ARTICLE
La neuropathie cardiovasculaire d'origine diabétique reste aujourd'hui
un sujet largement controversé en raison de son caractère
insidieux et de la difficulté de son évaluation clinique.
Bien que relativement silencieuse sur le plan symptomatique, elle exerce
sans aucun doute une action délétère en aggravant
certaines complications dégénératives du diabète
ou en masquant leurs symptômes. Sa quantification constitue donc
pour le clinicien un paramètre particulièrement intéressant
dans l'évaluation du retentissement de la maladie diabétique.
Les méthodes de mesure actuelles sont relativement simples, en
théorie, mais se heurtent, en pratique, à la nécessité
d'une coopération parfaite du malade et d'une grande rigueur dans
leur interprétation. C'est la raison pour laquelle se sont développées,
ces dernières années, de nouvelles approches dans l'évaluation
de cette dysautonomie.
Pour aborder le sujet de la neuropathie végétative cardiaque
sous l'angle pragmatique du clinicien, quatre questions pratiques doivent
être posées quant à l'exploration d'un diabétique
:
pour quelles raisons rechercher une neuropathie végétative
cardiaque ?
quand l'explorer ?
comment l'évaluer ?
pour quoi faire ?
Les réponses à ces interrogations fondamentales sont encore
à l'origine de discussions et d'opinions divergentes.
Pour quelles raisons rechercher
une neuropathie cardiaque chez un diabétique ?
La neuropathie végétative cardiaque et vasculaire du diabète
fait partie intégrante des complications dégénératives
de la maladie. La physiopathologie de son installation est encore source
de nombreuses hypothèses. Parmi celles-ci, un mécanisme
auto-immun a été suggéré en raison de la présence
d'anticorps capables de réagir avec le système neurovégétatif
dans le sérum du sujet diabétique [1]. C'est cependant la
majoration de l'activité métabolique de la voie des polyols
aboutissant à une accumulation de sorbitol et de fructose qui constitue
l'hypothèse prépondérante ayant conduit à
l'utilisation des inhibiteurs de l'aldose réductase dans cette
indication.
Cette dysautonomie est en relation avec une atteinte des fibres végétatives.
Celle-ci perturbe l'efficacité du baroréflexe qui joue un
rôle de premier plan dans la régulation de la pression artérielle
et de la fréquence cardiaque. Si l'atteinte parasympathique était
autrefois considérée comme précédant celle
du sympathique, il semble aujourd'hui établi que c'est la plus
grande sensibilité des manuvres cliniques d'évaluation
du parasympathique qui explique l'apparente précocité de
son altération.
Cette dysautonomie intéresse aussi bien les diabétiques
insulino que non insulinodépendants et toucherait 20 à 40
% des malades. Elle survient habituellement après plusieurs années
d'évolution mais serait, dans certains cas, beaucoup plus précoce.
Elle peut même être dépistée dès le diagnostic
de diabète non insulinodépendant, en raison de la longue
latence clinique de la maladie qui conduit fréquemment à
sa découverte au stade des complications.
Cette atteinte neurovégétative procède essentiellement
de l'état hyperglycémique chronique, de la même façon
que les autres complications de la maladie diabétique avec lesquelles
elle présente d'étroites relations. Elle pourrait ainsi
retentir directement sur la rétinopathie par une modification de
la vasomotricité [2] ou par l'intermédiaire d'une modification
du rythme nycthéméral et de la régulation de la pression
artérielle.
La neuropathie végétative est le plus souvent parfaitement
silencieuse et ne peut être dépistée que par la réalisation
de principe des tests cliniques d'évaluation [3]. Parmi les symptômes
qui lui sont habituellement rattachés, il convient de citer la
tachycardie permanente qui serait en rapport avec une atteinte parasympathique
prépondérante ou avec l'action tachycardisante de l'insuline.
C'est surtout l'hypotension artérielle orthostatique qui doit être
dépistée en raison du risque de malaises avec chutes et
fractures, notamment chez des sujets âgés. Ces manifestations
peuvent être notablement aggravées lors de la prise d'anti-hypertenseurs,
si bien qu'une surveillance attentive s'impose chez ce type de malade.
