 138 : 563-7.

6. Kol A, Sperti G, Shani J, et al. Cytomegalovirus replication is not a cause of instability in unstable angina. Circulation 1995 ; 91 : 1910-3.

7. Nieto FJ, Adam E, Sorlie P, et al. Cohort study of cytomegalovirus infection as a risk factor for carotid intima-medial thickening, a measure of subclinical atherosclerosis. Circulation 1996 ; 94 : 922-7.

8. Wu TC, Hruban RH, Ambinder RF, et al. Demonstration of cytomegalovirus nucleic acids in the coronary arteries of transplanted hearts. Am J Pathol 1992 ; 140 : 739-47.

9. Gulizia JM, Kandolf R, Kendall TJ, et al. Infrequency of cytomegalovirus genome in coronay arteriopathy of human heart allografts. Am J Pathol 1995 ; 147 : 461-75.

10. Speir E, Modali R, Huang ES, et al. Potential role of human cytomegalovirus and p53 interaction in coronary restenosis. Science 1994 ; 265 : 391-4.

11. Zhou YF, Leon MB, Waclawiw MA, et al. Association between prior cytomegalovirus infection and the risk of restenosis after coronary atherectomy. N Engl J Med 1996 ; 335 : 624-30.

12. Tiran A, Tio R, Oostenveld E, Harmsen MC, et al. Serological response to human cytomegalovirus in patients undergoing percutaneous transluminal coronary angioplasty. Circulation 1996 ; 94 (suppl. 1) : I-711 (résumé).

13. Saikku P, Leinonen M, Mattila K, et al. Serological evidence of an association of a novel Chlamydia, TWAR, with chronic coronary heart disease and acute myocardial infarction. Lancet 1988 ; ii : 983-5.

14. Grayston JT. Chlamydia pneumoniae and atherosclerosis. Rev Med Interne 1996 ; 17 (suppl. 1) : 45s-7s.

15. Muhlestein JB, Hammond EH, Carlquist JF, et al. Increased incidence of Chamydia species within the coronary arteries of patients with symptomatic atherosclerotic versus other forms of cardiovascular disease. J Am Coll Cardiol 1996 ; 27 : 1555-61.

16. Moazed TC, Kuo CC, Patton DL, Grayston JT, Campbell LA. Experimental rabbit models of Chlamydia pneumoniae infection. Am J Pathol 1996 ; 148 : 667-76.

17. Capron L. Mécanismes inflammatoires de l'athérosclérose : inférences pathogéniques et étiologiques. Arch Mal Cœur 1993 ; 86 (suppl. 1) : 19-30.

18. Capron L. Chlamydia in coronary plaques ­ Hidden culprit or harmless hobo ? Nature Med 1996 ; 2 : 856-7.


 

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