La dysautonomie est rendue classiquement responsable de cas de mort
subite, soit par arrêt respiratoire, soit du fait de troubles du
rythme paroxystiques évoluant ou non dans le cadre d'une coronaropathie
silencieuse. Il est toutefois fort malaisé de faire la part du
rôle précis joué par l'atteinte végétative
et d'établir a posteriori son rôle exact dans la genèse
de la mort subite. L'ischémie myocardique silencieuse est en effet
fréquente chez un diabétique puisque 30 à 50 % des
infarctus du myocarde seraient indolores chez ce type de malade contre
15 à 25 % de la population témoin [4-6]. Cette absence de
signal d'alarme n'est pas, loin s'en faut, un critère de bénignité
puisque l'absence de symptôme conduit à méconnaître
ainsi un angor instable ou un infarctus avec toute la gravité potentielle
que cela sous-entend.
Cette dysautonomie paraît être à l'origine de véritables
dysrégulations tensionnelles ainsi que les travaux portant sur
la mesure ambulatoire de la pression artérielle (MAPA) ont pu le
démontrer [7]. Il existe, en effet, une modification du rythme
nycthéméral normal de la pression artérielle (figure
1) qui aboutit à une augmentation, au moins relative, des
pressions de nuit et qui réalise une véritable hypertension
artérielle nocturne majorant de façon occulte la charge
pressive [8] (figure 2).
Ce type d'anomalie, qui s'accompagne souvent d'une microalbuminurie, pourrait
même précéder l'apparition de la néphropathie
diabétique [9]. Il paraît vraisemblable que cette hypertension
nocturne est la résultante d'une hypertension artérielle
permanente et d'une hypotension orthostatique liée à une
dysautonomie sévère.
On note, parallèlement à ces premières constatations,
une élévation de la variabilité tensionnelle à
court terme, paramètre qui peut être quantifié par
le coefficient de variation (rapport de l'écart-type sur la moyenne
de la pression considérée) [10]. Cette majoration de la
variabilité des chiffres de pression contraste avec la diminution
des fluctuations de la fréquence cardiaque (figure
3). C'est en raison de l'altération du baroréflexe,
conséquence de l'atteinte végétative, que les variations
de la pression ne sont plus amorties par les modifications de fréquence
comme il est possible de le vérifier chez un greffé cardiaque.
Ceci aboutit à une instabilité des chiffres de pression
et entraîne des à-coups pressifs qui retentissent sur les
organes cibles comme le cur, la rétine et le rein [11].
Le pronostic global de cette neuropathie végétative du
diabète n'est pas bon puisque, dans le travail de Sampson qui porte
sur trois groupes de sujets diabétiques de type 1 appariés
selon l'âge et la durée du diabète, on ne note que
73,4 % de survie à dix ans dans le groupe des diabétiques
avec dysautonomie clinique contre 91,7 % chez ceux qui sont asymptomatiques
mais dont les tests sont pertubés et 89,5 % dans la population
indemne [12]. Il faut cependant souligner la convergence d'apparition
des différentes complications dégénératives
du diabète. Ainsi, un sujet atteint d'une dysautonomie présente
plus de risques d'être atteint d'une néphropathie ou d'une
coronaropathie. Il n'est donc pas toujours aisé d'établir
formellement une filiation entre l'apparition de la neuropathie végétative
et l'aggravation des autres complications dégénératives
qui peuvent évoluer de façon parallèle.
Il n'en demeure pas moins très souhaitable de prendre en compte
la dysautonomie dans l'établissement du pronostic global du diabète.
La mise au point d'une méthode de mesure simple, précise
et reproductible permettrait de rechercher cette complication de principe
au cours de l'évolution de la maladie diabétique.
Quand explorer la neuropathie
végétative cardiaque ?
Les manuvres destinées à la mesure de la dysautonomie
devraient être réalisées et répétées
dans le temps chez tous les malades, de la même façon qu'est
effectué un examen du fond d'il ou un électrocardiogramme
(ECG). Malheureusement, en raison des difficultés pratiques et
du caractère chronophage de ces différents tests, il semble
difficilement possible de réaliser chez tous les diabétiques
l'ensemble des mesures classiques permettant de la quantifier. Son évaluation
demeure cependant indispensable chez tous les malades présentant
une manifestation clinique de dysautonomie cardiovasculaire, digestive
ou urogénitale. L'existence d'une symptomatologie cardiaque ou
vasculaire, notamment l'hypertension artérielle, doit conduire
également à son évaluation.
Enfin, lorsque le diabète est déjà multicompliqué,
une dysautonomie est très fréquemment associée en
raison de la concordance de l'apparition de différentes complications,
si bien que son évaluation est là encore conseillée.
Comment explorer la neuropathie
végétative cardiaque ?
Ce qu'il faudrait faire : les tests d'Ewing
Les travaux les plus documentés et qui font actuellement référence
sont ceux d'Ewing qui propose la réalisation de cinq tests pour
l'évaluation de la neuropathie végétative cardiaque
et vasculaire [13].
Les trois premiers étudient les variations de la fréquence
cardiaque et explorent l'innervation parasympathique :
Manuvre de Valsalva
Elle consiste à maintenir une pression égale à
40 mm de mercure pendant 15 secondes, dans un embout buccal relié
à un manomètre à mercure. Une tachycardie caractérisée
par un espace RR' minimum apparaît normalement au cours de cette
période. Après l'arrêt de l'effort, une bradycardie
s'installe et l'espace RR' maximum peut alors être mesuré.
Le rapport RR' maximum/RR' minimum est habituellement supérieur
à 1,21 chez les témoins.
Épreuve de bradypnée ample
Un enregistrement ECG est réalisé pendant une épreuve
de bradypnée ample à la fréquence de six cycles respiratoires
par minute. La différence de fréquence cardiaque entre l'inspiration
(fréquence cardiaque maximale) et l'expiration (fréquence
cardiaque minimale) doit être supérieure ou égale
à 15.
Épreuve de passage en orthostatisme
Lors du passage en orthostatisme, la fréquence cardiaque s'accélère,
devient maximale après environ 15 secondes, puis ralentit pour
atteindre un minimum vers 30 secondes. Les espaces RR' maximum et minimum
sont mesurés. Leur rapport est normalement supérieur à
1,04.
Les deux derniers tests d'Ewing analysent la fonction du sympathique
par l'observation des modifications de la pression artérielle.
Épreuve d'hypotension orthostatique
La chute de la pression artérielle systolique est normalement
inférieure à 10 mm de mercure, 1 minute après le
passage en orthostatisme.
Épreuve de contraction isométrique
La pression artérielle diastolique est mesurée au repos
puis à l'arrêt d'une contraction musculaire isométrique
soutenue représentant un tiers de la force maximale évaluée
grâce à un dynamomètre de Gougeon. L'élévation
de la pression diastolique dépasse normalement 15 mm de mercure.
La prise en compte des résultats doit intégrer le facteur
âge qui est un élément déterminant. En effet,
la fréquence de la neuropathie augmente nettement chez les sujets
âgés non diabétiques, si bien qu'il est malaisé
de rattacher formellement au diabète la dysautonomie constatée.
La reproductibilité de ces tests est variable selon leur nature
mais serait excellente, notamment en ce qui concerne le test de Valsalva
et l'épreuve de passage en orthostatisme dont le coefficient de
variation est chiffré à 11,4 % dans une étude multicentrique
récente [14].
Le caractère fastidieux et la relative difficulté du calcul
de ces paramètres ont conduit à la mise au point de techniques
informatiques semi-automatiques. En réalité, ces tests ne
sont pas toujours aisément réalisables et semblent plus
sensibles pour les tests parasympathiques que pour les tests sympathiques.
La réalisation de ces tests se heurte fréquemment à
des difficultés d'ordre technique et fait appel à une très
bonne coopération du malade, ce qui n'est pas toujours aisé
à obtenir, notamment chez les sujets âgés. Cependant,
toute évaluation de nouvelles méthodes doit se fonder sur
la comparaison avec les tests d'Ewing qui font référence.
Ce qu'il faut faire
La recherche systématique d'une hypotension artérielle
orthostatique n'allonge pas beaucoup le temps de l'examen clinique et
peut très utilement renseigner le praticien sur les répercussions
cliniques de la dysautonomie. Une attention toute particulière
doit être portée chez les sujets âgés, surtout
lorsqu'ils signalent l'existence de malaises lors de la station debout
ou lors de changements de position, ainsi que chez les patients recevant
une thérapeutique antihypertensive.
Ce que l'on pourra sans doute faire
Les difficultés de l'évaluation clinique de la neuropathie
cardiaque ont conduit au développement de nouvelles techniques
parmi lesquelles l'analyse spectrale apparaît comme particulièrement
intéressante [15, 16].
Cette technique mathématique autorise en effet, à partir
d'un enregistrement de pression ou surtout de fréquence, de faire
apparaître des rythmes oscillatoires qui resteraient parfaitement
invisibles sans elle. Elle permet ainsi de fournir des indices quantitatifs
de tonus vagal et sympathique par l'analyse du spectre dans les zones
de moyennes et de hautes fréquences. En effet, de nombreux travaux
expérimentaux, chez l'homme et l'animal, ont pu déterminer
qu'un pic de haute fréquence correspondait à une activité
parasympathique et celui de moyenne fréquence à l'activité
sympathique (figure 4).
L'analyse spectrale peut être réalisée au repos mais
les résultats sont nettement sensibilisés par des manuvres
destinées à stimuler l'activité para ou orthosympathique,
comme la respiration à un rythme contrôlé ou le passage
en orthostatisme. Bien que nécessitant un matériel relativement
onéreux, la technique du TILT offre l'avantage de pouvoir être
parfaitement standardisée et de ne pas dépendre de la coopération
du sujet. Cette manuvre fait apparaître un pic d'activité
qui répond à une stimulation sympathique dont les indices
de tonus sont en très bonne corrélation avec les tests d'Ewing
dans le travail de Chanudet [17].
Déjà proposée par Ewing dès 1984, l'utilisation
de la méthode Holter ECG sur 24 heures pour l'étude de la
variabilité de la fréquence cardiaque peut être améliorée
par l'analyse spectrale [18]. Cette technique, en effet, met bien en évidence
les modifications des spectres au cours du nycthémère par
l'apparition d'un pic vagal la nuit.
Cette technique d'analyse spectrale ne fait appel à aucun élément
subjectif de l'investigateur et ne nécessite pas la coopération
du malade. Elle permet ainsi de préciser le degré de dysautonomie
et apparaît à l'évidence comme une technique pleine
d'avenir pour son évaluation.
Enfin, pour intéressantes qu'elles apparaissent au plan théorique,
les méthodes d'exploration de la neuropathie végétative
cardiaque par la scintigraphie au MIBG se heurtent à la difficulté
en clinique quotidienne de disposer des matériels nécessaires
et à l'impossibilité de les répéter aisément
chez un même malade [19].
Pourquoi explorer la neuropathie
végétative cardiaque ?
Le dépistage des complications dégénératives
du diabète doit aboutir à leur prise en charge thérapeutique.
L'amélioration de l'équilibre de la maladie par une insulinothérapie
optimisée a permis dans quelques études d'obtenir une stabilisation,
voire une amélioration, de la dysautonomie [20]. Malheureusement,
cette approche aboutit à une majoration de la fréquence
des hypoglycémies qui sont souvent mal ressenties par ce type de
malade. L'utilisation des inhibiteurs de l'aldose réductase a fait
naître beaucoup d'espoir, mais les résultats pratiques actuels
sont encore décevants.
La limitation des effets néfastes de la neuropathie passe par
le traitement symptomatique d'une hypotension artérielle orthostatique
ou d'une ischémie silencieuse. L'utilisation des inhibiteurs de
l'enzyme de conversion, dont on connaît l'intérêt pour
la protection rénale chez les patients diabétiques, peut
être proposée en cas d'hypertension artérielle. Se
pose la question d'une modification de l'heure de la prise en cas d'hypertension
artérielle nocturne.
CONCLUSION La
neuropathie autonome cardiaque et vasculaire du diabète constitue
sans aucun doute la complication la plus méconnue et la plus controversée
de la maladie. Elle se caractérise par sa grande fréquence
et par un retentissement sur les autres complications dégénératives
qui sont vraisemblablement sous-estimées. Son exploration et sa quantification
précise par des méthodes simples et reproductibles constitueraient
sans aucun doute un progrès important dans la prise en charge globale
de la maladie diabétique. Lorsque ces techniques validées
seront parfaitement au point, elles permettront d'évaluer plus aisément
l'intérêt de l'optimisation de l'équilibre du diabète
ou des thérapeutiques qui viendront à être proposées.
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